‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 5 sur 15 · MAUPASSANT · texte numérisé non relu

MAUPASSANT

lions d'industrie, en audaces de comnierce, en aventures profitables. L'immense majorité des nôtres s'y est absorbée et a fait le pays normand puissant et prospère. Mais quelques-uns n'ont pu s'y plier et leur indépendance d'artistes a fait ce pays glorieux. Ils ont ressenti la même ardeur d'agir, de produire, de s'asservir les forces de la vie; mais cette ardeur s'est tournée en un besoin insatiable de voir, de comprendre, d'éprouver, de ressentir jusqu'à la satiété, d'analyser jusqu'à l'abîme la volupté de vivre et la vanité de la vie. Ceux d'autrefois trouvaient la terre trop petite à leurs chevauchées, la mer trop étroite aux envolées de leurs flottes ; ceuxlà trouvent la vie, même la plus prodigue, insuffisante à leur soif de vivre, et toute jouissance de vie empoisonnée, dès sa source, par l'inexorable nécessité de la mort, tout enchantement de la nature gâté par l'épouvante inévitable de la nuit, également avides et désespérés de vivre.

Maupassant portait en lui cette soif inextinguible de jouissances, et il semblait entre tous les jeunes hommes de sa génération le mieux fait pour être heureux. Il aspirait à la vie pleine et apaisée, en un pays aux lignes nettes, aux horizons limités, sous un ciel de cristal, fermé à l'infini qui trouble, aux rêves mêmes qui agitent. Il l'a cherché; il s'y est arrêté parfois; mais l'heure était brève et le retour décevant. L'inquiétude native le ressaisissait trop vite et l'emportait.

Quand je viens ici, dit un de ses héros, — c'est du Havre qu'il parle, — j'ai des désirs fous de partir, de m'en aller avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux grandes fleurs et aux belles filles pâles et cuivrées, aux lions libres, aux rois nègres, de tous les pays qui sont nos contes de

fées, à nous qui ne croyons plus à la Chatte blanche ni à la Belle au bois dormant.

Il y va. il s'y oublie, et tout à coup — c'est encore lui qui parle :

Il entendit vers la pleine mer une plainte lamentable et sinistre, pareille au meu[;lement d'un taureau, mais plus longue et plus puissante. C'était le cri d'une sirène, le cri des navires perdus dans la brume. Un frisson remua sa chair, crispa son cœur, tant il avait retenti dans son âme et dans ses nerfs, ce cri de détresse qu'il croyait avoir jeté sur lui-même...

Puis une de ces pensées involontaires, fréquentes chez lui, si brusques, si rapides qu'il ne pouvait ni les prévoir, ni les arrêter, ni les modifier, venues, semblait-il, d'une seconde âme indépendante et violente, le traversa...

Maupassant les a trop éprouvés, ces réveils en sursaut de l'autre âme que chacun porte en soi, témoin implacable, juge incorruptible, compagnon ironique et troublant qui, dans la joie, lui soufflait à l'oreille le terrible : Souviens-toi que tu n'es que poussière! et ne lui laissait aucune illusion, ni celle du scepticisme, ni même celle de la douleur. Il aurait rêvé d'être maître de soi et, par soi, de ce petit monde que chacun se crée à son image; il aurait voulu jouir, en son intelligence souveraine, du spectacle et de la compréhension des choses. Ce compagnon funeste ne lui en laissa jamais le loisir.

Peut-on même dire que son art le satisfit jamais et qu'il éprouva le contentement intime de la perfection qu'il avait atteinte? Il s'y était rompu, il s'y était élevé par un effort persistant, minutieux; exerçant, fortifiant, assouplissant son style comme l'athlète exerce et assouplit ses muscles. Cet observateur maladif, ce réaliste pessimiste a la pureté classique de la forme, la légèreté des lignes nettes, Tallure rythmique et cadencée des phrases.

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