SUR
Les mémoires sur l'époque impériale se succèdent et s'entassent sur nos tables. Les familles qui détiennent encore de ces mémoires feront bien de se hâter. Il y a dans le succès de cette littérature une part de mode qui passera; mais il restera de ces écrits tout un trésor de notes, de traits, de caractères, qui est acquis à l'histoire. Pour ne parler que des derniers venus, je mettrais volontiers à part, et dans le voisinage des maîtres, c'est-à-dire de Ségur, de Fezensac, de Marbot, de Thiébault, les Souvenirs du colonel de Gonneville, imprimés autrefois à quelques exemplaires, devenus introuvables et réimprimés fort à propos; puis les Souvenirs du général Paulin, pittoresques et vivants ; les tableaux plus littéraires, mais très animés et colorés, du général Lejeune, que nous devons à M. Germain Bapst ; les Souvenirs de Parquin, si brillamment illustrés; — le Journal du maréchal de Castellatie, qui sent si bien son gentilhomme et forme la transition avec les mé-
138 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'HISTOIllE
moires militaires du dix-huilièrae siècle; le Journal du général Fantin des Odoards, dont la seconde partie — Kspagne et Russie — est remarquable ; la belle publication de M. Vallery-Radot sur la Vie de Planât de la Faye; enfin, les notes succinctes, mais très précises, du baron Séruzier; les souvenirs du général Pouget, du baron Godard, du baron Lahure, d'Espinchal. La plupart de ces officiers ont fait la guerre d'Espagne et la guerre de Russie. C'est à cette dernière que je m'attache aujourd'hui : je voudrais, avec quelques extraits, traduire l'impression que j'ai gardée de ces livres. Je laisse parler les chroniqueurs : ils disent ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont éprouvé. Peu ou point de réflexions. Ce sont des contemporains de Stendhal, et aucun d'eux ne paraît avoir grand souci de Chateaubriand. J'ai eu toujours devant les yeux, en classant ces petits faits, la grande, l'incomparable peinture murale de Tolstoï; et plus j'ai pénétré dans la réalité de l'histoire, plus j'ai senti grandir en moi l'admiration pour le génie de l'artiste : il a ressuscité les temps et les hommes de ces temps extraordinaires, et su montrer l'homme de tous les temps, qui n'a jamais paru plus grand et plus misérable à la fois, plus douloureux et plus héroïque.
La guerre d'Espagne dans l'épopée de nos guerriers, c'est la descente aux enfers, une course effarée, fautastique, le long de fleuves de feu, entre des rochers hérissés d'embuscades, des cavernes pleines de bourreaux et de
supplices. Ce n'est pas la guerre, c'est le cauchemar de la fièvre des blessures envenimées, dans l'horreur de l'hôpital. Ils regrettent l'armée d'Allemagne. Ils y reviennent avec le même entrain que leurs anciens, de 1793 et 1794, passaient de la Vendée au Rhin. C'est la bonne guerre classique. Les cantonnements sont sûrs; on ne souffre pas de la soif; après les étapes on a chance de trouver le bon souper, le bon gîte et souvent le reste. On se bat; la bataille, sans doute, devient de plus en plus dure, car l'ennemi s'entête davantage à se défendre et apprend à résister ; mais on est encore vainqueur et, après la bataille, les bons habitants font encore la haie dans les rues, lors des entrées solennelles dans les villes; ils se pressent pour contempler l'empereur; ils soignent les blessés, ils hébergent les valides. Même chez les plus acharnés, on se divertit. A Glogau, en Silésie, Fantin écrit, en 1808, pendant l'hiver : « Nos généraux, jaloux de conserver à la galanterie française sa vieille réputation, donnent fréquemment des bals. Les femmes y accourent par plaisir, les hommes par politique, et tout s'y passe gaiement en dépit de la rancune prussienne. » Arrive le printemps : « Une affluence d'habitants des deux sexes, à pied, à cheval, en voiture, anime notre camp...; c'est surtout dans la soirée que la foule s'y porte, à l'heure où nos musiciens, groupés de' distance en distance, répandent la joie parmi les soldats... Là poste ne peut suffire aux doucè^ missives qui pleuverit^ de tous les côtés... Telle femme^ ou telle fille de baron, échappée de son manoir, se cache dans un hameau de^^ environs sous un costume d'i^mprunt... Les paysannes ne le cèdent pas aux dames... » Ainsi ei^ore, en 1809, dans la campagne d'Autriche. En trente jours l'empereur quitte Paris, où il donnait des fêtes, se met à la
tête de ses armées, entre dans la capitale de l'ennemi et prend ses quartiers dans le palais du souverain. « Beaucoup* des nôtres, raconte Lejeune, allaient porter des consolations à un grand nombre de jeunes femmes abandonnées dans la fuite précipitée des princes et des seigneurs de la cour et de l'armée. . . n
Quand ils graissent leurs bottes, au printemps de 1812, nul d'entre eux ne doute qu'en Russie les choses n'aillent de même : les soldats russes se montreront récalcitrants, mais on en aura raison, et, l'armée battue, on dictera la paix à Saint-Pétersbourg ou à Moscou. Tout leur semble possible avec Napoléon. «Son but, dit Lejeune, était de conclure promptement une paix glorieuse... Le hasard, la fortune, n'entraient pour rien dans nos réussites miraculeuses ; le génie de Napoléon, sa sagesse, sa prévoyance laborieuse et active, préparaient tout, combinaient tout... » — « Pauvre Alexandre! écrit Fantin. L'armée russe n'est pas à mépriser sans doute; un peuple nombreux attaqué dans ses foyers n'est pas aisément subjugué; l'Espagne nous le prouve ; mais de quoi ne viendrait pas aboutie grand Napoléon? » — « Ayant mené joyeuse* et périlleuse vie, dit Gastellane, je m'attendais à être incessamment la proie d'un boulet ou possesseur d'une épaulette à torsades. » Aucun n'imaginait ce qu'ils trouvèrent : la solitude, une Espagne indéfinie, plate, morne, déserte, plus sinistre et plus désastreuse encore que l'autre.
La déception fut immédiate. Ils avaient franchi le Niémen le 24 juin; dès le 30, Planât écrit à un ami : «Depuis deux jours, nous sommes sans pain. Une pluie continue achève d'abattre nos troupes et nos clievaux... La quantité de chevaux qui meurent de fatigue et d'épuisement passe tout ce qu'on peut imaginer, en
NOTES SUR LA CAMPAGNE DE RUSSIE Ul
sorte qu'on a à craindre de laisser en arrière la moitié de l'artillerie. La confiance qu'inspire l'empereur soutient seule le courage des troupes... » Le 2G juin, Gastellane, qui fait partie delà maison de l'empereur : «J'ai diné dans un cimetière avec Mortemart et Ghabrillan; nous avons eu à grand'peine du pain, grâce à un maître d'hôtel de l'empereur. Beaucoup de régiments n'en ont pas depuis cinq jours... » A la. fin de juillet, l'ennemi se dérobant toujours, la plaine s'étendant démesurément, ils se lassent de trouver les villes en flammes et les greniers dévastés. Les vieux généraux murmurent, rapporte Planât; ils voudraient qu'on s'arrêtât; ils craignent de voir l'empereur entraîné par le désir d'entrer à Moscou. On manque de tout, même de juifs. Fantin, qui ne les aime pas, trouve qu'en ces régions il y a une chose pire que d'en être obsédé, c'est de n'en pas rencontrer du tout. « Les juifs, si avides, si souples, si intelligents, avaient disparu, et, avec eux, nos plus précieuses ressources. » Le pillage sévit, entraînant l'indiscipline. Les soldats volent les provisions des officiers. Si l'officier se plaint, le soldat lui répond, comme ce lancier, entendu par Gastellane^ <« que cela lui est bien aisé à dire, qu'il mange à la table du général, que lui, lancier, n'a pas goûté de pain depuis huit jours ! » Les voitures embarrassent les chemins. L'empereur ordonne de mettre le feu à la calèche de M. de Narbonne, qu'il aperçoit sur sa route. L'empereur passé, Narbonne donne dix louis aux soldats, et ils éteignent le feu qu'ils avaient allumé.
L'armée se retrouve, le jour de la Moskova, plus belle, plus vaillante que jamais; mais ces traits de la marche en avant expliquent comment au lendemain de la victoire cette magnifique machine, remise sur pied et rassemblée pour un gigantesque coup de main, va .se
détraquer et se décomposer d'elle-même. Au grand étonnement des Français, qui se croient vainqueurs, les Russes se retirent en ordre. Les Français avancent, impatients d'atteindre la ville où ils trouveront l'abondance et les plaisirs, une halte oi ientale sur la route des Indes, à l'entrée du pays des voloptés et des merveilles. « J'eusse préféré Pétersbourg, écrit Fantin, parce que là est le trône des tsars et que Napoléon a consacré l'usage de dicter la paix dans le palais de son ennemi ; mais on m'objecte que Moscou est la vraie capitale de la Russie, la ville la plus riche... Je crois, d'ailleurs, qu'il convient de ne pas trop nous éloigner des provinces turques, car il faut qu'après un bon traité d'alliance avec Alexandre, qui, bon gré, mal gré, sera entraîné, comme les autres, à notre suite, nous allions à Gonstantinople Tan prochain, et de là dans l'Inde. Ce n'est que chargée des diamants de Golconde et des tissus de Cachemire que la grande armée reverra la France ! »
Ils marchent à Moscou comme à la terre promise»: « Toutes les fois que nous atteignions le sommet d'une hauteur, nos yeux se lassaient à chercher ce but dans les tourbillons de fumée et de poussière qui, devant nous, obscurcissaient l'horizon. Voilà que tout à coup un cri poussé par les colonnes qui nous devancent révèle l'apparition tant désirée. On se serre, on se hâte, et bientôt des voix innombrables se mettent à crier : « Moscou ! Moscou ! » Gomme notre armée d'Egypte avait crié : u Thèbes, Thèbes! » en apercevant les ruines solitaires de la cité aux cent portes ; comme les croisés avaient jadis crié : « Jérusalem ! Jérusalem ! » à l'aspect de la cité sainte... » Moscou, en effet, est une cité sainte, mais elle ne l'est que pour les Russes; nos gens n'ont rien des croisés, au moins de ceux qui
songeaient à purifier les sanctuaires et à chasser l'infidèle. Gastellane le dit ing^énument : « Le lundi 14 septembre, nous sommes entrés à Moscou. Notre joie d'être dans cette capitale est excessive. — 15 septembre : l'incendie de Moscou fait de grands progrès. Je vais au logement de M. de Narbonne, pourvu de bonnes provisions, d'excellentes confitures, de bons vins. Moscou est une ville superbe; des palais magnifiques. On pille de tous côtés; j'achète aux soldats du beau sucre à 5 francs le pain de dix livres. Je me fais une fête de passer la nuit dans un véritable lit; je me suis bâti des draps avec deux dessus de toilette trouvés dans le gardemeuble. Le feu se manifeste auprès de notre maison; nous passons la nuit sur pied pour tâcher de le couper, nous y parvenons... »
Ils maudissent Rostopchine et ses incendiaires. « Sacrifice héroïque ou sauvage stupidité? » Fantin se prononce pour la stupidité : « Il n'y a que des barbares, des Scythes, des Sarmates qui aient pu brûler Moscou... » Personne ne s'y attendait : « Nous n'avions que des idées erronées sur la civilisation russe. » Ils se figuraient une Gapoue asiatique ; ils trouvent « de longs monceaux de ruines et de cendres » . « Quand on atteint certains quartiers que les flammes ont épargnés, on est frappé du silence funèbre qui y règne. Personne dans les rues, personne dans les temples. Tout est mort. Ces palais, vides de meubles comme d'habitants, ne retentissent que du bruit de vos pas. C'est ainsi qu'Herculanum et Pompéi se présentent à l'étranger. » Il n'y a de peuplées que les rues où l'on pille.
Tout abonde et l'on manque de tout. Moscou était approvisionné pour huit mois, de vin surtout. Mais, dit Planai, « nous faisions très mauvaise chère au milieu de
ces immenses ressources. . . C'est que chaque {général, ou chef d'état-major, ou administrateur, en s'étabhssant à Moscou, avait eu soin d'amasser dans son logement des provisions dont il ne faisait part à personne, et c'est de là que datent cet égoisme et cette dureté de cœur dont la retraite offrit plus tard de si nombreux exemples. »
On gîte mal dans les palais abandonnés et saccagés. Puis le feu gagne; il faut chercher un autre logis. « Après avoir habité de superbes appartements, écrit Castellane, le 20 septembre, je me suis fait monter, dans une grande salle, un lit avec l'intention de l'emporter si le feu me force à déménager une cinquième fois ; mon sac me sert de drap, mes fourrures, de couvertures. »
Cependant, les distractions manquent, et en particulier celles que les vainqueurs avaient tant goûtées à Vienne. Point d'abandonnées à consoler. A la fin, on découvre une troupe de comédiens français, «suppliante et larmoyante, v II y a deux actrices et une danseuse fort jolies; on monte l'opéra-comique, le ballet, la comédie. Je ne trouve dans tous ces souvenirs qu'un épisode de galanterie; c'est Castellane qui le rapporte. « Je suis, écrit-il le 9 octobre, dans un cinquième logement; j'ai depuis deux jours Mme Solon-Grandier; cette dame ne sachant où donner de la tête, M. de Narbonne l'a prise chez lui. Elle a trente-cinq ans, est encore fort jolie; cette créole bien née, parente de Mme de Genlis, a beaucoup de talent sur la harpe. Elle désire vivement en trouver une; n'aimant pas la musique, je tremble de lui en voir découvrir. Je ne suis pas fâché, pour animer la conversation, de sa présence dans la maison; elle est coquette. Je ne lui ferai pas grand mal. Nos chambres à coucher sont séparées par une simple cloison; je suis bien décidé à la respecter
beaucoup. Elle m'a cependant prévenu que la porte est fermée seulement de mon côté, et que les seuls verrous mis sont les miens. Je serai cruel, je sais bien pourquoi. » Et il ajoute, dans une note : « Le pourquoi était le respect que je portais à mon général. Je ne savais pas alors à quel point il était égal à M. de Narbonne qu'on fût bien avec les femmes avec lesquelles il avait des rapports. »
Cependant l'empereur passe des revues, signe des décrets, se donne l'illusion du gouvernement. Les généraux se plaignent. « Ils allaient, dit Planât, jusqu'à le traiter de fou et disaient qu'il voulait nous faire tous périr, jusqu'au dernier. » Mais, quand arrive l'ordre de départ, la confiance renaît. « Le temps est maintenant superbe, écrit Fantin; l'automne ne montre pas en France un ciel plus bleu, un soleil plus cbaud, un air plus doux; mais l'hiver, dit-on, se manifeste ici très brusquement. Au reste, nos réflexions ne nous laissent pas la plus légère inquiétude: Napoléon est là. » Et Gastellane : « On compte sur un départ très prochain. On parle d'aller dans l'Inde. Nous avons une telle confiance que nous ne raisonnons pas sur la possibilité du succès d'une telle entreprise, mais sur le nombre de mois de marche nécessaires, sur le temps que les lettres mettraient à venir de France. Nous sommes accoutumés à l'infaillibilité de l'empereur... »
Mais le ressort s'est faussé et rompu; le génie de
Napoléon est dépaysé. Avant mênoie que le froid vienne, l'armée, débandée, s'éparpille. L'avarice, du haut en bas, a détruit la discipline. On ne pense qu'à garder son butin et ses provisions. Dès Wilna, les contingents allemands avaient perdu toute tenue; après Moscou, la démoralisation gagne les Français, et avec le froid tout s'écroule. Le 5* corps, composé de 19,000 Polonais au commencement de la campagne, n'en comptait plus que 4,000 à Moscou; le 6 novembre, il est réduit à 700 hommes. Les Wurtembergeois, entrés en Russie au nombre de 12,000, sont 450 le 7 novembre., u Tout cela n'est pas perdu, dit Gastellane; un grand nombre voyagent en amateurs... »> Très peu échapperont au froid, aux Cosaques, à la misère, à la folie.
Les meilleurs, les plus fidèles soldats sentent leur tête se troubler. « Constamment occupé de mon service, écrit Planât, je n'avais pu, comme tant d'autres officiers, me procurer ni fourrures ni doubles chaussures; je ressentis donc vivement l'impression du froid... J'en étais comme étourdi, et j'avais souvent peine à rassembler mes idées ; je crois qu'il faut attribuer à cette disposition physique la faiblesse ou l'absence de souvenir de ces premières journées... Il me semblait, par moments, que mes idées m'abandonnaient et que j'étais réduit à une existence mécanique. » Pour se soutenir, u il s'agitait comme un fou, frappant dans ses mains et sautant sur la neige durcie. »> « L'épouvantable catastrophe dont je viens d'être témoin, écrit Fantin en février 1813, m'a tellement frappé que mon intelligence et ma mémoire en sont comme paralysées. » Il s'estime heureux de ne pas être devenu « fou ou plutôt imbécile » , comme beaucoup de ses compagnons d'armes qui n'ont survécu que physiquement. Castellane attribue les nom-
breux cas de démence dont il a été témoin à l'usage de la viande de cheval. « Les soldats sont attaqués d'une singulière maladie; ils ont l'air ivres, font des mouvements précipités, tombent par terre en disant : — Je n'ai plus de force! » — et meurent. » Si l'on s'engourdit seulement, les voleurs sont aux aguets. « On prend à Chabot son chapeau, à notre bivouac; il avait la tête appuyée dessus, raconte Castellane. On m'enlève une fourrure sur un cheval. Il est arrivé à plus d'un officier, se croyant suivi par sa monture, d'arriver seulement avec les rênes coupées, passées autour de son bras... Les hommes tombent; il leur vient un peu de sang à la bouche, puis c'est fini ; en voyant ce signe de mort prochaine paraître sur leurs lèvres, souvent leurs camarades leur donnent un coup d'épaule, les jettent par terre et les dépouillent avant qu'ils soient tout à fait morts. »)
L'inhumanité monte; l'égoïsme devient féroce. Les Russes, que l'on qualifie de barbares, montrent plus de pitié des Français que les Français n'en ont les uns des autres. Fantin le constate ; Pouget, prisonnier, loue les soins et les égards dont il est l'objet; Séruzier raconte de beaux traits de « fraternité d'armes » . Tous s'accordent à dire qu'avec moins d'apathie, de brutalité, d'indiscipline, on eût échappé au désastre de la Bérésina. Les ponts restèrent longtemps libres. Les bandes d'hommes, harassés, se couchaient, ne voulant pas passer; ils voulurent ensuite passer tous à la fois. Ney sauva non seulement l'honneur de la retraite, il releva l'humanité. Il est la conscience et le devoir, deijout, dominant ce troupeau déplorable qui rampe sur la neige.
On a beaucoup dit qu'il a été très grand. Il faut le redire encore, avec les nouveaux témoins qui se pro-
duiseiit. Ce sont de ces traits dont on n'a jamais assez. « Les naseaux ouverts, l'œil en feu, animant tout du geste et de la voix, le danger étend ses facultés au moment où tout le monde se décourage. Son commandement de l'arrière-garde est le plus beau fait d'armes du siècle. »
Quand les débris de la grande armée arrivèrent à Wilna, « espèce de cohue, semljlable à une légion de réprouvés, « un officier nommé Roche, demeuré dans cette ville, en fut tellement saisi d'horreur qu'il trépassa. Pour survivre, il fallait une étrange volonté de vivre. Un Italien, le plus gai des hommes, raconte Planât, u avait eu les orteils des deux pieds gelés avant le passage de la Bérésina. A Smorgoni, la gangrène s'y mit, et il ne put plus supporter aucune chaussure; tous les soirs, en arrivant au gîte, il coupait avec un couteau la partie gangrenée et enveloppait ensuite soigneusement le reste de ses pieds avec des chiffons, et tout cela avec une gaieté qui navrait le cœur. » A Wilna, il ne lui restait plus guère que les deux talons. Il trouva de la paille, du feu, du linge, des vivres : il en mourut. « L'exaltation nerveuse qui soutenait tant de malheureux depuis quarante jours, et qui leur faisait supporter des fatigues et des souffrances inouïes, les abandonna à Wilna, et ils ne purent en sortir. « Le général Sorbies, de l'artillerie de la garde, petit homme maigre, jaune, à figure revêche et repoussante, avait revêtu son plus bel uniforme et abandonné ses bagages. Il faisait son étape sans manteau ni fourrure, trottant sur un petit cheval polonais, et armé d'une longue perche qui lui servait à écarter les traînards dont la route était encombrée : tout en trottant, il criait : « Place ! place! » et chacun se rangeait machinalement... » Planât note encore le
capitaine Drechsel, qui fit toute la campagne avec une jambe de bois. A côté de ces vieux reitres •< soigneux de se conserver » , Narbonne représente Tencrgic élégante et chevaleresque de l'ancienne armée royale. Il avait cinquante-six ans, et il emmenait dans sa voiture la galante créole Mme Solon. « Coiffé à l'oiseau royal, il se faisait poudrer tous les matins au bivouac, souvent assis sur une poutre, par le plus vilain temps, comme s'il eût été dans le plus agréable boudoir. » — u II me raconte les histoires les plus amusantes, écrit Castellane; il est du pelit nombre d'hommes de cœur dont le courage augmente en proportion de nos désastres. »
Pourquoi le cacher? L'impression que l'on garde de ces lectures est celle que les chroniqueurs eux-mêmes éprouvèrent en traversant, de sang-froid, le lendemain du combat, ou au retour de la campagne, les champs de bataille illustrés par eux : c'est le dégoût inoubliable du piétinement des chevaux dans la boue de chair et de sang humain dont parle Lejeune; c'est le sentiment de la vanité de la gloire môme à laquelle ces héros ont tout sacrifié, et que Fantin exprime en quelques lignes rudes et touchantes: « J'ai encore une fois parcouru le territoire d'Eylau, dernière demeure de tant de Français. La ville rebâtie semble avoir oublié ses calamités passées ; le laboureur du hameau voisin chante avec insouciance, tandis que le soc qu'il dirige chemine parmi des ossenients humains ; les veuves se sont remariées ; les parents se sont consolés. Que reste-t-il d'eux? Une page glorieuse dans l'histoire et de la terre végétale. » Ce ne sont point les tombes sacrées des guerriers morts pour la défense de la patrie; les tombes de ceux-là sont des monuments, et on les montre aux enfants comme le temple des dieux protecteurs de la cité. Mais la cruauté de la guerre de supré-
matie ne doit point nous rendre oublieux de la gloire qu'elle a répandue sur nous. Ces hommes ont porté au loin le nom de la France; ils l'ont jeté sur les terres d'Europe, comme une semence d'immortalité. Un poète très virgilien, M. de Pomairols (1), l'a dit en une stance que j'aime à citer ici, car elle corrige l'horreur de ces souvenirs et répand sur ce passé la belle lumière de l'histoire :
Voilà que, sur ce bord de frontière lointaine, Le laboureur, poussant sa cbanue avec peine, Fait résonner le soc sur des restes liumains, Des javelots rouilles, d'énormes casques vides. Et, mesurant leur masse à ses forces timides, Admire la grandeur des ossements romains.
(I) Charles de Pouaulols, Rtgardi intimes. Paiis, Lcuicrre, 1895.
LE
Le maréchal de Castcllane a vécu soixante-seize ans; il a servi pendant soixante. Incorporé, à seize ans, en 1804, en qualité de simple soldat dans la 4* compagnie du l" bataillon du 5* régiment d'infanterie légère, il est mort maréchal de France. 11 a vu de près Napoléon; il a été reçu à la cour sous Louis XVIII et sous Charles X ; Louis-Philippe l'a fait pair de France, et Napoléon III, sénateur de l'empire. Il a débuté en Italie, combattu en Prusse en 1807, fait la guerre d'Espagne en 1808, la guerre d'Allemagne en 1809, la guerre de Russie en 1812 . Il est retourné en Espagne en 1824, lors de l'occupation ; il a servi en Afrique, fait, en France, nombre de garnisons ; il a commandé en chef à Lyon, où il a laissé une réputation classique d'instructeur et de chef d'armée, attentif à tout, toujours en alerte, et d'inspecteur implacable sur
(1) Journal du maréchal de Castellane, 1804-1807, 5 vol. in-8«>. Paris, Ploa, 1895-1897.
l'article du règlement, de la discipline et de la tenue II était soldat dans l'àme, soldat selon le cœur et l'esprit de l'ancienne armée française, celle qu'il avait vue à Eylau, à Wagram, et qui donna son dernier coup d'éclat devant 3Ietz, en août 1870. « Je ne me rappelle pas sans plaisir, écrit-il à la date de son incorporation, ma joie en passant sous la toise de M. Goursac, quartiermaître du corps. J'avais alors seize ans, et mon goût pour le métier des armes ne s'est jamais démenti depuis. » Cinquanle-trois ans après, dans son testament, exprimant le vœu d'être inhumé dans une chapelle construite sous ses yeux dans le camp de Sathonay : « La pensée que mon corps reposera dans ce lieu, l'œuvre de mes soldats, moi soldat dans l'àme... m'est agréable et douce. » «Trois choses, dit-il ailleurs, m'ont fait un grand plaisir dans mon métier : les épaulettes de sous-lieutenaut, la Légion d'honneur et le grade de colonel. » Sérieusement indisposé, dans l'hiver de 1844, et condamné à garder la chambre, il mesure l'espace parcouru et écrit sur son carnet cette note, vraiment lapidaire, qui donne la figure de l'homme comme la donnerait un médaillon sculpté sur son tombeau :
â décembre. — Le 2 décembre 1804, il y a quarante ans, le jour du courùnnement de l'Empereur, je suis entré au service en qualité de soldat au 5* léger. J'avais seize ans. Ma vie a été bien rem|)lie, toujours en activité. Je me suis promené de Cadix à Moscou, j'ai paicouru toute l'Europe, un peu l'Afrique. J'ai fait rudement la {»uerre. J'avais toujours eu une santé de fer... Si j'y parviens [à me débarrasser de la bronchite], je pourrai encore rendre pendant quelques années de bons services à mou pays; dans tous les cas ma carrière militaire aura ité longue.
Le maréchal Canrobert, qui a servi sous ses ordres en qualité de lieutenant, à Lyon, en 1832, et qui,
depuis, a eu frëqueininent l'occasion de le rencontrer, a laissé de lui un portrait vivant (1) :
Il était surtout connu comme un des généraux les plus féroces sur les questions de règlement. Il secouait son monde comme personne... Vétéran des grandes guerres, il avait brillamment chargé aux côtés de Lasalle à Médina del Rio Peso, puis il avait été aide de camp du général Lobau et du général de Narbonne. En 1812, il faisait avec eux toute la campagne de Russie, où il avait les mains gelées. Depuis, il est devenu un instructeur hors ligne, et on a vu, en Afrique, en Grimée et en Italie, ce dont étaient capables les troupes dressées par lui. Homme d'honneur s'il en fut, grand seigneur (2), quoique fort original, les épaules très hautes et carrées, le cou planté en avant, l'air dégingandé, il avait pris l'habitude d'imiter le grand Frédéric, auquel il ressemblait d'ailleurs, en s'habillant et en se coiffant comme lui et eu ne se montrant jamais qu'en grande tenue, avec un chapeau en J)alaille légèrement retroussé... Partout oii il a passé, il est demeuré légendaire.
Nul homme moins hâbleur, moins avantageux. Dans son Journal, il raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu ; il passe vite sur ce qu'il a fait, il ne s'arrête jamais à s'étonner de quelque chose, surtout d'être là, et à se vanter de rien, surtout d'avoir du courage. A peine, et en une seule rencontre, qui n'est point une rencontre de guerre, cette note qui s'échappe et donne la clef de son caractère; en décembre 1826, il revient de Portugal
(1) Le Maréchal Canrobert, souvenirs cTun siècle. — Ces souvenirs précieux, souvent éloquents, souvent aussi piquants et pittores(jues, ont été recueillis, notés, encadrés avec le soin le plus louable, par M. Germain Bapst, t. I, jusqu'en 1851. Paris, Pion, 1898, p. 144, 192.
(2) K Graud seigneur jusqu'au bout des ongles, » mais toujours hiérarchique. < Il avait une façon toute particulière de parler à ses convives. A un général, il disait : Faites-moi l'honneur de prendre. A un colonel : Voulez-vous me faire le plaisir? A un commandant : Voulezvous? Aux officiers subalternes ; En voulez-vous? — C'élail de M. Talleyrand qu'il avait pris celle habilu le. » Souvenirs du murcchal Canrobert, t. 1, p. 13G et 195.
par mer : « 10 décembre. — A la pointe du jour, notre gouvernail s'est démantibulé, le vaisseau ne peut plus être dirigé, la mer est horrible. Beaucoup de passagers sont démoralisés, comme si cela les avançait à quelque chose. » Quatre mois après, s'embarquant pour l'Afrique, sur un mauvais transport, l'Ariège, « réparé économiquement et qui fait cinq pieds d'eau par vingt-quatre heures, » il écrit: «J'ai pour principe, depuis que je suis soldat, de me placer où l'on me met... ma vie ne vaut pas mieux que celle des trois cenU recrues de ma brigade entassées sur ce bâtiment. Si nous sommes noyés, nons aurons la satisfaction d'être en règle. La marine en prend la responsabilité, nous nous en laverons les mains. »
Militaire, et militaire par-dessus toutes choses, c'est ce qui fait la suite, l'unité de sa vie. 11 fut, comme le dit très bien, en une préface discrète, sobre et digne, celle de ses filles à laquelle nous devons la publication du Journal^ il fut l'iiomme d'une seule idée. 11 n'y avait pas pour lui de détail insignifiant, de quantité négligeable dans la préparation à la guerre, qui était, en temps de paix, sa préoccupation de toutes les heures. Il n'admettait pas qu'un régiment ne fût pas, à tout moment, prêt à se mettre en route. Et comme il ne connaissait rien au-dessus du métier des armes, il ne comprenait point qu'un officier n'en portât pas toujours le costume et les insignes. Il croyait au prestige de la tenue. « Que penseriez- vous, disait-il, d'un évêque qui vous donnerait audience en veston?» En 1852, à Lyon, il écrit : « Lorsque j'ai été envoyé à Lyon en 1850, il y avait tant de choses à faire que j'ai jugé que le moment n'était pas opportun pour faire remettre les barbes à l'ordonnance. Le 27 février dernier, me sentant assez
maître de mon armée, j'ai donné l'ordre d'exécuter les rè(;leinents à ce sujet. » L'ordre fut exécuté, mais il s'ensuivit, c'est l'expression officielle, « une émotion sérieuse, » et le maréchal Saint-Arnaud crut nécessaire d'intervenir : a La discipline et la force d'une armée, écrivit-il à Castellane, ne sont pas dans la manière de porter la moustache et la mouche. » A quoi Castellane répondit : « Nos règlements sont très sages... ; si on les enfreint dans les petites choses, on ne manquera pas de les enfreindre aussitôt dans les grandes... » Du reste, toujours discipliné, il est prêt à faire exécuter de nouveaux règlements, si le ministre en édicté, et à permettre aux barbes de repousser, si les bureaux, en forme administrative, jugent bon de le prescrire, u Si vous m'ordonniez, disait-il un jour, de mettre les soldats en pantoufles, demain ils seraient tous en pantoufles. »
Sauf, d'ailleurs, à protester et à montrer l'erreur de la mesure, ainsi qu'il fit, en 1827, pour une affaire infiniment plus sérieuse que celle de la barbe ; il s'agissait d'un ordre du grand aumônier qui voulait que l'on prêc^<ât à la messe militaire. Castellane en écrivit à son père, qui avait servi sous Louis XVÏ, et qui lui répondit : « Sous l'ancien régime, les messes les plus courtes étaient les meilleures. » Castellane interdit le sermon à sa messe. « Je suis loin, dit-il à l'aumônier, de m'opposer à vos sermons ; choisissez une heure, je la ferai connaître par la voie de l'ordre, les officiers et soldats qui voudront y aller seront libres de le faire, » et il note cette réflexion : « Obliger les soldats à entendre un sermon tous les dimanches serait loin d'être utile à la religion et produirait le résultat de les désaffectionner du service militaire. » On voit que ce terrible inspecteur, chrétien fort respectueux et discipliné d'ail-
leurs, en ce qui le concernait, savait discerner les nuances.
Il a servi sous divers ré{;imes; il les a tous servis et considérés de même : selon la manière dont ils traitaient rarniëe et jugeaient les choses de la guerre. Il s'étend peu sur les révolutions; il ne s'en indigne pas, quand elles ne désoiganisent pas l'armée et ne rompent ni les règles de la tiiérarchie ni celles de l'avancement. Mais toute atteinte portée à ces règles le révolte. Il la note; ce sont autant de dates néfastes en ses annales, et il proteste. Le Joiirtial de 1814 et de 1815 est semé de ces protestations : « On fait une promotion ridicule d'officiers généraux, de gens auxquels on compte pour activité le temps passé chez eux, par la raison qu'ils auraient pu servir si Louis XVIII avait régné. » Et ce commentaire : « Bien des gens pensent maintenant que l'état militaire devra être moins pénible, moins dangereux ; ils ont un zèle étonnant pour ce métier. » Il en cite un, portant, du reste, un très grand nom, un nom à tout obtenir : « Il vient d'être nommé sous-lieutenant à la suite des clicvau-légers avec rang de heu tenant-colonel; il a vingtsix ans ; il n'a jamais servi. Il est voué au rouge; il était, avant, chambellan de l'Empereur. » Il garda ses couleurs : il devint cardinal, dans la suite des temps. "Voilà une armée bien arrangée; il suffit maintenant de n'avoir rien fait pendant vingt ans pour obtenir des grades, pour la raison que, sans la Révolution, ces messieurs seraient maréchaux de camp, lieutenants généraux, etc.; mais s'ils avaient fait la guerre avec nous, ils seraient moins nombreux. »
Ce fut toujours sa plaie vive. Il écrit, en août 1830, voyant le gouvernement prêt à expulser les officiers royalistes qui ont appris leur métier sous la Restauration
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et à les remplacer par d'anciens officiers bonapartistes, qui l'ont oublié pendant le même temps : « A la Restauration, on a introduit dans l'armée des voltigeurs de Louis XIV; on ne doit pas maintenant prendre les voltigeurs de Napoléon. » Ce fut contre la république de 1848 son plus sévère grief, et le second Empire, qui répondit à tant de ses vœux, ne répondit point entièrement à celui-là : « 25 janvier 1852. — Le télégraphe électrique a apporté le décret qui fait du prince Napoléon, qui n'a jamais servi, un général de division. Gela ne s'était jamais vu. Quand on donnait à des princes, en débutant, le titre de colonel, c'était tout ce qu'on faisait de plus fort. L'Empereur lui-même, pour son frère Joseph, en fit un colonel du 4' de ligne et pas plus. »
V Empereur lui-même ! Gastellane n'avait pas le culte de Napoléon, mais il admira toujours en lui le grand homme de guerre, le grand homme d'État, et il ne respecta rien plus que sa façon de mener l'armée et de régler l'avancement. 11 est exempt, quand il parle de l'Empereur, de tout fétichisme ; mais il a encore moins le fétichisme de la royauté. Ainsi, en octobre 1814, cette note significative sur le duc de Berry : « Il est fort entêté, extrêmement entier, croyant singer l'Empereur (qui était grossier seulement quand il croyait politique de l'être). Gela ne donne pas le talent de Napoléon.» La pai^aite liberté d'esprit avec laquelle Gastellane parle des hommes est une marque de son esprit et un intérêt de son Journal. Il le fait tout naturellement et sans appoint de réflexion. Ge n'est pas le fait d'un orgueil subtil et raisonné, où il se mêle autant d'insinuations de l'amour-propre que de déductions des Droits de l'homme, c'est l'indépendance de race, la vieille indé-
peiidance du gentil liomme né pour servir à l'armée, dont les ancêtres ont servi, et qui entre de plain-pied en tout palais, fût-ce celui du roi. Il se met à sa place, à son aise, parlant avec tout le monde. Le grade est affaire de droits acquis et de règlements; le rang social est affaire de naissance, chose naturelle. Gastellane a eu des chefs, il n'a jamais considéré qu'il eût de maître. Mais parmi ces chefs hiérarchiques, dont le roi n'était que le plus auguste, il n'a reconnu qu'un vrai supérieur, Napoléon. Aussi quand il en parle, — et il en parle toujours quand il s'agit de guerre et de service, il en parle à Louis XVIII, au duc d'Angoulôme, à Charles X, à Louis-Philippe, à Napoléon III, — c'est toujours, dans ses propos comme dans son Journal : l'Empereur. Les autres, il ne leur attrihue le titre qu'autant qu'ils occupent l'emploi. C'est le roi, tant qu'il règne en France, mais on sent que c'est le roi de passage, le roi par occasion : occasion de la mort, chose respectable avec Charles X; occasion de l'émeute, chose détestable avec Louis-Philippe; avec Napoléon III, enfin, occasion du coup d'État, chose qui tient, aux yeux de Castellane, une sorte de moyenne entre la légitimité et la révolution. Ce soldat « fervent, instruit, sérieux » , ce gentilhomme au service militaire, était de plus un homme du grand monde, sinon d'une culture raffinée, au moins d'une éducation parfaite. Il aimait à recevoir et recevait bien. Il aimait la société des femmes et savait leur parler. Dans ses garnisons et ses commandements, il voyait tout ce qui pouvait et devait être vu, selon son grade et son rang. Dans ses passages à Paris, il fréquentait, et très assidûment, cette partie du monde qui avait alors un nom, des frontières, presque des institutions, et qui s'appela longtemps la société.
LE MARÉCHAL DE CaSTELLANE 159
Il note sur son carnet tout ce qu'il y observe. Ses notes, utiles à l'histoire militaire, sont infiniment précieuses pour l'histoire de la société en France. Ce sont les notes d'un des personnages que Balzac a peints, et celui-là a réellement vécu. C'est un type de la véritable Comédie humaine qui se déroule, en paix et en guerre, durant la première moitié de ce siècle. C'est un témoin d'une rare valeur, de toute une époque de la vie sociale en France,
Un témoin de la vie réelle, non un héros de roman. Castellane ne se raconte point. S'il a eu des aventures, il estime, en galant homme, que pour en faire confidence au public, moyennant commission de librairie, on n'en sera pas moins fat et discourtois. 11 n'est pas un analyste de soi-même. Il est exempt de toute recherche , même de toute curiosité sur l'article de la psychologie. Son Journal ne rappelle en rien celui de Henri Brulart, pour ne parler que des contemporains. Ce n'est pas non plus un militaire à Mémoires, comme Ségur, ou Gouvion-Saint-Cyr, pour lequel d'ailleurs il se montre moins qu'indulgent. Il ne refait pas les batailles, il ne prétend point les avoir dessinées, comme Thiëbault, sauf à laisser à Napoléon la besogne inférieure de les gagner. Il n'est pas davantage chroniqueur; il n'a chevauché ni le roussin gascon de d'Artagnan, ni l'épique haquenée de Marbot. Il a noté ses impressions, jour par jour, sur son carnet, en phrases courtes, nettes, merveilleusement précises, comme un homme du monde, un officier, qui a appris à dessiner, à bien voir, à saisir les lignes, à maintenir la perspective, croque, au crayon, le profil des gens, le profil des paysages, exactement, mais sans couleur. Il n'est point artiste. Il n'est nullement frotté de littérature, et c'est
ce qui donne à ses notes leur accent personnel et vrai, leur valeur historique. C'est aussi ce qui en fait Tagrément. Gastellane écrit bien ses notes, comme un homme bien né écrit bien ses lettres et parle bien sa langue, naturellement, d'instinct : il parle la bonne langue comme il portait bien l'habit, l'uniforme, l'épée. Il a le bon langage comme il a le bon usage du monde.
Ces notes sont un trésor d'anecdoctes ; on voit, ce qui importe, qu'il n'inscrit point au hasard les anecdotes et ne les reçoit point de toutes mains. Il a interrogé, il a contrôlé, il s'est repris plus d'une fois. Il fournit par traits, par saynètes , par petites esquisses accumulées , des images singulièrement expressives. Ce sont des impressions de la vie politique, de la vie militaire, de la vie parisienne, de la vie de province, qui se projettent sur l'écran et se déroulent sans se confondre. Elles ne découvrent ni le secret des hommes, ni le secret des affaires; mais elles aident l'historien à reconstituer l'élément sans lequel il n'y a pas d'histoire vivante : l'air du temps.
En politique, Gastellane est un esprit éminemment simpliste. Les opérations scabreuses, les passages d'un régime à un autre, s'accomplissent chez lui avec la précision silencieuse d'une manœuvre militaire : un changement de front, rien de plus. « On se figurerait difficilement, écrit-il en mars 1811, la joie qui éclata au vingt-deuxième coup de canon (annonçant la naissance du roi de Rome). Toute la population de Paris était sur pied. Paris fut illuminé. « Dix ans après, septembre 1 82 1 , il apprend, à Moulins, la naissance du duc de Bordeaux : « Le maire l'a proclamée à la lueur des flambeaux ; il y avait des groupes dans les rues. L'allégresse était générale, on s'embrassait, les femmes pleuraient de joie ; le
lendemain la ville a été illuminée. » Des six gouvernements qu'il vit succéder à Napoléon depuis 1814, on peut dire qu'il en reçut un à contre-cœur et un autre avec répugnance. Le premier est celui des Bourbons en 1814, parce qu'il arrivait avec l'invasion et supprimait les trois couleurs ; le second est celui de la République de 1848, parce qu'il sortait de l'émeute et ébranlait la discipline dans l'armée.
9 avril 1814. — Je par» de Vendôme, précédant mon corps, pour porter son adhésion au gouvernement proviaoire, composé du prince de Bénévent, etc. La vue des étrangers dans la capitale m'a fait mal. On m'a dit, chez le prince de Talleyrand, souverain par intérim, qu'il fallait quitter ma cocarde tricolore. Je n'en connais pas d'autre; cela m'a irrité. On m'a observé que les maréchaux en avaient de blanches; je me suis soumis en rechignant, mais vingt-quatre heures après, elle n'était plus à mon colback.
9 mai. — Formant avec deux escadrons l'avant-garde de Louis XVIII, on m'a prescrit de faire crier : Vive le Roi! Le premier peloton a répété ce cri, parce que les gardes me craignent ; toute la queue de ma colonne a répondu par celai de : Vive l'Empereur!
En 1848, à Rouen, il reçoit, le 26 février, une lettre du général Subervie, ministre de la guerre du Gouvernement provisoire. Il répond à l'officier qui la lui apporte que l'armée est prête à marcher à la jFrontière, et il ajoute : « Je ne reconnais pas le général Subervie comme ministre de la guerre; mais comme homme, dites-lui mille amitiés de ma part. » Il ne s'estimait pas assez instruit des événements pour reconnaître la République. Le lendemain, l'émeute menace; Subervie fait appel « à son patriotisme, à son dévouement, à ses devoirs militaires » . Castellane écrit :
Jejufje que le moment de reconnaître la République arrive, alors je fais une espèce de consultation. Pour les partis énergiques, il faut toujours les prendre de soi-même; pour les partis faibles, on peut consulter. Un général qui veut livrer bataille doit en décider seul; s'il a de bonnes raisons pour ne pas la donner, il fera bien d'assembler un conseil de guerre; il est probable que l'attaque n'aura pas lieu...
11 voit monter, il note avec joie les signes précurseurs de l'Empire. Il l'annonce dès le 12 décembre 1848. Le prince Louis-Napoléon fit, en 1850, un voyage dans les départements où Gastellane commandait. Il faillit être étouffé, le 18 août, à Besançon, dans un bal public. 11 y avait complot. A l'entrée, dans la .salle, le président et son escorte sont assaillis de cris de : Vive la République! « 11 a été pressé, comme font les galériens lorsqu'ils veulent étouffer un des leurs; j'ai un moment été inquiet pour lui. J'ai mis l'épée à la main et, à la tête de quelques chasseurs à pied du 4* bataillon, je suis parvenu à le dégager; je crois qu'il n'y avait pas de temps à perdre » A cette époque, le cri de : Vive la République! était considéré comme séditieux; Gastellane compte ces cris, et il compte aussi les cris de : Vive Napoléon! — Le coup d'État, à Lyon, n'emporta point d'effusion de sang. Gastellane est sobre de détails sur cette période. Tout sobre qu'il est, son Journal est ici pénible à lire. 11 s'agit de Français, et de Français qui défendaient leur droit, le droit de la nation. Le lecteur ne s'en douterait pas. Il croit que la guerre a recommencé et que l'on est en pays étranger, conquis et occupé. Du reste, et en ce qui concerne personnellement Gastellane, on ne peut attendre de lui qu'il se montre, contre un coup d'Etat militaire et autoritaire, un adepte plus ému de la souveraineté du peuple qu'il ne l'avait été,
en 1830, de la légitimité devant la révolution de Juillet.
11 était, en 1851, tout à l'autorité, et à l'autorité pure et simple, sans explication, tempérament ni commentaire. 11 avait eu cependant, en sa jeunesse, son impression, comme son coup d'air de liberté. Ce fut un air qui passa sur toute l'armée, vers 1814 : un effet du vide produit par la chute de Napoléon. On lit dans le Journal de la date du 25 novembre 1814, à la suite, bien entendu, d'une promotion scandaleuse de u voltigeurs de Louis XIV » : a On se plaint du mauvais esprit Je l'armée. Je la trouve, moi, très patiente de souffrir pareille chose; s'il y avait la liberté de la presse, on n'oserait pas faire de semblables nominations ! » 11 estimait alors qu'une certaine liberté, une certaine barrière au moins contre les excès du pouvoir personnel, de la cour, des favoris, étaient nécessaires. 11 écrit, en novembre 1828, à propos du duc d'Angoulême : « Il est à craindre qu'on ne lui persuade, lorsqu'il sera roi, qu'il pourrait gouverner à la Bonaparte. Ceux de ses conseillers qui tiennent ces propos disent : — On ne peut rien faire avec la liberté de la presse ; la seule bonne manière de gouverner la France est celle de Napoléon. — Ils oublient que c'est le despotisme qui a perdu ce grand homme, et que son génie même n'a pu le préserver de sa chute. » — Gastellane, qui prend la Congrégation très au sérieux et ne l'aime pas, conseille à la monarchie — au lieu des remèdes violents et des opérations sanglantes pour lesquels manquent à la fois le chirurgien et le patient — une bonne et brillante hygiène : Casimir Périer illustré par Gliateaubriand.
Il ne connaissait point alors Périer. 11 le connut plus tard, et il le regretta, c'est le seul honnne d'État qu'il
ait goûté. Il est sévère pour les princes, le duc de Berry surtout. «« Il est impossible de voir un prince plus sot; il est fou, un peu furieux. » Par contraste, il donne au frère aîné un air de dignité, à défaut d'intelligence. «La bêtise, il est vrai, fait le fond de son caractère, »j écritil à propos de ce Dauphin. Le duc d'Angoulême avait cependant, par rencontres, des éclairs de bon sens. Ainsi, en décembre 1823, au retour du Trocadéro, on lui prépara à Paris une entrée triomphale, qui tomba, comme par aventure, le jour anniversaire de la bataille d'Austerlitz. Le prince était de mauvaise humeur. « En montant sur son bucéphale à la porte Maillot, il a dit au duc de Guiche, son premier écuyer : « Me voilà à che- « val pour la plus grande fanfaronnade vue depuis don « Quichotte. » Achevons les notes politiques par un rapprochement assez piquant. En avril 1852, Gastellane siège au Sénat, et dans la première chaleur du coup d'État, sous l'impression de ses dégoûts récents du parlementarisme et sous le premier charme des modes nouvelles, il écrit : « On a voté séance tenante une dotation de douze millions pour le Président... Le vote a été unanime; il n'y a pas eu la moindre observation. C'est un plaisir de voter de cette manière. A la Chambre des pairs, il aurait fallu sept ou huit séances de discussion. » Mais peu après, l'homme de goût, l'homme du monde, en politique, à défaut du libéral, se réveille en ce gentilhomme, et il écrit, en novembre, à la sortie d'une autre séance : « Le Sénat n'a pas été du tout dirigé. Si feu M. de Sémonville avait été grand référendaire... si le duc Pasquier nous avait présidés, le Sénat eût été autrement dirigé. »
Les gouvernements n'obtiennent guère qu'une justice posthume, et par effet de contraste. Les salons leur
deviennent indulgents une quinzaine d'années environ après leur chute. Les gens du monde se souviennent qu'en ce temps-là ils étaient plus jeunes, et ils en concluent qu'il y avait alors une société, des militaires, des diplomates, un gouvernement !
Le Journal de Gastellane est inépuisable en notes piquantes sur cet article-là. Avant les notes piquantes, ' il y a les notes douloureuses, et dans leur brièveté cellesci peignent tout un monde :
10 avril 1814. — L'empereur Alexandre et le roi de Prusse ont passé une revue de trente-cinq mille hommes; il y a eu sur la place Louis XVI un Te Deum russe.
11 avril. — M. le comte d'Artois, escorté de la garde nationale, entre dans Paris aux acclamations générales du peuple... C'est un véritable délire. Il assiste à un Te Deum.
15 avril. — L'empereur d'Autriche fait son entrée à Paris. Monsieur va à l'Opéra.
17 avril. — M. le prince de Bénévent donne un bal.
21 avril. — Le duc de Berry entre à Paris, il est bien reçu.
23 avril. — Le maréchal Ney donne un bal.
On recevait beaucoup. Il faut croire que l'éclairage était la plupart du temps insuffisant, car chaque fois qu'il brille, Gastellane le note avec soin. Une autre note, très fréquente, qui se trouve ailleurs que chez Gastellane, et qui ne laisse pas de dérouter un peu nos préjugés sur ces temps aristocratiques, c'est la cohue générale. Les salons étaient encombrés, et encombrés d'étrangers. On entre, on suffoque, on demande sa voiture, on se félicite que personne n'ait été étouffé. En 1825 Gastellane écrit : « Je vais noter... les principales assemblées; on verra que ce sont les étrangers qui font presque exclusivement les honneurs de Paris (I). »
(1) Journal, t. II, p. 17, 24, 58, 215. Compare/, dans 1 ;8 Mémoires
Autre note, assez caractéristique : en janvier 1820, il dîne chez la duchesse de Broglie : « Elle avait placé à côté d'elle M. de Lamartine, jeune poète d'une grande réputation; il a mal à la poitrine et n'a pas desserré les dents. » Le père du général, ancien préfet du Consulat et de l'Empire, voyageait, en 1825, en Italie. 11 rencontre à Florence Lamartine, qui n'était pas mort, qui même était devenu secrétaire de légation, mais continuait, au moins pour distraire ses loisirs de chancellerie, à composer des vers. Quelques vers de circonstance conviennent à l'homme du monde; s'il en prend l'habitude, il se nuit; s'il en fait profession, il déroge, de quelque qualité d'ailleurs que soient les poésies. C'est ce que remarque l'ancien préfet de Napoléon : « M. de Lamartine a de la simplicité, de l'agrément dans les manières; il parait exempt de la fatuité poétique, ou du moins il sait la masquer. Le tort qui lui reste à mes yeux est de faire presque toujours des odes. » — Que ne se contentait-il des chansons, inédites, bien entendu, comme celles qui firent la fortune de Cliarles de Rémusat dans les salons doctrinaires, et du baron d'Haussez dans les salons royalistes?
Il était d'ailleurs de bon ton, en ce temps-là, de relever que les diplomates ignoraient tout et que les ministres ne s'informaient de rien. Castellane arrive d'Espagne et de Portugal, en 1826, et va rendre visite au baron de Damas. Ce personnage était juste de taille à diriger la diplomatie du duc d'Angoulême. « Le baron
du baron if Haussez, Paris, 1896, 1. 1, p. 222, le salon de Mme de Staël. « Jusqu'à ce que la foule fût écoulée, ces réunions ne présentaient que l'aspect confus d'une cohue nombreuse. » Voir différents salons, dans Castellane : celui de la marquise de Mun, celui du duc de Broglic, t. I, p. 386-388; celui du duc de Plaisance, t. II, p. 283, etc.
(le Damas ne m'a pas paru curieux sur le Portugal, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, cela lui est indifférent. » Ou envoie dans les ambassades « pour une chose ou pour une autre » les gens qui « sont incommodes à garder ici » : exemple, Victor, duc de Bellune, bombardé à Vienne; le général Guilleminot, àConstantinople.
Signalons nombre de notes curieuses sur l'intérieur de Louis XVIII et sur ses relations avec Mme du Gayla. Il y a sur la mort de ce roi une page à extraire :
Le comte de Bruges m'a raconté à quel point Louis XVIII conserva un étonnant caractère jusqu'à la fin. L'autopsie du cadavre prouva qu'il avait une jambe presque cariée, l'autre pleine de plaies; il avait aussi quelque chose au cerveau. Jamais il ne voulut consentir à se confesser. Mme du Gayla lui fut députée pour cela deux jours avant sa mort. Il reçut fort mal la favorite, qui s'excusait de lui parler de choses qui ne la regardaient pas... On lui apporta le viatique deux heures avant sa mort. En écoutant l'archevêque, qui récitait la prière des agonisants, il souleva sa tête moribonde et lui dit : « Monsieur l'archevêque, vous passez un verset. » Le fait était exact.
Le baron d'Haussez, qui n'aimait point Louis XVIII, lui rend cet hommage : » Il a mis de la dignité jusque dans ces moments terribles qui précèdent la mort; il a vraiment fini en roi. » Castellane ajoute, sur les moments qui suivirent, des détails qui rappellent l'horreur vulgaire des morts royales et des morts princièrcs dans Saint-Simon :
M. de Bruges passa, une heure après la mort de Louis XVIII, dans la chambre du roi. Il trouva les valets qui balayaient et roulaient, pour le ranger, le lit vert dans lequel couchait S.i Majesté; les rideaux étaient fermés, il les ouvrit et vit le roi. On remuait son corps sans façon pour balayer plus à son aise.
Parmi les scènes de la vie militaire, sig^ialons l'incendie de Moscou et la retraite de Russie, l'armée d'Afrique en 1838. Les plus significatives nous semblent être celles qui se rapportent à l'occupation qui suivit la guerre d'Espagne en 1824. Castellane fait de l'Espagne une peinture qui, pour n'être nullement poussée au noir, n'en est pas moins sinistre, u Novembre 1824. Les exécutions à Madrid deviennent chaque jour plus fréquentes; il y en a eu huit cents dans cette capitale depuis le retour du roi... » La misère est atroce. Un soldat espagnol qui monte la garde avec un uniforme en loques dit à Castellane : « Nous couchons par terre, sans rien, mais nous autres Espagnols, nous sommes faits pour souffrir. » Ferdinand gouverne de façon à rendre une révolution inévitable. Les Français qui ont établi le rey netio sont autant détestés des royalistes qu'au temps du roi Joseph. « Un chanoine disait hier (17 décembre 1824), et cela chez M. de La Roche André, consul de France [à Barcelone], qu'il fallait tuer tous les constitutionnels et chasser les Français, qui corrompaient l'esprit des Espagnols. » Les femmes seules demeurent aimables ; elles l'avaient été, de gré ou de force, au temps de Napoléon : u On parle encore, écrit Castellane à Xérès, des fêtes et des bals que les Français donnaient à cette époque, et c'est comme une chose ingénieuse qu'on cite les moyens qu'ils avaient pris pour faire venir à leurs fêtes les femmes qui ne le voulaient pas, ou qui ne l'osaient pas, de peur de se compromettre dans l'opinion du pays. On les envoyait chercher par
(l) Le Journal, ici, est complété par les volumes publiés également par Mme la comtesse de Beaulaiucoort : I. Campagnes d Afrique, 1815- 1848, lettres adressées au maréchal de Casiellaae. II. Campagnes de Crimée, d'IUtUe, 1849-1862. Paris, 1898.
quatre dragons ou par quatre grenadiers. Gela une fois bien établi, on ne fut pas obligé de faire des exécutions et les réunions furent nombreuses. » Cette galanterie, un peu trop militaire, ne laissa pas de trop mauvais souvenirs. «La grand'mère du marquis [deTamaron], de soixante-quinze ans, m'a dit (faisant allusion à la tristesse de la vie qu'ils menaient en 1826) : « Au lieu de cela on dansait beaucoup du temps de l'occupation française, pendant la guerre de l'indépendance... Cette bonne femme m'a dit que lorsque les Français ont évacué la ville, tout le monde pleurait. »>
A Lisbonne, il n'y a point de police : « 11 n'y en a eu que pendant le séjour des Français. » Le roi don Pedro congédiait ses ministres à coups de pied, s'instruisait près d'un abbé Boiret, qui était versé dans les histoires, de la façon dont Louis XIV en usait avec ses bâtards, et l'imitait de son mieux. Il se piquait d'anatomie, disséquait des chiens vivants et faisait mettre en prison toutes les personnes, y compris les femmes, qu'il soupçonnait de conspirer. Voici le croquis d'une réception à la cour de la régente, qui a de l'esprit et qui est fort aimée :
Les princesses sont entrées, vêtues de leur grand uniforme, composé de toques avec des plumes écarlates, de robes écarlates avec des manteaiix brodés en or. Les princesses se sont assises; quelques grands personnages ont mis le genou en terre et baisé la main de la régente. Les hommes, quand ils parlent aux infantes, doivent prendre cette position. Les femmes s'assoient par terre à la cour, comme le font les Espajpioles dans les églises . elles sont accroupies derrière les chaises des infantes; toutes avaient des plumes en l'air qui faisaient un drôle d'effet. Un piano, quelques bou};ies, trois castrats étaient rangés d'un côté de la salle; de l'autre, une longue ligne de violons, avec un second rang formé de flûtes et d'instrument» à vent... Trois
no ETUDES DE LITTERATURE ET D'HISTOIRE
officiers des soldats de marine anglais sont arrivés après tout le monde et ont été saluer les princesses, les traitant en simples niaitresses de maison...
Gastellane ne s'arrête point à moraliser sur les causes et les rapports des événements. Ce n'est point un écrivain à métaphores, ce n'est pas un historien à considérations. En voici une, cependant, qui lui échappe en 1832 et qui résume bien l'impression que lui ont laissée les événements auxquels il a assisté depuis 1814. La dernière partie de son Joî^r/ia/ ne la dément pas : « Sous l'Empereur, le maximum des conséquences suivait toujours les événements; ainsi une bataille gagnée renversait un trône. Depuis la Restauration, au contraire, les événements n'entraînent que le minimum des conséquences, n
Depuis que l'époque impériale est à la mode, il s'est fait en histoire un genre, en littérature un style empire, comme en art et en ameublement. Ni les lecteurs ni les collectionneurs n'étant bien difficiles, pourvu qu'on leur raconte l'anecdote qui amuse tout le monde, ou qu'on leur procure le bibelot que tout le monde veut avoir, les fabricants se sont donné carrière. Mais que de bric-à-brac, de postiches, de pacotille ! Le livre a beau être hérissé de notes, bardé de références et de cotes, la phrase a beau être encombrée de citations et hachée de guillemets, tout trahit le faiseur sur caprice et sur commande, comme dans le « salon empire » , improvisé de toutes pièces en un hôtel moderne, on sent le brocantage. Les choses et les mots sont peut-être du temps; ni le génie ni le goût de ce temps ne s'y retrouvent. Collectionner et comprendre ne sont pas synonymes ; l'historien et le curieux, malgré l'intérêt qu'ils auraient à se ren-
(1) Par Frédéric Masson, 4 vol. in-S». Paris, Ollendort
contrer plus souvent, vont rarement de compagnie.
Tel n'est pas le cas avec M. Frédéric Masson. Chez lui non seulement tout est authentique, mais tout est en sa place et en sa lumière. La restitution est si complète qu'on se trouve comme dépaysé en entrant dans son musée; l'on se juge entaché d'anachronisme. Le choix seul et la perfection de l'arrangement trahissent l'œuvre d'art. M. Frédéric Masson est plus empire que l'empire même, et c'est par où il est bien notre contemporain.
Nul historien des choses modernes n'est plus érudit, d'une érudition plus minutieuse et plus étendue. Il s'est composé un cabinet d'autographes et une bibliothèque de livres rares qui suffiraient dans le monde de la « curiosité » à faire de lui un personnage. Il a visité toutes les archives privées. Il a compulsé les minutes de notaires et les registres d'hypothèques. Ce qu'il a dépouillé est incalculable, ce qu'il a recueilli remplirait des in-folio. Il sait tout : la valeur du terrain, le prix de vente et de revente des maisons; il connaît le devis de l'architecte, le règlement des comptes des entrepreneurs, la note du tapissier, les placements de capitaux, la date, le montant des dons reçus. Il possède des inventaires à faire pâmer Balzac.
Mais, pour lui, comme pour le grand romancier, ce n'est que le mobilier de l'histoire, comme ce ne fut que le mobilier de la vie ; ce n'est que le cadre à faire ressortir le personnage, le décor à faire vivre le drame. M. Frédéric Masson veut montrer l'homme dans son époque. S'il a publié deux volumes, très compacts, sur la jeunesse de Bonaparte, Napoléon iticonnu^ — deux volumes qui manquaient, dont on ne peut plus désormais se passer, — il s'est tourné par goût, par vocation, vers l'étude de la vie, fouillée et colorée, l'étude à la Concourt, et nous a
donné : Napoléon et les femmes^ Napoléon chez lui. Toutefois, érudits ou littéraires, ces essais n'étaient que des travaux d'approche vers l'œuvre principale, dont les quatre volumes ont paru à peu d'intervalle : Napoléon et sa famille^ 1779-1809. Sujet mal connu, plus dénaturé qu'éclairé par la chronique; le voilà, pour la première fois, étudié avec sûreté, aux sources, présenté dans sa complexité et dans son ensemble, poursuivi dans l'enchevêtrement infini des détails où il faut pénétrer pour découvrir les caractères, surtout ceux des gens de peu, exposé enfin dans ses proportions et sa perspective. C'est un livre très nourri de faits, rempli de traits, mais sans encombrement d'anecdotes et de textes.
Il n'y a point de notes ni de références. Cet érudit scrupuleux y met sa coquetterie d'écrivain. Il veut être cru sur parole, estimant avoir fait suffisamment ses preuves. Je ne le chicanerai pas sur cet article. Quand elles ne sont pas nécessaires à soutenir le texte ou à l'alléger, les notes sont inutiles. Elles ont aussi leur fantasmagorie. A quoi bon renvoyer le lecteur à des documents qui ne lui sont point accessibles? Cet écrivain amoureux du détail, jaloux de couleur locale, de traits significatifs, est un critique sagace et sévère des textes. A la façon dont il opère sur ceux que nous connaissons, nous pouvons juger comment il en use avec ceux que nous ne connaissons pas.
Le livre est composé. L'art en est très personnel. M. Masson écrit avec une rare vigueur, en un style ramassé, coloré, d'une saillie constante, souple néanmoins, et susceptible aussi d'émotion : témoin les premières amours de Bonaparte avec Joséphine, le chapitre sur Mme Walewska et tant de pages consacrées à Paulette. C'est un style loyal, honnête homme, bien français.
L'auteur a sa passion. Il ne la cache pas, il ne cherche pas même à la tempérer. Il professe le culte fanatique, exclusif, jaloux, inquisitorial et intransigeant de l'empereur. C'est un monothéiste farouche. Il adore Napoléon comme on adorait Jéhovah. Autour du dieu unique et colossal, tout s'écroule en poussière. Gomme si ce n'était point assez de la disproportion naturelle des pygmées au géant, M. Masson prend plaisir à les écraser encore aux pieds du dieu; il semble qu'à ses yeux ils ne seront jamais assez aplatis et rampants, jusqu'à la grimace, jusqu'au ridicule. M. Masson conçoit son empereur, comme les Grecs le maître des dieux et de l'univers : a un homme d'une force et d'une majesté merveilleuses... tenant la foudre dans sa puissante main et capable d'ébranler le monde d'un seul mouvement de sa tête. » Les anciens l'enveloppaient de nuages. M. Masson déchire les rideaux et dissipe les nuées ; Napoléon apparaît en la lumière crue du jour. Son Olympe, sa famille, sa Junon, son Vulcain, son Neptune, son Mars, son Mercure, ses Achille, ses Paris, ses Hélène sont terriblement réels et réalistes : des gens de tous les temps, de tous les jours, d'humanité vulgaire. C'est Jupiter dans la Comédie humaine. Que les personnages y perdent, s'y étriquent, il n'importe, puisque c'est ainsi qu'ils ont vécu et agi sur les destinées du monde. Ils ont fait de l'histoire de France une carrière, de notre vie nationale leur affaire de ménage, et il est juste que l'historien les prenne par où ils se sont accrochés à l'histoire.
L'empereur ne se diminue point à descendre du piédestal et à sortir du temple pour se mêler à l'humanité, pour nous devenir plus proche, plus familier, plus intelligible. A cet effet de contraste et de repoussoir il parait à la fois plus homme, et plus grand homme ; plus homme par son incroyable indulgence envers les siens, plus grand homme en sa supériorité incommensurable sur eux. Mais quelle déroute pour cet entourage! Quel retour désastreux de bal masqué! M. Masson nous les montre mesquins, piteux, parfois odieux. A part Paulette, la divine et l'olympienne, qui le jette en un émoi de sympathie aussi instinctif et violent que l'est son aversion pour la petite créole Joséphine, sentiments où la critique a peu de chose à voir; à part Jérôme, aimable mauvais sujet pour qui il partage le faible du premier consul ; à part Hortense, qu'il plaint, qu'il défend et pour laquelle il professe une sorte d'indulgence respectueuse et attendrie ; à part Eugène, qu'il respecte et qui demeure dans ce milieu le seul homme honnête et « respectable » , mais par cela même assez effacé, il est terriblement sévère au monde qu'il ressuscite.
Il ne paraît par en avoir souci. Tout l'esprit de son livre se découvre en une page somptueuse, qui est la dernière du second volume et qui, par reflet, l'éclairé tout entier. L'auteur s'arrête au jour du sacre à Notre- Dame. Il en a décrit les préparatifs laborieux, coupés d'intermèdes tragi-comiques, comme en un théâtre auguste une répétition à'Àthalie avec chœurs ou de Jules César avec foule.
Quelque désir que l'on ait d'apprendre, on ne sait pas. Gela manque de goût, parce que cela manque de choix... Impossible que les choses et les êtres n'aient point quelque air improvisé. Tout l'est : l'empire, l'Empereur, les princes et les principes...
Mais tout ce qui est médiocre, mesquin et vil s'efface devant la splendeur de cette fortune parvenue à l'apojjée; tout droit discordant est étouffé dans l'immense acclamation; tout se résume dans l'unique vision de l'être prédestiné... Lui!
Et Lui dans la tempête d'orgueil qui se déchaîne sous son crâne, alors que revêtu déjà des habits impériaux... il va se mettre en marche vers le pape qui l'attend, Lui se tournant vers son frère, simplement :
— Joseph f si notre père nous voyait!
IIÎ
— Notre père, eût répondu Joseph, si ce Corse sournois eût découvert sa pensée, notre père trouverait que tu as pris ma place, qu'en ma qualité d'aîné, chef de clan, je devais être debout devant l'autel, la couronne en tête et le sceptre en main ; que tu devrais figurer dans le cortège, avec les petits frères, les beaux-frères, les oncles et les cousins, en avant de Bacciochi et de Fescli, rien de plus. — A part cette interversion de rôle, Charles Bonaparte, le père, eût trouvé tout dans l'ordre : Notre- Dame costumée et pavoisée, le pape faisant l'aumônier, les ambassadeurs formant la galerie, les armées de la République formant la haie et les Bonaparte, par la grâce de Dieu, solennellement installés à la place des Bourbons.
C'est à quoi Napoléon, malgré toute sa faiblesse, — on n'y peut comparer que celle de Louis XIV pour ses bâtards légitimés! — ne consentit jamais. « A vous entendre, — disait-il peu de jours avant le couronnement à ses sœurs, qui se plaignaient de n'avoir point le rang que
leur naissance leur assignait, — à vous entendre, on croirait que je vous ai volé l'héritage du feu roi notre père! » A leurs yeux, Napoléon n'était né que pour faire leur fortune, la France n'avait été unifiée par les rois, la Révolution ne s'était accomplie que pour l'y aider, et l'Europe n'avait été conquise par les Français que pour leur payer des tributs, leur procurer des tableaux, des statues, des camées, meubler leur palais, leur découper des principautés et des royaumes.
Ils pensaient ainsi, tout crûment, sans descendre en eux-mêmes, sans analyser, sans juger, sans scrupules de goût à défaut de scrupules d'esprit, les moins psychologues, les moins intellectuels des humains, ne s'étonnant de rien, surtout de se voir où ils étaient. Pour eux, Napoléon était un officier de fortune qui avait épousé, pour se pousser dans la carrière, la veuve très compromise, mais très répandue, d'un ancien général. Il était tout d'un coup devenu riche à la guerre, par ses parts de prises, le butin rapporté, les trésors découverts; ces richesses revenaient de droit à la famille ruinée, famélique, oubliée par la fortune, et moyennant qu'il partagerait avec les frères, doterait les sœurs, ils consentiraient à lui pardonner sa chance et son mariage. Ce partage de l'Europe se ramène, au fond, à un trivial roman de mœurs de province.
Eussent-ils été gens à mesurer les distances, ils n'en n'auraient pas eu le loisir. La pièce se déroule pour eux entre de perpétuels changements à vue; le temps tout juste de sortir, de revêtir un nouveau costume, de se faire une autre figure, de rentrer et de réciter un autre bout de rôle soufflé pendant le trajet.
En 1796, Joseph, âgé de vingt-six ans, s'était trouvé
trop heureux d'épouser, à Marseille, une fortune de 150,000 livres ; il avait pensé exploiter le commerce des Échelles; en 1798, il est ambassadeur ; en 1802, il a un palais magnifique à Paris, un château à la campagne; il signe la paix du monde à Lunéville, à Amiens; en 180i, il est prince; en 1806, il est roi! Et, pour expliquer cette élévation prodigieuse, ni services militaires, ni talents politiques, ni discours, ni écrits, ni spéculations même, ni génie d'aucune sorte, à peine de l'esprit de conduite : il est né, il a vécu, il est hère.
Mais il n'eût point suffi de la convoitise des Bonaparte si le frère n'eût été, par tempérament, un donateur prodigieux et inépuisable. Cet homme, né pour l'empire, qui entra de plain-pied dans la souveraineté et se trouva, sans eftbrt, non seulement Tégal, maislesupérieur, et sous tous les rapports, des rois et des empereurs vaincus par lui, demeura toujours, dans sa famille, un parvenu et un cadet. Là, il ne fut jamais empereur que pour donner. Il ne réussit jamais à se faire obéir ni respecter. Il garda néanmoins pour les siens cette étrange faiblesse, qu'il étendit à tous ceux qui l'avaient aidé dans les temps difficiles, aidé dans les années de crises. Ce guerrier, cet autocrate fut, de tous les maîtres et meneurs d'hommes, le plus notablement trompé el trahi : par ses femmes, par ses frères, par ses sœurs, par ses ministres, par ses lieutenants, par ses serviteurs.
Il entrait dans cette faiblesse de Napoléon pour les siens beaucoup d'orgueil.
A ses frères, dit M. Masson, il accorde sans expérience préalable une part des qualités qu il possède. Raisonnant d'après lui, se jugeant tel qu'il est, il les assimile en son esprit à lui-même, parce qu'ils sont de sa race. Son égoïsme transposé, d'individuel est devenu familial; c'est de bonne foi, c'est avec une conviction
entière qu'il attribue aux siens la faculté de remplir tout emploi, d'accomplir toute mission où lui-même croirait réussir. Il les tient pour les meilleurs ouvriers, les seuls même qu'il puisse rencontrer pour l'œuvre commune, œuvre qui n'est point seulement son élévation à lui-même, mais celle de la famille entière à sa suite... 11 ne sent ni la jalousie latente, ni l'envie sourde, ni l'hostilité proche... Ils sont parce qu'il est, et si, devant leurs fautes, il arrive à concevoir des doutes, ce n'est ni sur leur aptitude, ni sur leur intelligence, ni sur leur dévouement, c'est seulement sur leur bonne volonté et leur activité physique.
Il n'y a, pour lui, qu'une limite à cette indulgence extrême : c'est son pouvoir, c'est l'État, c'est la France. Gela est à lui, à lui seul. Il en est effroyablement jaloux, jaloux — il le dit, il le répète — comme d'une maîtresse. Que nul, même l'aîné, même Joseph, ne se permette de lever les yeux jusque-là. Napoléon le ramène, et rudement, à la mesure, u Vous oubliez, disait-il, en 1804, à Rœderer, confident et complice des ambitions de Joseph, vous oubliez que mes frères ne sont rien que par moi, qu'ils ne sont grands que parce que je les ai faits grands; le peuple français ne les connaît que par les choses que je lui en ai dites. Il y a des milliers de personnes en France qui ont rendu plus de services qu'eux à l'État ; vous-même êtes de ce nombre. Je ne peux pas souffrir qu'on les mette à côté de moi sur la même ligne... Joseph n'est pas destiné à régner... Je suis né dans la misère, il est né comme moi dans la dernière médiocrité; je me suis élevé par mes actions, il est resté au point où sa naissance l'a placé... »
Quand il parlait de u règne » , il l'entendait du règne par excellence : l'empire fiançais. Des royaumes de seconde classe, il leur en distribua autant qu'ils en voulurent et l'on ne vit jamais largesse faite à ce degré de terres et d'àmes européennes. Qu'est-ce, en compa-
raison, que les distributions de seigneuries et de châteaux que les papes faisaient à leurs frères et neveux ; que les distributions de Polonais faites par Catherine à ses amants ; que les morceaux d'Italie découpés par Elisabeth Farnèse pour ses enfants? Et, en attendant les grands-duchés et les royaumes, c'est l'argent donné de la main à la main, la part prélevée sur les produits de la guerre, sur les revenus de l'État, l'écume de la victoire. Il faut lire dans le livre de M. Masson l'inventaire de ces richesses accumulées en moins de cinq ans par les Bonaparte. Dès 1802, la fortune de Joseph est faite. Lucien est plus riche encore : il rapporte de son ambassade, vaine et sotte, mais cupide, en Espagne, les profits d'un vice-roi du Mexique ou du Pérou.
Murât, sans un sou en 1792, a tellement récolté de régales en Italie, sans parler de ses places et de ses indemnités en France, qu'il loge et vit à Paris en grand seigneur. Au moins vit-il en grand seigneur gai, exubérant, empanaché, glorieux.
Ce n'est pas le cas des frères, et c'est ici que M. ^lasson dévoile merveilleusement leurs personnages : le faux républicain en Lucien, en Joseph le faux libéral, le faux méconnu et le faux disgracié; chez l'un et chez l'autre, le jaloux, l'hostile, l'impatient; chez l'un et chez l'autre, la cour d'opposants et de gens de lettres; les cabales, les complots même, peut-être; tous les défauts, toutes les grimaces, tout le manège des bran-
ches cadettes, tels que Saint-Simon nous les montre à Sceaux, tels qu'on les avait vus au Luxembourg, tels qu'on les vit au Palais-Royal.
A cette étude très aiguë, très coupante, parfois jusqu'au sang, Lucien est celui qui perd le moins. Mais il faut en finir avec la légende de pureté républicaine qui s'est formée autour de lui. M. Masson n'en laisse rien. Lucien, principal auteur du 19 Brumaire, a été le plus ardent promoteur de l'Empire. Nul parmi les Bonaparte n'a été plus intimement césarien. Mais nul n'a été plus homme; il a subordonné tout calcul et toute ambition non à des principes politiques, mais à des principes d'honneur intime et à des affections de cœur. Sa brouille avec son frère eut pour cause décisive son mariage, etla conduite que tint alors Lucien l'honore. Il fit une belle sortie, au second acte, au final triomphal, ce qui lui dessina, parla suite, un pompeux personnage de philosophe et procura un cadre austère à sa disgrâce dorée.
Joseph demeura, ce qui l'amena à tomber en 1814, à glisser plutôt, en posture assez vulgaire, dont il ne se releva point. 11 resta ci-devant roi, ci-devant prince, cidevant millionnaire, mais sans la grandeur de la chute, sans le prestige même de la ruine. C'est lui qui perd le plus au livre de M. Masson. Ses apologistes, Rœderer, iMiot surtout, avaient fait de lui une sorte de Louis- Plùlippe de l'Empire, attendant ses journées et l'occasion d'offrir à l'Europe et à la France réconciliées le Napoléon de la paix dans la meilleure des républiques. 11 affecte la froideur, le calme, la modestie, — affectation facile à sa médiocrité d'esprit; — il affecte le désintéressement, qui lui est plus facile encore avec son immense fortune; il recherche l'obscurité, qui lui est douce dans son château de Mortefontaine, où la table est somptueuse et
le salon brillant, où l'on rencontre Bernadotte, Daunou, les ci-devant républicains absorbés par le Sénat, réfugiés, l'Institut, les idéologues relégués à Auteuil, parfois Mme de Staël. Au milieu de ce cercle, il tolère bénévolement la critique, il laisse soupçonner en lui le libéral en souffrance.
Avec les diplomates étrangers, il se pose en ami, en protecteur de la paix. 11 leur présente une France modeste, à son image. Il leur confie ses inquiétudes sur les ambitions démesurées de son frère. Il leur insinue qu'il en est la première victime. « Ami de la paix, connaissant à fond le besoin qu'en a la France, mais courbé tout le premier sous le sceptre de fer, » écrit un diplomate, en 1805, il permet de deviner que, le cas échéant, l'Europe trouverait en lui l'homme qu'il lui faudrait et qu'elle cherche en vain. Il le fait avec discrétion, avec tant de discrétion même, qu'il n'attend pas la réponse de ses interlocuteurs, qu'il juge superflu de s'enquérir si l'Europe récompenserait sa modestie au prix où il l'estime, c'est-à-dire par la reconnaissance des u limites naturelles » à la France. Les diplomates qu ont percé son jeu n'ont garde de contrarier ses illusions : il sera toujours temps de les dissiper, comme ils feront, en 1814, quand ils seront les maîtres. Flattant à l'intérieur les libéraux, au dehors les diplomates, Joseph mène si bien sa partie avec les Prussiens, les Autrichiens, les Anglais même, qu'en septembre 1805, au moment où Napoléon va, de nouveau, jouer sa vie et sa fortune dans une guerre redoutable, le ministre de Prusse à Paris peut écrire à son roi : « Maintenant les amis de l'ordre et des idées sages et modérées qui le reconnaissent (l'empereur) pour l'Hercule qui a terrassé l'hydre de la Révolution ne seraient plus effrayés de l'idée de le
NAPOLEON ET SA FAMILLE ISt
perdre et croiraient même trouver le complément des bienfaits de la Providence, si la mort de Napoléon pouvait mettre le prince Josepli à sa place. »
C'est le secret de la comédie. M. Masson l'a dévoile avec une adresse rare ; il le déroule, en ses nuances changeantes. Ce n'est encore que la comédie, mais quelle comédie d'intrigues valut celle-là, et comme on y voit, à nu, le ridicule et la misère des petites âmes, haussées sur la grande scène! Elle se développe en deux épisodes, enchaînés l'un à l'autre, l'affaire du consulat à vie, l'affaire de riiérédité de l'empire.
Napoléon, avec son génie tout romain et dans cette conception première de règne qui le fit empereur de la République française, dinYdi\l'vnQ\mé\eTS>Vdiào^i\or\.MdL\& s'il conçut ce dessein, « le seul juste et raisonnable, » dit M. Masson, il n'eut pas le courage de l'exécuter. Il transigea, par complaisance pour ses frères, qui d'ailleurs ne lui en surent aucun gré. Il s'imposa de choisir son héritier dans leur descendance. C'est l'hérédité de droit qu'ils auraient voulue, encore que pour arriver à Joseph elle eût dû remonter au lieu de descendre, contrairement à tous les précédents et au sens commun.
Joseph se défendait d'y penser : u Je ne veux point, disait-il, être son successeur; je veux être indépendant; je ne serais pas assez fort pour soutenir la comparaison avec lui. . . » Et après cet effort de modestie, il se reprend
et poursuit : u Vous connaissez mal mon frère; l'idée de partager son pouvoir l'effarouclie tellement que mon ambition lui est aussi suspecte que celle de tout autre, peut-être même davantage, parce qu'elle est la plus plausible de toutes celles qui peuvent se manifester et parce qu'elle serait plus aisément justifiée dans l'opinion générale. Il veut surtout que le besoin de son existence soit vivement senti... Si demain, si un jour, on pouvait se dire : — Voilà un ordre de choses stable et tranquille, voilà un successeur désigné qui le maintiendra, il n'y a ni trouble ni novation à craindre, — mon frère ne se croirait plus en sûreté. »
Ce fut un jeu très serré, très tendu, un moment même jusqu'à la rupture, entre Napoléon et Joseph : Napoléon voulait combler Joseph de dignités et d'honneurs, mais l'y séquestrer en quelque sorte et l'écarter ainsi de la succession possible; Joseph prétendait se réserver pour le cas d'un accident — que tant de complots rendaient probable — et se dérobait par des refus obstinés. C'est au cours d'une de ces crises que, laissant échapper son secret, il écrit à son frère, qui se préparait alors à passer en Angleterre :
Vous me reprocliezde sacrifier votre intérêt, l'intérêt de l'Etat, à mes habitudes et à la modération de mon caractère. Si le malheur de la France veut que vous quittiez le continent, je prends ici l'engagement d'occuper les postes les plus périlleux qu'il vous plaira de me confier. Je ferai ce que vous voudrez : membre du pouvernement, successeur désigné, rien ne m'épouvantera, quoique je ne désire rien.
Avec ses confidents, il s'abandonnait jusqu'à la colère, jusqu'à l'invective, reprochant à Napoléon de lui avoir u escamoté son droit d'aînesse ». — « Je suis las de sa tyrannie et de ses vaines promesses, tant de fois répétées
et jamais remplies. Je veux tout ou rien; qu'il me laisse simple particulier ou qu'il m'offre un poste qui m'assure la puissance après lui! Alors je me livrerai, je m'engagerai... Mais s'il s'y refuse, qu'il n'attende rien de moi!... Je me réunirai à Sieyès, à Moreau même, s'il le faut, à tout ce qui reste en France de patriotes et d'amis de la liberté, pour me soustraire à tant de tyrannie. )) Un jour, sa fureur fut telle, au rapport de Lucien, qu'il prit un pistolet et tira sur le portrait en pied de Napoléon (1).
Mais la colère s'atténuait toujours quand il s'agissait de passer à la trésorerie. Et c'est ainsi que peu de temps après cette belle déclamation contre les tyrans, il subit un don annuel de 120,000 francs et une gratification de 200,000 (novembre 1803).
Les beaux-frères et les sœurs renchérissent, et c'est ici qu'avec le panache de Murât, le comique apparaît un instant. Napoléon laissait entendre à tous que son choix se porterait sur le fils de Louis et d'Hortense. Un jour qu'il le tenait sur ses genoux, il dit, de façon à être entendu : « Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'être roi un jour! — Et Achille? s'écria aussi Murât. — Ah! Achille! répondit Napoléon, Achille fera un bon soldat, n Caroline en fut vivement blessée et le montra. Les frères allongeaient le visage, et, tout à coup, le drame, et le drame à la corse, qui couvait, éclate. Napoléon, continuant de s'adresser à l'enfant, reprit : « En tout cas, je te conseille, mon pauvre
(I) « Ses colères sont terribles. Ses colères sont bilieuses; lesinicnnes sangaines. Il est capable, dans uq accès, de tuer ua homme. Croiriczvous cela!.. " — Rœderer, eu riant : « Sire, le roi l'a dit (jucli|ucfois ; mais ce n'est pas une bonne preuve. « Conversation de Napoléon avec Rœdtrer, 1809.
enfant, si tu veux vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins! »
Toutes ces passions, toutes ces convoitises, toutes ces prétentions, toutes ces rivalités se révèlent dans les jours qui précèdent le sacre. Il s'agit de régler les préséances. C'est l'occasion misérable où les cours les plus augustes découvrent leurs ridicules et leurs petitesses. Celle-ci n'y manque point, et le ridicule domine : les sœurs, qui veulent être altesses et enlèvent le titre à coups d'attaques de nerfs; Mme Laetitia, qui ne veut point déchoir sur ses filles et à laquelle on cherche en vain, dans les protocoles, un titre qui convienne à la naissance de son fils; les maisons des princes et princesses, que l'on forme à grands renforts de ci-devanLs; Paulette, qui a un aumônier; Joseph, qui se nomme des chambellans; les princesses, qui peuplent leurs cours d'émigrés rentrés ; Joseph, qui remplit la sienne de libéraux en disponibilité. La page des princesses, dans l'Almanach, est presque du 1816; celle de Joseph est déjà du 1830. Joséphine, enfin, toujours discrète, toujours adroite, politique même à force de nonchalance, trouve moyen de se faire épouser entre deux portes, épouser pour de bon, pense-t-elle, devant le prêtre, et coupe la veillée des armes de Charlemagne par une représentation intime du Mariage forcé.
Je ne connais, dans aucuns mémoires, de scènes plus remplies de contrastes, plus traversées d'imprivu. Avant de nous ramener devant l'immortel tableau de David qu'il replace en son cadre et éclaire de sa lumière, M. Masson nous promène dans la coulisse, dans l'atelier aux costumes, dans la loge des artistes, dans le magasin aux accessoires; il nous fait assister aux querelles des acteurs, qui tous veulent occuper le premier rang; aux
disputes des actrices, dont aucune ne veut s'effacer devant le premier rôle ; à l'embarras du metteur en scène, à la gauclierie des figurants improvisés, à l'ironie des ralliés de la monarchie, comme Talleyrand ; à la mauvaise humeur des ralliés de l'armée et de la République, à la toilette, aux distractions, aux impatiences du liéros de la fête, harcelé jusqu'au moment de paraître sur le théâtre. On voit les princesses lâchant le manteau de Joséphine quand elle monte au grand trône, de façon qu'elle manque de tomber en arrière, entraînée par le poids. On voit l'empereur, dans le passage à l'église, frappant Fesch du sceptre, dans le dos, pour l'appeler...
Ces scènes font penser à Saint-Simon, et il faut y penser pour en juger avec justesse, pour discerner ce qui est le fait de l'improvisation, le fait du parvenu, — la moindre part, en réalité, — et ce qui est le fait de la pièce même qui se joue et du théâtre où on la joue. Comme toutes les grandes œuvres de théâtre, il faut considérer celle-là en son optique, de la galerie, et dans la perspective. Mais la curiosité talonne le spectateur; il frappe à la porte des coulisses, et, s'il n'y peut entrer, il interroge, dans Tentr'acte, ceux qui en sortent. Et de même qu'après avoir visité les couloirs et les dessous du palais de Louis XIV, on pressent la Régence et l'on voit poindre la ruine, de même à pénétrer dans l'intimité de la famille impériale on pressent les grandes erreurs qui firent de Joseph, de Louis, de Jérôme, de Murât des rois incapables, des alliés inutiles ou même infidèles, et l'on devine la catastrophe de 1814.
L'intérêt supérieur du livre n'est pas cependant dans cette étude, très fouillée, très poussée, de caractères médiocres jetés dans la plus agitée, la plus grandiose
des histoires, détonnant, grimaçant, se guindant comme ferait une troupe d'opéra-comique de province qui prendrait tout à coup d'assaut la scène de l'Opéra et se mettrait en tête, avec une inconscience et une vanité bouffonnes, d'exécuter la Valkyrie ou le Crépuscule des dieux. C'est, à côté de l'histoire, le plus singulier, le plus curieux des romans d'analyse historique, et c'est un roman vécu, raconté par un écrivain vrai. C'est le retentissement constant des plus grandes affaires de la France et de l'Europe, des intérêts, des passions accumulées chez les peuples par les conditions mêmes de la nature, par des siècles de vie nationale, dans les querelles mesquines d'un clan d'immigrés corses qui a débarqué, un beau jour, sur le continent, cherchant des mariages bourgeois et cossus, des places lucratives, et qui, au lieu de se faufiler dans quelque grande maison de commerce ou de s'enrichir par l'industrie des biens nationaux, se trouve envahir les monarchies d'Europe, épouser des princesses de sang royal et, pour places, obtenir des royaumes.
L'histoire, cependant, continue son train. Napoléon en est mené bien plus qu'il ne la mène : il l'a éprouvé, il l'a dit. C'est la grandeur et la tragédie de sa prodigieuse destinée. Mais, meneur ou mené, il comprend, et quand il paraît en tête du cortège que lui font des siècles d'histoire de France, il est à sa place et dans les proportions du cadre, ^a couronne et le manteau de Cliarlemagne sont à sa taille, le sceptre de Louis XIV à sa main. Au contraire, les autres, les suivants, sa tribu, paraissent affublés, sous le dais, et comme détraqués par l'effort, la disproportion des gestes. Même les femmes, si souples à la mode, et ici de tant de beauté, de tant de grâce, demeurent de très jolies femmes, sin-
^ulièrement séduisantes ; mais elles n'ont qu'une majesté de théâtre et des parures de bal costumé.
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Jusqu'à M. Frédéric Masson on ne savait pas à quel point Napoléon s'était montré prodigue pour sa famille et, disons le mot, à quel point il avait trahi pour elle non seulement la République qui l'avait suscité, la France qui l'avait adopté, mais sa propre destinée d'empereur. On faisait la part très large à son génie ambitieux dans l'extension démesurée apportée par lui à la puissance française; on n'y voulait voir que la superbe d'un homme qui rêve de ressusciter Alexandre. Il faut désormais y ajouter, y substituer même souvent l'esprit de famille, l'esprit de caste.
On voyait bien comment une conquête en avait entraîné une autre, comment toutes, au lieu de se soutenir, se disloquaient à l'envi, et comment l'Fmpire, avec son Espagne, son royaume de Naples, sa Westphalie, sa Hollande, attachés à ses extrémités, était comme écartelé en Europe. On ignorait à quel degré l'avidité, la vanité, la convoitise, l'inintelligence des princes improvisés, avaient contribué à compliquer l'embarras de la machine et précipité le détraquement final.
M. Masson le fait voir et le fait comprendre. Il expose en quelques pages magistrales la conception maîtresse du grand empire et, en regard, l'obsession familiale, l'obsession du sang et du clan qui en fut inséparable dans l'esprit de Napoléon et qui, à mesure que la con-
ception politique se réalisait, lui suggéra les mesures qui la firent rompre.
Napoléon a conçu le grand empire tel que les Romains l'ont réalisé, avec la réduction des Etats conquis, soumis ou alliés, à un type administratif, financier, judiciaire, militaire, leligieux, créé pour l'usage du peuple victorieux, appliqué pour sa domination, sans souci des intérêts particuliers des peuples subordonnés. Ge type, Rome l'imposait à des nationalités embryonnaires, à des peuplades la plupart dénuées de culture, de civilisation, d'organisation même, luttant seulement pour une indépendance matérielle, comme la bête se refuse à être capturée. Le type français, tel que Napoléon l'a combiné, en mélanjjeant les institutions traditionnelles de la monarchie et les formules philosophiques de la Révolution, il faut l'imposer à des nationalités constituées par dix siècles d'histoire, de vie sociale, de pensée collective, de souffrances communes, d'habitudes acquises, d'intérêts successifs. Outre le souverain, il faut, en chaque pays, déposséder les deux classes dominantes, clergé et noblesse...
Napoléon ne veut considérer que l'intérêt supérieur, l'intérêt éminent de la France, et prétend tout tirer à la France et à lui, qui croit l'incarner; mais ces forces accidentellement groupées, liées arbitrairement, se refusent; chacune suit sa loi propre, sa loi ancienne. Les peuples se dérobent ou se révoltent.
Dans un cas, c'est la lutte contre les gouvernés; dans l'autre, la lutte contre les gouvernants; mais il est impossible que ce ne soit pas l'une ou l'autre. Ou les rois qu'il impose aux peuples se feront les exécuteurs aveugles et muets de ses desseins, et ils ne régneront qu'avec les continuelles assistances de ses armées et de son trésor; ou les rois se rendront les interprètes de leurs sujets, ils deviendront nationaux, et, dès lors, ils cesseront de concourir au système, ils clicrcheront à s'en libérer et, ouvertement ou non, lui feront la guerre. Tel est le dilemme où il est enfermé, mais il semble qu'il n'en aperçoive ni qu'il n'en craigne aucun des termes.
Le morceau est trop bien sorti pour que je m'excuse
de le reproduire. Mais j'en ai un autre motif, que le lecteur me permettra de déclarer. J'ai, il y a déjà seize ans, en 1885, dans le premier volume de l'Europe et la Révolution française^ traitant des traditions nationales en France et en Europe, essayé de débrouiller ces idées, et j'ai cru y trouver le fil conducteur, le moyen de concilier dans les explications de l'histoire ce qui s'est confondu dans la réalité historique, les coups et les contre-coups de la Révolution française et de l'Europe, de notre nation et des nations européennes. J'ai consacré à ce travail, que j'espère mener à fin, toute l'activité de mon esprit, et l'on comprendra que, rencontrant chez un historien qui a pris les choses par un autre côté, les examine et les décrit d'un autre point de vue, cette identité de conclusion, cette vérification par contreépreuve, j'aie eu le désir de la relever.
M. Frédéric Masson s'arrête à l'un des tournants du chemin. Il regarde en arrière et nous montre où en sont, au printemps de 1808, « lesÉtats napoléoniens créés par l'esprit de famille et destinés à soutenir et à appuyer la puissance impériale » :
A Naples, — Joseph, — un gouffre où l'on jette sans compter 'l'argent et les horames; à Dusseldorf, — Murât et Caroline, — des grondements de révolte; à la Haye, la rébellion presque ouverte; à Cassel, l'anarchie. En Hollande, où le roi s'est rendu populaire, il a embrassé toutes les querelles de sa nation contre la France; à Naples, il faut quarante mille hommes pour main-
tenir Joseph; en Westphalie, il est impossible qu'à la première occasion la nation ne se lève pas contre Jérôme.
Ce sera pire, et en plus grand, si l'empereur transporte son système de famille à une nation longtemps rivale de la France, une des plus anciennes, des mieux cimentées de l'Europe, où le caractère, les préjugés nationaux sont les plus puissants, les plus accusés, l'Espagne. La guerre de succession d'Espagne faillit faire perdre à Louis XIV le fruit d'un siècle de conquêtes françaises, toute la frontière du nord et de l'est. L'établissement de Joseph Bonaparte en Espagne fut encore plus funeste à Napoléon. Ce sont les maîtres chapitres de M. Frédéric Masson et, je crois bien, pour l'écrivain, ses maîtresses pages. Il n'y en a point qui soient mieux faites pour mettre en lumière le vigoureux artiste qu'il est. Napoléon, ici, n'a plus à trancher dans la mosaïque d'Italie ni dans le « grand gâteau d'Allemagne » , à tailler un habit à des nations que précisément il suscite en les groupant. Il se prend à l'une des plus obstinées, des plus infatuées aussi, et jusqu'à la mort, de sa noblesse, de ses privilèges, de son passé.
Peuple, noblesse, clergé, tout y est national ; tout hait, déteste et méprise l'étranger; tout est prêt aux extrêmes sacrifice*, car les plus riches n'y ont point de jouissances réelles et les plus opulents ne trouvent à satisfaire que leur vanité. L'étendue des besoins est si médiocre, la sobriété est telle, le goût de ce qu'on ■jppelle le confortable si peu développé, que le désir de conserver la fortune acquise n'influe pas plus sur les opinions que l'instinct de la conservation sur les actes. Quelque chose de hautain, de chevaleresque et de barbare se dégage de ce peuple et le distingue entre tous. Il a tous les orgueils : de son sol, de sa race, de son histoire.
J'ai dit que M. Frédéric Masson ne mettait point de notes. Je suis sûr de ne le point froisser si, au bas de
cette page, et avant toutes les références terliniques, voyages, mémoires, dépêches, qu'il pourrait alléguer, j'inscrivais ceci : Voyez el Verdiujo, la Grande Bretêche, les Marana et le récit de M. Gravier dans la Muse du département.
Ce fond de l'Espagne, ce fond dérocher, que le canon n'entame pas, où s'usent les souliers des hommes, où se rompent les attelages des pièces. Napoléon ne le voit point, ne le veut point voir. Il ne considère que la poussière des routes, la façade lézardée, la ruine des palais, l'avilissement de la nation. Cette nation, il n'y croit pas, et le fait est qu'en dehors de la grande nation qui l'a porté à l'empire, il n'a vu en Europe, jusqu'ici, que des gouvernements qu'il a ou détruits, ou subjugués, ou achetés. Sur cet article, il n'est ni plus instruit ni plus clairvoyant que ne l'étaient les hommes de l'an III et ceux du Directoire. Il a éprouvé des révoltes : avec de l'énergie, des exécutions, des exemples, on en vient à bout. Ainsi, en Itahe en 1796 et 1797, en Egypte, en Hesse, en Tvrol. Il est convaincu de la supériorité du gouvernement qu'il apporte aux Espagnols, il croit réellement régénérer ce pays en le conquérant et le révolutionnant.
M. Frédéric Masson a complété à propos de TEspagne sa pénétrante étude du caractère de Josepli. Il y a dans son ouvrage des portraits qu'il a caressés avec plus de plaisir, et le motif en est aisé à comprendre. Il n'y en
a point qu'il ait poussés plus loin dans l'observation minutieuse du modèle et dans l'exécution large et précise de la peinture. Il a saisi ce personnage ingrat et fuyant; il l'a conduit sur le devant de la scène et l'a confessé. Joseph avait rêvé la succession du Consulat, puis la succession de l'Empire. Il s'en flattait au point qu'il hésita à accepter un royaume où il voyait un exil. C'est ce qu'il appelait son goût pour la retraite, c'était le secret de sa modestie et de son grand amour pour Mortefontaine.
Quand il fut roi, il prétendit régner, rey netto, c'està-dire sans suzerain, ni protecteur, ni conseiller. Il prétendit être un grand roi ; il prétendait bien être un grand homme. Tel est le fond de ces démêlés, sournois en France, insidieux à Naples et en Espagne, avec son frère. Napoléon demeura pour lui d'une étrange faiblesse, mais d'une faiblesse qui ne l'aveuglait pas sur la médiocrité de l'homme que sa mère lui avait donné pour frère et chef de son clan. Cependant — et si ridicule que cela paraisse — Joseph lui imposait plus qu'il n'imposait à Joseph. Il éprouvait un besoin secret de le contenter, d'enlever son approbation. Joseph considérait que Napoléon avait pris sa place; c'est pourquoi il ne se trouva jamais chez soi à la place où Napoléon le mit, fût-ce le trône de Philippe II. Napoléon ne put jamais se faire pardonner par lui l'impardonnable : être le cadet, être empereur, avoir du génie, enfin, et voici le trait le plus subtil, le trait empoisonné : l'avoir fait roi. Joseph s'estimait né pour la royauté, sinon roi de naissance; il se considérait comme une réserve de la Providence : il en prenait l'attitude, et il arrivait à le persuader aux badauds, sauf aux habiles à en profiter contre lui.
Us en étaient tous là, et ils y étaient venus avec un
naturel prodigieux, les plus frivoles comme Paulette, les plus réfléchis comme Elisa, maîtresse femme, cellelà, promue princesse, convoitant un grand-duché, gouvernant son fief comme on exploite une ferme, se payant des amours discrètes en son personnel d'exploitation et travaillant avec une âpreté, une ruse toutes féminines et toutes paysannes, à tourmenter, persécuter et exproprier la grande-duchesse d'à côté, une vraie duchesse de sang bourbon, dont elle veut les terres, la place et les couronnes.
Ils en étaient venus, dis-je, à s'imaginer, à répéter qu'ils ne recevaient que leur dû, et encore par acompte et avancement d'hoirie. Il leur en fallait toujours davantage : titres, terres, dotations, armoiries, honneurs. Leur premier soin, en arrivant, était de créer un ordre et de distribuer des charges de cour. Ils avaient tous la nostalgie native du chambellan. Ce que leur frère prodiguait au détriment de la France, dont ils ne se souciaient nullement; au détriment de son propre pouvoir, dont ils auraient dû se soucier, puisque c'était la source magique qui les transformait en statues d'or, ils daignaient l'accepter! Dans un jour de sagacité intéressée, sinon de bon sens, Elisa écrit à Lucien, qu'elle tâche de réconcilier avec Napoléon :
En restant près de Napoléon ou en recevant un trône de lui, tu lui seras utile; il mariera tes H Iles, et tant qu'il trouvera dans sa famille la possibilité d'exécuter ses projets et sa politique (qui doit être tout pour lui), il ne choisira pas des étrangers. Il ne faut pas traiter avec le maître du monde comme avec son égal La nature nous fit les enfants d'un même père, et ses prodige» nous ont rendus ses sujets. Quoique souverains^ nous tenons tout de lui. Il y a un noble orgueil à l'avouer.
Elisa l'avouait en 1807 : elle ne régnait alors que
depuis deux ans, et elle réglait sur peu de chose. Elle éprouvait encore quelque besoin de justifier sa fortune, de s'en montrer digne et digne du frère qui la lui avait donnée. Les autres n'y pensèrent jamais; ils considérèrent très vite les remontrances de Napoléon comme des crimes de lèse-majesté. C'est là qu'ils en sont en 1809. M. Masson s'arrête sur un très beau chapitre, consacré à cette année, l'année d'Essling, de Wagiam, de Walcheren et du divorce. Il n'a pas tort de la considérer, dans l'histoire de l'Empire, comme Tannée critique, l'année dont les crises trahissent le vice secret de l'ouvrage et annoncent la chute, dans le temps même où l'édifice va se couronner.
A part Murât, qui s'est mis à la tâche et qui reste encore maréchal de l'Empiresur le trône deNaples, tout marche à l'encontre des desseins de l'empereur : Caroline conspire contre son frère et contre son mari ; Louis, hypocondriaque, n'a qu'une volonté claire : régner pour son peuple : il s'est fait Hollandais, façon d'être soi-même et d'échapper à son frère. Napoléon renonce à lui confier la surveillance du blocus et la défense de l'Escaut : « La Hollande ne peut plus exister. » Jérôme, prodigue, étourdi, libertin, aurait besoin d'un conseil judiciaire, et la sagesse commanderait de l'interdire. « Vulnérable en Allemagne par Jérôme, en Hollande par Louis, le grand empire n'a, durant l'année 1809, cessé d'être insulté en Espagne, grâce à Joseph. » Après quatre ans d'expérience, Napoléon n'a plus, avec ses dynasties corses, d'autre ressource que de les traiter en dynasties d'ancien régime, comme il a traité les Bourbons de Naples, les Bragance, les Bourbons d'Espagne, comme il a été tenté, en 1807, de traiter les Hohenzollern et, en 1809, les Habsbourg, de déclarer « qu'ils ont cessé de régner » !
C*est que ni la terre de l'Iiurope n'est changée, ni la découpure de ses côtes, ni le caractère de ses peuples, ni les impulsions du passé, ni les conditions permanentes de la vie, et que, sous de vieilles dynasties qui représeniaient les forces nationales accumulées, sous des dynasties nouvelles qui accaparent ces forces et prétendent les dériver, c'est la nature même des choses qui résiste et se révolte.
WATERLOO î')
Lorsqu'il entra en Belgique, le 15 juin 1815, Napoléon comptait Frapper un coup brusque et décisif, rompre la coalition avant que les armées ennemies se fussent rejointes, séparer les Anglais des Prussiens, les battre l'un après l'autre, déconcerter les Russes, arrêter les Autrichiens, forcer la victoire, bâcler la paix, et ensuite?... Depuis longtemps, depuis Friedland, depuis Wagram, Napoléon avait éprouvé qu'il lui était plus facile de vaincre que de profiter de la victoire. Ce qui suivrait était la part de l'illusion et du rêve. Quelle serait cette paix que l'Europe devrait signer et que Napoléon la contraindrait à subir? Lunéville et Amiens, à tout le moins. La France en serait fière, mais l'Europe, l'ayant une fois de plus subie, consentirait-elle à l'observer? Quelle en serait la garantie? Quel en serait l'avenir ? L'événement en déciderait.
(1) 1815, par M. Henry Houssate, de l'Académie française, I vol. iu-8a. Paris, Pcrrin, J898.
Cet événement, Napoléon l'avait préparé avec un art supérieur. « Le plan initial de 1815, ditM. Henry Houssaye, et même les mouvements qui en furent le développement étaient parmi les plus belles conceptions stratégiques de Napoléon. » Il crut tenir la victoire deux fois : le 16 juin, à Ligny; le matin du 18, à Waterloo. Il perdit l'occasion le 16; le 18, il disait encore : « Wellington a jeté les dés, et ils sont pour nous. » Les chances de succès disparurent une à une, la victoire s'échappa par morceaux et la bataille se tourna en déroute. Ce devait être un recommencement; ce fut la catastrophe de la grande armée, de l'empereur et de l'empire.
« Tout échoua, ditM. Houssaye, par des fautes d'exécution, dont quelques-unes sont imputables à l'empereur, un grand nombre à ses lieutenants. » Mais le calcul était juste et l'espérance était permise. Le maréchal Wolseley n'hésite pas à le déclarer: «Si Napoléon avait pu apporter la vigueur morale et physique de la première période de sa carrière à l'exécution du vaste plan qu'il avait conçu pour l'anéantissement de Wellington et de Blûcher en Belgique, et si l'on juge de ce que ces généraux auraient fait par ce qu'ils firent, je crois que le prudent Anglais aurait au moins été obligé de battre en retraite hâtivement pour se rembarquer à Ostende, tandis que l'impétueux Prussien, presque détruit à Ligny, aurait été trop heureux de mettre le Rhin entre les débris de son armée battue et le vainqueur d'iéna (1) ! »
On a beaucoup dit que Napoléon était fatigué, malade; qu'à Ligny, qu'à Waterloo surtout il s'était trouvé sous le coup des mêmes crises qui, à la Moskowa, avaient
(1) Le Déclin et la chute de Napoléon, par le maréchal vicomte Wolseley. Paris, Ol'.euJorf, 189-4
paralysé ses forces, sous ce voile de léthargie qui avait alors offusqué, étouffé sa pensée. Les témoignages qu'a recueillis M. Houssaye ne laissent subsister que très peu de chose de cette légende. Ni léthargie, ni somnolence même : arrivé le 15, à Gharleroi, dans un état visible de fatigue, Napoléon déploie dans la journée du 16 toute son activité accoutumée. Il fut malade dans la nuit du 16 au 17, il se montra loquace, comme il le devenait de plus en plus avec l'âge ; mais il se reprit vite et dicta ses ordres en toute précision. Le soir il visite les avantpostes. Le 18, il ne quitte pas le champ de bataille.
En 1815, dit M. Houssaye, Napoléon était encore d'une santé à supporter les fatigues de la guerre, et son cerveau n'avait rien perdu de sa puissance. Sur quatre-vingt-seize heures, cet homme, que l'on représente comme abattu et déprimé par la maladie, sans énergie, sans résistance au sommeil et iticapable de se tenir à cheval, prit à peine vingt heures de repos; et, en supposmt qu'il ait mis pied à terre pendant les trois' quarts du temps des deux grandes batailles, il resta en selle plus de trente-sept heures.
Loin d'assister en témoin apathique à l'action et de s'abandonner à la tempête qu'il avait déchaînée, il commanda en personne, partout, constamment, et sa faute même, ou son malheur, si Ton veut, fut de commander trop, de se faire son propre chef d'état-major général et de se distraire de la direction d'ensemble pour « s'employer tout entier à parer aux méprises, aux oublis, aux fautes de ses lieutenants »> .
Ces lieutenants, que M. Houssaye juge avec autant de sévérité qu'il juge leur chef, étaient, à part quelques incapables, une élite d'hommes encore vigoureux, tous éprouvés à la guerre. Le plus jeune des généraux, Labédoyère, avait vingt-neuf ans ; le plus vieux n'en avait pas cinquante. La troupe, assemblage assez incohérent de
conscrits trop jeunes, de grognards, d'anciens dispensés arrachés à la vie civile, indisciplinée, travaillée par le soupçon, troublée par la panique, était, à Faction, enthousiaste, impétueuse, idolâtre de l'empereur, forcenée contre les étrangers. Un espion de Wellington la compare à l'armée de 1792 et M. Houssaye la montre « plus fougueuse, plus exaltée, plus ardente à combattre qu'aucune autre armée républicaine ou impériale. Jamais, conclut-il, Napoléon n'avait eu dans la main un instrument de guerre si redoutable ni si fragile >» .
L'instrument se faussa dans la main même de l'empereur et se rompit, sans que ni lui, qui se croyait sûr de ses combinaisons et les voyait se détruire l'une après l'autre, ni les soldats, qui se donnaient du même élan héroïque qu'aux jours des grands triomphes, pussent comprendre pourquoi la journée ne finissait pas comme à Austerlitz ou à léna. C'est que ni l'empereur ni ses lieutenants, et encore moins les soldats, ne pouvaient se rendre compte alors à quel point, en eux-mêmes et autour d'eux , toutes choses étaient transformées. Il s'était accompli dans les nations de l'Europe une révolution dont ils avaient été les principaux acteurs, et qui leur échappait cependant.
Les physiciens, pour expliquer les phénomènes de la lumière, du son, de la chaleur, supposent Texistence d'un fluide impondérable où nous vivons comme baignés et dont les vibrations ébranlent nos nerfs. Il faut bien admettre quelque chose d'analogue dans le monde des âmes, dans le monde de l'émotion, de la passion et de l'action humaines : une sorte d'atmosphère qui se modifie incessanMnent et insensiblement, qui a ses dépressions lourdes et ses envolées de brises vivifiantes, ses calmes et ses tempêtes; elle semble, dans les crises, se dénaturer
et nous dénaturer au point que nos impressions et nos actes nous surprennent et nous déconcertent ; nous ne nous reconnaissons plus. Bref, comme dit le peuple, il y a l'air du temps, de quoi dépendent toutes choses.
L'air du temps, en 1815, n'était plus celui de 1792, de 1795, de 1805. En outre, le vent avait tourné, ce qui fait que les mêmes sons éveillaient d'autres échos et que les mêmes mouvements portaient des effets inattendus. Tout va de travers, tout se gauchit, se fêle, dérive. Et cela dèsle début. On se met en marche avec des retards, on manque le rendez-vous. Soult néglige de transmettre les ordres ou les transmet tardivement, mous et imprécis. Ceux qui les reçoivent les interprètent pour leur plus grande commodité ou leur responsabilité moindre. Plus d'initiative : on attend des instructions; quand elles viennent, on les juge inexécutables, et l'on en demande d'autres. On ne se trouve point où l'on devrait être, on n'arrive point où l'on est attendu. Le 16, c'est Ney qui ne vient pas ; le 18, ce seraGrouchy. Le 16, d'Erlon erre, entre les deux batailles, entre Ligny et Quatre-Bras, et s'arrête, inerte, quand son intervention aurait pu décider la journée là où il se serait porté. Le 18, Grouchy laisse échapper les Prussiens et s'égare en les poursuivant.
On suit «cet enchaînement de fautes et de méprises» qui fit échouer « ce plan si bien conçu » : chacun contribua à le faire échouer. Le 16, Flahaut, porteur des premières instructions de l'empereur, met deux heures
à faire quatre lieues. Fortier-Janson ne comprend pas un mot de la dépêche dont il est chargé. Le 18, en pleine bataille, Soult envoie à Grouchy cette lettre : u La bataille est engagée sur la ligne de Waterloo... manœuvrez pour rejoindre notre droite... ne perdez pas un instant-.. » Grouchy lut, et plusieurs officiers lurent comme lui : la bataille est yacjnée, au lieu de : la bataille est engagée, « On voulut interroger l'estafette. Cet officier, prétend Grouchy, était ivre au point de ne plus trouver ses mots. Mais le maréchal n'avait qu'à réfléchir. » Il n'avait qu'à lire jusqu'au bout : « Manœuvrez pour rejoindre notre droite. » Il n'avait qu'à écouter le canon. Il ne sut ni lire, ni réfléchir, ni entendre.
Je reconnais que la négligence dans la transmission des ordres, Tenvoi de dépêches de telle conséquence par le premier venu sans savoir s'il comprend, s'il connaît la route, s'il a même un bon cheval; sans doubler, tripler l'expédition et tout au moins le message verbal sont choses communes à la guerre. Fezensac, Marbot, sont remplis de traits de ce genre. Mais le premier venu était alors un Fezensac, un Marbot; c'était un officier d'avenir, ilavait le diable au corps, et, comme l'a dit l'un d'eux : — En ce temps-là les ordres arrivaient toujours! En 1813, ils arrivent mal; en 1815, ils arrivent trop tard ou n'arrivent plus.
Faut-il s'en prendre à la fortune? Une fois, deux fois, soit; pour cet accident ou pour cet autre. Mais il y a ici continuité, série. Si la fortune a tout rompu ici, il faudrait confesser qu'elle avait tout fait ailleurs, dans l'autre série, la série triomphale, de Jemappes à Friedland. Non, ce n'est pas le hasard seul qui faisait qu'auparavant on devinait les ordres, qu'on marchait au canon, que les courriers arrivaient, qu'ils savaient observer en
route, qu'ils savaient expliquer et que le général savait comprendre. L'air a changé.
De plus, le venta tourné. Il souffle en tempête contre les nôtres : il les aveugle, tantôt de poussière, tantôt de pluie, toujours de la iumée de leurs propres armes. Il porte, au contraire, l'ennemi, et fait le jour devant ses pas.
Les lieutenantï5 de Napoléon attendent ses ordres et les remplissent mal. Ceux de Wellington préviennent les instructions qu'il a négligé de leur donner. Tandis que Napoléon se préparée le surprendre et à le couper, il est au bal, à Bruxelles, où il parade en fat solennel et demidieu de salon. Ses ordres étaient pitoyables. S'ils avaient été exécutés, il ouvrait lui-même la trouée aux Français. Heureusement pour lui, ses lieutenants voient le danger et prennent sur eux d'y parer : « Ah! s'écrie M. Houssaye, si Napoléon avait eu comme chef d'état-major un simple Fontaine-Rebecq et comme lieutenant seulement un Perponcher et un Bernard de Saxe-Weimar ! » Il en avait eu par centaines, il en avait encore, et d'une autre graine que ceux-là; mais la cause est précisément celle qui faisait que les lieutenants de Wellington se montrèrent au-dessus de leur tâche, au-dessus d'eux-mêmes, et que ceux de Napoléon, encore que leurs maîtres, manquèrent à l'œuvre et défaillirent au conseil.
Wellington quitte le bal et trouve son armée prêle. Sur le champ de bataille, il prend sa revanche : « Il n'y a pas d'autre ordre que de tenir jusqu'au dernier homme! » disait-il au milieu des assauts furieux des Français. « Deux fois, raconte-t-il, j'ai sauvé la journée par mon obstination; mais j'espère n'avoir jamais à livrer une pareille bataille. »j II tint, persuadé que les Prussiens arriveraient et décideraient la victoire. Tenir
de la sorte, s'armer de cette confiance, c'étaient choses nouvelles dans l'histoire des coalitions.
De 1792 à 1799 on n'attendait point l'allié, parce qu'on se savait soi-même incapable de le rejoindre. Les choses en allèrent encore de la sorte, en plus d'une occasion, dans la campagne de France, en 1814. Cependant Wellington eut raison de tenir : sa constance désespérée eut sa récompense, et l'ardeur enragée de Bliicher lui donna raison.
Celui-ci surprit et déconcerta plus encore Napoléon par son impétuosité que Wellington ne l'avait fait par sa résistance. Battu et blessé à Ligny, cramponné au champ de bataille, forcé malgré lui de lâcher pied, il s'était ressaisi dans la retraite. Grouchy le cherchait partout où, d'après les usages et les précédents, il aurait dû le trouver, c'est-à-dire très loin. Bliicher se montra là où on ne Tattendait point, et ces Prussiens écharpés, éreintés, affamés, reparurent, frénétiques et féroces, à l'assaut de l'armée française. Napoléon est pris entre deux feux. Tout à coup, le cri : « La garde recule! » retentit comme le glas de la Grande Armée. Les masses anglaises sabrent les fuyards dans un cri féroce : ^^o quart erl no quarter! Napoléon conservait l'espoir d'organiser la retraite. Sans rien perdre de son sang-froid, il établit trois bataillons de la garde en autant de carrés. Il comptait qu'à l'abri de celte digue l'armée pourrait se rallier et s'écouler. Dans cette héroïque retraite, la garde marchait littéralement entourée d'ennemis.
Mais à quoi bon en tuer? 11 en venait, il en viendrait toujours, et après ceux d'aujourd'liui, ceux de demain ^ il en viendrait de partout, jusque de ces confins d'IUyrie où Napoléon avait porté ses avant-postes, jusque de cette Russie où il avait essayé de s'enfoncer et qui
l'avait rejeté en lambeaux. Les conquêtes de Napoléon sur l'Europe ressemblaient à celles que les peuples des côtes font sur les grèves de l'Océan. Il avait, pour protéger son empire, essayé d'enchaîner la mer, il avait étendu toujours plus loin ses digues et ses estacades. La force des eaux avait tout balayé et la mer arrivait plus fatale, plus irrésistible parce qu'elle arrivait de plus loin et que l'obstacle l'avait plus longtemps retenue. Ce qui faisait la puissance des Prussiens à Waterloo, c'est qu'ils étaient l'avant-garde d'une armée innombrable de peuples, d'une invasion colossale qui les poussait à vrai dire, plus qu'elle ne les soutenait. Ils venaient, dans ce formidable flux de l'Europe comme les premiers flots de la marée mugissante, furieuse, qui se heurtent aux rochers de la grève, les enveloppent, s'y brisent, s'abattent et s'étalent en écume, relevés aussitôt et ramenés à l'assaut par la pesée massive, écrasante, de l'Océan, du déluge qui monte derrière eux. Les carrés de la garde n'étaient plus qu'une épave, le radeau du Vengeur crachant sa dernière mitraille, saluant la mort plutôt que menaçant l'ennemi, et s'engouffrant, envahi par les eaux.
Toute guerre se fait en vue de la paix, toute bataille se livre en vue du lendemain. Il n'y avait plus, en 1815, ni de paix possible pour l'empereur, ni de lendemain pour la victoire. Napoléon avait dressé ses plans comme Garnot avait dressé les siens en 1794, comme il en avait
lui-même dressé tant d'autres, et d'admirables, en 1800, 1805, 1807, 1809. Tout, encore une fois, allait dépendre d'une seule bataille : il pourrait, il devait la gagner; mais qu'en ferait-il? Quand il pensait à recommencer Marengo, Austerlitz, léna, il oubliait qu'après Marengo et pour en compléter l'effet il avait fallu Hobenlinden; que pour conserver les conquêtes de Marengo et de Hobenlinden il avait fallu Austerlitz; que pour tirer d'Austerlitz ses conséquences, c'est-àdire paralyser la Prusse après l'Autricbe, il avait fallu léna; que pour tirer d'Iéna ses conséquences, c'est-àdire paralyser la Russie après la Prusse, il avait fallu Friedland, et qu'après cette victoire il avait fallu recommencer avec l'Autricbe, que tout avait failli être remis en question à Essiing, et qu'il avait fallu Wagram pour ramener les cboses au point où elles étaient au lendemain de Friedland.
Depuis octobre 1812, Napoléon battait en retraite, et le pire était que l'Europe autour de lui se concentrait. Jusqu'ici, il avait appliqué le système de Gamot et du Comité de salut public : profiter des divisions de l'ennemi, le surprendre par l'offensive, le battre en détail. Désormais il n'agissait plus comme le coin qui s'enfonce dans le bois et le fend ; il était pris lui-mêmp entre deux mâcboires énormes qui se refermaient sur lui. Il se sentit perdu. M. Houssaye l'a montré er quelques lignes qui dégagent la pliilosopbie de son livre, et découvrent la cause cacbée des événements qui s'y déroulent :
Chez lui, le moral ne soutenait plus le f[énie. Tandis que rlan» les dictée» de Sainte-Hélène il s'efforçait de démontrer qu'il D avait pas commis de fautes, au cours de sa dernière campagne, dans «es entretiens familiers il laissait échapper le secret de ses
fautes : « Je n'avais plus en moi le sentiment du succès définitif. Ce n'était plus ma confiance première. Je sentais la fortune m'abandonner. Je n'avais plus un avantage qui ne fût immédiatement suivi d'un revers. Aucun de ces coups ne me surprit, car j'avais l'instinct d'une issue malheureuse. » Cet état d'esprit explique les heures perdues par l'empereur pendant la campagne, «es irrésolutions, ses vues parfois troublées, le répit laissé à l'ennemi. II ne croit plus au succès, sa hardiesse décroît avec sa confiance. Il n'ose plus saisir, brusquer l'occasion. Dans sa foi en sa destinée, il a toujours été un joueur audacieux. Maintenant qu'il sent la fortune contraire, il devient un joueur timide. II hésite à engager la partie, n'obéit plus à l'inspiration, temporise, pèse les chances, voit le pour et le contre, ne veut rien risquer qu'à coup sûr.
Et après lui, plus que lui, ses lieutenants. D'où les convulsions de Ney, semblable « moins à un homme qu'à une bête furieuse » , l'agonie terrifiante de la Grande Armée, l'immolation stoïque de la garde, ce désespoir de ne pouvoir plus rien, cette rage de ne plus rien comprendre, cette colère contre les choses, cette exaspération contre soi-même, ce rugissement populaire de lutteur terrassé que proféra le bon soldat Gambronne en un mot qui l'a rendu immortel, quelque confusion qu'il en ait éprouvé par la suite, quand il fut fait vicomte et se piqua de belles manières !
La fortune qui abandonnait Napoléon, et avec lui la Grande Armée, et avec eux la France, c'était la Révolution qui naguère les avait poussés sur l'Europe et qui maintenant se retournait contre nous. Ni les généraux
ni les soldats ne la reconnaissaient ; et comnrient l'auraientils reconnue « dans cette horde d'esclaves, de traîtres, de rois conjurés » ? Car ils en étaient toujours à l'âge héroïque, au temps où ils étaient jeunes et où ils s'étaient engagés pour la vie. La Révolution, pour eux, c'était le 14 juillet, les Français s'embrassant avec des larmes de joie ; c'était la Fédération, la patrie en danger, la royauté brisée parce que le roi pactisait avec l'étranger ; le Salut public, la France délivrée, la France élargie jusqu'au Rhin; des peuples qu'on proclamait frères appelés à la liberté, des républiques que l'on se donnait pour sœurs, fondées sur les frontières de la France républicaine, étendue aux limites de la Gaule de César; c'était la voie triomphale de Milan, de Rome, deNaples, de Vienne, de Berlin, de Moscou même. Gomme à travers cette sublime aventure ils se jugeaient demeurés toujours les mêmes, ayant passé, sans le savoir, de la guerre de défense à la guerre de conquête, de la république jacobine à la république consulaire, puis à la république césarienne, dont Napoléon s'était fait l'empereur, ils n'imaginaient pas que les autres peuples eussent changé, qu'il se fût fait autour de la France et par leur propre ouvrage une révolution, revers et contrepartie de celle qu'ils avaient glorifiée, mais tout aussi puissante dans la guerre, aussi redoutable et conquérante. Gette étrange moisson de peuples qu'ils avaient fait lever, les surprenait. Sans doute ils avaient rencontré çà et là, autrefois, des résistances bizarres : en Vendée, en France, en Galabre, aux Abruzzes, en Italie, puis toute l'Espagne, qui n'était que de vastes Galabres. Mais ils avaient une explication toute prête : le fanatisme, la superstition, les moines, les brigands, la chouannerie ! Et ils avaient conservé l'illusion qu'ils emportaient,
à la fois, dans leurs gibernes le bâton de maréchal pour tout soldat de France, le Code civil et la liberté pour tout enfant de l'Europe conquis par les Français.
Ils en étaient toujours au temps où, en Italie, on qualifiait de patriotes les partisans du Directoire de Paris, et ^'anarchistes les partisans de l'Italie aux Italiens. De quoi se mêlaient donc ces peuples barjjares? Que voulaient ces prétendues nations? La « grande nation » ne suFfisait-elle plus à la liberté des peuples? N'y avait-il plus de place dans le Pantliéon de l'emporeur pour toutes les icônes et tous les dieux, comme dans son église des Invalides pour tous les trophées? Quel délire emportait jes Russes misérables et asservis et leur faisait brûler leurs masures, leurs villes, leurs récoltes sur les pas du libérateur? De quoi se mêlaient ces Allemands absurdes et dénaturés? « Le véritaljle Allemand, écrivait, en 1813, l'homme le plus spirituel de l'empire et qui se piquait le plus de connaître les hommes, le véritable Allemand est un grand homme blond, d'une apparence indolente. » Des Allemands féroces qui marchaient à l'assaut, des Prussiens qui ne fuyaient plus, des Autrichiens même qui allaient de l'avant! Ces alliés entrant dans Paris, Pitt et Gobourg ressuscites en chair et en os, les émigrés revenus, les Bourbons rétablis sur le trône, le drapeau blanc, les processions, et sur la frontière, resserrée aux lignes des vieilles cartes, un Wellington qui arrivait du Portugal, un Bliicher qui arrivait de Berlin ; les Anglais en Belgique, qui ne se rembarquaient pas à première sommation comme au temps de Brune; les Prussiens qui ne se ménageaient plus, comme au temps de Brunswick et du « vertueux » Mrellendorf ; des coalisés qui ne se dispersaient pas, comme au temps de Jourdan, de Pichegru,
de Hoche, c'était le monde renversé pour ces âmes enthousiastes et naïves, âmes d'enfants de la Révolution demeurées populaires, malgré les panaches et les couronnes de princes, de ducs et de comtes dont quelquesjns s'étaient parés. Le dernier des voltigeurs, sous ce rapport, en savait aussi long et en comprenait aussi peu que le premier des maréchaux. « Je ne crains qu'une chose, disait le Gaulois au grand Alexandre, c'est que le ciel me tombe sur la tête. » Le ciel était tombé.
Je me suis laissé aller à méditer sur le livre de M. Houssaye. C'est un livre qu'on ne résume point : il est trop plein, trop bien composé, d'une ordonnance trop tenue et trop simple pour qu'on en puisse, sans le dessécher, faire une analyse. Toute ma notice se bornerait à dire : Vous verrez, vous comprendrez, vous serez ému. C'est un récit, c'est une peinture. Il est rempli d'aperçus et de détails nouveaux. On ne peut pas avoir étudié avec plus de patience, de soin, de perspicacité. On ne peut pas exposer plus clairement des faits aussi complexes. M. Houssaye donne à ses lecteurs l'impression d'un voyage en ballon au-dessus du pays où se meuvent et luttent les armées. On a toujours l'ensemble dans la mémoire, à la portée des yeux; on voit chaque corps marcher et l'on se rend compte de la marche de tous et de leurs rencontres. Le style est sobre, d'un puissant relief dans son exactitude. C'est le digne couronnement de la série d'études entreprises par l'auteur; c'en est la partie la plus achevée. M. Houssaye nous a donné un des beaux livres d'histoire de ce temps, et je crois bien que dans sa carrière d'écrivain et d'historien, ce livre-là demeurera son chef-d'œurre.