‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 12 sur 15 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Il y aurait injustice et aussi malaclrosse à ne point signaler aux lecteurs avisés et curieux l'aimable volume que M. Louis Passy a publié, avec trop de discrétion, sous ce titre trop dépourvu de réclame et trop peu parisien : le Marquis de Blosseville, Souvenirs. C'est à propos d'un de ses compatriotes de haute Normandie, le plus galant homme et le plus honnête homme du monde, toute une génération infiniment active et intéressante, tout un coin de province fort éclairée, très française, mais très attachée à sa terre, à ses coutumes, à ses traditions, à son génie propre, que M. Passy fait revivre. Il a connu les personnages qu'il tlécrit; le milieu où il les présente est celui où s'est passée sa vie; enfin, les souvenirs les plus précieux et les plus hono-

(1) Le Marquis de Bîosseville, Souvenirs, par Louis Passy, membre de riiislitut, clci)alé de l'Eure. 1 vol. ia-S». Évrcux, Charles Hérisscy,

rables pour lui, ceux de son père, se mêlent à ses récits et y impriment, avec la lumière des choses vues, avec l'émotion des choses ressenties, une touche personnelle et délicate.

C'est un livre sérieux, à forme grave, très étudié et fortement nourri de documents. M. Passy le dédie à ses confrères « INDI. les membres de la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département de l'Eure » , ce qui n'est point de nature à arrêter le passant devant l'étalage et à l'induire en présomptions romanesques et curiosités fantasques.

Le passant aurait tort; qu'il feuillette le livre, il le gardera dans sa main; qu'il commence à le lire, il ira jusqu'au bout. C'est de la littérature sur la province; ce n'est nullement de la littérature provinciale. Ce petit coin de vieux monde, — Piccolo mondo antico, — pour évoquer l'impression d'une œuvre exquise, est singulièrement fécond en originaux, et les vues qu'on y prend sur le grand monde, celui de la France, ont de la portée. Je pense au Cabinet des aritiques, aux Illusions perdues, et je me dis que c'est par des regards jetés sur ces intérieurs de petite ville, par des lambeaux de correspondance, par des traits recueillis à travers les bavardages des importuns, que Balzac est arrivé à reconstituer cette partie admirable de la Comédie humaine, les « Scènes de la vie de province ». Que n'aurait-il pas donné pour disposer d'un témoignage de la sorte, recueilli, trié, disposé par un homme de goût et un homme d'esprit? C'eût été pour le Saint-Simon du dix-neuvième siècle quelque chose de bien autrement suggestif que ne l'ont été, pour l'autre, les notes d'un Dangeau, et tant de fatras de généalogistes, tant de minutes de tabellions et de sacs de procédure d'où il a

péniblement tiré la vie qu'il a répandue à profusion dans ses Mémoires. Je ne puis donner une idée plus exacte, et je le dis sincèrement, plus flatteuse, des Souvenirs de M. Louis Passy qu'en les comparant aux écrits de M. de La Sicotière et de M. Edmond Biré, ces deux représentants consacrés de la fine littérature et de l'histoire intelligente dans nos pays de l'Ouest.

Il suffit de quelques notes sur la carrière de M. de Blosseville pour en faire voir l'intérêt. Le héros de M. Louis Passy est tout le contraire d'un déraciné. Encore qu'animée d'ambitions très hautes et très diverses, la génération à laquelle il appartenait nous porte aux antipodes de la société qu'a disséquée avec une sagacité si aiguë et décrite avec tant de puissance, mais si peu de sympathie, M. Barrés.

Nulle â prêté, nul aiguillon d'avidité personnelle, j'oserais dire de sensualité polique, dans ces jeunes gens nés sous le Directoire, élevés sous l'Empire, arrivés à l'âge d'homme avec la Restauration. Fonder la liberté politique, régénérer la monarchie, ressusciter le génie sommeillant dans les monuments ruinés de nos provinces, ce fut leur rêve, sinon leur destin. On ne peut leur reprocher de s'être exclusivement cherchés euxmêmes et de n'avoir vu dans la France qu'un théâtre, dans la nation française que les spectateurs tributaires des évolutions de leur moi. Leur erreur fut au contraire de viser trop en l'air, de vouloir percer aux étoiles, de changer trop souvent et de mire et de but, de se répandre enfin jusqu'à la dispersion d'eux-mêmes.

De famille noble, noblesse de robe, fils trémigré rentré en France dès qu'il avait pu, Ernest de Blosseville ua({iiit à Rouen le 9 janvier 1799. Il fit ses études dans la pension Du val, qui menait ses élèves au lycée. Il y trouva Armand Garrel et Bonnechose, le futur cardinal. Il semble que toute sa destinée se dessine en cette première rencontre et que les diverses aspirations qui se disputèrent sa vie s'annoncent ainsi dès le collègue. Il devait finir ami politique et disciple fervent du cardinal : ce fut le côté de la croyance, de la famille, la prise de tous Us liens du sang et de la société, des intérêts aussi, enfin cette part de nécessité que subit cbacun; mais la part de l'imagination, du désir, du rêve, de la vie personnelle, de la raison affranchie, de l'honnne, de l'imagination, du creur enfin, fut celle d'Armand Garrel, » l'ami de choix, le confident d'avenir. »)

Leurs routes, cependant, se bifurquèrent promptement. Ils n'entrèrent dans la vie ({ue pour se séparer. Se biodant leur destinée sur d'illustres modèles qui ne seront jamais que d'illustres exceptions, les jeunes hommes de la génération et du monde de Blosse ville se croyaient nés pour doter la France d'une classe dirigeante et y créer une aristocratie à la manière anglaise, ou plutôt selon l'idée très flatteuse, mais fort illusoire, qu'ils se faisaient de l'aristocratie d'Angleterre. Ils se iormèrent un type de V honnête homme de 1820, assez dif-

feront du contemporain de La Bruyère, mais fort distingué, à sa façon, et de tenue remarquable. Prêt à tous les emplois, même à celui d'exilé ou de disgracié, ce gentilhomme devait cultiver en lui toutes les aptitudes et passer par tous les apprentissages. Voyager d'abord, et autant que possible aux attaches de quelque aml)assadeur ; ou bien servir dans la garde royale et suivre quel(|ues grandes manœuvres, comme celle duTrocadéro, à romi)re gigantesque du plumet du duc d'Angoulême; revenir à Paris, goûter de la cour, de la société et de l'Opéra; esquisser au besoin dans le monde quelque liaison sans scandale et sans larmes, puis se marier, rentrer dans ses terres et les cultiver; au courant des aventures, dans les loisirs des chancelleries ou des casernes, lire, écrire même, et apporter son contingent à la littérature, à l'histoire, comme on le donnait à la diplomatie et à la politique; crayonner, au besoin soi-même, quelques vers ainsi que M. Alphonse de Lamartine ou M. le comte Alfred de Vigny; méditer sur les grands problèmes avec M. de Bonald ou ébaucher quelques études historiques, fouiller les vieux livres et découper les vieilles chroniques à l'imitation de M. le vicomte de Chateaubriand et de M. le baron de Barante; après quoi, l'on serait mûr pour la pairie, la députation, le ministère, les ambassades et, entre temps, les académies; en un mot se proposer d'être un homme supérieur, croire qu'on l'est, agir comme si on l'était et, au demeurant, en posséder réellement quelques parties.

Donc Blosseville entra dans les ambassades et fit son apprentissage dans celle que dirigeait à Madrid M. de Talaru. Un autre gentilhomme de même destinée que Blosseville, mais qui s'était tourné vers le militaire, Castellane, nous raconte, sur l'intérieur et cette ambas-

sade, de bien piquantes particularités. Blosseville ne parait point avoir fréquenté les anciens combattants de la guerre d'indépendance. Il n'a nulle notion des terribles histoires qu'aurait pu lui conter, par exemple, son compatriote de basse Normandie, Gonneville. Il cherche l'Espagne héroïque; il ne rencontre que des joséphins avisés et avides, il cherche l'Espagne des romances, celle qui papillota dans les rêves d'AlFred de Musset, celle que peignit et célébra Gautier; il ne trouve que l'Espagne de Gil Blas. Ni Figaro, ni Dolorida, ni guitares, ni duègnes, Almaviva tout au plus, devenu grand d'Espagne, et Brid'oison passé ministre, digne conseiller de Ferdinand VII. Chérubin, en cette cour, était un déclassé.

Mais Blosseville n'avait rien de Chérubin, ni rien non plus de Félix de Vendenesse. Ni lac aux rochers muets dans ses prairies normandes, ni lis dans ses plantureuses vallées. Quand la jeunesse de ce temps-là échappait aux gémissements, ce n'était point pour daigner sourire. Ils avaient le sérieux rivé à l'âme. Blosseville entra dans la « société des bonnes lettres » , ce qui lui permit de faire sa cour à Chateaubriand; il obtint une place dans le chœur qui accompagnait les pas de René. Il fit, dans le même temps, une autre relation plus féconde pour lui, celle d'un homme qui avait l'étoffe d'un vrai savant, Auguste Le Prévost ; rien de l'amateur, rien non plus du sectaire, mais une large curiosité, l'instinct de la critique, de bonnes études et une âme libérale. Le Prévost avait le goût de la politique. Ce goût le portait alors vers « une opposition ferme et modérée à la fois, dans le sens de celle de M. Royer-Collard » . Cette opposition devait se continuer sous la monarchie de Juillet. Elle mena Le Prévost à la

présidence du conseil général de l'Eure, où devait aboutir Blosseville, sous le règne de Napoléon III et le proconsulat de M. Janvier de La Motte.

« Auguste Le Prévost, dit très bien M. Louis Passy, a été le maître des générations qui l'ont suivi. Auguste Le Prévost n'était pas un savant, c'est un groupe. C'est lui qui se prit d'une passion extraordinaire pour l'histoire locale et qui nous entraîna tous dans la voie qu'il avait ouverte. Laissant de côté la grande histoire, à laquelle il avait, par l'édition d'Orderic Vital, donné une contribution célèbre, il voulait créer l'histoire des plus petites localités, dont il prétendait retrouver ^ rétablir les annales sur de solides bases. » M. Louis Passy, qui a été son élève et son continuateur, fait de lui un portrait vivant et intéressant au possible. Il cite de lui de fort belles lettres, et, en réalité, cette biographie de Blosseville est presque surtout une biographie d'Auguste Le Prévost. Les deux figures se complètent l'une par l'autre.

C'était le temps des vastes desseins en toutes choses, le quart de siècle des Introductions à l'infini, introductions à des philosophies qui ne devaient jamais crever le nuage, à des histoires générales qui ne devaient jamais sortir du portefeuille. Du même élan de pensée on se proposait de créer la monarchie représentative et d'organiser l'histoire de France. On s'y lançait de belle allure, comme en une aventure de jeunesse, sans le moindre doute sur le succès, sans se soucier des difficultés. On ne les connaissait point. On les connut trop vite, dans la politique. On en fit, en matière d'érudition et de critique, une expérience moins cruelle dans ses épreuves et infiniment plus bienfaisante dans ses effets.

On découvrait la vieille France et l'on croyait aisé

de la soulever de ses ruines et de la ressusciter. On se mit à voyager dans les provinces, à feuilleter les manuscrits, à rassembler les débris et les pierres. Chacun était à soi seul toute une académie. Joignez au goût de l'archéologie la fantaisie romantique; au désir de retrouver les titres de la liberté, l'amour des vitraux et des miniatures; puis les antiquités, le bric-à-brac et le culte de la « nature », qui venait de Rousseau et de Bernardin, et n'avait point encore disparu delà carrière des honnêtes gens. Sociétés d'antiquaires et sociétés linncennes se confondaient; on faisait des herbiers et on recueillait les vieux mots des patois dans la même promenade. Blosseville, pour sa part, projetait une Bio(jraz fihic normande . Il parcourait les Alpes en entomologiste; il faisait des collections d'insectes, et, cependant, au fond de l'âme, il se sentait né pour les sous-préfectures. Il ne fut que conseiller, mais, à ce titre, il entra, du moins, dans l'hôtel d'un chef-lieu de département et vit de près un préfet tout entier.

Il le vit à Versailles, Tan 1827, en la personne du baron Gapelle. Ce fonctionnaire avait appris son métier à la préfecture du Léman, sous Napoléon, ce qui, comme tant d'autres, le prépara à comprendre le comte d'Artois et, plus tard, à servir Charles X. Sa préfecture, d'ailleurs, était singulièrement bien meublée de jeunes secrétaires et conseillers. Si l'on y ajoute un jeune magistrat, Blosseville y vécut en compagnie de MM. de Chabrol, Gustave de Bcaumont et Alexis de Tocqueville, dédaigneux, retiré en son esprit et que ses collègues, dans un monde oùl'onsavaits'ennuyer, paraît-il, trouvaient trop peu divertissant. L'entretien le plus agréable, disait son ami le plus intime, était pour lui le plus utile. Il imposa singulièrement à Blosseville, qui.

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né disciple, chercliail son maître. Blosseville reconnut en lui un grand esprit, et il ne se trompait point; il on conclut que Tocrjueville avait l'étoffe d'un grand homme d'Etat. L'avenir lui montra que cette conséquence n'avait rien de nécessaire.

Ils assistèrent enseml)le aux journées de JuiHct. Charles X et M. de Polignac, dit joliment M. Passy, «eussent regardé comme un acte d'ingratitude envers la Providence, dont ils se croyaient les instruments, de prendre les précautions les plus naturelles. » La Providence, qui semble d'ailleurs complaisante aux révolutions, se montra cette fois orléaniste. « Nous ferons notre devoir, dit quelqu'un qui avait, en effet, un devoir à remplir; mais quel devoir? » Blosseville et ses amis considérèrent que ce devoir était d'aider la France à se tirer de celle méchante aventure, et ils prêtèrent serment à Louis- Philippe, mais ce fut pour le reprendre assez promptement et s'en aller, chacun suivant sa pente : Tocqueville et Beaumont en Amérique chercher le secret de l'avenir, — la démocratie; Blosseville, dans le parti royaliste, dont il devint l'un des coryphées et qu'il rêva de doter d'une presse organisée et d'une doctrine sociale. Le voilà journaliste et dans l'opposition de droite.

M. Louis Passy le suit dans ce qu'il appelle spirituellement celte retraite offensive. Il fait une peinture fine et fouillée de ce monde et de cette presse. Tout ce qui subsistait des débris de la Révolution et de l'Empire, y compris la Terreur, du comte Merlin au maréchal Jourdan, se ralliait au nouveau règne. La monarchie de Juillet passait pour la meilleure des républiques et l'on acclamait en Louis-I^liilippe le Napoléon de la paix. La Révolution sans échafauds et... sans révolutionnaires, la Révolution s'arrctant devant la démocratie et reçu-

lant devant le socialisme, bref 1789 immobilisé en une éternelle Fédération autour d'un cheval blanc qui ne vieillirait jamais; au dehors, la frontière du luiin reconquise, d'accord avec les peuples d'Allemagne, l'alliance anglaise scellant une seconde et meilleure paix d'Amiens ; ce que l'on déclarait la grande faute de Napoléon, corrigée par im trait de plume auquel Napoléon n'avait pas songé... les orléanistes se payaient de ces illusions, et, vivant des souvenirs de la République et de l'Empire, dinant de la Révolution, soupant du Consulat, ils s'acheminaient par une nécessité que Lamartine, à peu près seul, discerna, vers une révolution, une république et un coup d État césarien. Dans le même temps, les amis de Blosseville, par horreur de la Révolution et par antipathie de l'Empire, se disposaient à acclamer une République qui leur ouvrirait les avenues d'une autre cour napoléonienne.

Pour être devenu journaliste, ou plutôt administrateur et inspirateur de journal, Blosseville n'avait pas changé de caractère. Il demeurait un esprit du lendemain, pour lequel le lendemain ne devait jamais luire, combinant pour un parti qui en était toujours à se constituer et se pressant pour arriver à un but qu'il ne discerna jamais. En cela le contraire d'un homme d'action et de l'homme qui fait une œuvre. Il ne pouvait comprendre l'état d'esprit de Tocqueville, en lutte avec sa pensée, toujours inquiet de connaissances de clarté, de certitudes, de perfection enfin, et s'épuisant dans cette lutte où il devait maîtriser son œuvre, si son œuvre ne le tuait pas.

« Croyez-moi, lui écrivait Blosseville en 1839, ne léchez pas votre livre. Je suis pressé pour votre renommée et pour l'Académie française, n II y a, dans ces

mots, toute une conception de la vie, de la science, de l'art, et de quoi faire comprendre pourquoi les hommes comme Blosseville, et de plus célèbres que lui, en leur temps, ont si peu produit et surtout si peu laissé. Il plaçait la renommée d'abord et l'Académie arrivait par voie de conséquence. Tocqueville considérait l'œuvre et se disait que le reste arriverait par surcroît.

Cependant les grands desseins sur l'histoire s'évanouissaient en fumée. Il faut bien reconnaître que c'était pour ces jeunes gens, prédestinés, pensèrent-ils, au gouvernement des hommes, un hors-d'œuvre dans leur carrière, une sorte d'école buissonnière de la politique, un passe-temps et un pis-aller. Blosseville, de plus en plus séparé de son ami Le Prévost sur l'article du gouvernement, lui demandait encore, çà et là, des sujets d'étude, ne fût-ce que pour entretenir la correspondance et faire comme des reprises à l'amitié qui se déchirait. Le Prévost, né savant, se restreignait à mesure qu'il avançait dans la vie et prenait plus de critique en étudiant davantage. 11 conseillait à Blosseville de s'attacher à quelque monographie, courte et limitée, qu'il pourrait honorablement mener à fin et dont quelque chose demeurerait toujours acquis à l'histoire. Mais Blosseville avait été touché par la chimère; s'il avait renoncé aux collections d'insectes, il chassait les nuées : reconstituer la monarchie légitime en l'accommodant aux conditions de la société moderne, défaire 1830, refaire 1815 et corriger 1789, il ne visait désormais à rien moins en politique, et, en histoire, il réservait toujours à ses loisirs futurs la gigantesque Biographie normande^ où l'on traiterait en un égal détail et avec une égale compétence de Rollon et du marquis de Laplace,

(le la chanson de Rolland et des odes de Malherbe, du Poussin, d'Ordeiic Vital, de Corneille, de la fondation du Canada et des cathédrales de Sicile; ajoutez, pour remettre choses et gjens en leur ordre, en leurs proportions, une Histoire générale de la Normandie depuis Philippe Auguste jusqu'en 1789!

La Révolution de 1848 surprit et consterna tout le monde, bien que depuis dix-huit ans tout le monde eût contribué à la préparer et que tout le monde semblât rappeler, sauf Louis-Philippe et Guizot, que ce refus, précisément, rendait impopulaires. Les partis, en ce temps-là, font penser à des collégiens qui joueraient avec un canon nouveau dont ils ne connaissent point le maniement ou dont ils ignorent la puissance; ils le surchargent, la pièce recule, bouscule, écrase tout à Tentour, et l'obus s'en va tomber, à quelques mille mètres, au milieu d'une usine en travail qu'il ensanglante et incendie.

La révolution accomplie, personne n'en sut que faire. Rlosseville souhaita son ami Tocqueville au gouvernement provisoire et le vit entrer dans les conseils du prince-président; il s'enrôla lui-même à la suite de Léon Faucher et se rallia au prince. Le 2 Décembre ouvrit un chemin de Damas à beaucoup de royalistes découragés d'eux-mêmes et dégoûtés de leurs aventures : il sauvait la propriété, il assurait l'existence de la famille^ il remettait l'instruction publique au clergé, replaçait l'Église en sa dignité éminente, expédiait au loin les démocrates et laissait entrevoir la reconstitution d'une cour où pourraient, sans déroger, trouver leur place ceux qui avaient dédaigné les Tuileries de Louis-Philippe! Bref, en 1857, Rlosseville, candidat de i'empe-

reur. fut élu député au Corps législatif. Il était collqjue de M. Troplong au conseil général de l'Eure. Il se consolait peut-être de tant de mécomptes de sa carrière en écoutant le Gambacérès du second Empire annoncer l'ère nouvelle en ces termes d'une rhétorique délicieusement officielle : « Le moment est donc propice pour faire fleurir toutes les branches de l'administration ! » En ce temps-là, au bord de la Seine, Gustave Flaubert, encore inconnu, corrigeait les épreuves de ISIadame Bovary.

Sur les années qui suivent, je ne retiens que cette conclusion : « C'est avec une parfaite satisfaction que Blosseville apprit la chute du système de gouvernement tlont il avait été le favori et la victime. » L'administration qui lui avait donné un siège au Palais-Bourbon le lui avait repris. Elle s'était d'ailleurs mise en guerre avec l'Église. Blosseville revint à son premier rêve de monarchie légitime et libérale; mais ce fut un rêve sans agitation et dont le réveil ne le troubla point. Il présida le conseil général de l'Eure pendant les sessions fécondes en bonne besogne départementale de 1874, 1875 et 1876. 11 comptait ces années, dit M. Passy, « comme les meilleures de sa carrière. » C'a été le compte de bien des survivants de sa génération.

Il mourut à quatre-vingt-sept ans, laissant le souvenir d'un homme excellent, cultivé, aimant sa grande patrie, travaillant activement à la prospérité de la petite. Bon Français, parfait Normand, il s'était proposé la carrière d'un homme d'État, celle d'un grand journaliste, celle d'un grand historien; il ne put jamais composer que la préface de ses œuvres et le programme de son parti. De tous les écrits historiques projetés par lui, un seul vint à terme : le Dictionnaire lopoijrafjhirjue <hi déparlement

de t Elire, et le plus clair de son travail fut encore sa part de collaboration à l'édition des trois gros volumes d'études d'Auguste Le Prévost, entreprise avec lui par MM. Passy et Léopold Delisle.

Blosseville n'a donc point donné ce qu'il croyait porter en lui ; mais il reste de lui la figure d'un personnage aimable et fort intéressant. Il est singulièrement représentatif. On peut dire de lui, tout aussi justemeut que de son ami Le Prévost, qu'il est un groupe : pèlerins catholiques et royalistes, enrôlés sous la bannière de Chateaubriand, ils partirent, vers 1820, à la conquête de la terre promise , errèrent longtemps par d'étranges chemins de traverse, se crurent à Jérusalem quand on chanta à ?yotre-Dame le Te Deum de Napoléon III et ne trouvèrent, sinon la récompense de leurs fatigues, au moins le repos et le doux oreiller que sous la République parlementaire. Il leur faut savoir gré de leurs aspirations, qui étaient nobles, et de leurs efforts, qui ne furent pas tous stériles. Ils ont donné à la province une impulsion excellente. Ils ont aidé au renouveau de l'histoire.. En politique, ils n'ont été que des candidats.

Blosseville le fut même ailleurs. Le gouvernement impérial, qui se piquait de faire fleurir, en même temps que les branches de l'administration, celles des connaissances utiles, ouvrit une large brèche dans le mur de l'Académie des sciences morales et politiques. Il y créa, en 1855, toute une section : politique, administration, finances; il fit dix académiciens; il y ajouta, en 1857, sept places de correspondants dans cette même section. Blosseville eut l'ambition modeste d'en obtenir une et s'inscrivit sur la liste des candidats. Il comptait sur M. Troplong et sur Tocqueville. Mais M. Troplong était

trop haut, Tocqueville, mourant, était trop loin, et le candidat déçu ne figura point sur le livret. Il y eût cependant été fort à sa place, et l'on n'y eût point trouvé d'homme, à tous égards, de meilleure compagnie.

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LA FRANGE ET LA PRUSSE (i>

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