‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 4 sur 15 · MAUPASSANT O · texte numérisé non relu

MAUPASSANT O

Je n'ai qu'un titre à prendre aujourd'hui la parole devant vous : je suis un des vôtres. Si le monument que nous nous proposons d'élever à Maupassant a sa place marquée dans votre glorieuse cité de Rouen, le pays normand tout entier a droit de s'en faire honneur.

Gomme Flaubert, son maître, dont il demeure à jamais inséparable, ce grand écrivain français est bien à nous.

Il l'est par l'origine, par le tempérament, par l'empreinte qu'il a reçue de la nature, par sa première impression de la vie, par ce génie singulier qui fait de lui à la fois un classique en sa conception de l'art et en ses procédés, un naturaliste en sa vision et en son expression des choses, un poète en ses lamentations sur la misère de la vie et le néant du bonheur humain, par tous les contrastes enfin qui deme 't le secret de son âme.

Son secret, c'est celui d'une race qui ne dit point ses

(1) Allocution prononcée au Théâtre des Arts, à. Rouen, le 12 mars 1899.

secrets ; les contrastes de son génie, c'est l'être même et le caractère de notre pays.

Notre terre, grasse et féconde, qui semble, comme il disait, « suer du cidre et de la chair, » est, en même temps, une terre tourmentée. Elle est minée par les eaux dont les sources gonflent ses collines ; elle est découpée sur ses côtes en falaises qui s'écroulent; la mer qui les bat les ronge incessamment, mer trouble, agitée de courants contraires; nos vallons, aux pentes veloutées et fraîches, s'ouvrent aux rafales venues de l'Océan ; elles s'y engouffrent, y débordent, refluent sur les plateaux et s'y déchaînent, secouant les arbres, déchirant les branches, abattant les fruits et ravageant les blés mûrs. Quels ouragans sur nos routes, quel fracas de galets sur nos grèves ! Au-dessus de nos champs labourés et de nos prairies nourricières, ce ciel traversé de nuages, terni de brumes, d'un bleu si humide et si tendre quand il se découvre, mais si rarement radieux et si souvent couvert !

Et, dans les âmes, entreprenantes et pratiques, âmes de sapience et de conséquence, audacieuses et avisées, tenaces, intéressées, quelle couvée sourde de rêves lointains, quel étrange écho du passé, de notre enfance du Nord; quel appétit d'aventures hérité des ancêtres, quel goût de drames héroïques, d'éloquence somptueuse et subtile ; quelle poésie native enfin qui se réveille soudainement au choc des passions, au souffle de l'orage qui passe !

C'est dans cette terre opulente, sous ce ciel inquiet, qu'a germé cette plante douloureuse et naagnifique qu'a été Maupassant.

En ce siècle de lutte pour l'existence, le génie conquérant des aïeux s'est tourné en labeur lucratif, en inven-

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