L'INFLUENCE ALLEMANDE DANS LE ROMANTISME FRANÇAIS
Divers travaux récents ont ramené l'attention sur l'un des plus difficiles problèmes d'histoire dont le xix*" siècle finissant laissera au xx" le soin de trouver la solution, je veux dire la question des rapports intellectuels de la France avec l'Allemagne. Problème obscur par définition : quoi de plus obscur que le génie d'une nation, si ce n'est le résultat du contact de deux nations? On s'égare facilement à parler de ces choses. Tout au moins y faut-il le lointain et le recul des siècles, qui nous manque ici : car il n'y a pas plus de cent cinciuante ans que nous entretenons avec l'Allemagne des relations suivies dans l'ordre intellectuel, et cent cinquante ans, pour l'histoire, c'est peu.
Ai-je besoin de signaler l'autre grande difficulté, qui nous empêche, et nous empêchera longtemps, nous autres Français, d'envisager froidement la question? Depuis un quart de siècle, on nous a tant répété, et sur tous les tons, que le triomphe du « génie ger-
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manique » sonnait le glas de l'esprit français, que nous sommes devenus très sceptiques à l'endroit des historiens allemands, quand ils nous vantent, en de savants et partiaux ouvrages, les bienfaits dont le second serait redevable au premier. Il ne s'agit en c(î moment, je le sais, que de littérature ou de science ou d'art... Mais quoil le patrimoine intellectuel d'une nation est une chose sacrée, et, quand ce patrimoine est celui de la France, comment l'historien se résignerait-il à être cet homme idéal, qui n'est, suivant une formule classique, daucun temps ni d'aucun pays?
C'est surtout en Allemagne qu'on s'est demandé quelles ont été, depuis le siècle dernier, nos relations littéraires ou philosophiques avec les Allemands, et, par malheur, la question a été presque toujours ramenée à celle-ci : quelle influence l'esprit allemand a-t-il exercée sur l'esprit français? Puisque aussi bien nous négligeons généralement en France de nous poser la question inverse, des érudits ont étudié doctement l'influence de la civilisation germanique sur les « nations latines », et ils n'ont oublié ni Gutenberg ni Luther — ce qui se comprend, — ni la valse, ni la bière — ce qui est décidément de trop.
Tous ces excès, pour ridicules qu'ils soient, ne doivent pas nous empêcher de nous poser un problème capital de l'histoire des idées dans notre pays, avec la ferme résolution de passer au crible les arguments déjà accumulés par la critique. Pour ne citer que l'essentiel, on en trouvera toute une provision dans l'indigeste et savant livre de Th. Si'ipflc : Gcschlcht'' des deutschen CuUureinpusses auf Frankreirh, dont l'auteur, mort récemment, avait publié le pre-
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mier volume en 1886 et le dernier en 1890. Sïipfle, très abondant sur la période classique, a fort négligé le plus intéressant de son sujet, c'est-à-dire le xix° siècle. On chercherait vainement à combler celte lacune avec l'ouvrage du D'' Fritz Meissner : Der Finfluss deutschen Gehtes auf die franzOslsche Lilteraturdes 10. lahi'himdcrts, qui est de 1893. Ce livre est, il est vrai, un éclatant hommage rendu à tous ceux qui ont, depuis 1831, parlé dans la Revue des Deux Mondes de l'Allemagne. Mais, si important qu'ait été le rôle de cette ^eiu<e dans la littérature du xix"^ siècle, nous ne croyons pas cependant qu'il la résume tout entière, ni qu'il suffise, pour apprécier ce rôle luimême, de commenter, comme l'a fait M. Meissner, la table de ce recueil. Mieux vaut recourir, pour la période du Premier Empire, au copieux et précieux ouvrage de Lady Blennerhasset sur Madame de Staël et son temps, et, pour toutes les autres, au récent livre de M. Virgile Rossel, œuvre de labeur et de savoir, à laquelle manquent seulement une ordonnance plus rigoureuse et une critique plus pénétrante.
Ce que nous avons aimé de l'Allemagne en ce siècle, c'a été successivement sa littérature — et cela surtout de 1813 à 1848; puis sa philosophie — et cela principalement de 1848 à 1870; et enfin sa science et sa pédagogie — cela dans ces vingt-cinq dernières années. De ces trois problèmes que soulèvent les livres que je viens de citer, je ne voudrais retenir aujourd'hui que le premier. Des trois, il paraît le plus simple, le plus susceptible à coup sûr d'être résolu dans le sens de l'une des deux opinions extrêmes.
« Ce que les Français croient nouveau dans leurs idées littéraires actuelles, disait Gœlhe à Eckermann
en plein mouvement romantique, n'est au fond rien autre chose que ce que la littérature allemande a voulu faire et a accompli depuis cinquante ans. » Mais Sainte-Beuve, gardien vigilant de ce qu'il nommait la tradition nationale, en appelait aussitôt de ce jugement, et triomphant de Tignorance de ses contemporains, il proclamait fièrement que la génération romantique n'a rien dû d'essentiel à l'Allemagne : « Même lorsqu'on imitait, dit-il, il y avait une certaine ignorance première,' une demi-science qui prêtait à l'imagination, et lui laissait de sa latitude. » — Et, à vrai dire, si l'on ne peut écarter légèrement le témoi gnage de Sainte-Beuve, force est de peser aussi celui de Gœthe.
Entre les deux, faut-il choisir? Je ne le pense pas, et je m'estimerais heureux si je montrais, par un exemple, combien ces problèmes complexes sont généralement peu susceptibles d'une solution trop simple.
Et d'abord, qu'est-ce que nos romantiques ont exactement connu de l'Allemagne, j'entends du pays, de la littérature, de la langue? Avant de parler de l'inlluence d'une nation étrangère, il importe de préciser par quelles voies cette intluence s'est introduite chez nous et de se demander si ceux qui s'en sont constitués les interprètes avaient qualité pour assumer le rôle, difficile entre tous, de truchements entre deux nations? A vrai dire, il faut éviter ici une méthode trop matérielle, chère aux critiques étrangers, qui
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consiste, par exemple, à mesurer rinfluence allemande dans Musset ou dans Ilugo par la connaissance que ces poètes pouvaient avoir de la langue allemande : quand on voudra apprécier plus tard l'influence du roman russe sur notre littérature d'aujourd'hui, se demandera-t-on quelle habitude avaient de la langue russe M. Paul Bourget ou M. Gabriel d'Annunzio? et n'est-ce pas une critique bien étroite que celle qui méconnaît, dans notre littérature européenne actuelle, le pouvoir rayonnant de toute œuvre de marque, en quelque langue qu'elle soit écrite? — Cette réserve une fois faite, il est légitime de constater, avec Sainte- Beuve, que, faute d'une connaissance plus exacte des choses allemandes, les imitations d'oeuvres germaniques furent, pour nos premiers romantiques, « moins voisines de leur pensée qu'on ne le supposerait à distance ». Mais ajoutons bien vite que cette ignorance assez générale n'a pas été sans exceptions notables et significatives.
Parmi les ignorances des romantiques en fait d'Allemagne, une des plus répandues et des plus graves a été l'ignorance de la langue. Bien peu d'entre eux ont eu souci de comprendre ce que Musset appelle dédaigneusement les « grogneries allemandes ». Volontiers ils afïeclent, comme ce même Musset, de mettre en tète de leurs œuvres des épigraphes en allemand. Il n'est pas certain qu'ils les comprennent toujours. On rapporte que Philarète Chasles, grand clerc, à l'entendre, en la matière, avait traduit le fameux vers de Faust : [Iclï\ heisse Magisler, [icti] heisse Doctor gai\ par ces mots : « Je suis professeur, je suis le docteur Gar? ' » Il n'en faut pas tant pour échouer au bac-
1. Je laisse d'ailleurs toute la responsabilité de la citation à
calauréat... Quoi qu'il en soit de celte anecdote, on a vite fait de citer ceux de nos romantiques qui ont étudié la langue de Gœthe : Stendhal, qui Ta apprise non sans peine, et d'ailleurs incomplètement; Dumas père, qui en avait quelque teinture, si on l'en croit; Charles Nodier, peut-être, qui avait étudié à Strasbourg et qui avait séjourné en Autriche; enfin, Emile Deschamps, Henri Blaze , Gérard de >« erval , ce « commis voyageur littéraire de Paris à Munich », comme l'appelle Sainte-Beuve *. Encore Heine écrivait-il de lui : « J'ai bien aimé Gérard, mais il est trop classique et il ne sait pas bien rallemand. » — Il n'en fut pas de même après 1830, avec les Ouinet, les J.-J. Ampère, les Marmier, bons connaisseurs de la langue comme de la littérature allemande. Mais, dans les deux cénacles romantiques, l'ignorance a été la règle, et on a lu les auteurs allemands dans des traductions, la plupart médiocres. On ne les en a pas moins goûtés, d'ailleurs.
En ce qui touche l'Allemagne elle-même, les connaissances étaient plus précises. On avait, outre le livre de M'"'= de Staël, les imitations ou continuations qu'en firent Cousin, Ouinet, Lcrminier, Saint-Marc Girardin, Gérard de Nerval, beaucoup d'autres. Cependant l'Allemagne restait assez peu familière aux « bourgeois » de 18:2o, et les « bousingots », plus enthousiastes, n'étaient pas toujours plus exactement informés. Leur admiration allait surtout à l'AIle-
M. E. de Morsier (préface de ses Romanciers allemands contemporains).
1. Sur les relations de Gérard avec rAllemagne. voir, outre l'élude récente d'Arvède Barine, dans ses Névrosés, une étude de M. Louis P. Belz dans le Gœthe-Jahrbuch (1897) : Gœthe und Gérard de Nerval.
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magne du moyen âge et à ces châtelaines « dont la chevelure dorée, comme dit Heine, descend avec grâce sur leur visage de roses ». Volontiers, ils peignaient, avec Musset, des jeunes filles blondes comme la Grelchen de Gœthc et candides comme elle. Volontiers, ils laissaient leur pensée errer avec Victor Hugo dans les châteaux du Rhin, et il leur arrivait d'écrire le plus sérieusement du monde : « Quelles maisons que les burgs du Rliinl Et quels habitants que les burgraves!... Nous, nations riveraines du Rhin, nous venons d'eux; ils sont nos pères. » Aussi bien, n'avaientils pas, les Job et les Magnus, trois armures dont « la première était faite de courage, c'était leur cœur; la deuxième d'acier, c'était leur vêtement; la troisième de granit, c'était leur forteresse »? Oui donc hésiterait à avouer de pareils ancêtres? Et (jui donc se refuserait à répéter ce délicieux couplet de Victor Hugo à la patrie des Burgraves :
Rien n'est frais et charmant comme les plaines vertes; Les brèches de la brume aux rayons sont ouvertes; Le hameau dort groupé sous l'aile du manoir, Et la vierge, accoudée aux citernes, le soir, Blonde, a la ressemblance adorable des anges...
Pas plus enfin que la langue ou que le pays, la littérature allemande ne fut toujours très familière aux premiers romantiques, ceux d'avant la fondation de la Revue des Deux Mondes. \\ est remarquable qu'aucune bonne histoire de cette littérature ne fut publiée à cette époque. Loève-Veimars donna bien, en 182G, un Résumé de r histoire de la littérature allemande., mais c'est un précis assez sec, inspiré de Bouterweck. De fait, on s'en tenait à M'"'' de Staël. Beaucoup d'écrivains allemands, même des plus grands, restaient
comme Gœlhc, au témoignage de Sainte-Beuve, des demi-dieux « honorés et devinés plutôt que bien connus ». Tel critique de 18^2 attribuait le Roi des Aulnes, « poème élégiaque », à « la muse si distinguée de M. de La Touche ». Tel poète dramatique — c'est Dumas en personne, — adaptant Intrigue et Amour de Schiller, introduisait dans la pièce ce couplet inattendu de Miller à sa femme : « Tous les amours commencent par être purs, puis ils finissent comme celui de la Marguerite de Faust, avec un orphelin de plus jeté sur cette terre... Bienheureux encore quand la honte ne tue pas la maternité, et quand la maternité ne tue pas Tenfant! » Malheureusement pour le trop ingénieux adaptateur de Schiller, Intrigue et Amour est antérieur de beaucoup d'années à la publication du premier Faust.
Seulement on citerait sans peine, il faut le dire aussi, des écrivains de ce temps qui ont fait de persévérants efforts pour se mettre au courant du mouvement intellectuel d"outre-Rhin . Dès 1825 , Michelet séjourne en Allemagne, apprend la langue, lit Niebuhr, Herder, Grimm — et on sait de reste tout ce qu'il leur doit; — il éludie la philosophie allemande avec tant de ferveur qu'il' en a « la tète brisée ». Guizot tout jeune encore, précepteur dans la maison d'Albert Stapfer, l'ancien ministre de la république helvétique à Paris, se nourrit de Kant et de Klopstock, et, plus tard, se glorifie de s'être formé « à l'école de Lessing ». Edgar Ouinet — « profondeur allemande, sensibilité allemande, bourdonnement de hannetons allemands », ainsi le définissait Henri Heine — séjourne à Heidelberg dans l'intimité de Creutzer et de Niebuhr, traduit Herder, s'imprègne de poésie
germanique et écril Ahasvih'us, un Faust à l'usage de la France : ce qui vaut mieux, il se fait, dans ses livres, rintei-prcte ingénieux, savant et pénétrant de la pensée allemande parmi nous. Sainte-Beuve lui-même, qui se disait, entre intimes, « ignorant en matière d'outre- Rhin ' », se laisse gagner à la contagion, songe à un voyage d'Allemagne, traduit, dans les Pensées d'août, un peu d'Uhland, un peu de Rûckert, un peu de Kœrner, et écrit une nouvelle de Christel, dans le goût germanique , où il parle avec tendresse de Klopstock. Et n'est-ce pas à lui-même peut-être qu'il songeait (juand, taisant le tour des idées littéraires de Chateaubriand, il lui reprochait un jour de s'être entermé dans des horizons littéraires un peu trop circonscrits , « trop purement romains et galloromains »? Sainte-Beuve — il est permis de le croire
— a toujours regretté de n'avoir pas poussé plus loin ses études germaniques.
Lui-même se plaisait à reconnaître linfluence que de telles études avaient exercée sur quelques-uns de ses Contemporains. Charles Nodier — qui ne fut pas un grand érudit en matière d'Allemagne, mais qui savait comprendre et goûter les écrivains allemands
— avait dû beaucoup, c'est lui-même qui le proclame, à Bûrger, à Gœthe, à Jean-Paul, et il fut l'un des fervents de Hoffmann. Quant à Gérard de Nerval, il était, en la matière, l'oracle des romantiques, <( L'ombre du vieux chêne teutonique a flotté plus d'une fois sur son front avec des murmures confidentiels » : nous pouvons en croire là-dessus Théophile Gautier,
1. Voir les lettres de Sainte-Beuve publiées par M. E. Ritter dans la Zeitschrift fur neufranzusische Sprache und Literalur (1889), p. 19«.
qui le connut bien. Ce fut lui — l'auteur de Lorehj et de Léo Burckhnrdt,\e traducteui'de Kotzebuc et des lyriques allemands — qui nous fit aimer le Faust de Gœthe (1828). « Je ne me suis jamais mieux compris, lui aurait écrit l'auteur, qu'en vous lisant '. »
Pour apprécier exactement la connaissance que nos romantiques eurent de l'Allemagne, il faut feuilleter les revues de ce temps. On verrait cette connaissance assez précise déjà et assez abondante dans le Publiciste^ où écrivaient Pauline de IMeulan, Guizot et Barante. On la verrait s'élargir singulièrement, avec Magnin, Rémusat, Fauriel, Stapfer, Dubois, dans le Globe, qui plaida avec tant de chaleur, de 1824 à 1830, non pas la cause de la germanomanie, mais celle de l'intelligence des oeuvres étrangères. On la verrait enfin se compléter et s'organiser, en 1831, à la Revue des Deux Mondes, héritière des tendances libérales du Globe, qui lui-même continuait en droite ligne les Archives littéraires de l F uro pe .JCommenl ne pas rappeler — à propos de la littérature allemande — les noms de quelques-uns de ses premiers collaborateurs : Ouinet, Lerminier, ^larmier, J.-J. Ampère, Philarète Chasles, Littré, Barchou de Penhoën, puis Blaze de Bury, puis Saint-René Taillandier? Est-ce trop s'avancer de soutenir que, si l'information n'a pas toujours été également sûre chez tous ces critiques, l'ensemble de leurs travaux témoigne du moins, dès les débvits, d'un sincère désir de reprendre, sans plus l'interrompre, l'œuvre de M'^'^de Staël? Nous pouvons en croire les historiens allemands, RI. Th. Supfie
1. M. Betz, dans l'étude citée plus haut, a établi que c'est là une légende. Gœlhe n'a jamais écrit à Gérard de Nerval, mais il l'a fort admiré, ce qui suffit.
OU M. Fritz Meissner : à partir de 1831, la France s'est appliquée et, au bout de quelques années, elle a réussi à mieux connaître la littérature allemande. /
Mais elle n'y a réussi, par l'initiative du fondateur de la Bcvue de/i Deux Mondes, que sous la monarchie de Juillet, et à ce moment le romantisme français était constitué de toutes pièces. De 1813 à 1831, nous avons vécu sur le livre De V Allemagne. Le Globe luimême, si curieux de l'étranger, n'a rien ou presque rien demandé à l'Allemagne contemporaine. Plus généralement, le romantisme français ne doit rien au romantisme allemand, parce qu'il l'a presque complètement ignoré.
C'est là, ce semble, le fait essentiel. Quand on se demande si les romantiques français ont connu la littérature allemande, il importe de se demander de quelle littérature on entend parler. On n'a pas de peine à prouver — et Heine s'est donné parfois ce facile plaisir — qu'ils n'ont rien su, ou peu s'en faut, de l'Allemagne de leur temps. Jusque sous la monarchie de Juillet, ils ont cru naïvement que toute l'Allemagne vivait encore de Gœthe, de Schiller, de Herder, voire de Klopstock. Ils n'ont beaucoup fréquenté ni Tieck, ni Novalis, ni Arnim, ni Clemcns Bretano, ni tout le romantisme. Ils ont admis, avec Stendhal, que toute l'Allemagne de 1823 « frémissait et pleurait aux tragédies de l'immortel Schiller», de même qu'en parlant de l'Angleterre et des États-Unis, ils se figuraient volontiers « 20 millions d'hommes enivrés des sublimes beautés de Shakespeare ». — Oui eût soupçonné tant de candeur chez l'auteur de la Chartreuse de Parme'?
On peut se demander, h vrai dire, si les compatriotes
de Victor Hugo ou d'Alfred de IMusset se fussent jamais entendus avec leurs contemporains allemands. Je ne sais s'ils eussent fait, avec Frédéric Schlegel, d'un métaphysicien comme Fichte le grand théoricien du romantisme, ni s'ils eussent admis avec Novalis que « la distinction de la poésie et de la philosophie n'est qu'apparente, et à leur commun préjudice ». Ils étaient beaucoup plus curieux d'art et infiniment moins curieu.x; de philosophie que les romantiques allemands. Mais le fait est qu'ils n'ont jamais cherché l'occasion de se comparer à leurs voisins. Tel a été le prestige des révélations faites par M""" de Staël, qu'elles ont suffi longtemps à la curiosité française. L'Allemagne des romantiques , c'est l'Allemagne classique. Ils s'en sont nourris, fidèlement et exclusivement, pendant plus de vingt ans, et quand Henri Heine, à partir de 1840, leur a fait connaître « l'autre » Allemagne, le romantisme touchait à sa fin, en même temps que l'influence germanique.
Une connaissance généralement médiocre de la langue; une connaissance plus précise de la littérature, mais de la littérature classique seulement ; enfin, à partir de 1830, une série d'efforts continus, mais un peu tardifs, pour réparer les lacunes de ces informations décousues et surannées et pour mettre à jour le livre vieilli de M"" de Staël ; — il me semble qu'on peut résumer en ces termes ce que nos romantiques ont su de l'Allemagne. Ils l'ont sensiblement plus aimée que connue. Ils ne l'ont pas cependant ignorée. Ils l'ont même mieux connue qu'on ne l'a dit souvent chez nous, — ^ ce qui ne veut pas dire assurément qu'ils l'aient connue à fond. Enfin, ils ont lu quelques livres allemands seulement; mais ils les ont lus avec
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respect et presque avec dévotion. Et, comme ces livres sont parmi les plus beaux c^ue TAllemagne ait jamais produits, leur influence a été réelle et durable.
La littérature allemande me semble avoir agi de deux manières sur le romantisme français.
En premier lieu — et cela principalement pendant la période de début, entre 1820 et 1830, — elle a contribué à donner au mouvement une orientation générale. Elle a été alors moins un objet d'imitation qu'un instrument d'émancipation; et, comme la lutte fut particulièrement chaude au théâtre, c'est au théâtre aussi qu'on s'est le plus hautement réclamé de quelques dramaturges allemands.
En second lieu — et cela surtout après 1830, — cette môme littérature, mieux connue, étudiée de plus près, plus vraiment familière enfin à quelquesuns de nos écrivains, a donné au lyrisme romantique une ou deux impulsions nouvelles. Elle n'a, à vrai dire, rien importé en France d'absolument original, mais elle a fortement contribué à acclimater chez nous, par exemple, avec Hoffmann, le roman et la poésie fantastiques, ou, avec Faust, la poésie philosophique. — Et c'est peut-être ce que ses récents historiens n'ont pas assez nettement marqué.
K D'où nous viennent ces doctrines? sont-elles nées parmi nous? Non, ce sont des fruits étrangers : fruits dangereux, véritables poisons, qui ne peuvent que hâter l'extinction totale dont notre littérature est menacée. C'est des bords du lac de Genève, c'est du fond
de VAUemagne, que de nouveaux docleurs ont proclamices théories dans un français mêlé de germanismes... » C'est en ces termes que Dussault, défenseur des saines doctrines, gardien attitré de la citadelle classique, dénonçait dans les Annales iilléraires le drame romantique envahissant. Et Stendhal ripostait, dans Racine el Shakespeare: « L'Allemagne^ l'Angleterre et TEspagne sont entièrement et pleinement romantiques. Il en est autrement en France... »
Classiques et romantiques, c'est, on le voit, sur ce terrain (pi'ils ont, dès le début, porté le débat, et cela du consentement formel des deux partis. Jusqu'au triomphe du romantisme au théâtre et jusqu'à la grande bataille d'Hernani, ce que les classiques ont le plus amèrement reproché aux novateurs, c'est de s'inspirer de modèles étrangers et de regarder du côté du lac de Cenève — ce qui veut dire du côté de Rousseau et de M^^de Staël, ■ — introducteurs et patrons de ces doctrines pernicieuses en France. Et l'on peut accorder que ce n'en est pas assez pour nous autoriser à les en croire absolument sur parole, mais c'en est plus qu'il n'en faut pour établir la réalité des influences septentrionales dans les origines de notre romantisme. Assurément, c'est l'ardeur de la polémique qui entraîne Geofl'roy à nous parler des « horreurs anglaises », du « fumier des Allemands » et de la « monstrueuse folie » de Werther, et c'est la polémique aussi qui permet à un romantique de s'écrier, dans le Mercure du xix° siècle : « Vive les Anglais et les Allemands! Vive la nature brute et sauvage! » Mais la persistance de telles attaques prouve du moins leur sincérité.
C'est bien au nom de la « tradition » littéraire ([uc
les Dussault, les GeoflVoy, les Fiévée, les Auger repoussent ce que Népomucène Lemercier appelle dédaigneusement « ces modèles de Texcellence que la Germanie nous offre sous le titre de système romantique ». C'est parce qu'il pressent que la principale force des doctrines nouvelles leur vient d'outre- IVIanche ou d'outre-Rhin que Hoffman demande, après la représentation d'un drame de Schiller, que l'auteur d'aussi « pitoyables rapsodies » soit « fouetté en place publique ». Les deux armées sont en présence, nous affirme un autre classique, à propos d'un livre de Sismondi : l'une porte sur ses étendards les noms vénérés d'Aristote, de Ouintilien, de Cicéron, d'Horace, de Boileau ; l'autre — c'est l'armée des Huns et des Vandales — n'a écrit sur ses drapeaux « le nom d'aucun législateur; on n'y voit l)riller que ces mots : Ossian, Shakespeare, Kotzebue... » Et ce sont encore ces mêmes littératures du Nord, cette poésie anglaise qui a produit le « monstrueux »* Shakespeare et cette poésie allemande dont l'ineffable Dussault affirmait pompeusement qu'elle " languira toujours en quelque sorte dans une décadence a priori », ce sont ces ennemies héréditaires que pourchasse gravement l'Académie, dans les heures où il lui plaît de compromettre dans la bataille sa séculaire dignité. C'est contre « le^^^elcheet l'Anglais » que M. Viennet aiguise ses plus fines pointes. Et, dans la séance solennelle du 24 avril 182i, où le romantisme fut dûment admonesté sous la coupole, M. Auger décocha ses épigrammes les plus mordantes contre « ces amateurs de la belle nature qui, pour faire revivre la statue monstrueuse de Saint Christophe, donneraient volontiers l'Apollon du Belvédère, et de grand cœur
échangeraient Phèdre et Iphigénie contre Faust et Gœtz de Berllchingen ». La tradition veut qu'en estropiant ce dernier nom, M. Auger ait produit sur l'auditoire un effet de comique tout particulièrement heureux.
Avouons que, si les romantiques ont fait preuve d'une tendresse peut-être exagérée pour rAllemagne ou pour l'Angleterre, la faute en est d'abord à leurs adversaires, qui n'ont jamais manqué une occasion d'établir la parenté des théories nouvelles avec les œuvres étrangères et qui, en appuyant lourdement sur ce trait, en ont fait ressortir, en l'exagérant, toute l'importance. Si M™*^ de Staël, « ce Bliïcher littéraire », comme l'appelle plaisamment l'auteur des Lettres de Dupuis et Coionet, a si brillamment achevé son invasion, si la littérature de 1830. victime d'une nouvelle incursion des Cosaques, « portait dans son sein une bâtardise encore sommeillante » et a produit « de certains enfants qui avaient le nez allemand et l'oreille anglaise », il faut en accuser avant tout ceux qui ont tout fait pour provoquer l'envahisseur et pour le conduire aux pires excès.
Cela dit, l'influence de la littérature allemande — en tant qu'elle nous a émancipés de la tradition classique — me paraît s'être exercée surtout au théâtre.
Il importe ici de s'entendre exactement sur la portée d'une telle influence. Il ne s'agit nullement d'établir que le théâtre romantique est une transposition du théâtre de Gœthe, de Schiller, de Kotzebue ou de Zacharias Werner : une pareille thèse, pour avoir été soutenue quelquefois, surtout en Allemagne, avec ingéniosité, n'en semble pas moins contestable. Et it
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ne s'agit pas non plus de prouver que la théorie du drame romantique nous est venue d'Allemagne, puisque aussi bien cette théorie se trouvait déjà en partie dans Diderot et que les Allemands s'en étaient avisés avant nous. Mais c'est une des illusions les plus dangereuses, quoique les plus naturelles, de l'historien littéraire, que de vouloir rétablir après coup dans la fdialion des œuvres et des idées une logique qui, historiquement^ ne s'y trouve pas. Oui, Diderot avait esquissé, dans ses grandes lignes, la théorie du drame romantique, mais on peut faire cette objection à ceux qui voudraient rattacher aux théories de Diderot le drame de Victor Hugo ou de Dumas père : c'est que les romantiques ont négligé Diderot. Oui, sans doute, dès le xvin« siècle, Nivelle de La Chaussée avait ébauché la moderne comédie de mœurs, mais ceux qui, entre 1850 et 1800, ont créé la comédie moderne, les Augier ou les Dumas fils, n'ont sans doute jamais lu La Chaussée, et ne lui doivent à peu près rien. Et, pour en revenir au théâtre romantique, il est bien vrai que ce théâtre existait, par exemple, à l'état diffus, dans les premières années du xvii'' siècle et que les romantiques auraient pu puiser à pleines mains dans Hardy, dans IMairct ou dans .lean de Schclanch'c; mais le fait est qu'ils ne s'en sont pas souciés, et cela est capital. Toutes les théories les plus ingénieuses pour faire sortir leur théâtre de la pure lignée française échoueront contre cette simple constatation que leurs modèles avoués furent Shakespeare et Schiller; et on ne fera pas que Dumas père — dont il est difficile de récuser le témoignage — n'ait écrit dans ses Souvenirs dramatiques : « La grande secousse littéraire qui avait renversé le vieil édifice dvamaiiqixe avait été com-
muniquée à la France par l'Allemagne et V Angleterre. » Assurément, ce n'a été qu'une secousse initiale. L'édifice vermoulu une fois à terre, nous en avons rebâti un par nos propres forces, qui est l'expression de notre génie national : — comment, au surplus, pourrions-nous renoncer jamais à être nous-mêmes au théâtre, dans un genre où toute l'Europe nous accorde volontiers que nous sommes passés maîtres?- — Mais l'influence étrangère, pour avoir été efficace seulement au début, n'en est pas insignifiante pour cela, et, si la première place appartient ici de droit à Shakespeare — « Shakespeare, c'est le drame >, a dit Victor Hngo, — une place considérable encore doit être réservée au théâtre allemand. « Essayons Schiller et Gœthe, disait le Globe en 1829, ainsi que Shakespeare : ils peuvent faire les frais de notre éducation », et Alfred de jMusset, à dix-sept ans, rêvait d'être Shakespeare ou Schiller — ou rien.
Avant de lire Gœtz ou Fgmont, nous avions, il faut le dire, lu Guillaume Schlegel, et il nous avait insufflé quelque chose de son inintelligence dédaigneuse de notre littérature classique. C'est là un trait fâcheux, mais c'est un trait manifeste de l'influence allemande. Le Cours de littérature dramatique , professé en 1808 à Vienne, traduit en 1814 par M""" Necker de Saussure, représentait une exagération scandaleuse de certaines des préventions de M"'' de Staël. Et ce livre, d'ailleurs si savant et si riche d'informations nouvelles sur le théâtre grec, espagnol, anglais, fut surtout remarqué par les attaques violentes qu'il renfermait contre nos tragiques et contre Molière. Gœthe eut beau se révolter, avec son bon sens robuste, contre l'acrimonie maladive d'un critique pour qui c la nature
foncièrement saine de Molière est une vraie épine dans l'œil ». Je ne suis pas bien sûr que certains critiques romantiques, tout en reprochant à l'auteur son pédanlisme et ses préjugés, — n'aient puisé dans son livre quelques-unes des armes qu'ils ont tournées contre Corneille ou contre Racine.
M""'' de Staël avait longuement parlé, en dix des chapitres les plus nourris de son Allcmagiw^ du théâtre allemand. Schlegel avait fait ressortir les affinités de ce théâtre avec le théâtre grec, anglais et espagnol. Restait à en mettre les principales œuvres à la portée du public français. C'est ce que firent — pour ne rien dire du malencontreux Walslcin de Benjamin Constant, publié en 1809 — Barante en traduisant le théâtre de Schiller (1821) et le libraire Ladvocat en consacrant aux poètes dramatiques allemands six des volumes de ses Cliefs-cr œuvre des théâtres étrangers. Schiller, Gœthe à peu près en entier, quelques drames de Kotzebue, quelques œuvres de Lessing, deux drames de Werner, Zu//<e/- et le 24 Février, enfin l'insignifiante Expiation de Mûllner, — c'est l'essentiel de ce que les romantiques ont connu du théâtre allemand.
Vous retournez Schiller, vous retapez Shakspeare. S'ils pouvaient revenir, hélas! des sombres bords, Us criraient au voleur! Vous détroussez des morts, Malheureux! et pour mieux déguiser leur dépouille, Vous mettez hardiment du vernis sur la rouille!...
Non, en vérité, les auteurs de Cornaro, tyran pas doux, parodie en quatre actes et en vers d^Angelo, ti/ran de Padoue, n'ont que très légèrement exagéré la vérité. Si l'on excepte Victor Hugo et Vigny, rarement vit-on plus grands plagiaires que les dramaturges romantiques, et le recueil que nous venons de citer est l'un
de ceux où ils ont fourragé le plus volontiers. Imitateur de Byron dans Marino Faliero, de Walter Scott dans Lovis XI, de Shakespeare dans les Enfanta, d^ Edouard, Casimir Dclavigne n'a pas dédaigné de s'inspirer de Kotzebue pour son Ecole des vieillards; et Dumas père, qui a plagié un peu tout le monde, n'a néi^ligé ni Iffland dans les Gardes forestiers, ni Kotzebue dans la Conscience, ni Schiller dans Chrisline ou dans Intrigue et Amour. Quand on étudiera de près les sources du drame romantique, aussi minutieusement qu'on étudie celles de la tragédie classique, on sera surpris du nombre et de l'étendue des emprunts. Mais on sera mal fondé à en tirer trop de conséquences. Car — outre que le théâtre de Casimir Delavigne ou de Dumas père n'aura peut-être plus, dans un siècle ou deux, que la valeur d'un document, c'est-à-dire d'une chose morte — plagiat ne signifie pas toujours influence, et j'avoue ne pas voir ce que Kotzebue, Iffland ou même Lessing ont apporté de neuf au drame romantique. Pour toucher ici du doigt notre dette envers l'Allemagne, il n'est besoin que de retenir les noms de Gœthe, de Schiller et de Zacharias Werner.
Guillaume Schlegel reproche quelque part à nos auteurs dramatiques de ne pas mettre dans leurs pièces assez de ces moments où l'âme « se recueille au dedans d'elle-même et jette un regard mélancolique sur le passé et sur l'avenir », ce qui revient à dire que le théâtre français n'est pas assez ce que le théâtre allemand est peut-être trop, je veux dire lyrique. Il me semble que Gœthe, mais plus encore Schiller et Werner, nous ont principalement aidés à mettre plus de lyrisme dans le drame.
L INFLUENCE ALLEMANDE EN FRANCE 21o
Pour ne rien dire ici des drames de Gœthe, qui, trop lents et trop pleins d'idées, n'ont exercé qu'une influence secondaire, nos romantiques se trouvaient fort à Taise avec Schiller, dont d'innombrables traductions et imitations avaient popularisé le nom en France depuis la Révolution. Depuis Marie-Joseph Chénier jusqu'à Soumet, et depuis Sébastien Mercier jusqu'à Lebrun, combien d'adaptations de Don Carlos, de Wallenstein, de Jeanne d'Arc ou de Marie Stiiarll En 1828, le Globe annonce pour une seule année six Guillaume Tell, et l'on sait les orages que soulevèrent la Marte Sfuart de Lebrun et la Jeanne d'Arc de Soumet. Tous les semi-romantiques qui ont frayé la voie à Hernani e[ hUenri III ont vécu du théâtre de Schiller. Tous ont essayé, suivant l'expression si noble de Lebrun, « un rapprochement entre la Melpomènc étrangère et la nôtre ». Tous ont emprunté avec plus ou moins de succès à ce théâtre de haute ambition et d'inspiration élevée ses formes extérieures : le dialogue pittoresque, les scènes multipliées, les tirades sentimentales, ladroite mise en scène des grands faits historiques. Dans Henri III et sa cour comme dans Wallenstein — ■ et certainement à l'imitation de Wallenstein, — il y a tles dialogues de courtisans, de soldats, des astrolog'ues, des assassins gagés, et tout un art de découper l'histoire en tableautins et en anecdotes. Je ne suis pas convaincu que Lorenzaccio ne doive rien à la Conjuration de Fiesque, et je crois avec l'auteur d'un livre récent sur le Brame romantique ^ que Victor Hugo n'a eu, pour formuler son propre idéal au théâtre, qu'à remanier Shake-
1. P. Nebout, Le drame ro7nanti'/iie (Lecène et Oudin, 1897).
speare par Schiller. Schiller, disait Théophile Gautier, c'est « Shakespeare corrigé et refroiili ». C/cst Shakespeare accommodé au goût de la France de 1830.
Mais c'est autre chose encore que les romantiques y ont entrevu et qu'ils ont beaucoup goûté, sans toujours s'en rendre compte. « Le talent de Schiller, dit encore Théophile Gautier, est un produit singulier de la manière de Shakespeare et de la philosophie du xvni'' siècle. » Plus exactement, c'est du drame politique et lyrique, dd drame où le premier personnage, le plus important à la fois et le plus sympathique, c'est l'auteur lui-même, et c'est ce dont on lui a su le plus de gré chez nous. Libre à Stendhal de railler « ses tirades de vingt-quatre vers » : car il y a, dans Hevnani ou dans Cromwell, telle tirade qui en a deux ou trois cents. Libre à quelques autres de dénoncer ce que Barbey d'Aurevilly appellera « son odieuse philanthropaillerie » : est-ce que les Iluij Blas ou les Lucrèce Borgia ne prétendent pas s'adresser au peuple, remuer les foules, semer des idées et propager des théories sociales? Rien au fond ne s'harmonisait mieux avec l'esprit môme du romantisme français que ces drames pathétiques, mieux construits que ceux de Shakespeare, dont ils procèdent, conciliant dans une forme admirable les audaces nécessaires avec le souci de logique et de clarté que leur auteur avait emprunté à nos classiques, mais par-dessus tout lyriques et oratoires, c'est-à-dire donnant leur pleine satisfaction à tous les sentiments nouveaux qui s'agitaient dans les esprits et leur permettant d'exprimer en tirades éloquentes des aspirations ardentes, généreuses et vagues.
Aux plus exaltés d'entre eux Schiller paraissait seu-
lement avoir trop modéré dans ses drames l'expression de ses sentiments personnels et s'être effacé trop discrètement derrière les personnages. Stendhal lui préférait Zacharias Werner, l'auteur de Luther et de cet intolérable 24 Février qui passe pour avoir inspiré Trente ans ou la vie d'un joueur. Il savait gré à Werner de sa vie tourmentée et de ses extravagances : « Grand poète, disait-il, non pas uniquement grand poète par de beaux vers, mais grand poète parce que sa conduite folle l'a montré tel à tous les hommes. » 11 n'est pas certain que tous les contemporains de Stendhal aient su gré à Werner, après sa conversion au catholicisme, d'avoir été « bon jésuite », c'est-à-dire toujours intolérant, passionné, injuste envers ses adversaires. Mais il n'y a pas de doute quils n'aient goûté avec vStendhal le lyrisme effréné de ses drames, dans lesquels l'intrigue et les caractères ne sont (ju'un voile transparent jeté sur la personnalité violente du poète.
Au surplus, les romantiques comme Dumas, môme quand ils imitent, restent eux-mêmes, souvent à leurs dépens. Voyez ce que devient, dans Charles VU chez ses grands vassaux, la scène de Gœtz de Berlichingen, où Adélaïde séduit Frantz pour qu'il tue Weislingen, et que Dumas avoue avoir imitée. Je cite — dans la traduction même consultée par Dumas, celle de « notre ami Marmier » — ce simple dialogue entre l'épouse révoltée et celui qui l'aime, alors que l'idée du crime libérateur se présente à elle :
Je vois dans l'avenir toute ma misère! Je ne resterai pas dans son château : il m'en arrachera pour m'enfermer dans un cloître. — 0 mort! ô enfer! — Me sauveras-tu? — Tout! tout plutôt que cela! — Frantz! (En pleurs et en V embrassant.) Oh! Frantz, pour nous sauver... — Oui, il tombera... il tombera sous mes coups! Je le foulerai aux pieds! Tiens, remets-
lui plutôt un billet plein de respect où je l'assure de mon entière soumission à ses ordres... Et cette fiole... cette fiole, vide-la dans son verre! ^ Donnez! vous serez libre!
Écoulez- maintenant cet emphatique dialogue de Bérengère et de Yaqoub :
.... Réponds, mourra-t-il de ta main?
Es-tu prêt? Réi)onds-moi, car j'y vais, dis! — Demain! — Demain! Et, cette nuit, dans cette chambre même, Ainsi qu'il me l'a dit, il lui dira : « Je t'aime! » Demain! Et d'ici là,- que ferai-je? Ah! tu veu.x, Cette nuit, qu'à deux mains j'arrache mes cheveux. Que je brise mon front à toutes les murailles. Que je devienne folle? Ah! demain! mais tu railles! Et si ce jour était le dernier de nos jours? Si cette nuit d'enfer allait durer toujours? Dieu le peut ordonner, si c'est sa fantaisie. Demain? Et si je suis morte de jalousie?...
La tii'ade, une fois lancée, ne s'arrêtera plus. Voilà le théâtre allemand revu et arrangé par Dumas.
« Le mérite des tragédies allemandes, remarque Heine, consiste plus dans la poésie que dansTaclion. » Et c'est la <> poésie » aussi, c'est-à-dire le lyrisme, que nos romantiques y ont cherchée. Ils n'ont pas toujours su la trouver dans Gœthc : son théâtre est trop calme, trop dramatique, trop plein de pensée. Ils l'ont trouvée, au contraire, et sans peine, dans la plupart des drames de Schiller et ils n'ont eu, pour formuler leurs propres théories, qu'à mettre en préceptes ce qu'il avait mis en drames. Ou même, ils n'^ont eu qu'à relire les chapitres où M"" de Staël a commenté avec un singulier bonheur les plus belles scènes de Guillaume Tell ou de Don Carlos, pour avoir en main toute leur poétique. La préface de Cronuvell n'est qu'une reprise, assez malheureuse et manquée par endroits, des idées exprimées dans la seconde partie
du livre De V Allemagne , c'est-à-dire de la poétique même du théâtre allemand.
On n'écrira donc pas l'histoire du drame romantique en France sans prononcer les noms de Schiller, de Gœthe ou même de Werner. Mais écrira-t-on celle de la poésie romantique sans prononcer ceux de Tieck, d'Uhland ou de Rtickert?
Quoi qu'on en ait dit en Allemagne, il ne faut pas hésiter à répondre par l'affirmative. Le lyrisme de nos romantiques ne doit à peu près rien à celui des romantiques allemands. Je n'oublie pas ici les imitations de détail, assez nombreuses, qu'on pourrait signaler, depuis les traductions d'Uhland ou de Guillaume Schlegel tentées par Sainte-Beuve dans les Pensées d'août jusqu'aux adaptations d'Emile Deschamps dans ses Études françaises et étrangères ou de Gérard de Nerval dans ses Poésies allemandes. Je sais aussi qu'il y eut, entre quelques romantiques allemands et français, des relations personnelles, et qu'après une entrevue qu'il eut avec Tieck, à Heidelberg, Ouinet écrivait : « Quand je compare cette verve inépuisable et audacieuse à la langueur, à la pollronnorie de nos lettrés académiques, à leur raideur pédante, j'aperçois deux mondes '. « Mais, comme Quinet lui-même, ses contemporains se sont contentés de pressentir au delà du Rhin un « monde » très
1. Correspo7idance d'Edgar Quinet, t. II, p. 73. — Voir dans le même ouvrage (t. Il, p. 273) le récit d'une curieuse entrevue avec Uhland.
différent et de Tadmirer de confiance, mais de loin. C'a été pour eux un prétexte de plus à s'élever, avec Deschamps, dans sa préface des Etudes françaises et étrangères, contre les haines « gothiques » de l'étranger, et contre « la patrioterie littéraire '^
Et ils n'ont pas pénétré bien profondément non plus, quoi qu'on en ait pu dire, dans la poésie lyrique des classiques allemands. En dehors de la Lénore de Bûrger, dont le sujet fit fortune, ils n'ont emprunté à cette poésie que quelques-uns des thèmes lyriques traités par Goethe et par Schiller, mais non pas le génie même de Schiller ou de Gœthe. Oui, le Boi de Thulé a hanté d'autres imaginations encore que celle de Gérard de Xerval :
Sous le balcon grondait la mer.
Le vieux roi se lève en silence, 11 boit, frissonne, et sa main lance La coupe d'or au flot amer.
Il la vit tourner dans l'eau noire, La vague en s'ouvrant fit un pli, Le roi pencha son front pâli..., Jamais on ne le vit plus boire.
Emile Deschamps a traduit la Cloche, et Musset, dans le Rideau de ma voisine, s'est souvenu, semble-t-il, du Selhsthelrug de Gœthe. Mais, quand on allongerait . encore la liste, déjà assez longue, qu'on a donnée de ces imitations, on ne prouverait pas que Hugo, Lamartine et Vigny ne représentent une poésie lyrique parfaitement originale. Aussi profondément « artistes » qu'il est possil)le, nos romantiques, malgré leurs professions de foi retentissantes, n'ont jamais perdu de vue ce que leurs contemporains allemands oublient si facilement, je veux dire que l'écrivain, pour expri-
l'influence allemande en FRANCE 221
mer ses sentiments personnels, n'en est pas moins tenu de donner à sa pensée une forme précise et intelligible à tous. « Ce sont, écrivait Gœthenon sans dédain, mais justement, des natures sociables, et, comme tels, ils n'oublient jamais le public auquel ils parlent; ils s'efforcent d'être clairs pour persuader leurs lecteurs, et agréables pour leur plaire. »
Il ne paraît pas enfin qu'on puisse invoquer non plus l'influence de Henri Heine. Car, si l'on admet — et il faut bien l'admettre — que ses poésies ont été très peu lues dans le texte original — Théophile Gautier lui-même, l'un des fervents du poète, avouait n'en avoir jamais lu une page dans le texte, — il ne reste plus qu'à constater les dates de leur publication dans notre langue. Or Alla Troll fut traduit en 1847, V Intermezzo et la Mer du Nord en 1848, le Romnneero en 1831, le Retour en 1854, et tous les autres recueils postérieurement à ceux-là. Avant 1847, la France n'a donc connu que le Heine des lieisehilder on de V Allemagne. Si l'on met à part quelques intimes du poète, les romantiques n'ont admiré en lui que l'homme d'esprit. On colportait ses bons mots, qui étaient des mots méchants. On les défigurait et on les refaisait. On admirait « l'Aristophane français », le sarcastique auteur de Lidèce et de la France. On ignorait le poète. Certes, le Heimkehr ou Vlntermezzo font partie intégrante de la littérature française du xix^ siècle, mais ils en font partie à partir du second empire.
L'influence de Heine sur la poésie française commence avec Théophile Gautier :
Une femme mystérieuse Dont la beauté trouble mes sens, Se lient debout, silencieuse. Au bord des flots retentissants...
Je crois, pour ma part, que l'auteur de Cœruei oculi a été vraiment, suivant le témoignage d'un ami, « imbu des poésies et de l'esprit de Heine ». De même Baudelaire, encore qu'il ait flétri — lUsum teneatis — « sa littérature pourrie de sentimentalisme matérialiste », — a goûté son ironie amère, sa tristesse voisine du rire convulsif, sa gaîté proche du sanglot. Et enfin les Parnassiens ont « tendrement aimé » Heine, et Théodore de Banville a proclamé que l'auteur de V Intermezzo est « après Hugo, le plus grand poète du siècle ». Mais tout cela nous entraîne loin du romantisme.
« Heine est fort à la mode en ce moment chez nous », écrivait un jour Sainte-Beuve. Seulement, c'était en 1867 1.
Ce n'est donc pas dans Heine, ce n'est même pas dans les lyriques allemands antérieurs, que nos romantiques ont admiré et aimé le lyrisme de l'Allemagne. Deux ou trois livres allemands, qui ne sont pas des poèmes lyriques, mais qui n'en sont pas moins imprégnés de lyrisme pour cela, leur ont été plus chers que toute l'œuvre poétique d'Uhland, de Tieck ou de Heine. Mieux que des odes — expression étroitement nationale du génie d'un peuple, — ces livres ont remué, charmé, pénétré une ou deux géné- . rations de lecteurs français. De plain-pied, ils sont entrés dans l'âme de notre race, parce qu'ils ont paru exprimer, sous une forme parfaite, le plus pur du génie dune race voisine : la mélancolie vraie, le sentiment inquiet des problèmes éternels, l'intelli-
l.Voir le livre de L.-P. Belz. //''me in Franhreicli (Zurich, | 189i) et le récent ouvrage de J. Legras sur Henri Heine poêle.
gence du mystère qui enveloppe Texistence de l'homme, — bref, ce « sentiment douloureux de l'incomplet de notre destinée », dans lequel M"" de Staël s'était plu à retrouver la earactéristique même du génie germanique. L'Allemagne de nos romantiques — nous pouvons nous étonner de la confusion établie entre des œuvres si inégales, mais il ne nous est pas permis de nier l'évidence, — c'a été surtout l'Allemagne de Werther, de Faust et des Contes d'HotTmann.
« Vers ce temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments dangoisse et de douleur épars dans l'univers. Gœthe, le patriarche d'une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Faust la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur... I) Et après avoir caractérisé, avec l'œuvre de Gœthe, celle de Byron, l'auteur de la Confession d'un enfant du siècle ajoute en propres termes : « Quand les idées anglaises et allemandes passèrent sur nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux suivi d'une convulsion terrible. » Quel aveu plus formel pourrait-on demander à l'un des plus français des écrivains de ce siècle? à l'un de ceux qui ont le plus fréquemment raillé, en des pages délicieuses, les excès de la germanomanie ou de l'anglomanie? Bien hardi l'historien aux yeux de qui un pareil témoignage serait de peu de poids I Bien périlleuse, en vérité, la méthode qui consiste à réduire à rien l'influence de Werther ou celle de Manfred, sous prétexte que Byron ou Gœlhe ont lu celui qui fut le maître des roman-
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tiques de tous pays, mais dont ils ont repris l'œuvre avec la liberté du ^énie, Jean-Jacques Rousseau !
Ce que Musset et tous les contemporains ont aimé de Gœlhe, c'est avant tout l'auteur de Werther. Un critique allemand nous contait, il y a quelques années ', la fortune de ce roman parmi nous. Elle fut incomparable. Au xvnic siècle, on le refit et on le défigura. Au xix% on le lut, on s'en nourrit, on s'en inspira. L'influence fut générale. Chateaubriand luimême, qui n'avoue guère ses lectures, avoue avoir lu Werther et confesse à Ouinet son admiration ^ : oui, dit-il ailleurs encore, dans ma jeunesse, <■< WerlJier a pu sapparenter à mes idées... » Venant de l'auteur de /Icnr, l'aveu a son prix. Avant la Révolution, on avait surtout goûté de Werther le roman d'amour. Après, les contemporains de Jiené et cVOherman y goûtèrent surtout la mélancolie, mais une mélancolie qui n'est, quoi qu'on en ait dit, ni celle de René, ni celle d'Oberman, ni celle d'Adolphe : une mélancolie vraie, simple, profondément humaine. Werther est mieux qu'un cas, entre cent, du « mal du siècle ». Comme Emile Montégutle montrait jadis dans une admirable étude, c'est le roman de l'âme bourgeoise moderne, un livre qui peut être lu — au dénouement près — dans les douleurs réelles et dans les désespoirs vrais. Quand Musset revient de Venise, après la première rupture avec George Sand, quels livres ouvre-t-il? La Nouvelle Héloïse et Werther. Et Lamartine, qui n'a guère souffert par les livres, a lu celui-ci : « Quant à moi, je ne m'en cache pas, Werther a été une maladie