MAUPASSANT
Pour exprimer les conflits subtils et cruels des deux âmes qui se disputaient sa vie, il sut s'approprier une langue, la plus forte et la plus limpide à la fois ; pour décrire, et souvent avec délectation, les enchantements des sens, il a ressuscité la concision vigoureuse, la couleur ramassée que les moralistes du dix-septième siècle avaient employée pour dénoncer le péril et condamner la vanité des passions. Il est classique à la manière des plus grands qui furent, en leur âge, les plus modernes des contemporains. Très personnel, il emploie les mots de tout le monde, il peint sans autre effet de lumière que la parfaite précision des termes et la vision saisissante qu'il donne de la nature; il l'obtient non par image d'atelier ou métaphore d'emprunt, mais par le seul éclat des mots restitués en leur signification pleine, en leur lustre naturel, et comme épanouis dans leur floraison séculaire.
Paris l'avait attiré, Paris l'a pris. Il lui a donné ce que seul il dispense, la perfection de soi-même, la maîtrise de son art et cette familiarité du grand public qui est la première attache de la gloire. Mais Paris l'a usé. Maupassant eut vers notre pays des retours passagers d'une douceur infinie qui se marque dans son œuvre en pages exquises. Rappelez- vous l'arrivée du peintre MarioUe sur la terrasse d'Avranches :
Du pied de la côte sur laquelle il était debout partait une inima{^inable plaine de sable qui se mêlait au loin avec la mer et le firmament... Au milieu de ce désert jaune, encore trempé par la marée en fuite, surgissait à douze ou quinze kilomètres du rivage un monumental profil de rocher pointu, fantastique pyramide coiffée d'une cathédrale...
Plus loin, dans la ligne bleuâtre des flots aperçus, d'autre.» roches noyées montraient leurs crêtes brunes et l'œil découvrait à côté de cette solitude sablonneuse la vaste étendue verte d'i
pays normand, si couvert d'arbres qu'il avait l'air d'un bois illimité. C'était toute la nature s'offrant d'un seul coup, en un seul lieu, dans sa grandeur, dans sa puissance, dans sa fraicheur et dans sa grâce, et le regard allait de cette vision de forêts à cette apparition du mont de granit, solitaire habitant des sables, qui dressait sur la grève démesurée son étrange figure gothique. Le plaisir bizarre, dont Mariolle jadis avait souvent tressailli devant les surprises que les terres inconnues gardent aux yeux des voyageurs, l'envahit si brusquement qu'il demeura immobile^ l'esprit ému et attendri, oubliant son cœur garrotté...
Tout en Maupassant, peine et douceur de vivre, le lie ainsi à notre pays. C'est pourquoi la terre normande qui l'a porté devait, à défaut d'une tombe à sa chair meurtrie, au moins à sa mémoire une statue. Elle reproduira ses traits mâles et doux, ses yeux ouverts sur l'inlini de la vie, de l'amour et du monde ; mais ce ne seront, hélas ! que des yeux de marbre, des yeux qui ne verront jamais.
Il est naturel qu'Eugène Boudin ait une place d'honneur dans les fêtes données par une Société qui s'iiiti* tule Société Normande cC Art et de Traditions populaires. Eugène Boudin, Texcellent artiste, est un enfant de ce Vieux Honfleur dont nous avons pris le nom ; il y est né, en 1824, d'une famille de simples marins. Il a été, dans son temps, le représentant le plus distingué d'une des traditions dont notre ville est le plus justement fière, celle qui nous a donné Hamelin, Dubourg, Renouf, et formé notre colonie de peintres honfleurais.
Je sais bien que si Eugène Boudin est né à Honfleur, il a été élevé au Havre. On l'y a vu successivement matelot à bord du bateau de son père, commis, puis papetier-encadreur. C'est ainsi qu'il tendait des papiers à pastel pour Troyon. Entre temps, il s'e^fiBcait 4 dessiner, comme il pouvait, le long d^ quai^, fë loti^g des falaises. Vers 1846, un jeune Iwïftmé, appelé à faire la gloire de la Normandie artûifte et à dev^air l'un de» grands peintres français de/^<iiis les temps, le délicje^^ auteur de l' Angélus y Mille|,.:3'échoua au Havre,^ dter-
(1) Discours prononcé, le 13 août l^Ô9^,>à ï|o«fle«xrJ' â l'inauguraiioa du monuineat élevé en l'honueur du peintre Eugène Boudin.
chant à vivre de portraits d'après nature, depuis trente francs par tête, à l'huile ou au pastel. Fils de paysans de la Hague, Millet s'intéressa au fils des marins de Ronfleur, qui, lui aussi, voulait être peintre. C'est de Millet qu'Eugène Boudin reçut le haptême de l'art, les premiers conseils et les premiers encouragements.
C'est encore au HavTC qu'il rencontra Alphonse Karr, Isabey, Couture. Ils se joignirent à Troyon et à Couveley, alors conservateur du Musée, pour obtenir de la ville une pension qui permit à Eugène Boudin d'aller étudier à Paris. Il y fréquenta les ateliers, où il connut les maîtres vivants; le Louvre, où il connut les maîtres morts, et ses vrais inspirateurs peut-être, les Hollandais, dont il devait renouveler, en les appliquant à nos paysages de France, le naturel, la liardiesse et le coloris.
Je sais cela, et ce ne serait pas ici le lieu de l'oublier. Mais je sais aussi que Boudin, revenu de Paris, perplexe sur son art et plus perplexe encore sur sa vie, se réfugia à Honfleur, En ces jours a peu argentés » où l'espérance, disait-il, « tenait lieu de sac, » il fut le premier pensionnaire de la mère Toutain, à Saint-Siméon. Il y travailla; il y retrouva les amis qui l'avaient aidé au Havre ; il s'en fit d'autres : Français, Diaz, Courbet, qui, passant au Havre avec Scliaunard, — l'original de la Vie de Bohème, — remarqua de petits galets enluminés, reconnut un artiste, le chercha et se lia avec lui. Boudin quitta Saint-Siméon pour le perchoir des trentesix marches^ où il « régalait Baudelaire de la vue de ses ciels au pastel » , et Courbet de généreux bols defiip. Ainsi se forma le vieil artiste barbu et grisonnant que nous avons tous aperçu sur nos quais , ainsi il attendit le succès, qui vint si tard : son premier Salon est de 1859, et ce fut Baudelaire qui le proclama paysagiste
français. Depuis lors, Eugène Boudin voyagea beaucoup, s'arrêtant de préférence à Deauville, où il revint mourir. Mais, de souvenir, de cœur, il resta toujours attaché à sa patrie d'origine, « notre pauvre vieille cité honfleuraise, envasée. » Il désirait la voir se ranimer, se dégager, reprendre son essor.
Il y rêvait une exposition de peinture, où il aurait eu sa place, à côté d'Hamelin, oublié, méconnu, a le premier de nous tous, » disait-il, qui « a laissé de petites merveilles de peinture, des portraits surtout » , et des dessins « comparal^les à ceux d'Ingres, son maître » .
Ce vœu s'est réalisé, et l'on ne s'étonnera point si, saluant aujourd'hui, devant ce choix exquis des œuvres d'Eugène Boudin, le monument que ses amis lui ont élevé; si, parlant de lui, en simple amateur et en vieux Honfleurais, je le tire un peu à nous, et si je cherche à fixer ici le souvenir de l'artiste qui est parti de chez nous.
C'est qu'il est bien de ce pays, imprégné de notre nature maritime, adoucie et comme attendrie par le courant du grand fleuve qui baigne de ses brumes les prairies salines et contourne les coteaux où les grands hêtres tourmentés se tordent sous le vent d'ouest.
Elle parle à tous les yeux, cette nature colorée, mouvante, contrastée. Elle apparaît tour à tour riante, épanouie, mélancolique, douloureuse à l'automne, hérissée en hiver et peuplée de fantômes. Elle enchante, elle berce, elle endort, elle trouble, elle épouvante. Nous autres qui en recevons l'impression avec le premier souffle de la vie, elle nous prend, tout enfants, et ne nous lâche plus. Ceux qui ne restent pas reviennent toujours.
C'est la merveilleuse diversité de cette nature qui
attire, qui pique au jeu tant d'artistes et suscite tant de vocations inattendues. L'immortelle sirène, à demi sortant des eaux, leur tend les bras à tous, jeunes et vieux, et les provoque du même enigmatique sourire. Dessiner les contours qui s'évanouissent dans l'air noyé de brume transparente, saisir au passage ces formes ondoyantes, ces nuances qui se dégradent à l'infini, et dans la vibration incessante de ce qu'il y a de plus mobile au monde, la lumière, fixer ces choses exquises et insaisissables, le nuage qui vole, se déroule et se transfigure, le frémissement de la feuille, l'ondulation du brin d'herbe, le frôlement de la brise sur la vague, du rayon sur l'écume, c'est la tentation qui fait le peintre, la lutte qui fait l'artiste.
Eugène Boudin a connu l'une et l'autre. Il a prodigieusement travaillé et prodigieusement produit. Il a fait, c'est son mot, « tout ce qui concerne son état. » Il a fait tout ce qui apprend son art. Ce travail de toute sa vie, il l'a mené avec une ardeur, « une joie à la besogne » que rien n'a jamais déconcertée. Ni son art ne s'est gâté à cette production incessante, ni sa main ne s'y est alourdie, ni sa vision ne s'y est ternie ou offusquée.
Il est demeuré un peintre jeune, le trait alerte, la couleur gaie.
Il a peint sur toutes les côtes, de la mer du Nord et de la Manche à l'Adriatique, de la Méditerranée à l'Océan; il a peint la Hollande, où il a reconnu une seconde patrie de ses yeux ; la Belgique, la Provence, Venise, aux palais roses ; Bordeaux, aux quais fourmillants et comme embroussaillés de mâts et de cordages; les processions de Bretagne et les marchés grouillants d'hommes et de bêtes, les petits bateaux surtout, les
barques filant sous la brise, avec le clapotement du vent dans la voile et de la vague sous la quille; les laveuses aux fichus bariolés qui battent le linge, dans le courant de la Touques, le soir, et, sur la plage, plate et jaune, les robes claires, les manteaux rouges, les chapeaux aux bords relevés, aux voilettes enroulées ou flottantes, les ombrelles bleues et brunes des Parisiennes, chatoyant au soleil.
Partout il a su donner la note significative qui fait qu'on reconnaît le pays et qu'on se dit : c'est là, en cette saison, à cette heure du jour ; partout aussi il a imprimé sa note personnelle, qui fait qu'on l'identifie au premier coup d'œil et qu'on dit : c'est un Eugène Boudin !
Ajoutez qu'il ne s'est jamais fourvoyé entre les écoles. Plus il a cherché sa voie, plus il s'est trouvé lui-même.
Ce besoin toujours grandissant chez lui de voir plus vrai, de saisir plus vite, de rendre avec plus de sincérité, l'ont tenu en haleine; il a suivi, de son pas naturel et posé, la marche de son temps, et, vieillissant, il s'est trouvé de plain-pied avec les jeunes : la critique s'est plu à saluer en lui, rétrospectivement, un promoteur du plein air et un précurseur de l'impressionnisme. Mais il ne s'est pas jeté dans ces nouveautés par école buissonnière ; il y est venu par l'étude. « Cet exquis notateur des nuances lumineuses » n'a jamais, comme on l'a très bien dit, pris ses notations pour des œuvres et ses impressions pour des tableaux. C'est à force d'attention qu'il est arrivé à son extrême délicatesse de touche, c'est à force d'exercice qu'il a acquis sa virtuosité. Ses dessins, carnets, pastels^ croquis, avec des indications de couleur, qui sont des chefsd'œuvre de précision, dans la traduction verbale des
choses vues, forment un véritable trésor qui sera peutêtre son principal titre de gloire dans l'avenir. Ils remplissent des dossiers, classés avec méthode, car cet ami | de Schauuard et de Courbet, ce contempteur des bour- 1 geois avait gardé quelque chose de son métier de commis et de sa profession de papetier : il apportait à la conservation de ses notes un ordre parfait. Et il y pouvait fouiller indéfiniment : c'était mieux qu'un herbier, c'était l'étoffe merveilleuse du conte de fées, l'étoffe couleur du temps, toujours fraîche et toujours vraie. Témoin cet étonnant Pardon de Bretagne que vous avez sous les yeux, où, de près, on n'aperçoit que des coulées incohérentes de couleurs épaisses, et qui, vu à sa distance, révèle sa gracieuse rangée de jeunes femmes, aux coiffes blanches, aux robes enluminées, " comme diaprées de taches de soleil. »
Il avait sa façon de voir bien à lui. Ceux qui l'ont connu ont signalé sur sa figure de vieux loup de mer « ses yeux vifs, purs, d'un bleu de faïence » . Son œil n'avait ni la fixité dure, ni l'éclat métallique de l'œil construit pour affronter le soleil implacable et sans ombre, le mirage du désert immobile, le miroir aveuglant des mers du Midi. Il faut à nos paysagistes un œil comme celui de nos mouettes, humide, flexible, subtil, habitué à cligner sous le vent âpre et les morsures du grain qui cingle, à se garder contre les surprises du soleil qui perce la nuée et contre l'éblouissement subit de la traînée étincelante qui frémit sur les vagues.
Cet œil, fait pour refléter notre ciel, en a projeté partout le reflet. « Je suis, disait Eugène Boudin, un isolé, un rêvasseur, qui s'est trop complu... à regarder le ciel. »
Il l'a VU gris, et il s'est plu à le voir ainsi partout, même à Venise. Il a été le coloriste du gris, mais quelles merveilles de couleur il y a découvertes et il a su exprimer! Depuis le gris de nos printemps, tendre
1 et léger comme un vol d'hirondelle, jusqu'au gris somp-
I tueux et velouté des nuées sous lesquelles s'allume, en
I été, l'incendie du couchant.
I C'est là sa principale ouverture sur le grand art. Il a été un peintre de ciels, le « roi des ciels » , disait Corot : chasseur infatigable de nuages, il a poursuivi sans relâche les animaux monstrueux et protéiques qu'enfante et engloutit incessamment la nue. Il a exploré ces grèves dentelées que le soleil fait émerger en s'enfonçant dans les eaux et qui semblent révéler les continents d'un autre monde.
Dans ses tableaux, il aime les groupes, il représente la foule, dense et remuante, plus volontiers que l'individu. La personne humaine, comme la plante, n'est pour lui qu'un élément du paysage. Mais ses petits bonshommes, un peu flous, qui fourmillent sur ses quais, ses marchés, ses plages, il les a minutieusement détaillés sur nature. C'est, ce sera pour nous autres Normands, pour nous autres Honfleurais, l'attrait inépuisable de ses cartons. Nous y retrouverons les types que nous avons connus, les épisodes de la vie maritime du pays, ces originaux que Leprince a si bien saisis, tels qu'il les vit en son temps, le temps de la naissance de Boudin, et qu'il les a mis en scène dans son charmant tableau le Départ du passager^ qui a valu au Vieux Honfleur les honneurs du Louvre.
Boudin les a fréquentés, ces bonshommes, il les a pris au passage, en causant avec eux, et sous maint aspect : pilotes en manches de chemise, larges bretelles
tricoîées et chapeau haut de forme, hiver comme été, quelque temps qu'il f^isse^ soleil, grêle ou tempête; matelots penchés sur leur barque tirée à terre et interrogeant l'horizon, matelots débarqués, afËalés sur l'herbe et regardant la marée qui baisse; femmes de marins, les jours de gros temps, se faisant une visière de leurs mains, tachant de percer de 1 œil la pluie qui les fouette au visage, bousculées par le vent qui s'engouffre dans leurs jupes, haletantes de l'ouragan, haletantes d'anxiété, réclamant à la mer qui gronde leur barque, leur enfant, leur homme.
Il y a là un Eugène Boudin inconnu, non moins artiste que l'autre, mais, pour nous, à coup sûr, plus significatif et plus familier. C'est l'Eugène Boudin populaire, témoin affectionné de notre petite vie maritime, ressentie par lui au temps où, comme il disait joliment, u on était encore du peuple des marins. ^
En lui décernant notre hommage, pensons que ce peintre est de ceux qui traduisent en aventures et trouvailles de couleur le génie curieux, vagabond, laborieux et conquérant delà race. Dans cette élite, Eugène Boudin a sa place, moins modeste que ne 1" était sa personne, plus brillante que ne l'a été, de son vivant, sa gloire. Si je rêvais quelque tombe selon les convenances de son génie fait de naturel et de sincérité, je l'imaginerais dans le cimetière qui entourait autrefois l'église, à l'ombre de laquelle il s'est souvent assis.
Des charpentiers de navire la construisirent de la même main, du même marteau, de la même hache que les lourds bateaux qui atterrirent les premiers au Brésil, que les vaisseaux, déjà mieux découplés, qui portèrent Champlain au Canada. Pour élever un temple à leur Dieu, ces architectes naïfs et croyants ne trou-
verent pas de combinaison plus digne ni plus juste que de renverser la nef de leurs navires et de la planter hardiment sur les arbres, équarris, dont ils faisaient ailleurs des mâts pour cueillir le vent et maîtriser les mers. Cette Sainte-Catherine, longtemps défigurée par des plâtras ignominieux, est déjà, en partie, rendue à elle-même. Son chevet est le bijou de notre Exposition d'art populaire normand, et, bien qu'il n'y ait qu'une relation très lointaine entre ces artisans du quinzième siècle et le peintre du dix-neuvième, lorsque je replace le Honfleurais Eugène Boudin dans la lignée de ces vieux Honfleurais, rudes et touchants, nés comme lui de la mer, et artistes, à leur façon, par l'œuvre de la mer, il me semble que je le ramène dans sa famille et que je lui trouve ses titres de noblesse.
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On a souvent rapproché, comparé, opposé Sainte- Beuve et Taine, leurs procédés et ce qu'on a nommé leurs méthodes. On a heaucoup disputé sur ce mot même de méthode. Sainte-Beuve n'en avait point, n'en voulait point, n'en pouvait point avoir. C'était le contraire de son génie. C'était le génie même de Taine ; et si l'un répudiait tout système, toute philosophie, toute méthode, l'autre s'y appliquait, s'y enchaînait. Taine travaillait à faire de l'histoire et de la critique une science ; Sainte-Beuve s'est employé durant trente années à démontrer, partout et à propos de tout, l'inutilité de cet effort et la vanité de cette prétention. Et cependant ils demeurent liés l'un à l'autre, moins par les traits
communs de leurs caractères que par l'influence considérable qu'ils ont exercée tous les deux sur leur temps. Les disciples, les successeurs réunissent ce que les contemporains se piquaient de séparer. A.insi, Corneille et Racine, Voltaire et Rousseau, Lamartine et Victor Hugo. Taine se réclamait de Sainte-Beuve; il aimait à dire qu'il lui devait beaucoup : « En France et dans ce siècle, Sainte-Beuve a été un des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain. Nous sommes tous ses élèves. » Sainte-Beuve s'est fait honneur en découvrant un des premiers et en signalant le puissant essor de Taine.
Ces réflexions me sont revenues à l'esprit en lisant une de ces fortes études que M. Faguet sait écrire, qui apprennent beaucoup, qui font encore plus penser qu'elles n'apprennent. « On est quelquefois, dit-il, l'origine d'un mouvement intellectuel auquel on ne croit pas, auquel on ne veut pas prendre part et qu'on a d'avance condamné... Sainte-Beuve n'a pas été sans contribuer à faire naître ce qu'il aimait le moins, la critique systématique... Taine fut le disciple qui est infidèle à la pensée du maître, à force de connaître son œuvre et de regretter qu'il n'en ait pas tiré tout le parti qu'il pouvait faire. " 11 y eut, entre eux, une des plus belles rencontres qui se soient vues entre des esprits destinés à la fois à se compléter par leurs traits communs et à s'éclairer l'un l'autre par leurs contrastes, esprits entre lesquels se sont toujours partagés les observateurs de l'humanité, les moralistes, les critiques, les historiens : ceux qui cherchent en l'homme le personnel, l'irréductible, l'ondoyant, le divers, le contingent, et ceux qui y cherchent le général, le fixe, le permanent; tels, les deux immortels Gascons, Mon-
taigne et Montesquieu, et ces deux illustres huguenots, Bayle et Guizot.
Taine, lecteur presque subjugé de Stendhal, grand admirateur du Port-Royal de Sainte-Beuve, épris de Macaulay, insatiable d'anecdotes, curieux, jusqu'à la fatigue, de notes personnelles, de petits faits caractéristiques, de mots et de traits vivants, goûtait infiniment l'histoire narrative et faisait sa distraction favorite des mémoires et des correspondances intimes. Il laissait parfois, avec son admirable modestie, percer le regret de ne savoir point conter; mais en se consacrant à l'histoire, qui concentre, enchaîne, explique, l'histoire qui comprend et fait comprendre, ad intelliye?idum, il ne faisait que suivre la pente de son génie. Cette histoire-là, histoire des sociétés et de leurs institutions, bien plus que des gouvernements et de leurs actes, histoire des conditions humaines bien plus que des individus, était pour lui l'histoire par excellence. 11 la concevait comme Buffon avait conçu l'histoire naturelle : le milieu terrestre avec ses éléments presque immuables, ses influences inéluctables; le milieu humain, la race, avec ses habitudes accumulées devenues une fatalité héréditaire. Quant aux hommes, il cherchait en eux le moule, le type, ramenant tout individu à l'espèce, au genre; étudiant le guerrier, le légiste, le prince, du dix-septième ou du dix-huitième siècle, comme le naturaliste étudie le lion d'Afrique et le lion d'AsiCj rapproche les ossements de l'éléphant antédiluvien du corps vivant de l'éléphant du Muséum, en vue de décrire, définir, classer l'être essentiel et général dont ils ne sont que des représentations passagères : le lion, l'éléphant.
L'histoire, ainsi prise et dominée, lui apparut de
bonne heure comme « le plus grand effort et la plus grande œuvre du siècle (l) » . Elle procède directement de l'Esprit des lois. « Mon idée, disait-il, traîne par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout. » Et, s'expliquant à fond dans une page magistrale, il ajoutait : « Si nous devons reprendre en sous-œuvre l'édifice du maître, c'est seulement parce que l'érudition, accrue, a mis en nos mains des matériaux plus solides et plus nombreux (2). » Après Montesquieu, Guizot, armé de cette érudition dont il sentait la puissance, a montré que l'histoire de la civilisation est celle des transformations de l'homme intérieur. Stendhal, Sainte-Beuve surtout, ont étendu l'investigation à cet intérieur de l'homme ; ils ont enseigné à « ouvrir les yeux, à regarder d'abord les hommes environnants de la vie présente, puis les documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir des pages, à voir... sous le griffonnage d'un texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans lequel on l'écrivait... » ; comment « on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un siècle et parfois celle d'une race » .
Taine conçut une histoire qui pousserait plus loin, à son terme naturel, la méthode de ces maîtres, qui commencerait par « une sorte d'analyse botanique pratiquée sur les individus humains » , et s'élèverait en s'appliquant aux peuples, aux époques, aux races, à une sorte de physiologie sociale; qui ferait entrer ainsi l'histoire dans les sciences de la nature, en ferait la science de la nature humaine; il se proposa de produire une œuvre
(1) Les Philosophes françats, p. 298.
(2) L'Ancien Régime, p. '2H.
qui serait étudiée comme le Port-Royal de Sainte- Beuve et construite comme la Civilisation en France de Guizot. Il montra, dans la préface de sa Littérature anylaise, Port-Royal comme l'une des œuvres maîtresses et rénovatrices du siècle; il donna pour prof,ramme et pour épigraphe à cette même Littérature anglaise une page de Guizot et dédia le livre à l'auteur de Civilisation en France,
C'était placer Sainte-Beuve en noble compagnie, mais le tirer hors de chez lui, hors de sa bibliothèque, de ses cahiers, de ses habitudes. Il ne se reconnut point en ce disciple impétueux, et tout en saluant le grand talent qui se révélait, il fit ses réserves sur les procédés, sur les tendances, sur la filiation. Ne l'oublions pas, Samte-Beuve avait commencé par l'anatomie et la physiologie ; il resta toujours homme de laboratoire et de salle de dissection, le scalpel et la loupe à la main. Le genre, l'espèce? des mots, des aide-mémoire ! L'observateur ne connaît que des individus, encore ne voil-il, ne touche-t-il que des tissus, des membranes, de la substance nerveuse. En dehors de l'observation, il n'y a rien. Le principal intérêt de l'étude est de découvrir, dans les individus, les subtiles et infinies variétés de la nature. En l'homme, ce qui intéresse Sainte-Beuve, c'est ce qui fait que tel homme ne ressemble point aux autres, ne ressemble point à soimême à deux instants de sa vie; qu'il échappe à toute
définition, à tout classement d'autiui, comme il s'échappe incessamment à soi-même. Arrêter cet éternel fugitif, l'enfermer dans un groupe, l'emprisonner dans un type, c'est le dénaturer, le déformer; c'est lui enlever, avec sa vie propre, son charme, son caractère, son originalité.
Sainte-Beuve n'admettait point que l'historien soumit les hommes du passé à une discipline à laquelle tout lui montrait les hommes du présent indociles et irréductibles. Guizot, rapporte M Faguet, l'agaçait jusqu'à une sorte de colère, avec cet enchaînement rigoureux qu'il établissait entre les faits s'engendrant les uns les autres Sainte-Beuve n'y voyait qu'un arrangement arbitraire. L'histoire, disait-il, « acquiert, après coup, un semblant de raison qui abuse. Le fait devient une vue de l'esprit. »
Il trouva que Taine, érigeant le dessein de Guizot en système et le système en méthode scientifique, dépassait, et de beaucoup, la mesure; qu'en invoquant en exemple l'histoire de Port-Royal, il péchait contre l'esprit même de l'œuvre, et il protesta. Il rappela qu'entre « un fait si général et si commun à tous que le sol et le climat, et un résultat si compliqué et si divers que la variété des espèces et des individus qui y vivent, il y a place pour quantité de causes et de forces plus particulières, plus immédiates, et tant qu'on ne les a pas saisies, on n'a rien expliqué » . Il reprochait à Taine, comme il l'avait reproché à Montesquieu, à Guizot, à Tocqueville, à tous ceux qui avaient essayé d'enchainer et d'expliquer, il lui reprocha de méconnaître, de supprimer le flottant, l'inconsistant, l'imprévu des choses, le hasard, dont jamais on ne fera la part assez grande, « le plus vif de l'homme, ce qui fait que de
vingt hommes, ou de cent, ou de mille soumis en apparence presque aux mêmes conditions intrinsèques ou extérieures, pas un ne se ressemble, et qu'il en est un seul entre tous qui excelle en originalité. »
L'histoire littéraire, poursuivait-il, l'histoire politique, l'histoire sociale, ne sont pas si directement assimilables : le nom est commun, mais les objets à connaître, les éléments des connaissances, diffèrent profondément. On ne peut y appliquer, par système, la même méthode. Pour l'intelligence de l'homme d'action, ce qu'il dit en causant et ce que personne ne recueille, ce qui lui échappe dans la discussion et ce qu'on n'écrit pas est infiniment plus précieux que tous les documents d'archives. L'homme vrai, c'est ce qu'on ne voit pas; l'histoire vraie, c'est ce qui ne s'écrit point. Si, en histoire, Sainte-Beuve admettait cà et là l'enchaînement et les conséquences nécessaires dans des conjonctures particulières, comme le 18 Brumaire et le Consulat de Bonaparte après le Directoire, comme la présidence du prince Louis et l'empire de Napoléon III après le règne de Louis-Philippe et la révolution de 1848, il y avait ses raisons de goût, de passion, d'intérêt; ni la méthode ni la philosophie n'y entraient pour rien, et cette dérogation à sa règle ordinaire de jugement ne l'y rattachait que davantage. Il se défendait, il défendait aux autres d'étendre ces jugements d'exception à l'histoire commune des gouvernements et des peuples, à l'histoire des littératures surtout.
Ici, l'auteur de Port-Royal, un peu gêné par César dans les affaires d'Etat, reprenait toute son indépendance et toute sa fermeté. Montesquieu a pu dire que, si César n'était pas venu, un autre aurait pris la place de César, soit! Mais si Molière n'était pas né, qui peut affirmer qu'un autre aurait pris la place de Molière? Sans doute, le poète ne crée qu'avec ce qu'il reçoit; mais il n'est pas, comme l'a dit un moderne, « un corridor où le vent passe ; » il n'est pas « une résultante, ni même un simple foyer réflecteur; il a son miroir à lui, sa monade individuelle, unique » .
Sainte-Beuve, disait Taine, a renouvelé la critique et ouvert une voie nouvelle à l'histoire. Sainte-Beuve n'en disconvenait point, mais s'il avait indiqué une direction, s'il avait planté quelques jalons et ouvert même quelques avenues, c'étaient des avenues sous bois, discrètes, étroites, sinueuses, tournant en labyrinthe, débouchant en quelque clairière, mais en une clairière close, jamais sur une crête, devant la vue indéfinie, l'horizon de la mer, la chaîne des montagues ; c'étaient des avenues de piétons, lents, causeurs, s'arrêtant à tous les bancs, battant les buissons à droite et à gauche, fouillant toutes les broussailles, détestant la marche droite, vers un but déterminé, ne se plaisant qu'aux détours et aux digressions. Point de carrosses, point de chevaux même, en ce parc réservé. Et voici que Taine, à coups de pioche, à coups de sape, à coups de mine, y ouvre.
non plus même une voie romaine, une route royale, mais une voie ferrée qui perce la forêt de part en part, franchit les vallées et les rivières, s'enfonce dans les montagnes; il n'atteint l'Océan que pour changer de véhicule et courir vers d'autres continents.
Rapide, véhémente, écrasante, directe, impitoyable, la machine de fer et de feu effarouche, étourdit le botaniste épris des fleurs délicates, curieux des feuillages singuliers, des végétaux bizarres et parasites, du petit monde des insectes ; il ne se confiera point à cet appareil scientifique peut-être, mais barbare; il ne quittera pK>int pour le tour du monde en ligne droite les coteaux modérés où il se plaît, avec Montaigne, avec Bayle, à philosopher sur les jeux de la passion et du hasard, sur l'imprévu de la vie et la vanité des hommes.
Oui, sans doute, c'était bien, au fond, la même « méthode naturelle n d'observation et d'analyse; mais la différence des proportions en modifiait tout l'esprit. Les mêmes lois règlent la chute du ruisseau qui meut le moulin discret, caché sous les arbres, et celle de la rivière canalisée dans le granit, arrêtée par l'écluse de fer, qui se précipite dans les turbines et met en branle les marteaux énormes de la forge. Cette méthode que Taine exposait dogmatiquement, imposait, pour ainsi dire, et enfonçait tout d'une pièce dans les esprits par une démonstration éclatante et formidable, Sainte-Beuve, après l'avoir appliquée trente ans à une prodigieuse diversité d'individus et d'œuvres, l'indiquait, par voie de digression, à propos de Chateaubriand; et avec quelles précautions, quelles réserves, quelles parenthèses, quels u repentirs » ! Sans doute, il y avait des influences d'origine, du sang, des marques de famille, de l'hérédité, mais c'étaient des traits à relever, une originalité de plus dans la figure
du modèle; une explication? peut-être, mais surtout un moyen de mieux pénétrer, de mieux comprendre, d'entrer plus avant dans l'intimité du personnage, « de le rattacher par tous les côtés à cette terre, à ces habitudes de chaque jour dont les grands hommes ne dépendent pas moins que les autres. » Une règle, un procédé d'artiste, soit; une méthode de savant, non. Un artiste peint la nature, et, pour la peindre, il l'arrête; mais il n'y arrive qu'à force de tâtonnements, et, pour faire le portrait d'un homme à un certain âge de la vie, il n'embrasse point la vie entière de cet homme en une image qui n'aurait plus rien d'humain. Il ne conclut pas.
« J'admets volontiers, disait Sainte-Beuve, j'ai eu plusieurs fois Toccasion de le pressentir et de le reconnaître, que chaque génie, chaque talent a une forme, un procédé général intérieur qu'il applique ensuite à tout... Arriver ainsi à la formule générale d'un esprit est le but idéal de l'étude du moraliste et du peintre de caractères... Efforçons-nous de deviner ce nom intérieur de chacun... Mais, avant de l'articuler, que de précautions, que de scrupules! Pour moi, ce dernier mot d'un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d'éducation et de développement... ce dernier mot je le chercherais encore, je le laisserais à deviner plutôt que de me
décider à l'écrire; je ne le risquerais qu'à la dernière extrémité. »
Le chercher toujours, l'insinuer en passant, à mots couverts, en métaphores, mais ne l'écrire jamais, c'était la joie de Sainte-Beuve; Taine ne le cherchait que pour l'exprimer, le motiver, le démontrer, et ce dernier mot était pour lui le plus vif intérêt de la recherche.
Mais ce dernier mot dit sur l'homme qu'il étudiait, Taine n'en était encore qu'au seuil de son œuvre. L'individu, au fond, ne l'intéressait que comme produit et signe de sa race. C'est ici que décidément Sainte-Beuve, déjà impatienté, disait : holà! Point de race ni de milieu! Ce sont des mots. Méfions-nous de la vanité de savoir, de l'ambition de pénétrer l'essence et de connaître la raison des choses Jouissons des choses, ne prétendons point en devenir les maîtres Le premier point dans l'étude de la nature, dans celle de l'homme, c'est de n'être dupe de rien, de 3e méfier des grands mots, des fantômes de l'intelligence. On peut chercher le caractère dominant, u l'idée maîtresse, » soit; mais on doit clierclier aussi, et surtout, le point faible des hommes, remarquer l'incertitude des temps, relever les contradictions et l'ironie des choses, rabaisser les théories fastueuses, rabattre les espérances démesurées en une érudition qui rassemblera indéfiniment des collections pour une science qui ne se fera jamais. Réduisons l'homme au souci de son existence, n'admettons que l'expérience pour établir une vérité toujours relative, gardons-nous de l'illusion que l'homme peut comprendre quelque chose à ce qu'il est, à sa place dans l'univers, à sa destinée. Des recherches de détail très approfondies, c'est la part de la méthode et celle de l'érudition; des portraits bien composés, parfois groupés
en tableau, c'est la part de l'histoire, mais c'est de l'art, rien que de l'art. Des biographies très fouillées, réunies, reliées, encadrées tout au plus dans un cadre toujours artificiel, Sainte-Beuve ne croit pas qu'on puisse aller plus loin, et il a montré, dans son Port-Royal, qu'on pouvait, en cela même, aller très loin.
C'est qu'il s'était fait son procédé de travail selon les nécessités de sa vie, et rien qu'en suivant le cours de sa pensée. Cette vie, je ne parle bien entendu que de la vie intellectuelle, avait été prodigieusement compliquée d'aventures, de velléités, de voyages, de passions même. Sainte-Beuve était, au plus haut degré, cet homme ondovant, divers, curieux et insaisissable qu'il se plaisait à démêler dans tous les hommes. Il avait subi la crise des passions avant d'en faire l'analyse et la psychologie. Il était allé des tourments de l'imagination à l'œuvre d'imagination, et de l'analyse de lui-même à l'analyse d'autrui. Il avait appris à retrouver les hommes dans les écrits et à lire dans les écrits entre les lignes, en observant les hommes, en causant avec eux. La critique, chez lui, était de l'après-coup. Il avait commencé par vivre la réalité. Il s'était fait une intelligence et une image de ses contemporains en les regardant, en les écoulant vivre; il s'était fait une image de la génération précédente en écoutant parler ceux qui l'avaient connue.
Il s'était instruit par traditions, par rencontres, par assimilation incessante et insensible des choses du monde. H avait exercé son œil à saisir toutes les nuances, à pratiquer aussi tous les correctifs que comporte l'optique du monde. C'est de l'observation directe des hommes vivants, dans leur personne, leurs écrits, leurs actes, les témoignages de leurs contempo-
rains, contrôlés sur le vif, qu'il était parti pour reconstituer et deviner, d'après les peintures, les écrits et les témoignages du passé, le caractère des hommes morts. Rendu précautionneux par la difficulté de trouver un point de vue sur son propre temps, de l'embrasser, de le juger, il ne se risquait qu'avec une méfiance extrême, en passant, aux détours du chemin, à ouvrir un aperçu sur la société d'autrefois, sur la vie humaine de tous les temps.
Taine avait tout appris dans les livres, dans la solitude, par des procédés empruntés aux sciences naturelles, par la méditation. Il était sorti tout armé de l'école, et il avait cherché dans la vie, non des expériences, mais des preuves de ses inductions. 11 était parti des livres pour arriver à l'homme. Il continua, pour les hommes dont il se proposa l'étude, à remonter de l'œuvre au génie.
Ainsi le procédé chez chacun d'eux était l'homme même. « Sainte-Beuve circule autour des choses. Il ne se lasse pas de poursuivre le contour complexe et changeant, la frêle et fuyante lumière qui est le signe, comme la fleur de la vie (1). » Il entre dans le milieu même où vit l'homme qu'il veut analyser. Il s'en imprègne, il s'y abandonne au point de paraître s'y absorber, s'y dissoudre. Il enveloppe son personnage, il se modèle sur lui, s'en fait une empreinte souple et malléable qu'il emporte et observe ensuite à loisir en son laboratoire. Intelligence plastique, multiple, ductile, il se transforme selon les besoins de sa recherche ; il se dédouble, mais il ne s'oublie pas. Rentré dans son cabinet, il dépouille l'àine d'emprunt, vide ses carnets
(1) Taime, Derniers Essais, p. 58.
et observe, en les comparant, sa propre dépouille et la dépouille d'autrui, mises à nu toutes deux, sur la même table de marbre.
Taine investit une époque, un homme, comme on fait pour une place de guerre, selon les règles, par tranchées méthodiques; et quand il l'a réduite, il la prend d'assaut et s'y établit en maitre. Dominateur, il se promène au milieu des hommes, au milieu des documents, sans se livrer, sans se laisser pénétrer, influencer même. Il regarde, il rassemble, il groupe; il concentre, il réduit, il ramène aux éléments et à la formule. Toujours identique à lui-même, il se dépense en recherches et lectures infinies, par conscience de savant plus encore que par curiosité; mais quand il se dépense ainsi, il se concentre encore, si l'on peut dire, attirant tout à son idée dominante, à son idée maîtresse. Et tandis que Sainte-Beuve se fait janséniste avec Port- Royal et révolutionnaire avec Proudhon, par curiosité, par svmpathie d'artiste, Taine, devant les puritains, au milieu des jacobins, reste lui-même. Le philosophe domine chez lui, et, par suite, quand il peint, il détermine; quand il définit, il classe.
Taine était avant tout un grand artiste de pensée, un grand constructeur, un puissant et magnifique architecte intellectuel. Il a construit, sur des fondations massives, un palais aux vastes galeries, aux larges portiques, décoré somptueusement, ouvert partout sur la lumière. Il l'a construit pour loger sa pensée et pour la traduire aux yeux. Sainte-Beuve est un admirable collectionneur tout ce qu'il a bâti et fait bâtir autour de sa demeure, au fur et à mesure de ses trouvailles, n'est que maisonneltos improvisées, échafaudages, édicules, pavillons, pour y loger ses vitrines, ses cartons et ses portefeuilles.
Sainte-Beuve fut en querelle permanente avecles pliilosophes de l'histoire. Il mena contre les historiens à système, les organisateurs et les ordonnateurs de la u science » historique, les faiseurs de lois, les auteurs à considérations surtout, une campagne qui ne finit qu'avec sa vie. Elle se poursuit à travers toute son œuvre, le plus souvent en escarmouches, parfois en batailles réglées. Le contre-coup ne laisse pas d'atteindre l'histoire même, l'histoire au sens commun et large du mot, qui va de Thucydide à Thiers, comprend à la fois Hérodote et V Essai sur les mœurs, Montesquieu et Michelet.
Réduite au simple récit des événements, à la description des scènes, à l'analyse des caractères, elle implique cependant un choix entre les documents, un choix entre les faits, un ordre dans l'exposition de ces faits, c'est-àdire un enchaînement, une détermination des rapports des faits entre eux, de l'action et de la réaction des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, de
la reflexion enfin. Dès que l'auteur sort des nomenclatures, des inventaires, des textes, il intervient, et il n'y a plus, entre les livres, que des différences de procédés pour saisir, comprendre, expliquer; entre les auteurs, que des degrés de connaissance, d'intelligence et de talent. Sainte-Beuve le savait bien. Il a dit excellemment, à propos d'un des historiens qu'il louait le plus volontiers et opposait avec le plus de complaisance malicieuse aux historiens à système, Thiers : « Les faits dans l'histoire ne sont pas tout existants et tout disposés avec ordre, indépendamment de celui qui les regarde. Chaque esprit d'historien porte, en quelque sorte, au dedans de lui son ordre de faits tels qu'il les voit et les conçoit dans le passé. Chaque historien a sa glace et aussi son diorama de fond. »
Sainte-Beuve, avec son esprit merveilleusement ouvert, n'affectait nullement de ne considérer, dans les études historiques, qu'une branche de la critique littéraire, de la biographie générale en ce qui concerne les hommes, un tissu d'anecdotes tramées par le hasard en ce qui concerne les événements. Il a beaucoup écrit sur les historiens, et sur ceux de tous les temps. Son cabinet historique, pour n'être point disposé en laboratoire et pour trahir plutôt l'amateur très éclairé que le professionnel, est cependant un des plus riches, un des mieux meublés, un des mieux décorés qui soient.
Mais Sainte-Beuve ne cache pas ses préférences. Il avait trop le goût, disons la gourmandise et le raffinement de la curiosité, il était trop de son propre Port- Royal pour ne pas trouver de saveur à l'érudition, à la recherche infinie du détail minutieux. Il savait que sans érudition il n'y a rien, en histoire, que fantasmagorie. 11 a parlé pertinemment et dignement de Richard
Simon, de Mabillon, de Tillemont, et, dans les rencontres, avec une estime sincère de ceux des modernes qui ont mis leur honneur « à l'étude approfondie et creusée dans ses plus laborieux sillons » . Mais il a ses vues sur cette étude et sur son objet. De même qu'il a présenté son modèle, son chef-d'œuvre, dams Port-Rojàl, il a, cà et là, insinué ses conseils, qui sont ceux d'un maître et qui forment, sinon une méthode proprement dite, au moins une direction supérieure d'études.
Il faut, nous dit-il, lire à coups serrés de bibliog^raphie, lire ad hoc, voir de ses yeux, annoter de sa main les documents directs ; toutefois, ce n'est que le nécessaire et la fondation en sous-sol. Il faut, de plus, avoir lu, avoir fouillé et fureté beaucoup alentour, non plus u en creusant et en méditant » , mais sans tension d'esprit, sans effort de mémoire, sans rechercher et noter; avoir lu « au hasard et en butinant » , pour s'imprégpaer, pour prendre l'air des temps. Il faut s'être fait de l'époque qu'on étudie, que dis-je, de l'homme même, « une littérature libre et générale. » Bref, il faut du Montaigne, le miel et le suc de Montaigne, comme Montesquieu a su les recueillir, au moins le butin, comme chez Bayle. Il faut, pour les temps qui nous sont proches, remonter, par degrés, de la vie présente, vue, entendue, ressentie directement, à la vie passée, retrouvée dans les mémoires, et ces mémoires, il faut, autant que possible, les avoir au moins feuilletés à mesure qu'ils
paraissaient, avec cette odeur d'imprimerie fraîche et de papier encore humide qui donne l'illusion de la nouveauté, qui est presque de la vie. Les correspondances, les mémoires, c'est l'introduction à toute étude intelUgente des hommes et des choses; c'est là que l'on trouve de quoi former u ses premières couches et son fond de tableau » .
Les documents originaux analysés et dépouillés, il y faut mettre de l'ordre, de la suite, les disposer avec critique et avec choix.
Ce n'est qu'en rassemblant qu'on peut juger. Ne jamais sacrifier un ordre de faits à un autre; ne pas accorder plus d'autorité qu'il ne faut à un accident saillant; se tenir également éloigné de la compilation qui coud les textes à la suite, et du système absolu qui y tranche à son gré. L'histoire est plus qu'un portrait; les faits ne posent pas devant l'historien comme une figure : il faut les assembler, les grouper, en combiner une trame et un ensemble
Pour cet ouvrage, l'esprit critique ne suffit pas, non plus que l'intelligence : il y faut encore le talent, le don d'imaginer et de traduire en images, le don de voir et défaire voir, de narrer, de peindre.
Rassemblant lui-même, au passage, ses propres données, à propos du livre de Grote sur la Grèce, Sainte- Beuve relève en cet historien ces caractères :
^^ Une rectitude de bon sens et de bon esprit qui, purgée de toute idée préconçue et de toute superstition traditionnelle, examine, pose, discute, n'avance rien c|ui ne lui paraisse probable ou possible; là où il doute, il le dit. Sou procédé... est... selon moi, le seul satisfaisant.
Sainte-Beuve a défini » la vraie philosophie de l'histoire : rien d'absolu, une expérience toujours remise en question et l'imprévu se cachant dans les ressemblances ». Au fond et avant tout, l'homme, et par la
connaissance de l'homme, acteur universel, le renseignement sur le ressort et le secret des choses, c'est-àdire le caractère, les mobiles, les circonstances, les intérêts. Seuls les politiques l'on su, en leur temps, et seuls, à ce titre, ils sont les vrais philosophes de l'histoire. D'où la prédilection de Sainte-Beuve pour les narrateurs auxquels il reconnaît ou attribue cette faculté de von , les occasions d'avoir vu : Gommynes, « bréviaire des hommes d'État n , Joinville, Monlluc, Retz, Saint- Simon; la curiosité, la fraîcheur, au moins la fougue à tout découvrir, la franchise à tout dire, et non la vanité de tout connaître d'avance, de tout expliquer après coup; bref, l'antipode des « graves professeurs d'histoire d'aujourd'hui » , disciples compliqués et sombres de Montesquieu, « tous ceux qui cherchent et prétendent donner la raison de tous les faits, l'explication profonde de tout ce qui se passe, qui n'admettent sur cette scène mobile ni l'imprévu ni le jeu des petites causes, souvent aussi efficaces que les grandes. «
C'est ce qui, parmi les modernes, le conduit à Hume, à Voltaire, à Tliiers, l'école de l'expérience, du bon sens, de l'humilité humaine. Thiers, malgré sa prétention à tout savoir, l'enchante ; il lui suppose, sans autre contrôle, l'étude directe, complète, définitive des documents. Il loue sa lucidité, sa belle humeur, son atticisme, sa verve et sa grâce phocéennes. Il le dit, il le répète avec insistance, presque avec humeur, comme si, au lieu de
vanter son auteur, il en visait un autre, son rival, son antipode, Guizot, et lui voulait lancer la flèche.
Mais à peine a-t-il poussé cette pointe, qu'il se reprend aussitôt; il s'aperçoit que dans le Consulat et l' Empire j les batailles sont bien longues, qu'elles sont trop raisonnées et trop recommencées, que l'auteur prodigue l'hypothèse rétrospective, aux endroits précisément où l'imprévu, la fortune, semblent avoir décidé le plus arbitrairement. Il découvre, dans le style, à la fois trop peu de familiarité et trop peu de grandeur; l'auteur écrit trop, parle trop, ne laisse point parler ses héros ; il se met trop en leur place; il transporte trop à l'histoire la fameuse maxime : Le roi règne et ne gouverne pas. Il se fait trop le premier ministre du passé. Il lui manque le je ne sais quoi de supérieur, d'exquis, que Sainte- Beuve est bien forcé de reconnaître dans Michelet, malgré son aversion : cet art qui l'enchante dans Renan, et qui lui fait dire de Montesquieu, après tant de réserves sur le fond : « L'habile homme, le grand artiste ! »
Une fois sur cette pente, il s'y laisse descendre. Il se dit que, peut-être, il a été injuste ou, tout au moins, qu'il s'est fermé les yeux sur toute une forme, et une belle forme, de pensée humaine, par suite, d'humanité. « Quand je conteste, dit-il, la possibilité pour l'homme d'atteindre aux mille causes lointaines et diverses, je suis loin de nier cet ordre de considérations et de conjectures par lesquelles, dans un cadre déterminé, on essaye de rattacher les effets aux causes. C'est la noble science de Machiavel et de Montesquieu, quand ils ont traité, tous les deux, de^ Romains. » Sainte-Beuve admire cette science dans Bossuet. Il en arrive à déclarer qu'il y a des transformations inévitables ; il décrit, lui-même, l'état de Rome avant la venue de César...
« Tout appelle un chef, un maître, un dictateur, » et il en vient à conclure, de la plume qui a écrit Port-Royal, que, si César n'était pas venu, un autre aurait pris la place de César. C'est par ce détour qu'il retrouve Guizot et reconnaît en lui « le plus grand professeur d'histoire que nous ayons eu » ; qu'il définit, à propos de lui, cette étendue, cette tournure d'esprit ingénieuse « qui refait, qui restaure du passé tout ce qui peut se refaire, qui y donne un sens, sinon le vrai, du moins un sens plausible et vraisemblable, qui maîtrise le désordre dans l'histoire et qui procure à l'étude des points d'appui utiles et des directions » . Il réclame, sans doute, et tout aussitôt, pour le mobile, l'ondoyant, le divers, le changeant, pour ce qui » s'échappe à travers les mailles du filet » , pour a le vrai de l'intrigue et de la mascarade humaine » . Mais, au total, il a plus de mauvaise humeur contre les historiens philosophes que de préjugé et d'injustice.
Qui lui cause donc cette humeur, qui l'impatiente à ce degré? A quels systèmes précisément en a-t-il? Au fond, c'est à l'excès, à la prétention outrée qu'il s'en prend. Ce qui l'importune, c'est l'effort et l'artifice à trop discipliner les faits, à faire le passé trop intellectuel, trop rationnel, trop raisonnable même, à rangei les hommes, les événements comme en bataille et à pousser le passé, des profondeurs mêmes de l'histoire, comme à l'assaut du présent. Il y voit un danger pour
quiconque veut passer de l'histoire à la politique, pour le peuple surtout, aux dépens duquel les historiens, devenus hommes d'État, expérimentent leurs doctrines.
On s'abuse, dit-il, sur le semblant de raison qu'on a donné au passé, sur les nécessités qu'on y a introduites ; « que si l'on passe ensuite de l'étude à la pratique, on est tenté d'oublier, dans le présent, qu'on a sans cesse à compter avec les passions et les sottises, avec l'inconséquence humaine. On veut, dans le présent, et dès le jour même, des produits nets comme on se figure qu'ils ont eu lieu dans le passé. »
Que dis-je? on prétend lé^jiférer, traduire en articles de lois, au sens juridique du mot, les prétendues lois historiques que l'on a tirées de considérations sur le passé. Pour peu qu'on détienne, même en passant, le pouvoir, et qu'on ait soit la force, soit le prestige nécessaire, on impose ces lois. C'est ici qu'aux yeux de Sainte-Beuve apparaît l'abus, et c'est ici qu'il réclame contre ces intellectuels les droits de l'intelligence humaine.
Ce n'est pas seulement la conséquence qu'il réprouve, l'application in anima vili, l'asservissement des vivants à ce despotisme du passé, le gouvernement posthume de l'histoire au bénéfice des historiens de profession: il condamne, dans l'intérêt même de l'histoire, dans le seul intérêt de la science et de la vérité, l'insinuation forcée du passé au présent, l'acheminement obligé, arbitraire, des événements d'autrefois à ceux d'aujourd'hui, en un mot, la politique présente imposée après coup comme une cause finale à toute l'évolution d'un peuple. Il avait en horreur, je n'excéderai pas en disant : il avait en mépris cette prétendue philosophie qui suppose
l'humanité sans avenir et l'histoire sans lendemain. Il en voulait à de prétendus penseurs, de ne porter sur le passé qu'un reflet de la lumière du présent, de soumettre les événements non pas même à la raison pure, mais à une sorte de raison officieuse, auxiliaire et servante de la politique, surtout du politicien. Il se révoltait au naïf orgueil de l'écrivain qui suppose l'humanité créée pour qu'il l'explique, et le progrès du monde arrivé à son terme parce qu'il a tiré sa vérité du puits de son jardin, publié son livre et écrit le mol fin sur la dernière page du volume.
Il en appelait à Voltaire contre «les Tocquevilleetautres doctrinaires hégéliens et positivistes » , y compris Guizot, bien entendu, y compris même «ledocteetsavantLitlré») ; mais il en appelaitsurtout contre les mages, les révélateurs, fort à la mode en son temps, et qu'il voyait, en Allemagne et en France, rivaliser de mythes, se disputer le grand prix des courses à l'absolu. Tant de palingénésies, tant de genèses d'amateurs, de créations en chambre, tant de fantasmagories intellectuelles, de prestidigitation et de métaphysique amusante, tant de migrations aventureuses, métamorphoses et métempsycoses de l'Être à travers l'amas des notes cueillies par le professeur dans les dictionnaires de la conversation et les encyclopédies ; ce troupeau de faits réduits en esclavage, défilant en cortège historique, déguisés en symbole de l'Idée ; l'Idée même s'envolant à travers les mondes et décrivant de si prodigieuses paraboles, des hyperboles si fantasques, le mettaient hors de lui-même.
Il abominait les prophètes du passé, dont l'inspiration, on dirait aujourd'hui l'auto-suggestion, lui semblait vraiment d'une mécanique trop vul{;aire et à trop bon marché. iMais il gardait ses dernières malices
pour les prétendus interprètes de la ProA^dence, dont tout le génie était de prendre l'histoire à rebours et de dérouler, en panorama solennel, le monde renversé; qui prétendaient montrer dans l'histoire le jeu de lois abstraites, et se targuaient d'y révéler les desseins de la Providence, oubliant que cette Providence est partout ou qu'elle n'est nulle part; qu'il faut la reconnaît re dans les persécutions de l'Église par les Césars aussi bien que dans l'avènement de Constantin, dans l'édit de Henri IV aussi bien que dans la révocation de cet édit par Louis XIV; qu'elle est universelle et incompréhensible; que c'est le dernier mot de l'irrévérence et de l'impertinence de choisir entre ses actes, de lui attribuer la prédestination de cet événement, l'imprévu de celui-là; de la remercier par un Te Deum du gain de cette bataille et de rejeter sur le hasard la perte de cette autre; de l'écarter des petites choses qu'on juge insignifiantes et des petits chemins, pour ne lui réserver que les voies romaines, les routes royales ou impériales, ne la reconnaissant qu'aux coups extraordinaires, aux coups d'État de l'histoire, triés, revus et corrigés par eux, et la découvrant enfin dans l'histoire comme les nuages découvrent le soleil, lorsque le vent les pousse. Sainte-Beuve ne trouvait aucun plaisir à assister au gonflement et au départ de ces ballons aux formes symboliques, aux allures bizarres, pavoises de couleurs à la mode, mais il trouvait une satisfaction singulière à les voir s'arrêter dans leur vol prétentieux, tourbillonner comme essoufflés, puis dégonflés, désastreux, dégringoler piteusement, et s'écorcher aux arbres, se déchirer aux toits, s'enflammer aux cheminées ou se noyer dans la rivière.
Il faut ajouter encore un trait pour expliquer la figure que les historiens font dans la galerie de Sainte-Beuve et la façon dont lui-même les considère. Sainte-Beuve, qui savait tant de choses et les avait apprises par observation directe, par commerce et familiarité personnelle des hommes, ne connaissait guère de la politique que ce qui se voit du dehors et ce qui se raconte dans les dîners à anecdotes. Il avait traversé les salons politiques, il s'était promené l'oreille au guet, dans les coulisses de cet autre théâtre; il avait peu fréquenté les diplomates, il avait peu voyagé, il ignorait les peuples étrangers et leurs affaires. Je crois bien qu'il éprouvait quelque vexation secrète à n'en avoir point appris davantage, faute de goût, de loisirs, d'occasions. Il s'en vengeait en rabaissant les affaires et en ravalant les hommes. Enfin, il se méfiait extraordinairement des récits de^ politiques^ des intentions qu'ils s'attribuent, de leurs apologies perpétuelles. D'où, quand il les aborde, des biographies comme celle de Talleyrand, le type du genre. Elle forme cinq chapitres, cinq grands Lu?idis, avec un appendice ; cent vingt pages où, pour toute la partie politique, on ne rencontre guère que deux points d'interrogation sur la diplomatie de Talleyrand, sous l'Empire, et deux pages sur le congrès de Vienne, qui ne sont encore que des pages de renvoi à Thiers, à Mignet, à Bulwer. Cependant que serait Talleyrand, quel intérêt présenteraient son esprit, son aplomb, son insolence, sa vénalité, ses vices, si complaisamment scrutés et dévoilés par Sainte-Beuve,
s'il n'avait été un grand diplomate, s'il n'avait joué un grand rôle, le premier rôle, à une heure décisive de r histoire?
Sainte-Beuve n'ose prononcer, faute de connaissances personnelles et faute de confiance dans celles d'autrui. Mais n'en concluons point à un système de sa part. Ne faisons point tort à ce rare et pénétrant esprit. Ce qu'il s'interdisait ici à lui-même par prudence, par scepticisme, il ne le niait point ni ne l'interdisait à priori. Je veux dire la possibilité d'un jugement motivé sur les hommes etsurles affaires, une critique politique s'exercant sur les événements de l'histoire comme la critique littéraire sur les ouvrages de la littérature ; un enchaînement entre les actes des hommes, des rapports comme il en reconnaissait, en littérature, entre l'origine, l'éducation, la vie des écrivains et leurs œuvres, enfin des conditions générales qui emportent tout, et l'auteur et le livre, et le public, et la politique et l'homme d'État. Le point, à ses yeux, était de n'en raisonner que sur des documents certains, d'en raisonner avec compétence et de conclure avec précaution.
Donnez-lui un livre bien fait, bien construit par un homme du métier, sans préjugés, sans passions étroites de carrière ou de coterie, dont l'érudition lui semble sûre, dont la sincérité lui est incontestable, la confiance lui vient et, avec la confiance, l'idée se dégage. Je renvoie les personnes qui tiennent Sainte-Beuve pour un sceptique irréductible non seulement en philosophie de l'histoire, mais en toute histoire raisonnée, je les renvoie à une notice peu lue des littérateurs, assez isolée dans les Lundis^ mais néanmoins capitale, et par ce qu'elle contient, et par les aperçus qu'elle ouvre sur un côté de la pensée de Sainte-Beuve. C'est l'article consacré à VHis-
toire des cabinets de l'Europe^ par Armand Lefebvre.
J'y relève, au premier aperçu, cette vue qui porte loin : « Chacun, dès que le grand homme paraît et se déclare, après l'avoir admis volontiers au premier degré, s'empresse aussitôt de le continuer à sa guise, de l'achever à sa manière et selon ses goûts, de lui dicter son rôle de demain, et, si le personnage ne répond pas à cette idée qu'on s'en fait, ne suit pas le programme, on est bien près de le renier, de s'écrier qu'il fait fausse route... » Il convient d'aborder les grands politiques comme on aborde les grands poètes, d'étudier Napoléon comme Dante, comme Goethe, par approches successives, sans doute, et infiniment multipliées, mais de se rappeler que ces approches n'ont pour objet que de nous élever « à une vue pleine et entière » , car il y a dans toute organisation de génie une résultante totale et à laquelle il faut s'attacher. Ce n'est pas la bonne méthode de prendre les grands hommes de biais et à rebours... Montaigne, bien que si curieux et si amoureux du vrai, l'a dit : « Il ne faut pas guetter les grands hommes aux petites choses. »
Sainte-Beuve oppose au Napoléon décousu, fragmentaire, anecdotique, l'homme dans son unité, dans sa suite et son évolution naturelle, « d'un seul jet, » développé par les circonstances, mais ayant en lui, « dès le principe, le germe et l'emboîtement de tout ce qui est sorti. » Puis poussant plus loin et dépassant même en hardiesse les historiens professionnels de son temps, il montre à quel point les conditions permanentes de l'Europe ont dominé le consul et l'empereur: il montre que, là aussi, tout a été « suite, connexion, accord » . Il montre qu'il a toujours été très difficile ou plutôt impossible à Napoléon, héritier de la Révolution française,
son représentant armé en face de la vieille Europe et le point de mire de toutes les haines du passé, de s'arrêter dans sa progression de lutte croissante et de conquête, de trouver une station à laquelle il se pût établir pour y asseoir une paix durable, une paix sincèrement acceptée et respectée par ses adversaires. Il voit l'Europe irréconciliable, tout recul de notre part suivi d'une agression, toute défaite provoquant une coalition, tournant à la catastrophe, toute retraite vers nos frontières emportant une invasion de notre pays, d'où la nécessité pour la France révolutionnaire et pour Napoléon de refaire l'Europe et de la gouverner. L'empereur ne put jamais fermer le cercle. « Ce cercle, à peine rejoint, se rompait et se rouvrait, toujours condamné à s'élargir de plus en plus, et par conséquent de plus en plus fragile. » « Les fautes, gratuites et funestes, les entreprises, non provoquées et risquées sans nécessité, les excès et les fougues de la passion ne sauraient obscurcir ni faire perdre de vue cette vérité capitale, inhérente à la nature même des choses, n
Le mot est dit, et c'est à la fois le premier et le dernier mot de toute philosophie, ou, si l'on veut, de tout raisonnement sur les choses de l'histoire : il y a une nature des choses qui s'impose aux hommes; il y a des caractères qui ont leur suite; il y a une connexion, une proportion dans les affaires, dans les hommes, un enchaînement, en un mot : c'est la trame de l'histoire. L'historien la dégage des documents. Sur cette trame, il brode son œuvre d'artiste, et nous voilà ramenés par Sainte-Beuve lui-même à la maxime de Bacon, qui était la maxime de Montesquieu, de Guizot, de Taine, de Fustel : « Ce qui est l'honneur et comme l'àme de l'histoire : la liaison des effets et des causes. »