L'ALBUM
Le 12 avril 1814, un gentillioinme de Normandie, âgé de trente-six ans et qui avait, pn sa prime jeunesse, trempé dans la conspiration de Georges et de Pichegru, débarquait à Paris. C'était le jour où Mgr le comte d'Artois y devait faire son entrée. Notre Normand tenait à assister à ce spectacle, qui le remplissait d'enthousiasme; il y voyait la contre-révolution en marche, et c'était le rêve de sa jeunesse, l'espoir de son âge mûr. Il grimpe sur une borne, au coin de la rue. Bourbon- Villeneuve et de la rue Saint-Denis. Il partage ce piédestal avec une très jolie femme dont la sœur et le mari étaient à ses pieds. Ces trois personnes semblaient parfaitement heureuses : c'étaient des gens de bonne compagnie. Monseigneur parut : le cortège passa sous l'arc de triomphe du grand roi, monument destiné,
(1) Mémoires du baron d'Haussez, 2 yoI. in-S*. Paris, Calmaoa- Uvy, 1896.
comme un sabre fameux, à célébrer les victoires des Français et au besoin celles de leurs ennemis. Monseigneur était environné de maréchaux de l'empire, de généraux de l'émigration , d'officiers russes , autrichiens, prussiens et anglais. La niaiserie auguste de sa figure s'épanouissait aux acclamations de la foule. Notre Normand lui découvrit une « physionomie mobile, aux traits réguliers, reflétant l'enthousiasme du public. Il saluait à droite, à gauche, aux fenêtres, sur les toits... On criait, on hurlait : Vive le roi! Vive le comte d'Artois! »
La foule se précipitait sur ses pas. Il y eut un remous, et il s'ensuivit que la jolie voisine se trouva séparée de son mari, que notre Normand lui offrit son bras, que, l'exaltation les ayant épuisés, et aussi la station prolongée sur leur borne, ils allèrent ensemble dîner au cabaret; après quoi il la reconduisit à son hôtel, rue de Varennes, et la rendit à sa famille, — fort noble, — qui, dans la joie où elle était plongée, n'avait point eu le temps de s'inquiéter, ni le loisir de s'étonner même du retard. Cette joie s'explique : le mari de la jolie fennne avait été écuyer de l'empereur, qui l'avait fait comte en 1813. On soupa de compagnie, souper froid, car les domestiques étaient allés voir passer le prince ; on sabla le Champagne et l'on devint amis. Invité à dîner le lendemain, notre Normand trouva dans cette demeure hospitalière nombre de gens de qualité, tous également réjouis de l'événement de la veille, et pour les mêmes motifs; entre autres, un ecclésiastique qui parlait beaucoup, qui parlait bien, en phrases cadencées, grammaticales et redondantes. « Il connaissait tout ce qui avait précédé, et à quoi il avait eu une grande part ; tout ce qui allait suivre, et où il devait être pour beaucoup. »
On le nomma. C'était l'archevêque de Malines, l'ex-ambassadeur de Napoléon en Polo(;ne, l'ex-aumônier du dieu Mars, fort à sa place à cette table, où le ci-devant écuyer de l'empereur buvait au retour des Bourbons ! L'archevêque avait tout fait ! C'était lui qui, le jour de l'entrée des alliés, avait révélé à Talleyrand lui-même la pensée que Talleyrand nourrissait sans se l'avouer encore. — Que laut-il faire? dit Talleyrand. — Crier : Vivent les Bourbons! vive Louis XVIII! dit de Pradt.
— Mais qui donnera le signal? — Vous. — Moi! reprit de Pradt; un prêtre, un archevêque, cela ferait du scandale. — Du scandale! répliqua Talleyrand, (jui y raffinait, c'est ce qu'il nous faut! et prêtre, archevêque, vous, enfin, vous êtes l'homme par excellence pour en faire. Mettez-vous au balcon, là. Agitez votre mouchoir. — Il est rouge! dit l'archevêque de Malines.
— Le mien est blanc, repartit l'ancien évêque d'Autun, que l'on ne prenait jamais au dépourvu. De Pradt agita le mouchoir de Talleyrand ; la foule y reconnut le panache symbolique de Henri IV. Ainsi se fit la Restauration, par compère et commère, ainsi que toutes les choses de ce monde, selon le grand Frédéric et son ami Voltaire.
De Pradt avait mis de l'action dans son récit. Il s'arrêta pour reprendre haleine. Un convive en profila pour se faufiler dans l'affaire. — « Monseigneur, dit-ii en zézayant, sans doute vous avez tiré bon parti de la circonstance; mais cette circonstance, qui l'avait préparée? Moi... Au reste, je n'en parle pas; je ne suis pas de ces gens qui se font valoir. » C'était le comte Sosthène de La Rochefoucauld. Notre gentilhomme normand les écoutait sans admiration, mais non sans profit, u Je me promis, dit-il, de presser la marche de
mon royalisme, afin de le placer de front avec celui de ces braves qui m'avaient gagné de vitesse. » Cette réflexion le conduisit, quelques jours après, dans le cabinet de l'abbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur de la monarchie provisoire. Il y obtint une audience de M. Benoit, directeur du personnel. C'était un petit homme « bien arrogant, bien pénétré de son importance » .
— Que voulez- vous? demanda-t-il au solliciteur, — une place dans l'administration : quels sont vos titres? — Un dévouement constant à la monarchie. — Qui maintenant n'a pas eu de dévouement? s'écria sans ironie M. Benoit, qui, en effet, en avait eu beaucoup, ayant débuté comme secrétaire officieux de Talleyrand à Londres, ayant continué comme intermédiaire équivoque entre Dumouriez, Danton et Brunswick, était entré, après le 18 Brumaire, au ministère de l'intérieur, et s'y retrouvait, en 1814, avec un titre de baron ramassé dans l'intervalle.
Le gentilhomme normand se nommait le baron d'Haussez, et c'est par ce récit d'un solennel « pincesans-rire )) que commencent ses Mémoires, livre de persiflages acérés, aiguisé dans les âpres loisirs de la retraite, essence et quintessence d'amertume concrétée au laboratoire; au total, livre de médisance la plus divertissante du monde pour les gens qui ne sont ni du parti ni de la société de l'auteur et qui, ayant l'heureuse chance de n'être ni le roi qu'il a servi, ni les ministres qui l'ont protégé, ni ses collègues, ni surtout ses amis, peuvent, sans froissement et sans impatience, voir désliabiiler tout ce monde d'étrange sorte et découvrir quelques remarquables exemplaires de ridicule et d'infirmité humaine.
Le baron (l'Haussez a été maire de Neufcliàtel, sa patrie, et il a même, en cette qualité, entre le complot de Georges et le départ pour Sainte-Hélène, prêté serment à l'empereur. 11 a été député; il a siégé, à ce titre, dans la Chambre introuvable; il a été ministre et l'un des membres du cabinet Polignac; il a signé les ordonnances, qu'il trouvait opportunes, et blâmé le coup d'État, qu'il jugeait mal préparé; ministre civil de la marine, il a dirigé une des belles opérations de ce ministère, l'expédition d'Alger. Il a consacré à sa propre gloire un livre intitulé Moi, qu'il a d'ailleurs proportionné à cette gloire et fait tirer à un nombre très restreint d'exemplaires. Ce n'est pas du Montaigne, et le Moi s'y donne pour ce qu'il est, selon Pascal... quand il n'est point aimable.
Mais il sera beaucoup pardonné au baron d'Haussez parce qu'il a eu souvent de l'esprit et parce qu'un jour, en sa vie, il a été illuminé du rayon : il a sacrifié aux muses et il a fait un chef-d'œuvre. Il en parle avec modestie, sans apprêt, contre son habitude, et même sans élégance. « La seule entreprise que j'aie achevée dans le Gard (où il était préfet) est la création d'un beau jardin sur le rocher aride qui termine la charmante promenade de la fontaine. J'y appliquai une somme de vingt mille francs que le gouvernement avait mise à ma disposition. » On n'a jamais élevé, à moins de frais, un monument plus parfait aux jeux incomparables de l'ombre nette, de la lumière pure et de la verdure sombre, tremblante sous le ciel bleu; la main de l'homme n'a nulle part mieux montré ce qu'elle peut faire d'exquis avec des cyprès, des pins, des broussailles fleuries, des rochars et des eaux. Les habitants de
Nîmes ont dédié ces beaux lieux à la mémoire du baron d'Haussez, et c'est justice.
Le maître de ce clos m'honore. J'en suis digne!
C'est ainsi que des fjénérations de rêveurs, poètes ou coloristes, apprendront à bénir le nom de ce politique qui n'a rêvé, en sa vie mortelle, que de crises ministérielles et de contre-révolutions, n'a écrit que des épigrammes en prose, et, en dehors de ce jardin, ne s'est montré artiste que dans le découpage de silhouettes satiriques.
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Mais ces silhouettes satiriques sont découpées , d'un coup sec et sûr, par de petits ciseaux merveilleusement tranchants. On dessine, on griffonne beaucoup partout où l'on doit écouter en silence et siéger immobile : aux académies, aux tribunaux, aux conseils. Celui qu'avait fourni au roi Charles X M. de PoHgnac n'y échappait point. « MM. de Polignac et de Moutbel couvraient de dessins à la plume les cahiers placés devant eux. M. de Chabrol passait son temps à percer des bâtons de cire avec un poinçon, non sans dommage pour ses doigts... S'il arrivait que quelqu'un s'endormît, le roi en riait, défendait qu'on éveillât le dormeur ou, s'il voulait l'interrompre, lui faisait passer sa tabatière. Le conseil durait rarement moins de trois heures... » Que ne s'écoula-t-il toujours en passe-temps de cette innocence !
M. d'Haussez regardait ses collègues : il les regardait en dessous, obliquement, en coulisse, mais d'un regard perçant : leurs figures se dessinaient dans sa mémoire, en petits bas-reliefs, sans trop de saillie, mais d'une finesse de contours, d'un mouvement extraordinaires. Il voyait vivant ; mais, par une légère et très complaisante déformation de son œil, chaque ligne, en se fixant sur le papier, s'exagérait un peu, en son propre sens, en sa courbe et sa direction naturelles, de façon, toutefois, à bien indiquer la déviation par où toute figure humaine se dégrade en figure de bête, toute originalité en ridicule, toute expression en grimace, toute habitude en tic; ce qui fait que pour les dessinateurs de la sorte le portrait est d'autant plus fidèle qu'il frise la caricature. Il ne fait pas bon être l'ami de ces gens-là, car on est de ceux qu'ils observent le plus souvent, connaissent le mieux et représentent avec le plus de fidélité... à leur manière.
M. d'Haussez a pris la peine de composer quelques groupes. Les introuvables dans la bibliothèque de la Chambre, en 1816 : « Un homme de chétive apparence, de figure remarquablement laide, d'accent nasillard et gascon, qui n'en cherchait pas moins à attirer les regards et à fixer l'attention... » : au premier aspect, un « bavard ambitieux» ; à l'épreuve, un ambitieux tout court, c'est Villèle; un autre, qui, au contraire, parle peu, sourdement, ne rompt le silence que pour blâmer, contrarier, « de figure plus désagréable encore, non qu'elle fût plus laide, mais une expression de dureté, de dédain, répandue sur les traits, la rendait répulsive, » c'est La Bourdonnaye ; un troisième , qui parle fort, qui parle volontiers, « avec des gestes violents, une voix grave et un ton emphatique de décla-
mation, » c'est Hyde de Neuville. Tels sont les chefs du parti dont est l'auteur. Voici un bon homme : « Sa figure franche et ouverte avait conservé l'expression de gaieté qui lui était habituelle; on y eût vainement cherché un peu de la gravité que réclamait sa nouvelle position; elle s'y refusait, et les manières ne corrigeaient pas ce défaut ; la simarre ne lui allait pas ; il la portait très légèrement et semblait souvent oublier qu'il en était revêtu... J'avais, ajoute notre peintre, toujours entretenu des relations de société et même d'affection avec M. Dambrayj » c'est, en effet, le chancelier de France que nous venons de voir ainsi affublé dans le costume de la première magistrature du royaume.
Pour en finir avec le groupe des hommes en place, considérons Beugnot. D'Haussez l'a étudié de près, et il en a soigné l'image.
Ce qui frappe à première vue, c*e8t la taille démesurée, toute réduite qu'elle soit par la courbure que, jeune encore, il a laissé prendre à ses épaule». Sa figure présente un étrange caractère de simplicité, pour ne rien dire de plus, quand un esprit prodigieux ne vient pas lui imposer de l'animation. Sa conversation est abondante, variée, gaie, sérieuse, savante, minutieuse, caquetière, profonde, prête sur tous les sujets, quelque opposés, quelque techniques qu'ils soient; une mémoire qui n'oublie rien. Joignez-y une timidité d'enfant qui le révèle à chaque instant et sous toutes les formes, une grande manifestation d'empressement à obliger et une égale promptitude à perdre le souvenir des promesses et des engagements, une admirable intelligence des affaires, un grand talent pour les traiter et une incapacité réelle pour les terminer; un style séduisant lorsqu'il écrit, une élocution irrésistible lorsqu'il cause, mais qui se perdent s'ils doivent affron ter la tribune... Mme de Staël, son amie, lui disait qu'il était un niais de beaucoup d'esprit. L'expression ne manque pas de vérité.
« Ma maison, disait-elle aussi, est un hôpital destiné aux blessés de tous les partis. » Il faut croire que les
blessés étaient nombreux, car le salon attirait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. M. d'IIaussez, au moins en vue des blessures à recevoir, ne laissa pas d'y fréquenter, et il en garde l'impression d'une coiiue où tout le monde cherchait à parler : la parole une fois attrapée au vol, chacun la gardait le plus longtemps possible, certain qu'il était de ne pas la retrouver dès qu'il l'avait laissé échapper. Les interlocuteurs étaient Benjamin Constant, à la polémique « fine, maligne, profonde et de mauvaise foi » ; Ségur, élégant, anecdotier, aimable; Schlegel, qui parlait métaphysique et que l'on croyait comprendre; Guizot, qui rendait tout inintelligible; Victor de Broglie, de Pradt, tous groupés autour de Talleyrand, qui laissait parfois tomber un 07ii ou un non recueillis comme des sentences, quand il ne gardait pas tout bonnement un silence où l'on découvrait du génie. « Mme de Staël faisait les honneurs avec la fierté du génie, le pédantisme du savoir, le dédain, la supériorité et les manières insolentes qu'elle affectait d'employer... »
M. d'Haussez ne dit point qui lui rendit le mauvais office de le traîner en ce salon, où les gens de sa qualité étaient si mal vus. Il n'explique pas davantage ce qu'il faisait dans le « salon jacobin » où u sa réputation politique a commencé... » par des chansons et où il se rencontrait avec Beugnot, Siméon, Decazes, Ghauvelin, brillant, moqueur, grand seigneur, la fatuité d'un courtisan, la suffisance d'un doctrinaire, bref tous les agréments d'un ex-ambassadeur de Danton et de Lebrun- Tondu, visant à la pairie. On y voyait encore Barante, à la physionomie chafouine, toute pétillante de vivacité; Saint- Aulaire, homme du monde dans l'État ; Montlosier, « gros homme n , qui usait ses vastes poumons à traiter
tous les sujets et « habillait toutes ses visions en jésuite )> ; Duvergier de Hauranue, qui apportait « le tribut de son esprit pointu et incisif, de sa prétention à faire prévaloir les idées courtes, mais méchantes, de son caractère dur et hargneux, de sa logique mordante et acre, de l'impolitesse de ses manières » .
J'en passe, et des mieux égratignés : Sémon ville, Roux de Laborie, Angles, Marcellus, humble et désintéressé, qui aspiraità tout et demandait tout; un M. Piet, député, qui tenait table parlementaire et chez qui les députés mangeaient des dîners que payaient les ministres, de ces dîners que chansonnait Béranger. Je m'arrête devant un portrait qui, par une exception rare, n'estni malicieux ni tiré à la satire. C'est celui de l'auteur; mais je me demande si, pour avoir été fait entre trois ou quatre miroirs combinés, il en est plus ressemblant :
Enfjafjé, très jeune encore, dans les affaires politiques, je me suis préparé une réputation qui m'a aidé à parcourir rapidement la carrière dans laquelle le hasard, plus que les combinaisons réfléchies, m'avait lancé. L'opinion publique s'est, je ne sais pourquoi, toujours plus occupée de moi que d'une foule d'autres qui ont tenu des positions à peu près semblables à la mienne et qui me valaient. Des manières polies et affectueuses, le désir d'oblifier, l'habitude du monde, me donnaient des prôneurs et des détracteurs. Les premiers l'emportèrent...
M. d'Haussez, on le voit, travaillait, dans les rencontres, en taille-douce, mais il n'en abusait point. II n'en a nulle part moins abusé qu'envers le roi Louis XVIII, la cour des Tuileries et le gouvernement de la Restauration.
Sur cet article, il est vraiment consolant, sinon pour les royalistes, au moins pour les pauvres bons Français auxquels on représente d'habitude les gouvernements qu'ils traversent comme une série d'étapes dans la décadence de l'esprit, des mœurs et des caractères, l'histoire ne marchant qu'à reculons, le « progrès w évoluant à rebours, dans un éloignement constant d'un paradis perdu, palais des monarques ou comités de la Convention, suivant la religion que l'on professe. M. d'Haussez professait un impérialisme royaliste : les transactions parlementaires n'étaient point de son goût, et Ton voit bien que, pour le satisfaire et pour assurer le bonheur des Français, il aurait fallu quelque chose d'assez simple d'ailleurs : Louis XVIII avec son principe et son lis sur le trône impérial, ou Bonaparte avec ses aigles et son génie d'État sur le trône des Bourbons !
Qui veut garder des illusions sur la Restauration ne doit point lire M. d'Haussez Tout coupe, tout emporte la pièce en cc5 pages mordantes, et la portée est singulièrement étendue par cet avertissement de l'auteur : « Le roi, auprès de qui mes fonctions de gentilhomme me donnaient un accès fréquent et facile, me témoignait une bienveillance marquée et qui s'est soutenue jusqu'à sa mort. » Voici ce que ce prince, qui passait pour peu prodigue de cette monnaie, y a gagné ce jour-là :
Tout éloge de ce roi ne saurait s'étendre an delà de celui de son esprit. Il masquait sous les dehors d'un favoritisme outré son
manque absolu de bonté vraie, et sous une brusquerie de commande la duplicité de son caractère... Il possédait au suprême degré le talent oratoire qui convient aux rois. . Il trônait à merveille... En tout, il y avait des initiés chez lui; il faisait bien le roi. Une de ses manies était de calquer son règne sur celui de Louis XIV... Pour compléter la ressemblance, il aurait eu des maîtresses s'il avait pu en espérer des bâtards... Louis XVIII n'était pas un grand roi: mais, à une époque où les souverains sont condamnés à n'être que des machines à représentation et h signature, sans volonté personnelle, sans action effective, il avait les qualité» ou, pour mieux dire, les conditions convenables pour remplir le rôle qu'il était appelé à jouer.
Je conviens que d'Haussez ménage un peu plus Charles X, qui l'appela dans ses conseils ; mais il montre, peut-être sans le faire exprès, que ce roi, qui avait, selon lui, tant de qualités souveraines, manquait de la principale. Ce dévot de la légitimité pécha toute sa vie contre l'esprit : il ne comprit jamais rien ni aux hommes, ni aux affaires, ni à la monarchie, ni à la France. Qui, du reste, parmi les contemporains, y comprit quelque chose? M. Laine peut-être? Mais il ne menait à rien, « rêvant des institutions républicaines avec une forme monarchique » ; M. Royer-Collard? Il excellait à projeter magistralement de grandes ombres sur l'écran ; mais ce n'étaient que des ombres d'idées, de principes, de doctrines. « Il avait indiqué au torrent révolutionnaire ce qu'il devait entraîner ou respecter... puis il s'était tenu sur le bord pour en régler le cours, n II vit passer l'eau qui emporta tout, même sa figure, même son éloquence, même sa philosophie. Decazes, qui sut être favori sans insolence et familier sans devenir banal, avait des parties d'homme d'État. C'est même un de ceux qui auraient semblé en approcher le plus ; mais il était trop impressionnable pour se tenir à la hauteur. Quant
à Richelieu, il n'avait de l'homme d'État que les dehors, la tournure, l'habit et la grande façon de le porter. « Ses côtés si brillants ne pouvaient suppléer aux qualités et aux talents qui manquaient. » Ses vues avaient peu de portée. On disait, et d'Haussez s'arrête à ce propos : « M. Decazes ne sait jamais où il va, et M. de Richelieu ne sait pas davantage où on le mène. »
C'est un mot de cour qui montre qu'en cette cour l'esprit monarchique avait disparu autant, sinon plus, qu'en aucun lieu de France. « Lorsque Louis XVIII mourut, on en était fatigué, non qu'il eût mal régné, mais parce qu'il régnait depuis trop longtemps! » 1814-1824, avec cent jours de vacances. Oh! que, décidément, on élait loin de Louis XIV! Cour singulière et combien mélangée! C'est déjà une cour sinon de bal masqué, au moins de drame historique, avec costumes, meubles et accessoires du temps. « Autour du roi se groupaient toutes les inutilités de l'ancienne aristocratie, toutes les décrépitudes du régime impérial, toutes les vanités sans valeur du jour. Rien n'était brillant comme la parade de cette cour brodée, dorée, chamarrée de cordons et de croix. Rien n'était pitoyable comme l'esprit de ceux qui y étaient admis, ridicule comme leur conversation, rapetissé comme leurs idées. »
Ne parlons pas de l'armée, qu'administrait la jalousie d'un mari insignifiant, le duc d'Angoulême. Les généraux que d'Haussez a rencontrés dans les préfectures et croqués sur son album ne nous présentent que des grognards empanachés, traîneurs de sabres de bois, hissés, à grand renfort, sur des chevaux à roulettes. Ne nous avisons point de chercher à la Chambre des pairs l'opinion, les connaissances, l'âme d'une monarchie : « Le palais du Luxembourg était devenu un hôtel des Invalides!... »
Le clergé? «Que pouvaient des prêtres sans crédit, sans influence, sans racines dans la société, sans autre éducation que celle qu'ils recevaient dans les séminaires, tous tirés des dernières classes de la société? » L'administration? il Le ministère, en France, a pour système l'entretien d'un état continuel de mobilité dans le personnel, sans é{;ards pour l'aptitude et les convenances de ceux qu'il emploie; il les jette sur tous les points que lui indiquent son caprice ou les embarras du moment. Au knout près, il agit à peu près comme le gouvernement russe, qui fait d'un homme que lui livre le recrutement un soldat, un médecin, un musicien ou un cuisinier. » La magistrature, enfin? Elle est moins déchue que le reste; mais le gouvernement lui a donné le coup de la mort... en la rendant inamovible! Elle avait hérité des anciens parlements le goût de l'opposition : on l'y a encouragée en lui assurantl'impunité.
On se demande, après avoir parcouru ces deux volumes, ce qui reste de la Restauration, si ce n'est l'inévitable nécessité de sa chute en 1830. Encore s'étonne-t-on que cette monarchie se soit Irainée si longtemps d'un pas aussi chancelant, la tête si vide, les jambes si molles, sur un sol qui glissait sous ses pieds. C'est ici qu'il Faut corriger M. d'IIaussez par quelque lecture moins divertissante, d'une digestion plus laborieuse, mais plus saine, plus naturelle, le sage et véridique Vieil-Gastel, par exemple. On y voit par où ce gouvernement, qui eut de grandes parties, ses grandes pages, sa raison d'être et ses bienfaits, a vécu et a mérité de vivre. C'est, au fond, le principal problème en histoire, parce que c'est ia première condition de toute politique.