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PETITS MÉMOIRES SUR VEMPIRE

LA COMTESSE POTOCKAW

Voilà un livre charmant, et il faut en remercier M. Casimir Slryienski, à qui nous devons déjà tant de précieux cahiers de Stendhal. J'aime infiniment ces « petits mémoires »> . Ils font comprendre, ils font mieux sentir la vie, dans la grande histoire. Ils sont comme les dessins dans le cabinet aux vitrines, après la galerie des batailles , des sacres , des portraits en pied. On y suit, dans la chronique intime, le retentissement des orages du siècle. On entend les tambours, le roulement des canons qui passent sur la route, de loin, à travers les bois. Et l'esprit du temps vous pénètre davantage, comme un chant entendu au théâtre se réveille tout à coup à l'âme et paraît plus tendre ou plus sublime, si on l'écoute, en passant sous les fenêtres d'une maison inconnue, jeté dans la nuit par une voix émue et juste.

(1) Ua vol. in-8». Paris, Pion.

124 ÉTUDES DE LlTTÉfiAÏURE ET D'HISTOIRE

Anna Tyskiewicz naquît vers 1776 ou 1777 : mettons 1777. Son portrait, par Angelika Kauffmann, nous présente une fig^ure à la Greuze, cheveux noirs ëbourifFés sous le turban de soie, nez un peu large et légèrement retroussé, de grands yeux bruns, lumineux et doux, des lèvres charnues et souriantes : de la grâce, de l'imprévu et de la volonté. Toute jeune, elle recueillit de sa grand'tante la chronique de Charles Xll et s'éleva l'imagination au culte des héros : « Un jour que les vivres manquaient, le roi de Suède, qui chevauchait toujours à la tête de son armée, sauta tout à coup à terre, arracha une touffe d'herbe, qu'il se mit à mâcher. Après un instant de silence : « J'essayais la con- « quête du monde, dit-il à Poniatovvski, son fidèle com- « pagnon. Si j'étais parvenu à nourrir mes troupes de « cette manière, je sens que j'aurais surpassé, du moins « égalé Alexandre ou César. » Ainsi Anna Tyskiewicz se préparait à entendre le récit des aventures de Bonaparte et à admirer le nouveau conquérant de l'Europe.

Ce qu'elle connut des Français émigrés ne lui donna nî le goût ni surtout le respect de l'ancien régime de France. La Pologne en était encombrée. La plupart se disaient de grande maison. Mme de Gracovie — la grand'tante d'Anna — hébergea, pour son compte, une tribu de Bassompierres. 11 en vint un , puis deux , u enfin toute la lignée niaternelle et sempiternelle. »

Ils estimaient faire grand honneur à ces Sarmales en daignant accepter leur hospitalité, leurs subsides. Il y avait un vieux marquis, très déjeté, qui n'était bon à rien; un comte, petit, chétiF, avec les cheveux en vergette bien poudrés, un grand nez pointu, un regard sombre, une bouche pincée : bel esprit de profession, tournantle couplet de commande et « maître de plaisir » assez adroit pour les spectacles dechâteau. D'ailleurs, pensionnaires toujours mécontents, se plaignant, pour leur linge, de l'odeur du savon de Pologne, trouvant à table la chère trop commune, faisant la grimace au potage ; toujours au-dessus des bienfaits. Il fallait s'excuser sans cesse de les recevoir si médiocrement, s'épuiser en prévenances délicates pour leur faire oublier les services.

C'est dans un milieu mêlé et cultivé, dans un cadre délicieux et rococo^ vieilles personnes et vieux bibelots, collections d'art et curiosités de pacotille, entre une lectrice française, Mlle Duchêne, encyclopédie ambulante, et les Bassompi erres, grotesques échappés de la cour de la comtesse d'Escarbagnas, qu'Anna Tyskiewicz entendit parler des exploits de Bonaparte. Le Corse, conquérant de l'Italie, balayeur d'Autrichiens, envahît, du coup, son imagination. Elle trouvait qu'on ne lui en parlait jamais assez, surtout assez bien. Les gentilshommes voyageurs qui l'avaient entrevu le traitaient en vainqueur sans conséquence, intrus dans la gloire, et ne le prenaient point au sérieux. On présente à Anna le comte Potocki, destiné à devenir son mari. « Il nous dit des choses fort intéressantes sur Londres, sur Paris... Il avait vu le grand Napoléon î... Mais sur ce point, je le trouvai fort peu éloquent; il racontait sans enthousiasme ce qu'il avait vu et ne paraissait nullement ébloui de tant de gloire. »

Peu de temps avant, Anna avait été recherchée pour le duc de Berry ; simple en-cas d'émigration. Le comte Tvskiewicz le comprit et écarta poliment la demande, Anna n'en fut informée que longtemps après et ne le regretta point. Quelle triste figure faisait à ses yeux, à côté de l'Alexandre, du César de ses rêves, ce gros garçon brutal et sans esprit, courant vulgairement les auberges de l'Europe !

Le prestige grandit encore quand le héros, élevé au trône de Charlemagne, balaya les Prussiens après avoir balayé les Autrichiens et les Russes, après Austerlitz, léna, et, chassant devant lui les trois copartageants, les héritiers humiliés de Marie-Thérèse, de Frédéric et de Catherine, sembla destiné par la Providence à régénérer la Pologne. Il vint à Varsovie dans l'hiver de 1807 et daigna tenir un cercle pour les dames.

... Ce que l'on comprendra difficilement, c'est combien l'impression qu'on ressentait en l'apercevant pour la première fois était profonde et inattendue. Quant à moi, j'éprouvais une sorte de stupeur, une surprise nuiclte, semblable à celle dont on est saisi à la vue de toute espèce de prodige. 11 me semblait qu'il avait une auréole. La seule idée qui me vint lorsque je fus remise de ce premier éblouissement, fut qu'il n'était pas possible qu'un tel être pût mourir.

Puis vinrent les présentations, et la comtesse Potocka éprouva, à son tour, l'influence singulière de ce regard « fixe et profond, nullement inspiré et poétique », mais dominateur, imposant et qui, dit Stendhal, u prenait une douceur infinie quand l'empereur parlait à une femme. »

It

Si l'impression produite par l'empereur sur la comtesse répondit à son attente, il n'en fut pas de même de la vue de Talleyrand. La figure de ce diplomate célèbre par tant d'aventures, tant de galanteries, et dont les mots d'esprit faisaient le tour de l'Europe, fut une déception. On avait pu voir, à Potsdam, Voltaire en chambellan ; on vit, à Varsovie, Machiavel en maître d'hôtel, car le ministre des affaires étrangères, celui qui dictait les traités aux empereurs d'Allemagne, était en même temps serviteur de cour de l'empereur des Français, et Napoléon n'avait garde de le faire oublier.

Talleyrand semblait blasé et ennuyé de tout; avide de fortune, jaloux de la fareur d'un maître qu'il détestait, sans caractère comme sans principes, en un mot, malsain d'âme comme de figure. Je ne saurais rendre la surprise que j'éprouvais en le voyant s'avancer péniblement jusqu'au milieu du salon, une serviette pliée sous le bras, un plateau de vermeil à la main, et venir offrir un verre de limonade à ce même monarque qu'à part lui il traitait de parvenu.

Abbé de Périgord, ami de Lauzun et de Narbonne, évêque d'Autun, était-ce donc pour en venir là que vous aviez déposé votre mitre et vos couronnes seigneuriales sur la tribune de l'Assemblée constituante, fait la nuit du 4 août, célébré la messe tricolore de la Fédération, consacré des évêques schismatiques, sécularisé les biens du clergé, salué le 10 août, visité Danton, poussé de votre chiquenaude le trône qui tombait et disposé l'autel pour servir de piédestal à la « Grande made-

moiselle » de la Terreur, la déesse Raison? Le « raisonneur ry subtil, boiteux et fardé de l'ancien théâtre de cour parut repoussant à la jeune comtesse. Le grand premier rôle, amoureux et ténor, de la troupe nouvelle lui parut simplement ridicule.

Ce n'étaient que fêtes, cortèges, bals, illuminations. Toutes les têtes étaient enflammées pour les libérateurs. Ceux-ci recevaient les hommages en hommes habitués « au myrte et au laurier » , à commencer par l'empereur... « Presque tous avaient fait leur choix, et je suis malheureusement forcée d'avouer que peu d'entre eux rencontrèrent des cruelles. » Murât jeta son dévolu sur notre comtesse.

Il logeait dans le palais des Potocki. Il s'était vite fait aux habitudes des princes. « Il ne causait pas, il parlait, se flattant qu'on l'écoutait, si ce n'est avec plaisir, du moins avec une respectueuse déférence. » Ces façons de héros conquérant sont d 'apprentissage facile. Beaucoup de vanité et quelque aplomb suffisent. Murât allait droit au but. a II dit au prince Poniatowski qu'ayant entendu parler de la beauté des Polonaises, il désirait en juger par lui-même. » Sur quoi Poniatowski donna un grand bal au palais des rois de Pologne. Murât y parut en grande tetiue, avec son panache tricolore. Il n'y avait, dit notre comtesse, d'admirable que ce panache, qu'on avait vu « toujours flotter là où le danger était imminent » . Murât ne perdait pas une occasion « de se dessiner et de prendre des attitudes qu'il croyait propres à relever la beauté de sa taille » , au grand désespoir de son beau-frère, le petit Borghèse, qui, lui, se trouvait mieux assis que debout et enrageait de faire le repoussoir. Murât avait débité quelques fadeurs à la comtesse Anna, et, sans autres travaux d'approche, la traitant

aussi cavalièrement qu'une forteresse prussienne, il somma tout crûment la place de capituler. Il dépêcha un beau jour son secrétaire à la comtesse, avec une clef, celle du boudoir, où il l'invitait à venir prendre le thé. Anna refusa de comprendre et tourna le dos à l'officieux. Murât était « bon garçon » , sinon « bon prince » . Il ne se fâcha pas. Il se contenta de dire à la comtesse, au bal où il la rencontra : — « Madam*" Alessandre! vous n'êtes pas ambitieuse, vous n'aimez pas les princes ! m

La comtesse Anna n'en avait point fini avec les entreprises de la galanterie française, ancienne et nouvelle, les cavaliers de l'empire ou les ci-devant roués de cour. En 1810, elle se rendit à Paris pour y suivre des intérêts de famille, et le comte Potocki ne trouva rien de plus expédient que de lui donner, en voyage, pour mentor, le comte de Narbonne. Disons à l'excuse du ménage polonais, que ce don Juan retiré dans les ambassades, encore que très galant, apparut au mari et à la femme sous les traits d'un « vieillard très aimable » . Sur les routes, dans la berline, il se montra conteur délicieux : c'était tout l'ancien monde, toute la Révolution qu'il mettait en scène et déroulait en anecdotes. Il accompagnait, à la vérité, ces récits charmants de « galanteries surannées » ; mais elles se dissipaient en phrases, et la comtesse n'y prenait point garde. Elle avait tort. Aux portes de Munich, Narbonne crut la petite Polonaise suffisamment fascinée, et jugeant le moment venu « d'être heureux », il prit les devants et s'accommoda, par un artifice à la Lovelace ! pour profiter de sa conquête.

J'arrivai à Munich, dit la comtesse, à neuf heures du soir, pfévenue, par un mot dépnsé à U barrière, qu'il fallait tnû rendre

à l'hôtel des Princes; je trouvai non seulement un appartement élégant, mais un bain tout prêt.

A peine étais-je «lans l'eau qu'une petite porte masquée d'une glace s'ouvrit doucement, et à ma grande frayeur un homme se glissa dans la chambre et vint mettre un genou en terre auprès de ma baignoire. Je jetai un cri affreux; ma femme de chambre venait de sortir pour préparer ma toilette, mais heureusement elle m'avait laissé une sonnette que j'agitai convulsivement. Avant qu'elle m'eût entendue, j'eus le temps de contempler l'objet de ma soudaine frayeur. C'était ce pauvre M. de Narbonne lui-même! Intimidé par l'effet qu'il produisait, il restait immobile dans son humble posture. Je crus un moment qu'il était devenu fou et le regardai avec un mélange de pitié et de terreur.

Il avait changé de costume, je ne l'avais jamais vu habillé avec autant de recherche; pour compléter cette singulière mascarade qui transformait un vieillard sexagénaire en élégant du jour, il avait mis du rouge! Un rire inextinguible succéda à l'effroi que j'avais éprouvé lorsque mon vieux céladon essaya de me faire entendre l'expression de se» feux. Ma femme de chambre, que je continuais de sonner, accourut enfin, et le pauvre héros de celte ridicule aventure, se relevant, non sans peine, s'esquiva tout confus

Le plateau de Talleyrand, la clef de Murât, la baignoire de >farboniie, c'est tout le bric-à-brac de la France panachée et poudrée. On s'explique aisément que notre comtesse, femme de cœur, de goût et d'esprit, y soit demeurée insensible, d'autant plus qu'elle avait été rol)jet d'un autre choix, plus discret et mieux fait pour la toucher. Ces récits piquants encadrent un roman, ou, pour mieux dire, une nouvelle délicieuse. C'est la rencontre d'Anna Potocka avec Charles de F... Pouiquoi ne pas écrire le nom en toutes lettres? Il est

sur toutes les lèvres : Gliarles de Flaliaut; cliaruieur s'il en fut jamais, et charmé, ce qui sera toujours le grand philtre d'amour.

Il avait vingt-deux ans, il était né gentilhomme, il était hussard de l'empereur; il était séduisant par toutes ses manières ; il avait la réputation d'avoir séduit les plus helles ; il causait bien ; il était aussi lettré qu'un homme du monde le pouvait être; « son regard était voilé de mélancolie; » sa voix était d'une douceur pénétrante ; il « chantait ces délicieuses romances que jamais personne n'a chantées comme lui » ; « jamais personne n'a mieux réalisé l'idée qu'on se fait d'un héros de roman et d'un preux chevalier, n

Et tendre, et délicat, et les larmes aux yeux! Le roman, esquissé en Pologne, se continua à Paris et ne se dénoua jamais. La comtesse en est aère ; cette fierté la console de quelques regrets qu'elle ne peut dissimuler. u Si j'avais, dit-elle quelque part, à recommencer cette pénible tâche qu'on appelle la vie ! . . . » Ailleurs : « Celles qui furent cruelles inspirèrent les sentiments les plus tendres et les plus chevaleresques. » Pour finir la nouvelle, où il y a des pages que Mme de Souza — la mère du héros — aurait bien voulu écrire, et qui font songer à la divine princesse de Clèves : « Charles de F... vint me faire ses adieux au moment où je m'y attendais le moins. Tout en approuvant le parti que j'avais pris, — retourner en Pologne, près du comte et de mes enfants, — il en souffrait et avait peine à me pardonner ce qu'il appelait un excès de sagesse... Je me trouvais autorisée à lui donner mon portrait avec cette devise, empruntée au poème de Legouvé :

C'est moins qu'une maîtresse et bien plus qu'une amie!

Le coup de marteau frappé à la porte de ma maison, lorsqu'il la quitta pour la dernière fois, résonna longtemps à mon oreille ! Je l'entendais dans mes rêves, il m'éveillait en sursaut!... »

Revenons aux traits de mœurs qui foisonnent en ces souvenirs. La comtesse se trouvait à Vienne au moment du mariage de Marie-Louise. Il faut entendre les Viennois parler de ce sacrifice de cour. Les uns affirment « que le monstre est poltron, que bientôt il deviendra imbécile, vu qu'il tombe du mal caduc » . C'est « une stupeur muette » dans les salons, à la nouvelle des fiançailles. C'est un cri d'horreur, quand on ose parler.

« On se récrie sur l'inconvenance et la lâcheté d'une alliance qui mettait au pouvoir du plus infâme usurpateur la première princesse du monde. Ce ne sont qu'imprécations et sanglots étouffés. » La jeune princesse va mourir de désespoir ! Napoléon va devenir fou d'orgueil ! Le ciel, certainement, va se réveiller et écraser le moderne Nabuchodonosor ! « J'étais calme au milieu de l'orage. Une idée soudaine s'empara de mon imagination. — Qu'il serait amusant, me dis-je, d'aller maintenant à Paris assister à cette brillante mésalliance! » Le fait est qu'ils y vinrent en foule, et de toute l'Europe, et de tous les vieux châteaux de France. riarie-Louise, du reste, ne laissa pas longtemps gémir les âmes sensibles sur son prétendu sacrifice. La comtesse Anna nous donne une note piquante et assez nouvelle sur la fameuse rencontre de Compiègne, où Napoléon montra un empressement qui, malgré les précédents de Henri IV et de Philippe V, parut indélicat à nombre de subtils esprits :

L'empereur avait d'abord été ébloui de l'éclat d'une telle alliance; mais la conduite inexplicable de Marie-Louise dissipa

vite le pre8ti{»e, et au bout de deux jours la courtoisie recherchée de Napoléon fit place aux habitudes du grand homme, parfois un peu trop conquérantes, mais justifiées en cette occasion par l'exemple de Henri IV. 11 se rendit à la rencontre de sa jeune fiancée et s'établit à Compiègne, où, par une condescendance fort déplacée à l'égard de celui qui s'attendait à lui inspirer une sorte d'éloignement, cette princesse désillusionna le héros et désenchanta tous ceux qui se plaisaient à la regarder comme une victime immolée au repos de l'Europe.

La comtesse fait une peinture fort décevante des salons de Paris, même des plus réputés. De vieilles maisons où l'on s'ennuie, à l'inverse des châteaux d'Allemagne au temps de Voltaire. Beaucoup de gens regrettent Joséphine. « Presque tous, las de la guerre, des triomphes et des conquêtes, avaient pris le parti de n'être satisfaits de rien, n'ayant plus rien à désirer. » On mange prodigieusement, on joue, et au milieu d'un ennui mortel, nulle part plus mortel que chez Talleyrand. Le prince, quand il est las de jouer chez lui, va passer la soirée chez de grandes... et vieilles dames qui donnent à jouer. Mais quel monde! « La banque était tenue par des inconnus à qui personne ne parlait ; ils étalaient leurs richesses afin de tenter les assistants. On paraissait craindre leur contact, on les traitait en parias. Leurs regards soupçonneux allaient des uns aux autres, sans quitter un instant de vue les mains des joueurs. Il y avait dans tout cela quelque chose d'humiliant et de satanique. L'amour du gain présidait seul à cet étrange passe-

temps. » Autour de ce tapis infernal, entre autres partenaires de marque, la vieille duchesse de Luynes, née Montmorency, « bâtie comme un gendarme, mise comme la femme la plus vulgaire, » jouant avec rage, riant aux éclats, faisant, avec une voix de stentor, de l'opposition, très grossièrement.

Des soupers magnifiques où l'on invite « des grands seigneurs insignifiants et des gens de lettres inconnus » . Talleyrand trônait « au centre de son vieux sérail » . La comtesse trouva le vieux diable boiteux « fort comique », mais d'un comique lugubre, macabre, dirions-nous. « Toutes ces dames, auprès desquelles il avait tour à tour rempli le rôle d'amant, de tyran ou d'arni, s'efforçaient vainement de le désennuyer. Sa maussaderie résistait à tous leurs efforts. Il bâillait à l'une, brusquait l'autre, les traitait toutes de folles, relevant malignement les souvenirs et les dates. » Toutefois, quand il avait intérêt ou seulement plaisir à n'être pas maussade, quand le visiteur était de marque, la visiteuse jolie, ou que l'importun était un homme à secrets, un homme à dépouiller, le a prince» se retrouvait en scène, et la comtesse Potocka, pour qui il daigna, un jour, reparaître dans son emploi, le vit et le peint comme a fait Mme de Rémusat. Elle avait été invitée à diner, dans l'intimité, à Saint-Gloud. C'était en un temps où se nouaient de grandes affaires. Louis quittait la Hollande, Eugène était du dîner; il avait eu un entretien fort vif avec l'empereur, qui se promenait dans le parc « avec une extrême agitation, gesticulant comme un vrai Corse » ; on parlait d'une expédition dans l'autre monde, la fameuse expédition des Indes rêvée dès 1798, projetée au temps de Paul I"" et remise sur le tapis par Alexandre et Napoléon, qui s'en leurraient l'un

et l'autre. La Pologne, qui était sur tous les chemins, se mêlait à tous les propos. La comtesse en recueillait comme celui-ci : u Que désirez-vous que je vous rapporte des Indes? — De Moscou ou de Pétersbourg? » répliqua malicieusement la comtesse. « Ah ! il est possible que nous passions par là... Nous avons salué les Pyramides!... »

Talleyrand, qui fut un des hommes les plus trahis, les plus espionnés qu'on ait vus, autant que son maître, ce qui n'est pas peu dire, avait, tout comme son maître, des oreilles à toutes les portes. Le lendemain de ce dîner, il arriva chez la comtesse : il s'était contenté, jusque-là, de lui faire porter une carte ; mais il voulait, ce jour-là, se renseigner sur le dîner de la veille.

Contre son habitude, il fut parfaitement aimable, il me parla de la Pologne avec force éloges, et enfin il m'engagea à venir déjeuner dans sa bibliothèque. Je me rendis avec empressement It cette invitation, et comme je tiens à ne jamais dire que la vérité, il me faut convenir que jamais je n'ai passé une plus charmante matinée. M. de Talleyrand me fit les honneurs de ses trésors; il était très naturel que les plus belles et les plus rares éditions se trouTassent réunies chez un connaisseur riche à millions; toutefois, rien n'était comparable à la façon dont il montrait ses livres; il ne disait jamais ce qu'on pouvait savoir ni ce que d'autres avaient déjà dit ou écrit; il parlait fort peu de luimême, beaucoup des gens éminents avec lesquels il avait eu de» rapports. En un mot, il était aussi instruit qu'un grand seigneur qui accordait beaucoup de temps à ses plaisirs pouvait l'être. Pour compléter ce portrait flatteur, qui n'est cependant pas flatté, *e dirai que M. de Talleyrand possédait l'art merveilleux de faire oublier momentanément son passé lorsqu'il parlait du présent.

Le lecteur a pu voir que la comtesse Anna écrit le français en personne qui l'a appris toute jeune et qui l'écrit directement. Rien chez elle ne sent la traduction. Mme Potocka ne possède pas seulement la langue, elle

a de l'esprit, des mots, ainsi : de Pradt traitant, à Varsovie, Mme Walewska en fac-similé dC impératrice ; ainsi cette phrase où les ëpithètes sont joliment nuancées : « rs'ous avions habituellement — à Varsovie en 1807 — le brave générai Exelmans, V aimable Louis de Périgord, Vintéressanl Alexis de Noailles, le beau Lagrange... » et pour finir, ce trait français avec raffinement : chez l'empereur aux Tuileries : a Je ne pus m'empêcher de jeter mi coup d'oeil d'admiration sur la magnifique Sybille du Guerchin suspendue audessus du bureau; venue du Gapitole, elle devait, hélas! y retourner. » Un hélas ! qui révèle tout un monde, tout un temps; non seulement l'enthousiasme, l'éblouissement, mais la sympathie, de l'imagination et du cœur. La comtesse Anna mourut à Paris en 1867. Elle eut l'occasion de revoir un autre Napoléon et une autre révolution de Pologne. Elle avait quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-douze ans. On ne sait pas au juste. Elle savait faire les choses avec grâce et à propos : elle dut se rajeunir tant qu'elle resta jeune et se vieillir dès qu'elle cessa de se pouvoir rajeunir.

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