‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 8 sur 15 · MARQUIS DE NOINTEL · texte numérisé non relu

MARQUIS DE NOINTEL

M. Albert Vandal a mis dans ce volume d'histoire, très bien étudié, et de première main, tout son talent de narraleur, tout l'agrément et tout le brillant de son style. Il y a mis de la littérature et de la curiosité. On y trouve les origines et là raison d'être de nombre de choses singulières, entre autres de la fameuse cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, qui fut, en son temps et à sa manière, une sorte de revoie de Cannée, semée d'allusions et infiniment moins poussée à la caricature qu'on ne le croit en général : à peine, en réalité, quelque outrance dans la couleur locale et dans l'ampleur des turbans ! On y voit, sur le vif, les mœurs d'une ambassade française eïi ces pays d'Orient, en ces Échelles alors bien plus éloignées de Paris, voire de

(1) Par Albert Vandal, de rAcadëmie française, 1 vol. in-8«. — Paris, Pion, 1900.

Marseille, que ne sont aujourd'hui les postes similaires de la Chine. Chinoiseries et turqueries se compensent, et pour s'être porté à l'Extrême-Orient, c'est en ore l'Orient que l'on retrouve en Chine avec ses cruautés, ses subtilités, son fanatisme et son indifférence, son mélange de ruse et d'apathie, de majestueux et de grotesque.

Le héros du livre, le marquis de Nointel, est un original qui semble détaché de la galerie de Théophile Gautier ; un réaliste empanaché, une sorte de Saint- Amand diplomate, un Cyrano jouant avec le Turc au Gascon et au matamore; avec cela bon gentilhomme, Français dans les moelles, merveilleusement si.fTnificatif de son temps : bon œil, un peu tourné au grossissement, et bonne plume, encore que portée aux étiangetés et gaillardises, forte en couleur et ne craignant point de s'écraser sur les mots.

Cet envoyé du Grand Roi est resté très Louis XIII ; il a promené sur la place Royale ses rêveries d'aventures, de voyages et de grands coups d'épée; il a rempli les ruelles de sa chronique et de ses navigations; il a meublé de ses trouvailles un logis moitié musée, moitié magasin de brocanteur. Il ne s'est pas vanté, il n'a point forcé sur l'extraordinaire de sa vie, et il a fini, fort ruiné, au milieu de bibelots qui représenteraient aujourd'hui une fortune. « Il y a en lui naturellement, dit M. Vandal, quelque chose d'exubérant et de touffu, une sève bouillonnante et trouble, une ardeur à décrire, le tour du pittoresque avec un certain penchant au burlesque, par-dessus tout le goût et la passion de la couleur locale, si rares à son époque. Les grands tableaux qu'il trace de verve sont surchargés de teintes violentes, mal composés, mais débordants de vie, fourmillants de détails

pris sur le vif et d'épisodes typiques; sa franchise et sa crudité d'expression ne reculent devant aucune particularité, fût-elle basse et rcpu^;nante, pourvu qu'elle serve à faire revivre ou des personnages ou une scène. »

C'est un seigneur en la compagnie duquel on ne connaît pas l'ennui, et qui ne délayait point ses rapports en cette forme de bouillie, incolore et fluente, qu'on appelle style de dépêches. C'est de plus un connaisseur d'art, qui s'intéresse aux antiquités grecques, ramasse les statues et fait dessiner les monuments en ruine. Il a eu la bonne fortune de recevoir pour secrétaire, d'apprécier et d'encourager l'abbé Galand, alors à son début. Nous lui devons donc, indirectement au moins, la découverte des Mille et une nuits, l'Orient féerique, amoureux, romanesque, à côté de l'Orient comique et de l'Orient féroce. Enfin c'est un grand coureur d'idées et un rare gourmet de bons mots, textes et cilaiions : son érudition est, comme son cabinet, singulièrement encombrée; les colifichets y abondent plus que les chefsd'œuvre; mais il s'y trouve nombre de pièces de bon aloi, et toutes, même les autres, surtout les autres, sont plaisantes à rencontrer. Voilà plus qu'il n'en faut pour remplir un bon livre, de lecture aimable, de bonne compagnie, ragoût de curieux et de délicats. Ce n'en est pourtant que l'illustration et le divertissement. Le fond, encore que toujours attrayant, est parfaitement sérieux : c'est une étude approfondie et pénétrante, fort neuve en nombre de parties, de la politique française en Orient au commencement du règne de Louis XIV : histoire inoins que connue, méconnue et représentée de travers, sous des couleurs d'après coup et des formes de convention.

Nous nous heurtons ici, dès le début, à une de ces

prétendues traditions politiques qui ne sont à vrai dire qu'une léfjende de vieille chancellerie; car les bureaux n'ont pas seulement leur routine, ils ont leur légende : l'une dessèche le passé, l'autre le défigure; toutes deux substituent à la réalité, complexe, flottante et agitée, des personnages de convention, des figures de cire. On arrête les événements dans leur cours, on généralise des incidents, on en fait une règle, on en tire un système. Quand l'historien revient aux faits, il s'aperçoit que la plupart des règles ne se manifestent que par leurs exceptions, et si la politique essaie de s'inspirer de ces précédents, il s'affronte à des obstacles qui le déconcertent. L'une de ces légendes, et des plus accréditées, celle qui a alimenté le plus d'encriers dans les rédactions de journaux, soufflé le plus de harangues à la tribune et dans les chaires magistrales, fourni la plus ample matière aux reproches adressés, de tout temps, à nos ministres, quels qu'ils fussent, d'abandonner notre politique séculaire, de trahir nos intérêts, de sacrifier notre cause en Orient, c'est celle qui montre en même temps, dans nos anciens rois, les alliés du Turc contre la Maison d'Autriche, et les protecteurs de l'Église catholique contre ce même Turc; les fondateurs de la politique laïque, toute d'État, toute de commerce, de lucre si l'on veut, et de diversions militaires, d'un côté, et de l'autre, les glorieux continuateurs des croisades, les chevaliers de la croix, gardiens des sanctuaires, tuteurs des couvents, vengeurs de la chrétienté.

Le fait est que, tour à tour, et selon les occurrences, selon les passions et les calculs du moment, on a suivi tantôt l'une, tantôt l'autre de ces politiques, et, ce qui est pire que ces alternatives, on a prétendu mêler l'une à l'autre et en confondre les avantages, sauf à n'en

récolter que les inconvénients : de sorte que rien n'a été moins suivi, en réalité, moins corcerté, soutenu, systématique enfin, que ce prétendu système. Il n'a jamais été si fortement exposé que dans un livre d'opposition, celui de Favier, et ce n'est guère qu'à la fin, et pour peu de temps, sous Vergennes, qu'il a pris corps.

M. Vandal, dans les premières lignes de son premier chapitre, pose nettement la question : « Les dix premières années du règne personnel de Louis XIV virent se marquer à l'état aigu le désaccord de notre ancienne politique orientale. Il y avait en elle choc de deux tendances opposées, contradictions et disputes. Par honneur, par scrupule religieux, par ostentation, nos rois ne renonçaient jamais complètement à se poser en dél'enseurs de la chrétienté contre l'Islam ; par intérêt, ils cultivaient avec la Porte des relations dont euxmêmes et leurs sujets tiraient bénéfice. » La prétention et l'impossibilité de concilier ces contradictions, c'est tout le fond de l'ambassade de Nointel, la cause de l'échec qu'il subit, bref la clef du livre de M. Albert Vandal.

Vers 1670, l'amitié s'était fort refroidie entre le Roi Très Chrétien et le Grand Seigneur; les Capitulations étaient méconnues à Gonstantinople et dans les Échelles, le commerce contrarié. «Notre influence avait reculé en Orient à mesure qu'elle s'étendait en Europe, et Louis XIV, après la triomphante paix des Pyrénées, obtenait moins de considération à Gonstantinople que

François P"" au lendemain de Pavie. »

Le Roi éprouvait à nouer amitié avec le Sultan des scrupules qui trahissaient une conscience subtile. Le Grand Roi, sans doute, entretenait, à sa façon, une sorte de harem ; mais Louis, en se donnant tous les agréments de cette polygamie, ne prétendait point en faire une

institution d'Etat, ni un témoignage de sa piété : la religion n'y comptait que par les infractions qu'elle avait à en souffrir; Louis se tenait à la règle du mariage et des mœurs, pour les autres et pour le peuple. Le Sultan, au contraire, et c'était la différence essentielle, honorait Allah par le nombre de ses femmes, et le scandale de Versailles tournait à la gloire de Constant inople. A Versailles, c'était un péché; à Stamboul, c'était un mérite.

Les ambassadeurs, mal choisis, mal payés, mal soutenus, imprudents aussi, maladroits parfois, se voyaient exposés aux avanies. Les Français se plaignaient de ce que les corsaires turcs vinssent enlever des esclaves jusque sur les côtes de Provence. Les Turcs ne se plaignaient pas moins que, sous couleur de religion, les chevaliers de Malte et d'autres chevaliers plus profanes pratiquassent le même commerce afin de recruter au Roi des rameurs pour ses galères. « En plein siècle de Pascal et de Bossuet, dit M. Vandal, l'esclavage sous sa forme primitive, la mise en servitude des captifs, demeurait institution d'État, publique, florissante, et le Roi Très Chrétien se montrait à cet égard prescjue aussi turc que le Grand Turc. » Observons toutefois cette nuance : les captifs turcs, pris par les chrétiens, étaient tous des hommes et n'allaient qu'aux galères ; pour le recrutement du harem de Versailles, la vocation suffisait et il n'était besoin d'enlever personne de force ni d'armer des corsaires. Enfin les Turcs s'irritaient de trouver des Français dans les rangs de tous leurs ennemis et au premier rang dans toutes les batailles, avec les Impériaux, avec les Polonais, et surtout à ce siège de Candie qui paraissait alors destiné à renouveler la guerre de Troie, au moins par la durée.

Ils agissaient par représailles. C'est, dans les Echelles, répo(pie la plus désastreuse de notre cotnrneree. « N(»s consuls, nos anil^assadeurs même, n'échappaient pas à la brutalité musulmane. Humiliations, extorsions d'argent, voies de fait, détentions, rien ne leur était épar- {;né. » Louis XIV apprit à le connaître par l'avis qu'il eut que son envoyé, M. de La Haye, avait reçu une lettre de cachet à la turque l'invitant à se rendre au château des Sept-Tours, cette Bastille de Gonstantinople, où le Sultan logeait et nourrissait, à ses frais, les ambassadeurs qui avaient eu le malheur de lui déplaire.

L'outrage semblait fait pour combler la mesure. Ajoutez l'esprit de croisade qui se réveillait alors. L'Europe commençait à se trouver à l'éhoit; elle cherchait des débouchés. Les héros en quête d'aventures cherchaient des distractions à leurs loisirs forcés. Wallenstein méditait, en son palais de Prague, une niarche sur Gonstantinople; le grand Coudé s'offrait à prendre les Turcs à revers, pour peu qu'on doimât à son fils le commandement de l'avant-garde de la grande levée des gentilshommes chrétiens, en le nommant roi de Pologne. Le père Joseph avait ramené à son grand dessein d'Orient toute la politique de Richelieu. Nombre de moines, capucins et jésuites étaient partis en éclaireurs, se glissant dans les confréries chrétiennes de la Turquie, reconnaissant les passages, marquant les cantonnements. Les patriarches grecs s'a Ircssaient au Grand Roi comme plus tard au Tsar blanc : « Nous espérons, écrivait celui d'Antioche, devoir un jour notre salut de la part de Dieu et de Votre Majesté. »

C'eût été, si jamais il en fut, guerre de magnificence. Mais Louis XIV avait assez à faire avec la république de Hollande et il était encore assez sensé pour s'en tenir à

la gu /re fructueuse des limites; il avait assez à découper sur les confins de son propre royaume et il ajournait à tailler, dans le grand, des royaumes à ses cousins turbulents. D'ailleurs, s'il rêvait de faire très grand par la guerre, il se piquait de faire plus grand encore par le commerce. C'était le fameux dessein de Colbert, qui valait tous les autres, encore qu'il ne laissât point de déborder le vieux monde. Le trafic du Levant, c'était la prospérité de l'industrie du Languedoc et de la Provence. Relever notre prestige aux yeux des Turcs, rassurer les marchands, renouveler les Capitulations et faire qu'elles redevinssent une vérité, tel était le point de départ de Colbert et comme sa première campagne. Mais il portait plus loin ses vues; il méditait de percer jusqu'aux Indes, de nous procurer le grand monopole des épices, des parfums, des essences, des tissus lumineux, des étoffes diaprées, des mousselines pailletées, deslingots d'or, des rubis, des saphirs, des diamants, toute la joaillerie, toutes les « nouveautés » , tout le luxe du temps. Le Turc ne détenait ni les métiers ni les mines, mais il occupait l'un des passages, et le principal, celui de Suez.

Jusqu'à la découverte de l'autre passage, celui du Cap, l'Egypte était demeurée l'entrepôt fabuleux et le bazar féerique des Indes. Puis, l'anarchie de ce pays aidant, le commerce s'en était détourné. Colbert projetait de l'y ramener, par nos marins, à notre profit, et de couper la route à nos rivaux. Portugais, Anglais et Hollandais. Son plan était de persuader au Sultan « d'ouvrir à notre marine marchande la mer Rouge, interdite jusqu'alors aux chrétiens à cause de la proximité de la Mecque, de délivrer les Français d'Egypte de l'humiliante servitude où ils étaient tenus, d'assurer

lES VOYAGES DU MARQUIS DE NOINTEL 93

la sécurité du passage des marchandises par l'isthme, d'accorder à la France le monopole de leur transport; les vaisseaux de la Compagnie des Indes iraient chercher à Surate et à Bombay les riches cargaisons qu'ils apporteraient à Suez : dans cette ville les Français auraient des magasins pour les recevoir; ils les conduiraient ensuite, partie par caravanes, partie par le Nil, jusqu'aux quais d'Alexandrie. Là, les vaisseaux d'une autre compagnie à fonder par la France, celle du Levant, viendraient les prendre pour les porter à Marseille, puis les distribueraient à l'Europe » . Les marchandises ne payeraient aux douanes turques qu'un droit de transit; la France les livrerait à meilleur compte que personne, et toute la gourmandise, toute l'élégance, toute la banque de l'Europe seraient ses tributaires.

Ce dessein, parfaitement combiné, et infiniment plus profond et plus pratique que celui dont on a fait honneur à Leibniz et dont ce grand philosophe occupa, paraîtil, un inslantles oisivetés de son génie philosophique (1), ne manquait point, non plus, de magnificence. Mais il fallait choisir.

C'est un choix qui s'est souvent imposé aux gouvernements de France, et pas seulement en Orient : protéger les petits États de l'Allemagne contre l'Autriche, ou démembrer l'Allemagne au détriment de ces petits Etats, d'accord avec l'Autriche ou malgré elle; poursuivre les entreprises de conquête et de suprématie en Europe, sauf à coaliser l'Europe et à éterniser la guerre, ou, rassurant l'Europe, tourner l'activité, la surabon-

(1) M. Albert Vandal expose, discute, critique ce fameux dessein, le ramène à ses proportions, qui sont peu de chose, et montre que Louis XIV n'y songea jamais. Voir, chap. m, le Projet de Leibniz, p. 77-85.

dance de la sève française, vers l'Asie, vers les colonies, le Canada, Madagascar, l'Afrique et les deux Indes, ce qui impliquait nécessairement la paix en Europe et le continent, sinon coalisé contre l'Angleterre, au moins neutralisé; de même avec le Turc : entreprendre de le chasser d'Europe et de restaurer l'Empire d'Occident, ramener les Grecs au giron de l'Église, planter la croix romaine sur Sainte-Sophie, relever les châteaux en ruine, les scii^neuries et les royaumes français, de la Morée à l'Arménie, en passant par Jésuralem, ou bien tolérer le Turc, traiter avec lui et profiter largement des occasions que nous fournirait la paix que nous lui donnerions. Louis XIV ne sut pas se décider; il prétendit concilier la magnificence et l'orthodoxie d'une politique de croisade avec les bénéfices d'une politique de commerce. « Sensible aux séductions de l'une et aux résultats pratiques de l'autre, il les suivit tour à tour... Cette disposition d'esprit ne pouvait que l'entraîner à un jeu périlleux, oscillant, équivoque, défavorable à tout effort suivi et à toute négociation de longue haleine. »

Les Turcs prirent les devants. Ils lui envoyèrent, en 1669, un ambassadeur. L'arrivée de ce « Turc officiel » lit l'objet de toutes les conversations de Paris et excita la curiosité universelle. Suleiman-Aga, Mutaferraga, ce qui est un office de cour, ne parut point s'en apercevoir, et le prit avec les ministres du Roi comme s'il n'y avait au monde qu'un Grand Seigneur, et c'était le sien. Il reçut de haut, les yeux clos et sans daigner sourire, les hommages exubérants des populations. Marseille lui députa ses éclievins ; il écouta, sans descendre de cheval, leurs compliments inutiles. Il déploya « une gravité insolente » et ne s'étonna de rien en France, pas même de s'y voir. Les ministres du Roi imaginèrent de lui

appli^iuer le cérémonial que la PorLe appliquait aux ambassadeurs français, et il s'ensuivit une élraiij;e combinaison de rôles renversés, où M. de Lionne fit le personnage du grand vizir. Le Turc ne s'en offusqua point, mais il en tira cette conséquence très logique, qu'il y avait un grand vizir en France, dont il fallut le détromper. Dans une seconde visite, assis, très grave, sur un lit de repos, tout resplendissant d'or, ainsi que la première fois. Lionne entreprit d'expliquer, par drogman, bien entendu, à Suleiman-Aga, entre deux services de café et de sorbets, au milieu de la fumée des cassolettes, ce qu'était le droit public des Français et comment se réglait le gouvernement du Grand Roi. « Je vous apprends, lui dit-il, qu'il n'y a en cet empire ni un grand vizir, ni trois; ni autre autorité que celle de l'empereur même, dont tous les ministres ne sont que de simples exécuteurs des ordres qui partent tous les jours et à tous moments de sa boucbe en toutes sortes d'affaires. Aussitôt que notre empereur a eu atteint l'âge de gouverner par lui-même, il s'est réservé à sa personne seule toute l'autorité, il n'en communique aucune portion à qui que ce soit, voit tout, entend tout, résout tout, ordonne tout, travaille sans discontinuation liuit lieures par jour à ses affaires et à rendre la justice à ses sujets, et s'est rendu lui-même, par cette conduite, les délices de son peuple et l'étonnement de toute la chrétienté. Moi-même, que vous voyez ici placé comme un grand vizir le serait à Gonstantinople, je ne suis qu'un petit secrétaire de Sa Majesté Impériale, qui n'ai d'autres fonctions que d'écrire soir et matin les résolutions qu'ElIe prend dans les affaires qui regardent l'emploi particulier que j'ai... »

Lionne parlait assis et couvert, le grand vizir de

GonstantiDOpîe ayant coutume de ne point dépouiller son tuil)an quand il donnait une audience solennelle. Il parlait du haut de son estrade ; les serviteurs lui présentaient, à genoux, le café et les sorbets, puis ils se relevaient et les offraient, debout, à Suleiman-Aga, assis, au bas de l'estrade, sur un tabouret recouvert d'étoffe de Damas et g^arni de frange d'or. Suleiman avait, avant de s'asseoir, salué à l'orientale, en s'inclinant trois fois, profondément, et portant la main à son front, à sa bouche, à sa poitrine. C'était, au physique, un visage long et maigre, teint olivâtre, yeux ardents, barbe noire, corps sec et nerveux; au moral, un fanatique, d'orgueil emporté, et, pour l'éducation, un ancien bostandji ou jardinier du sérail, dont la mission consistait à écarter à coups de pierres les caïques indiscrets qui s'approchaient du kiosque où Sa Hautesse goûtait le frais. La façon dont il remplissait cet office l'avait désigné pour les ambassades, où il s'agissait, avant tout, de faire respecter le prestige du sultan. Il écouta sans sourciller la traduction, par le drogman, du discours de Lionne et répondit par cette réflexion : « Je ne suis pas venu pour apprendre comment la France est gouvernée. » — « La langue turque est comme cela, disait Covielle à M. Jourdain, elle dit beaucoup en peu de paroles. »

Il nous reste, de cette audience, une représentation en estampe, que M. Albert Vandal a insérée avec plusieurs autres, dans son livre. La perspective qui y est observée révèle, à elle seule, tout un monde. Au milieu de la planche, et occupant le fond de la scène, sous un dais immense, se dresse un colossal portrait de Louis XIV, sur une console décorée d'un soleil, petit et subalterne. Les personnages qui occupent les premières places sont élégants, sveltes, mais singulièrement grêles devant le

colosse royal. C'est une ambassade de Pirhrocole à la cour de Grandgoiisier. Lionne est représenté la main levée, étendue, magistral et péremptoire. Le Turc, la main baissée, les doigts écartés, signe d'attention perplexe, recueille le vain son de ces paroles qu'il ne comprend pas, et la légende porte ces mots, on pourrait dire ce verset : « Le Roy mon Maître gouverne lui-même, il voit tout, il entend tout, il ordonne en tout, etc. » Quelques mois après ces audiences qui avaient fait la chronique de la cour et de la ville, le 14 octobre 1670, fut donné, en comédie-ballet, le Bourgeois gentilhomme, et l'on s'explique tout le sel que la bonne compagnie trouva dans ce propos de Govielle, méditant la mystification de la fin : « Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici... Tout cela sent un peu la comédie. »

Ce fut la revanche des Parisiens sur Suleiman-Aga, railleur à froid, dont Lionne n'avait rien tiré sinon l'indication que le Grand Seigneur était disposé à écouter un envoyé du Roi. On choisit pour cette mission Gharles-François-Marie Olier, nmarquis de Nointel et d'Angervilliers, secrétaire du Roi et conseiller au Parlement de Paris. 11 n'était point de « la carrière » ; il n'y avait point, à vrai dire, de « carrière )) en ce temps-là, ou, si l'on veut, tout « honnête homme » y était admis de droit. Nointel était fort « honnête homme » ; il passait pour instruit, il avait voyagé, poussé même jusqu'en Turquie. C'était un bel homme, d'une quarantaine d'années, le teint brun, le poil noir, le nez aquilin, les yeux grands, le regard ferme, pénétrant, la voix grosse, rude, peu agréable, un air d'autorité; mais plus de goût, plus de curiosité que de finesse, plus artiste que diplomate.

Ses instructions étaient une rédaction pratique, une mise au point pour Tentrée en matière, des vues que Colbert avait développées dans ses mémoires au Roi. Nointel emmena une suite nombreuse où figurait, à côté de jeunes gentilshommes quelque peu tapageurs, un abbé de vingt-cinq ans, fort pauvre, professeur au collège Mazarin, Galland, qui passait pour très versé dans les langues, antiquités et histoire de l'Orient. Ils partirent le 21 août 1670 et arrivèrent à Gonstantinople après trois mois de traversée. Nointel n'y éprouva d'abord que des difficultés et n'y récolta que des désappointements. Le Sultan et son grand vizir Kupruli étaient à Àndrinople. Le vizir tenait le camp, préparait la guerre; le Sultan allait à la chasse. « Mon maître, dit Kupruli, poursuit, surmonte et tue les bêtes les plus farouches, mais quand il sera las de répandre leur sang, il répandra celui des hommes. » Comme Nointel faisait sonner la puissance du Roi : « Il se peut, dit Kupruli, que votre roi soit un puissant monarque, mais son épée est encore neuve. » Et quand il fut question du commerce de la mer Rouge : « Gomment un aussi grand prince s'intéresse-t-il autant à de vils marchands ? »

Nointel logeait dans « la puanteur et la vilenie » d'un logis du ghetto, d'où l'on avait chassé les habitants pour lui faire place. G'est de là qu'il était conduit aux audiences. Il vit passer le Sultan Mahomet IV, qui revenait de la chasse et menait derrière lui cent cavaliers environ, mal montés : « Ceux des trois premiers rangs jouaient de la flûte et quelques-uns battaient sur des tambours et des timbales, mais l'harmonie et le son étaient si lugubres qu'on les aurait plutôt crus à la suite d'un enterrement que d'un empereur. » — « Il faudrait, disait Pascal, avoir une raison bien épurée

pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires!... » Nointel était un Parisien, un j artiste, un courtisan : l'artiste se divertissait de tout, ! le Parisien ne s'étonnait de rien, le courtisan faisait de : ses récits sa cour au Grand Roi. Il vit les fêtes du Béiram et il en composa une description pompeuse et colorée, puis il ajouta : « Si cette cérémonie a quelque brillant, il faut prendre garde à n'en pas être ébloui. Le véritable remède pour n'être point prévenu, c'est de songer à la grandeur de la Maison du Roi, au nombre et à la magnificence des différents officiers de cavalerie qui en font partie... L'on conviendra que Sa Majesté, voulant faire une entrée, peut effacer sans peine ce que l'on voit de plus beau Jlans ces quartiers et dans le reste du Levant; qu Elle seule peut égaler les triomphes des anciens Romains... »

Ces compliments et ces descriptions, dont M. Vandal s'est très habilement, et pour notre plus grand plaisir, identifié l'esprit et la forme pittoresque, servaient mal à couvrir le vide des négociations. Kupruli tint Nointel en haleine jusqu'au jour où le bruit des victoires de Louis XIV en Hollande, en 1672, se répandit à Gonstantinople. Il parut au vizir que l'épée était mûre. « La seule chose qui soit impossible à Sa Majesté, c'est de trouver des ennemis qui lui résistent, écrivait Mme de Sévigné... Rien ne peut résister aux forces et à la conduite de Sa Majesté. Le plus sûr est de l'honorer et de la craindre et de n'en parler qu'avec admiration (l)... " Et Boileau :

Je t'attends dans deux ans au bord de l'IIellespont ! (1) LcUres du SI juin et du 8 juillet 16'72.

Kupruli jugea expédient de ne point attendre. Il adoucit le ton et, le 5 juin 1672, signa le traité qui renouvelait les Capitulations. « La guerre de Louis XIV contre le Hollandais, dit M. Vandal, guerre économique autant que politique, dirigée à la fois contre la concurrence universelle de ces hardis marchands et contre leur prétention à borner dans le Nord le progrès territorial du royaume, avait pour conséquence indirecte de nous rouvrir l'Orient. »

Nointel fut félicité et se donna aussitôt des vacances. Il entreprit de visiter les Iles^ les Echelles^ les lieux saints, l'Egypte, la Grèce, d'y enrichir son carnet de notes, ses collections surtout. Emmenant avec lui des peintres et le fidèle Galland, il s'embarqua le 23 septeml)rel673. Son voyage dura jusqu'au 20 février 1675, et forme la partie la plus instructive à la fois et la plus divertissante du livre de M. Albert Vandal. L'Orient, je n'en doute point, — tant de témoins judicieux et respectables l'ont tour à tour affirmé, et depuis si longtemps! — l'Orient, dis-je, ne change point; mais que les yeux qui le considèrent se sont transformés depuis le voyage d'exploration de notre conseiller au Parlement, ambassadeur du Grand Roi, ami de M. Arnault, confident de Colbert, en compagnie d'Antoine Galland, jusqu'au pèlerinage passionné du grand chercheur d'émotions et d'images, du grand ambassadeur de la littérature française en Orient au début de ce siècle ! C'est l'abîme qui sépare les Mille et une nuits de l'abbé Galland de V Itinéraire de Paris à Jérusalem. Mais quel mouvement, quel caractère dans les croquis de Nointel! Il en est, comme celui des saturnales, — je ne trouve pas d'autre mot, — de l'opprobre, si l'on veut, du spectacle auquel il assista, le samedi saint de la Pàque grecque, dans

l'Église du Saint-Sépulcre, transformée en Cour des miracles, qui semblent une planche inédite de Jacques Gallot. Ailleurs, le style de Nointel s'élève : il a vu le Parthénon, non pas tel qu'il est aujourd'hui, « la plus belle des ruines, » mais debout encore, « dans sa mâle structure et l'incomparable harmonie de ses formes. » Il renonce à le décrire ; les mots sont insuffisants à exprimer les formes, les phrases à figurer l'ordonnance des lignes, nie fait dessiner, et grâce à cette modestie littéraire d'un homme qui se piquait cependant de littérature, nous possédons la seule représentation qui subsiste du chef-d'œuvre de la Grèce et permette de le restituer en sa majesté et beauté souveraine. « Milo ne m'a pas arrêté, » écrivait-il au retour à un ami. Elle arrêta, un siècle et demi après, un autre ambassadeur, et l'art s'en trouva bien.

Voici qui donne l'idée de sa manière, quand il ne s'applique point. Il débarque au Pirée, chez les Grecs, « dépositaires des sciences, des arts et des lois » ; il fait son entrée dans Athènes, « tambour battant, enseignes déployées, au bruit de canon, bien et richement monté, environné d'un grand nombre de valets de pied, suivi de quarante cavaliers et précédé de ses trompettes. » 11 s'élance à cheval, galope à travers l'Attique : « J'entrai dans les montagnes de la Phocide, je me contentai de voir les pieds et la cime du Parnasse, couverte de neige; je me poussai jusqu'au temple d'Apollon, et, prenant le chemin de retour par les plaines, j'arrivai à Tlièbes en six heures. Je voulais aussi, en passant à Marathon, prendre le Persan qui prit la fuite le plus diligemment; l'on me montra le marais où il s'embourba avec ses compagnons, et le lieu où l'on prétend à présent entendre toutes les nuits

le liennissement de leurs chevaux et le cri des cavaliers. »

Revenu à Constantinople, il y trouva des instructions qui n'étaient pas précisément celles qu'il attendait. Le Roi le lançait dans la grande politique : agiter les Hongrois, lancer les Polonais, émouvoir le Turc, mais, ce dernier, sournoisement et par des conseils détournés» Le Roi revenait aux équivoques, et ses lettres d'alors donnent un piquant exemple de casuistique appliquée à la diplomatie. Louis XIV avait grand besoin de diversions contre l'Autriclie : une bonne révolution des Hongrois en devait fournir un premier moyen. Louis ne répugnait pas plus à « brasser » des révolutions contre les catholiques et légitimes Habsbourg qu'il n'hésita à le faire contre le protestant et usurpateur Guillaume d'Orange. La Pologne offrirait le second moyen : Sobieski était en guerre avec le Sultan; qu'on les pacifiât, Sobieski se rejetait sur l'Empereur; le Roi lui payait subside, et c'était le coup de partie le plus orthodoxe du monde. Le Turc, il est vrai, délivré des Polonais, se pousserait vraisemblablement sur la Hongrie et marcherait peut-être sur Vienne; mais le Roi n'en serait point responsable ; ce serait la force des choses, il n'y pourrait rien, et parce que la paix de la Pologne aurait cette conséquence indirecte, devrait-on se défendre de procurer cette paix et d'accomplir un ouvrage aussi bienfaisant, aussi louable et aussi avantageux à la France?

Du moment que l'on ne mettait point la main dans la main du Sultan, y aurait-il péché à solliciter, à seconder cette utile opération de la nature des choses politiques? Le prince de Transylvanie était vassal du Sultan, il était chrétien, il avait des litiges avec l'Em-

pereur : la politique conseillait de i'en^jager dans le jeu, de l'y aider même, et si le Turc soutenait son vassal, le Roi ne serait pas, pour cette conséquence, compromis avec l'infidèle.

Nointel y travailla de son mieux. Mais, en fait de casuistique, les Turcs sont de taille à en remontrer à tout le monde. La négociation de Nointel et de son secrétaire La Croix avec Kupruli fait penser aux fameuses conférences de Montalte avec le Jésuite de ses amis, si obligeant, si disert, si richement pourvu et si prodigue de textes ironiques. Kupruli commence par exhorter La Croix à la mesure . il faut laisser mûrir une affaire de cette importance, et ne se point impatienter « à la mode des Français » . Puis, à l'ouverture dérobée que Nointel lui fait faire, et qu'il croyait, ditil, pouvoir faire « en conscience » , sur les alliances par ricochet, le Turc répond par ce coup droit : une alliance pure et simple, claire, loyale, formelle; «le Grand Seigneur attaquerait immédiatement et puissamment l'Autriche, mais le Roi signerait un acte par lequel il s'en^ragerait à ne point faire la paix sans l'assentiment du Grand Seigneur. »

Cette avance déconcerta le cabinet de Versailles. u Louis XIV craignait, dit M. Vandal, le cri de sa conscience; il craignait encore plus les clameurs de l'Europe qui l'eût accusé... de turbaniser la France. » L'affaire tomba. « Désormais, pendant près d'un siècle, à toutes nos demandes de concours les Turcs répondirent en réclamant une alliance positive, un traité en bonne forme, et nos hésitations, en face de cette exigence, viendront toujours empêcher ou retarder la diversion ottomane. »

Nointel, n'ayant plus de négociations à conduire, se

rejeta dans les collections, se remit à la correspondance, entreprit, par dépêches, une véritable description, anecdotique et pittoresque, de la Turquie, de ses dehors, de son intérieur, de ses chroniques et scandales, de ses secrets, de ses mosquées et de ses harems. Il y appliqua tous ses talents d'observateur et tout son art d'écrivain, essayant, à la façon de Schéhérazade, d'eu divertir le Roi, de le tenir en haleine d'une dépêche à l'autre, et de l'induire ainsi à le laisser en place. En attendant, et pour se présenter de loin, à l'image et ressemblance du maître, il se lança dans les fêtes, les spectacles, les bâtiments. Il s'y ruina; il y épuisa ses ressources, ce qui était peu de chose; son crédit, ce qui n'était guère davantage. Il tomba dans les expédients, les usuriers, les juifs. Le Roi l'en blâma fort; Nointel, par des démarches inconsidérées, encourut la disgrâce, et Louis le livra, pour le punir, à ses créanciers. Il fit du palais que Nointel s'était inconsidérément construit une Bastille dorée, où il le laissa mourir de faim. Les dernières dépêches de ^'^ointel sont des cris de détresse. Enfin le Roi le délivra, et le remplaça, à l'automne de 1679, par Guilleragues, ce « maître en l'art de plaire » , qui savait à propos, dit Boileau, u et parler et se taire. »

Nointel revint à Paris, « rapportant une cargaison de marbres, une série de toiles roulées, des médailliers, des manuscrits sans nombre, une bibliothèque de livres rares et pas un sou vaillant. » Il logea le tout et se logea lui-même dans un logis obscur et encombré du quartier Saint-Roch, végétant du brocantage qu'il faisait de ses collections et d'une maigre pension qu'il recevait de sa famille, environ trente sols par jour. Il reprenait, récrivait, développait ses mémoires de Turquie, espé-

rant toujours que le roi y jetterait les yeux. Il mourut d'apoplexie, le 16 mars 1685, la plume entre les doigts, et fut inhumé à Saint-Koch.

M. Vandal termine cette étude attachante, spirituelle et très politique en sa forme littéraire, par un aperçu des négociations d'Orient après la mort de Nointel. Il montre les heureux effets de ce traité des Capitulations que Nointel avait signé et le relèvement du commerce des Echelles qui plus tard s'ensuivit. 11 y ajoute, pour achever la réhabilitation de son héros, une histoire fort curieuse et fort utile de ses collections qui, pour avoir été dispersées, ne sont heureusement pas perdues. Il complète le livre par de copieux appendices qui contiennent les instructions données à la Haye, en août 1665, les instructions de Nointel, des lettres écrites par cet ambassadeur lors de son voyage de Palestine et de Syrie, dont il a donné, dans son récit, la quintessence, mais qui méritent d'être lues, dans leur texte, aussi bien par les curieux que par les historiens.

M. Frantz Funck-Brentano est, en même temps qu'un savant, un écrivain des plus distinjjués, cherchant la vie, sachant la rendre, analyste délicat, peintre ému des passions et des misères humaines. Son plus récent ouvrage ne fera que fortifier et étendre une réputation d'excellent aloi : le Drame des poisons, étude sur la société du dix-septième siècle (1), titre alléchant et que le livre ne dément point. Toute l'intrigue, toutes les péripéties, toute l'horreur, toutes les invraisemblances même du drame noir se déploient dans ces récits; c'est la réalité, elle dépasse les inventions de théâtre les plus audacieuses. Je comprends que ces terribles sujets aient tenté les dramaturges, que les plus habiles aient hésité et que les moins adroits aient été découragés. C'est que, si libre que soit devenu notre théâtre, si détachés de préjugés que nous croyons être nous-mêmes, cette fureur de débauches, cette accumu-

(1) Par M. Frantz Funck-Brentano, 1 vol. in-18. Paris, Hachette, 1899.

lation de crimes, ce tissu d'abominations et d'ig^nominies, nous déconcertent.

L'auteur, s'il dit tout et lève tous les voiles, sera taxé, non de scandale, on n'en connaît plus guère, mais d'exagération. 11 passera pour dénaturer l'histoire. Le spectateur a gardé, de ce qui reste d'études classiques, un fonds de critique bourgeoise par où il décide, pour le passé, et, en particulier, pour le dix-septième siècle, du degré de vérité des caractères et de vraisemblance des événements. Malgré Saint-Simon, malgré Michelet, la plupart d'entre nous persistent à considérer l'histoire du grand siècle comme un spectacle pompeux et régulier, donné sur un théâtre qui n'aurait ni coulisses ni dessous. Le splendide décor de Versailles, l'incomparable ordonnance de la prose, la divine poésie de Racine, ont fait et feront encore longtemps ce prestige. Qui voudrait croire que ces beaux jardins étaient souillés d'ordures, que ce palais d'or et de marbre était traversé de couloirs obscurs, sales, de canaux nauséabonds qui l'empestaient? Bourdaloue et Racine ont regardé au fond de tous les abîmes ; mais on les lit trop souvent comme on lit le latin, qui « brave l'honnêteté » , par ce motif unique qu'il est une langue apprise des yeux, qu'on ne ressent plus et qui n'émeut plus assez fort nos nerfs émoussés.

Le célèbre préjugé de Stendhal règne obscurément dans nombre d'esprits : l'extrême politesse, le raffinement social du siècle de Louis XIV, en avaient, dit-on, banni la violence et la volupté, ressorts essentiels du drame moderne. Pour se convaincre du contraire, il suffit de voir jouer Phèdre par Sarah Bernhardt et Athalie par Mounet-SuUy, qui, l'un et l'autre, ont su transposer la musique de Racine et la porter à notre

diapason. Il suffit de lire les mémoires, les papiers, les dossiers de procédure, et particulièrement ceux qu'a triés, dépouillés avec tant de soin, accommodés avec tant d'art M. Frantz Funck-Brentano. Malgré tout, je crois que le préjugé restera le plus fort, et que, si l'on portait toutes crues et saignantes à la scène les aventures que nous décrit M. Funck-Brentano, il en adviendrait de l'auteur et du critique comme d'Agrippine et de Burrhus :

— Je confesserai tout, exils, assassinats, Poison même...

— Madame, ils ne vous croiront pas.

Ainsi, dans le premier chapitre du livre, le commencement et la fin de l'histoire de la Brinvilliers, le commencement surtout. Rien ne contredit plus radicalement les préjugés courants sur l'ancien régime et le grand siècle, siècle d'autorité, siècle de foi, de religion d'Etat, de bonne bourgeoisie austère et parlementaire, de belle, ferme éducation de famille, de traditions puissantes. Or, voici ce qui se passait dans ime de ces familles, et non la moindre, non la seule, car Saint- Simon en donne d'autres exemples. Marie-Madeleine d'Aubray, née en 1630, était l'aînée des cinq enfants d'Antoine Dreux d'Aubray, sire d'Offémont et de Villiers, conseiller d'Etat, maître des requêtes, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomte de Paris, lieutenant général des mines et minières de France. Ce magistrat

ne passait ni pour un libertin d'esprit ni pour un libertin de coûduite. C'était, dit notre auteur, « un homme de vieille roche, fort des droits que les anciennes coutumes mettaient dans les mains du père de famille. » Lorsque sa fille prit un amant, il obtint contre le personnage une lettre de cachet et le fit enfermer. Le frère cadet de Madeleine, Antoine Dreux d'Aubray, conseiller au Parlement, puis intendant, succéda à son père dans la charge de lieutenant civil. Un autre frèie était conseiller au Parlement. Tous trois furent victimes de l'empoisonneuse, impatiente de leurs sermons sur ses mœurs et convoiteuse de leurs biens. Mais cette empoisonneuse était-elle un monstre né, par quelque maléfice de la nature, en ce nid d'honnêtes gens, rebelle aux exemples, rétive aux conseils, indocile aux leçons? jugez-en :

Madeleine d'Aubray reçut une bonne éducation, au moins au point de vue littéraire. L'orthographe de ses lettres est correcte, ce qui est rare chez les femmes de son temps. L'écriture est remarquable, forte, accentuée, une écriture d'homme... Mais son éducation religieuse fut entièrement négligée. Dans son entretien avec son confesseur, la veille de sa mort, elle se montra ignorante des maximes les plus élémentaires de la religion, que les enfants apprennent et, dans le cours de la vie, n'oublient plus. Quant à l'éducation morale, elle lui fit entièrement défaut. Dès l'âge de cinq ans elle était adonnée à des vices horribles. Elle perdit sa virginité à sept ans. Dans la sivte, elle se livra à ses jeunes frères.

Le milieu est au moins étrange et le sol où poussa la plante ne laisse pas d'expliquer, au moins en partie, le poison que distilla le fruit. La voilà donc vouée et consacrée, dès l'enfance, à Vénus furieuse, impudique, homicide; c'est une païenne dévergondée, mais, au demeurant et pour qui la fréquente, une des plus aimables Parisiennes de son temps. Cette « impulsive »

cruelle qui va au crime par avarice et par sensualité des amants qu'elle paye, y va d'un pas égal, gracieux, avec une énergie dissimulée sous la grâce, sans hésitation, sans remords, sans fièvre, le sourire aux lèvres. Elle était « charmante, alerte, jolie, avec de grands yeux d'une expression profonde » . « De fort petite taille et fort menue, rapporte un prêtre qui l'a observée de près, de beaux cheveux châtains, fort épais, le tour du visage rond, les yeux bleus et parfaitement beaux, la peau extraordinairement blanche, le nez assez bien fait, nuls traits désagréables, » sauf dans la colère, où le visage se contractait jusqu'à la grimace, jusqu'à la convulsion. Dans le commerce de la vie, « intrépide, d'un grand courage. Elle paraissait née d'une inclination honnête, d'un air indifférent à tout, d'un esprit vif et pénétrant, concevant les choses fort nettement et les exprimant juste et en peu de paroles, mais très précises ; » un esprit fertile en expédients, toujours prêt, une fermeté à ne s'émouvoir de rien, par-dessus tout l'orgueil de sa vie, l'amour-propre démesuré, la passion aveugle de ce qu'elle appelait sa gloire, c'est-à-dire son luxe, ses richesses, ses débauches, ses galants, sa gloire entendue comme le faisaient « les grandes et honnêtes dames n du siècle et les grandes héroïnes du théâtre :

Si je le hais, Ciéone, il y va de ma gloire!

Le soin de cette gloire la conduisit à empoisonner son père parce qu'il la gênait, son frère parce qu'il avait hérité, sa fille parce qu'elle la trouvait sotte.

L'œuvre lui semblait légitime, étant à son « honneur » comme elle le concevait, et les préparatifs sinistres se tournaient pour elle en distractions. Elle s'en allait aux hôpitaux, portant aux malades des confi-

tures empoisonnées. La Reynie, le lieutenant de police, vertueux et clairvoyant, n'en revenait point : « Qui eût dit qu'une femme élevée dans une honnête famille, dont la figure et la complexion étaient faibles, avec une humeur douce en apparence, eût fait un divertissement d'aller dans les hôpitaux empoisonner les malades pour y observer les différents effets du poison qu'elle leur donnait? » C'est justement cet honneur dans les motifs du crime, cet enjouement dans la préméditation, cette élégance dans les préparatifs, qui déroutent et déconcertent le lecteur moderne. C'est Médée en opéracomique. Le bon ton, le beau langage, les belles manières, l'inconscience et l'ironie de ces scélérats de haute volée empêchent de prendre leur scélératesse au sérieux. Mais comment ne s'y point tromper quand on considère le portrait qu'a tracé de la Brinvilliers son confesseur, le père Pirot, oratorien de marque, professeur en Sorbonne, antagoniste réputé de Leibniz, esprit aigu dans l'analyse, cœur tendre dans la consolation, de complexion nerveuse et sensible, écrivain raffiné, ainsi qu'on en peut juger par cette phrase délicieuse et digne des moralistes qu'affectionne le bon M. Bergeret : « Elle avait naturellement une grande délicatesse et un sentiment fort exquis sur le point d'honneur et sur les injures, n

Ce qui la rend la plus intéres<îfinte pour l'histoire, c'est qu'elle fut légion, qu'elle fit ccole, et que l'arsenic

fit fureur parmi les plus honnêtes gens du monde.

C'est le même sentimeat, moins exquis peut-être, mais aussi ardent, aussi passionné et corrupteur, qui induisit, quelques années après, Mme de IMontespan, non seulement en empoisonnement, mais ce qui, pour son temps et son monde, semble pire encore, en sacrilège et sorcellerie. Celle-ci avait eu au moins quelque superficie verbale de catéchisme, sinon de religion. Rien, même la peur de l'enfer, dont elle avait sans aucun doute ouï parler, ne tint devant son ambition exaspérée, sa jalousie féroce. Pour s'assurer « les honneurs de la couche royale » , elle joua le salut de son âme, sa vie et quelque chose de plus précieux encore pour une créature de cette sorte, le mystère, la dignité de son corps, dont elle était si fière. M. Lair, en son remarquable écrit sur La Vallière, nous avait déjà fait voir, M. Funck- Brentano nous montre en touches précises, en traits saisissants, cette grande dame quittant Versailles, en manteau gris et sous le masque, s'en allant courir les ruelles fangeuses de Paris, frapper à la porte d'un bouge, et là, en compagnie d'une empoisonneuse et avorteuse de profession, la Voisin, d'un prêtre impie mais grand, bien fait, de bonnes manières, Mariette, et d'un pur scélérat, Lesage, qui sortait du bagne, se faisant dire des évangiles sur la tête, chanter le Vent Creator, conjurant la mort de sa rivale, La Vallière, et consacrant, dans les profanations, sa chair aux adultères sacrés.

Il parut au commencement qu'un sacrifice de pigeons sulfisait. Mais, pour enchaîner l'amour du roi qui s'échappait, il fallait aller plus loin, aller jusqu'au bout : la messe noire, et le poison. Et trois fois de suite, en quinze jours, l'an 1673, Mme de Montespan, sur un matelas étendu sur des chaises, entre des chandeliers

lU ETUDES DE LITTERATURE ET D'HISTOIRE

qui portaient des cierges, s'exposa nue à un prêtre dégradé, Guibourg, qui de ce corps fit un autel, y parodia les mystères chrétiens, consomma le sacrifice en immolant un enfant ^ qu'il avait acheté un écu (15 francs d'aujourd'hui) et dont il but le sang versé dans le calice. Cependant de cette union protégée par « Astarté et Asmodée, princes de l'Amitié » étaient sortis des princes, doublement adultérins, que le roi fit déclarer légitimes, messe noire législative et juridique, opprobre parlementaire qui valait l'autre. Puis, la passion s'alanguit encore. Sou])ise passa, Fontanges parut, et ce furent de nouvelles messes noires chez la Voisin, de nouveaux philtres d'amour pour le roi, de mort pour sa favorite. « Mme de Montespan est enragée, » écrivait Mme de Sévigné.

En ce temps-là, l'école de Brinvilliers sévissait; la Voisin et ses acolytes tenaient boutique de poudre de succession. Le poison paraissait partout; l'ignorance des médecins le laissait soupçonner en toute mort qu'ils ne s'expliquaient pas. Ce fut une panique à la cour, à la ville, u le mal qui répand la terreur. » Le roi institua, pour juger ces crimes sans exemple, une juridiction sans appel : la Chambre ardente. Les lettres de cachet pleuvaient; la Bastille se peupla, et l'on sait que c'était la prison des gens de qualité. On vit arrêter, poursuivre, interroger les principaux de la cour; le nom ne protégeait personne et l'inquisition des robins ne s'arrêta ni devant l'éclat des titres ni devant l'insolence des accusés ; les grandes dames, cependant, tenaient tête aux conseillers et narguaient le bourreau. Après avoir frissonné à la pensée du poison, on trembla à l'idée du soupçon, de la lettre de cachet, de l'arrivée des exempts. Puis, tout d'un coup, le cauchemar cessa, les poursuites s'arrêtèrent, les

acquittements se succédèrent au milieu des railleries de l'auditoire; il fut de bon ton d'aller rire au nez des juges désarmés. Versailles et Paris revinrent à leur insouciance et à leurs plaisirs. Il s'était produit un événement très simple, mais de haute conséquence : les sorcières, les empoisoniieuses, les prêtres d'Asmodée et les sacristains de messe noire, arrêtés, « questionnés » à l'ordinaire et à l'extraordinaire, avaient parlé, et Mme de Montespan était en cause.

M. Funck-Brentano racr)nte ces drames en une série de chapitres ramassés, vigoureux, vivants. Il expose de la façon la plus émouvante le coup de théâtre qui en fit le dénouement. Ici, la scène où se sont déroulées tant d'ignominies se relève et s'éclaire : on y voit paraître une fine, une ferme, une grande figure de magistrat : La Reynie. On trouve beaucoup de nouveautés dans le livre de M. Funck-Brentano : celle-là lui fait particulièrement honneur. Il y a là quelques maîtresses scènes et qui semblent le canevas d'un drame tout disposé pour le dialogue. C'est d'abord La Reynie, magistrat sans reproches et sans peur, ébloui de la grandeur du roi, mais sans idolâtrie, serviteur presque dévot de l'Etat, mais sans superstition, qui compulse les procédures, dépouille les interrogatoires et découvre l'abomination du harem royal. L'adultère avait été sanctionné à ce point que le crime de la favorite devenait quasi un crime de reine, l'infamie en rejaillissait sur le sang de France. L'histo-

rien a retrouvé les notes de La Reynie. On y peut suivre les perplexités, les angoisses de cet homme de bien. « Faits particuliers, écrit-il un jour, qui ont été pénibles à entendre et dont il est si fâcheux de se rappeler les idées et qu'il est plus difficile encore de rapporter. . . Je reconnais ma faiblesse. .. La qualité des faits particuliers imprime plus de crainte dans mon esprit qu'il n'est raisonnable. Ces crimes m'affarouchent. »

Cependant, il se décide : il va au roi, qui a reçu de Dieu, écrit-il, des lumières supérieures à celles des autres hommes. Il expose à Louis XIV les charges qui pèsent sur sa maîtresse. Il les dénonce à Louvois. Mais Louvois était ami dévoué de Mme de Montespan ; il avait « le culte de la monarchie française, à laquelle tout lui semblait dû » ; il défendit le prestige de la couronne, V honneur du trône. Il fut menaçant, pressant, insidieux : ce terrible meneur de guerre était doublé d'un légiste retors. La Reynie demeura inébranlable. Finalement, ;e fut le roi qui jeta les papiers au feu, mais après uae explication avec la favorite.

Dans le milieu d'août 1680, Louvois lui avait méDagé un têteà-tête avec le roi. Mme de Maintenon, anxieuse, les observait de loin. « Mme de Montespan a d'abord pleuré, dit-elle, fait des reproches et, enfin, parlé avec hauteur. » Au premier instant, •ous le coup des déclarations du roi, elle était demeurée atterrée, elle avait fondu en larmes, confuse, humiliée; puis, se ressaisissant, elle s'était redressée de la hauteur de son orgueil, avec la force de la passion et de la haine, contre ses rivales. Si elle avait été poussée à ces grands crimes, c'est que son amour pour le roi était grand, et grandes aussi la dureté, la cruauté, l'infidélité de celui à qui elle avait tout sacrifié ! Et le roi pouvait la frapper, mais il devait craindre d'oublier qu'il atteindrait, du même coup, aux yeux de la France et de l'Europe, la mère de ses enfants, des enfants légitimes de France. Mme de Montespan sortit de cet entretien irrévocablement perdue, mais aussi définitivement sauvée.

Quelle scène à faire ! Mais il y faudrait un Racine pour donner ce pendant au quatrième acte de Brilannicus^ au dialogue de Néron et d'Agrippine :

G*est vous qui m'ordonnez de me justiBer!...

Colbert, qui était si vilainement intervenu dans l'affaire de Fouquet, joue en celle-ci un trop officieux personnage. lien garda au moins une leçon de littérature et d'histoire. Boileau disait de lui : « J'admire M. Colbert, qui ne pouvait souffrir Suétone parce que Suétone avait révélé la turpitude des empereurs. » Ce sont les raisons que plus tard Napoléon, à Erfurt, donnait à Goethe contre Tacite.

J'en ai dit assez, je crois, pour mettre le lecteur en goût de connaître par lui-même et de lire en entier le Drame des poisons. Je voudrais cependant louer encore l'auteur d'une idée excellente (ju'il a eue et qu'd a mise en œuvre avec beaucoup d'adresse. Il a relu, ses notes d'archives en main, les lettres de Mme de Sévigné, et il en parsème, orne et vivifie son récit. La marquise était singulièrement bien informée; mais quel trait de mœurs du temps que le ton de badinage mondain et d'ironie enjouée dont elle traite ces drames monstrueux! Elle y assiste comme de nos jours une femme du monde à une séance d'assises, dans un procès scandaleux, ou à quel jue mélodrame à succès, du fond d'une baignoire.

Relisez, par exemple, la lettre du 29 août 1676 sur la confession écrite de la Brinvilliers : « Médëe n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture : c'est une grande sottise... » Et la marche au supplice, guettée au passage, de toutes les fenêtres, de toutes les mansardes même, par les mondaines du temps; et le supplice même dont le tout-Paris d'alors se donna le spectacle. « Enfin, c'en est fait ! . . . La Brinvilliers est en l'air. Son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent ; de sorte que nous la respirerons et que, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. » Quelques jours après, répondant à Mme de Grignan : « Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible femme. »

« Elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire résolument... Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple croyait qu'elle était une sainte. » Mme de Sévigné note ce trait, mais ne s'y arrête pas ; elle ne le trouve pas plaisant. Notre historien, plus pénétrant, y montre je ne sais quoi de mystérieux; il en fait admirablement ressortir le caractère étrangement significatif des mœurs du temps. Cette impie, cette débauchée endurcie au vice et au crime, eut son rayon, son illumination de cœur, son attendrissement final : elle se convertit, non par raisonnement ni par peur, mais comme on se convertissait en ces temps de jansénisme, comme on se convertissait dans le théâtre de Corneille et autour de Port-Royal, par le coup de la grâce. Il en faut lire le récit dans le journal du P. Pirot, le confesseur. Tolstoï seul, en notre siècle, en son incomparable Résurrection^ a eu la révélation de ces mystères. Le peuple de Paris

en eut l'instinct, et de là vint la lé^^eude qui transforma la Brinvilliers en martyre.

La Montespan finit moins bien. Ce ne fut pas la retraite sincère, la pénitence d'une Longueville. Ce fut la disgrâce envenimée, l'exil dans la jalousie, la fureur des joies perdues, le déchirement des souvenirs, la peur de l'enfer aux démons hideux, obscènes, l'enfer tel qu'on se le peignait alors, l'enfer de*Callot, l'enfer entrevu dans les soirées de sabbat chez la Voisin, et comme légende à cette image faite pour l'horreur des yeux et pour le tremblement de l'àme, la terrible imprécation de Bossuet : « iMalheur à la terre d'où sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui s'élèvent de ces passions ténébreuses et qui nous cachent le ciel et la lumière, d'où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice divine contre la corruption du genre humain ! » Il faut lire dans Saint-Simon le récit de cette fin de la Montespan, de cette agonie dans l'angoisse.

L'histoire, scrutée à fond, ne donne pas seulement la connaissance du passé : elle en vivifie la littérature, elle rend leurs vigueur et saveur primitives aux mois qui passent sous nos yeux comme figés, par les hivers, ou pareils, si l'on veut, aux monnaies dont le relief est usé et qui ne nous présentent plus qu'une image symbolique et impersonnelle, au lieu de la ressemblance toute directe et présente que l'artiste y avait gravée.

Que de relief, que de substances prennent ces lignes de La Rochefoucauld, relues après le Drame des poisons!

Si le siècle présent n'a pas moins produit d'événement» extraordinaires que les siècles passés, on conviendra sans doute qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'excès des crimes. La France même, qui les a toujours détestés, qui y est opposée par l'honneur de la nation, par la religion, et qui est soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins aujourd'hui le théâtre où l'on voit paraitre tout ce que l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquité. Les vices sont de tous les temps; les hommes sont nés avec de l'intérêt, de la cruauté et de la débauche; mais si des personnes que tout le monde connait avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d'Héliogabale, de la foi des Grecs et des poisons et des parricides de Médée?

Mme de Sévig^é en avait sans doute bien souvent causé avec son vieil ami. Elle parle d'un sermon de Bourdaloue qui est de 1680, à la veille de la crise suprême entre le roi et la Montespan. « Nous entendîmes après diner le sermon de Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre Tadultère : sauve qui peut! il va toujours son chemin... »

Prenez ce sermon, un des plus parfaits du célèbre jésuite, et lisez-le en pesant les mots, en les commentant avec le livre de M. Funck-Brentano, et vous verrez l'étrange valeur que vont prendre des phrases comme celles-ci. Parlant de l'esprit d'impureté : « C'est poui lui que l'injustice est toute-puissante... pour lui que le sacrilège attente sur tout ce qu'il y a de plus saint. » Ce ne sont point là, croyez-le bien, phrases convenues, doléances de lieu commun, rhétorique de prédicateur. u Ne remontons point si haut pour avoir des preuves de cette vérité : notre siècle, ce siècle si malheureux, a

bien de quoi nous en convaincre, et Dieu n'a permis qu'il engendrât des monstres que pour nous forcer à en convenir. » Continuant de courir à bride abattue et de frapper à tour de bras :

Ne vous fiez point à une libertine dominée de l'esprit de débauche; elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera. Je dis que c'est pour ce péché qu'on devient profanateur. L'aurait-on cru, si la même Providence n'avait fait éclater de nos jours ce que la postérité ne pourra lire sans frémir; aurait-on cru que le sacrilège eût dû être l'assaisonnement d'une brutale passion? Que la profanation des choses saintes eût dû entrer dan» les dissolutions d'un libertinage effréné ? Que ce qu'il y a plus vénérable dans la religion eût été employé à ce qu'il y a de plus corrompu dans la débauche?...

C'est par des indications discrètes et impersonnelles, du reste, des confesseurs que la justice eut les yeux ouverts sur les manœuvres des sorcières et des empoisonneuses. Les confesseurs en savaient certainement davantage, et Bourdaloue, n'en doutons pas, était au fait des messes noires.

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