‹ Etudes de littérature européenneChapitre 9 sur 19 · The Ere of St. Agnes, strophe xxiv · texte numérisé non relu

The Ere of St. Agnes, strophe xxiv

gardée à la fois des joies et des peines, fermée comme un missel... »

Alors Porphyre sorl de sa cachette. Il dispose sur une table des cpices d'Orient « qui remplissent la froide chambre d'un parfum léger ». Puis il saisit un luth et joue une vieille ballade, celle de la Belle Daine sans niercy. La jeune fdle s'éveille : elle rêvait de son amoureux, puisque c'est la veille de la Sainte-Agnès; un instant, elle doute si elle est éveillée :

Ses yeux bleus effrayés brillaient, grands ouverts; — il tomba sur ses genoux, pâle comme une pierre que la sculpture a polie... — « Ah! Porphyre, dit-elle, tout à l'heure encore, — ta voix tremblait doucement dans mon oreille; — les A'œux les plus doux la faisaient harmonieuse, — et ces yeux tristes s'éclairaient d'une lueur de spiritualité.— Comme te voilà changé! Comme tu es pâle, glacé et sombre! — Oh! rends-moi maintenant cette voix, mon Porphyre ! — ces regards immortels et ces plaintes si chères!... »

•< Madeleine! douce rêveuse! charmante fiancée! — Dis, puis-je être à présent ton vassal béni? — le bouclier de la beauté, taillé en cœur et teint de vermeil"?— Oh! chasse d'argent, ici je prendrai mon repos, — après tant d'heures de labeur et d'attente, — pèlerin affamé que sauve un miracle. ■'

Ils s'enfuient, comme des fantômes, dans l'ombre de la nuit.

Le sujet, on le voit, est peu de chose par lui-même; c'est la forme qui en fait le prix; ou plutôt, le fond et la forme se tiennnent de si près que l'une ne va pas sans l'autre; on ne sait laquelle est née d'abord, et il semble que du seul agencement des mots, à mesure que le poète écrivait, ont dû surgir de nouvelles et subtiles impressions. Chacun de ces vers veut être pesé et savouré à part. Chacun est comme chargé de couleurs et d'éclat. C'est un art nouveau, qui fait du poète l'émule du mosaïste, de l'émailleur,

du verrier. La pensée n'existe plus par elle-même ; elle est sensation, image, son ou parfum. « Une idée soudaine, dira Keats, lui vint comme une rose épanouie. » Porphyro, étonné, contemple la vieille servante « comme un bambin embarrassé regarde une vieille sorcière, qui tient fermé un merveilleux livre d'énigmes, tandis que, ses lunettes sur le nez, elle est assise au coin de la cheminée ». Tout devient prétexte à imagerie et à enluminures. Tout prend forme, corps et couleur. La veille de la Sainte-Agnès reste une œuvre unique par la nouveauté et le brillant des images; unique aussi — et c'est dans ce contraste qu'en est le charme principal — pai' je ne sais quoi de vague et d'incomplet dans l'impression générale, qui laisse dans l'âme comme une plainte, et qui fait songer à ce vers énigmatique de YOde sur une urne grecque :

Heard mélodies are sweel, bul lliose iinlieard Are sweeter.

« Les mélodies qu'on entend sont douces ; celles qu'on n'entend pas sont plus douces. »

Quelle que soit la perfection des poèmes purement narratifs et descriptifs, comme habella, ou de ce charmant récit grec intitulé Lamia, la gloire de Keats reposera principalement sur ce fragment d'Hyperion dont Byron a dit qu'il semblait inspiré par les Titans et qu'il était aussi sublime que de l'Eschyle. Si l'on voulait classer d'un mot, pour des lecteurs français, le poème d'Hyperion, on dirait qu'il tient, dans la littérature anglaise, la place des plus beaux fragments d'André Chénier dans la nôtre. Il y a en effet, dans Hijperion, la même pureté d'inspiration, la même

perfection de style, la même intelligence des sources grecques. Mais le parallèle ne doit pas être poussé plus loin. Chénier est sensuel et voluptueux : c'est un Grec d'Alexandrie; Keats est sombre et majestueux : c'est un Grec des Perses et du Promélliée. Ensuite Chénier puisait directement dans les auteurs grecs : l'imitation, en lui, touche de si près à la traduction qu'on a peine souvent à les distinguer. Rien de pareil chez Keats, qui n'a rien emprunté à aucun poète grec que la couleur générale de son œuvre. Tous deux ont remis en vogue les sujets grecs : là s'arrête entre eux la ressemblance.

Au surplus, il ne serait pas difficile de montrer que ce mot de « grec », appliqué à un poète moderne, est le plus vague des qualificatifs. Car, outre c[u'il y a eu plusieurs Grèces réelles qui ne se ressemblaient pas, d'Athènes à Sparte, et de Sparte à Alexandrie, l'imagination des poètes ou des philosophes a singulièrement modifié chacune de ces Grèces historiques. Oui soutiendra que Chateaubriand ait vu la Grèce comme la voyait Flaubert, ou Walter Savage Landor telle que la peint Renan? En vérité, il n'y a pas de cadre plus commode que ce qu'on nomme l'hellénisme, et l'on est tenté parfois de se demander ce qui, avec un peu de bonne volonté, n'y rentrerait pas. L'histoire seule de la littérature anglaise est , à ce point de vue, très instructive, et j'imagine qu'il ne serait pas difficile d'écrire une histoire presque complète de la poésie en Angleterre sous prétexte d'étudier l'influence de la littérature grecque. On verrait le platonisme dominer dans Spenser et s'allier curieusement à l'esprit puritain. On verrait les contemporains de Shakespeare, poètes lyriques et épiques, imiter sur-

tout les Alexandrins et y trouver, en même temps que dans Pétrarque, comme un écho de leur euphuisme : témoin ce délicieux poème de fléro et Léandre, imité du pseudo-Musœus par Marlowe, témoin les pièces lyriques, si peu connues en France et si dio^nes pourtant de Fètre, des Dyer, des Constable, des Greene, mi-italiennes, mi-grecques, charmantes dans leur fraîcheur un peu précieuse. Dans Tépoque suivante, celle qui précède immédiatement la Révolution, on trouverait, entre beaucoup d'autres, ce poète si plein de Théocrite et de l'Anthologie, Robert Herrick. On arriverait ainsi à Milton, le plus remarquable et peutêtre Tunique exemple de l'inspiration païenne s'unissant, dans un parfait accord, à l'inspiration chétienne : également grec dans Cornus ou dans le Penseroso, et chrétien dans Samson ou dans le Paradis perdu. Dryden peut être considéré, dans ses odes, comme un disciple de Pindare. Pope, en apparence le moins grec des poètes, a traduit Homère. Ce serait peut-être pousser le paradoxe un peu loin que de faire de Thomson ou de Shenstone des disciples des Grecs : tout ce qu'on pourrait prouver, c'est qu'il y a eu une veine non interrompue d'imitation des poètes grecs depuis le xvi*^ siècle jusqu'au xix"^, et en conclure que Keats, après tout, n'a rien innové. Mais le bon sens du lecteur ferait justice de cette thèse. Car, comme il y a plusieurs Grèces différentes, il y a aussi plusieurs façons d'imiter les poètes grecs et de s'inspirer d'eux. Rien ne prévaudra contre l'idée que le plus grec des poètes anglais est l'auteur (VHyperion.

La Grèce où il a placé la scène de son poème n'est pas le pays ensoleillé où les collines se découpent en lignes claires sur l'horizon, où la vie est douce et

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sobre, où la vue est nette comme l'esprit. C'est, au contraire, le pays de la demi-teinte et du clair-obscur, une Grèce très ancienne et pourtant déjà lasse de vivre, « où le vent soulfle, chargé de légendes, à travers les arbres », contrée des mystères et des religions antiques, où des dieux, « silencieux comme une urne sainte », regrettent les temps reculés où ils commandaient à la terre. Parlant du Centaure de Maurice de Guérin, Sainte-Beuve dit quelque part que l'auteur a voulu peindre « ces grandes organisations primitives en qui le génie de l'homme s'alliait à la puissance animale, encore indomptée, et ne faisait qu'un avec elle; par qui la nature, à peine émergée des eaux, était parcourue, possédée ou du moins embrasée dans des courses eflrénées, interminables ». C'est dans une époque mythologique un peu postérieure, mais lointaine encore et mystérieuse, que se passe l'action iVHijperion.

Tout nu fond de la tristesse ombreuse d'une vallée, — loin du souille salubre du matin, — loin de l'ardent midi et de l'étoile unique du soir, — était assis Saturne aux cheveux gris, immobile comme une pierre, — aussi paisible que le silence autour de son repaire ; — forêts sur forêts pendaient tout autour de sa tète, — comme des nuées sur des nuées. Aucun mouvement dans l'air; — pas même autant de vie ({u'en un jour d'été, — quand la plus légère graine est immobile sur la plume de l'herbe. — Mais où la feuille morte tombait, là elle reposait. — Un cours d'eau passait, sans voix, rendu plus muet encore, — ù cause de sa divinité tombée, — répandant une ombre; une Naïade, parmi ses roseaux, — pressait son doigt glacé plus fort sur ses lèvres.

Le long du sable de la rive, de grandes traces de pas s'étendaient, — aussi loin que les pieds du dieu avaient erré, — et dormaient là depuis. Sur le sol détrempé, — sa main droite, vieillie, reposait sans force, indifférente, morte, — sans sceptre ; et ses yeux sans royaume étaient clos, — tandis que sa tête, courbée, semblait écouter la terre, — son antique mère, pour qu'elle le consolât encore.

Mais rheure est venue de la révolte : la déesse Thea, épouse du Titan Hypérion, vient rendre visite au dieu tombé. Alors « le vieux Saturne leva ses yeux flétris et vit son royaume parti, et cette déesse, si belle, agenouillée », et il parle. Il sait qu'il doit être roi encore, ainsi le veulent les destins :

Saturne doit être roi. — Oui, il faut qu'il y ait une victoire éclatante comme l'or. — Il faut qu'il y ait des dieux renversés, et des sonneries de trompettes — dans un triomphe calme, et des hymnes de fête — sur les nuages d'or de la métropole,

— et des voix douces proclamant ce triomphe, et des cordes d'argent — résonnant dans de creuses écailles : et il y aura

— de belles choses renouvelées, pour la surprise — des enfants du ciel; c'est moi qui ordonnerai. — Tiiea! Thea! Thea! où est Saturne?

Et, conduit par Théa, il va retrouver les Titans.

Cette révolte des dieux anciens contre les dieux nouveaux, de Saturne et d'Hypérion contre Jupiter, tel devait être le sujet du poème. Keats n'en a malheureusement traité que le prologue. Il nous a montré le Titan Hypérion, gardien du soleil, inconsolable de la chute de Saturne et semblable au Satan de Milton, écumant de rage dans son palais « bastionné de pyramides d'un or et incelant et que touchait l'ombre des obélisques de bronze, tandis que parfois des ailes d'aigles, que n'avaient jamais vus ni les dieux ni les hommes étonnés, l'assombrissaient ». Mais une voix mystérieuse, celle du vieux Cœlus, lui annonce que les temps sont venus. Voici le moment d'agir : qu'il aille retrouver Saturne, tandis que Cœlus veillera sur le soleil :

Alors Hypérion se dressa, et sur les étoiles — leva ses paupières courbées et les tint grandes ouvertes — jusqu'à ce que la voix ccssfil: et toujours il les gardait grandes ouvertes.

— cl toujours c'étaient les mêmes brillantes et patientes étoiles! — Alors, inclinant lentement sa large poitrine, — semblable à un plongeur dans les mers riches en perles, — en avant il se baissa sur le rivage aérien — et s'enfonça sans bruit dans la nuit profonde.

Le poète nous a peint ensuite les Titans vaincus couchés dans leurs cavernes : « Tel un cercle morne de pierres druidiques, sur une lande abandonnée, quand la pluie froide commence à la tombée du jour, dans le triste mois de novembre ». Il nous a fait assister au grave conseil dans lequel se décide la g-uerre contre les dieux, et il a mis une incomparable grandeur dans cette scène : Oceanus, « dieu de la mer, sophiste et sage, — non qu'il eût fréquenté les bosquets d'Athènes, mais parce qu'il avait médité sous l'ombre des eaux », et, après lui, la déesse Clymène, conseillent la paix : que faire contre les destins qui ont donné le pouvoir aux dieux nouveaux?

Mais Encelade veut la guerre : il invoque les souvenirs des luttes anciennes et des outrages subis. D'ailleurs, tout espoir est-il perdu, et Hypérion n'estil pas le chef puissant encore tout désigné pour la révolte? Comme il parle, une lumière se répand dans la caverne :

C'était Hypérion : sur un pic de granit — ses pieds brillants reposaient, et là il s'arrêta pour contempler — la misère que sa splendeur avait dévoilée — à l'épouvantable conscience d'elle-même. — Dorés étaient ses cheveux, courts et bouclés comme ceux d'un Numide; — royale sa forme majestueuse; ombre immense — au milieu de son propre éclat, comme la niasse — de la statue de Memnon, quand le soleil se couche,

— aux yeux du voyageur venant de l'Orient qui s'emplit d'ombre; — des soupirs aussi, lamentables comme la harpe de ce Memnon, — s'échappaient de sa poitrine, tandis qu'il pressait ses mains, perdu dans cette contemplation, — et qu'il se tenait debout, silencieux.

Toute la scène est d'une grandeur miltonienne, et, à vrai dire, l'influence de Millon est partout dans ce fragment d'épopée; sensible dans le caractère majestueux des scènes, elle l'est aussi dans la forme,. merveilleusement appropriée au sujet par sa largeur, sa sonorité, sa puissance; même, Keats s'est fatigué de son poème précisément parce qu'il se sentait trop près de Milton; il considérait que, si Chaucer a écrit une sorte d'anglais francisé, Milton a créé une langue grécisée, également admirable en soi, mais également contraire au vrai génie de la langue nationale. Suivant lui, le mérite éminent de Chatterton avait consisté précisément à ramener le langage poétique aux voies purement anglaises, et c'est son exemple qu'il comptait suivre. Nous ne pouvons que le regretter, puisque ce scrupule l'a empêché de finir Hi/perion.

Mais ce que nous avons suffit à nous donner un exemple du progrès que Tinfluence de Millon a fait faire à l'art de Keats. Au fond, le secret de cet art est dans l'union intime de deux procédés poétiques, en apparence opposés : la description et la suggestion; lune, qui figure nettement aux yeux du lecteur la forme, la couleur, la dimension des objets; l'autre qui, dans des formules appropriées, par un agencement savant des idées ou des mots, évoque tout un monde de sentiments ou de pensées, et dont le caractère extérieur est de rester toujours dans le vague et dans le flottant. Keats tient du sculpteur grec par la netteté de la vision, la rectitude des lignes, la pureté des formes; on reconnaît à chaque page l'homme à qui Haydon avait révélé les marbres du Parthénon, et qui était resté toute sa vie comme ébloui de cette révélation. Personne n"a créé des personnages qui

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ressemblent plus à des statues; lisez ffypenon, puis fermez le livre; cherchez à vous représenter Saturne, Thea, Asia ou Encelade : vous les verrez se détacher, dans un relief inoubliable et avec des contours aussi précis que ceux du marbre et du bronze. Mais sous cette imagination parfaite de sculpteur se cachent une pensée inquiète et un sentiment troublé. La sérénité qui caractérise l'œuvre d'un Phidias manquait à Keats, et sa vie morale a été comme ea désaccord avec son imagination. De là vient que cette poésie, si semblable de forme à VIliade ou au Promrfhée d'Eschyle, évoque tout un monde plus moderne d'idées. C'est comme un paysage des bords de la Méditerranée avec des échappées inattendues, au détour d'une route, sur quelque contrée septentrionale; c'est — suivant un mot de Keats — un écho du Midi qui résonne dans le vent du Nord.

Ce qui distingue ffi/perion des précédents poèmes, ce qui en fait la supériorité propre, c'est la conception des caractères. Nous ne sommes plus ici en face d'ombres flottantes et fugitives comme dans Endymion. Nous nous trouvons en présence de personnages, qui, pour être mythiques, n'en sont pas moins vivants. De même que nous pouvons nous représenter leurs formes, de même nous pouvons évoquer leurs âmes; nous connaissons et comprenons Encelade, Hypérion, Oceanus. Quoique dieux, nous les sentons près de nous par leurs passions et leurs joies. Ils vivent, souffrent, s'agitent comme nous; au lieu qu'il nous était impossible, dans Fndymion, de nous intéresser à l'action, nous trouvons dans Byperion un drame qui nous touche. Or il n'y a point de drame sans personnages. Keats a compris que pour rendre

la vie à la mythologie grecque, il fallait prêter à cha^ cun de ces dieux les intérêts, les ambitions, les révoltes de l'homme.

Il est donc moins paradoxal qu'on ne croirait de dire qu'en s'intéressant aux dieux de la Grèce, il commençait à s'intéresser à l'humanité.

Keats est mort au moment où une évolution se faisait dans son esprit, où il avait commencé à se rendre un compte plus exact de la nature et des conditions de la poésie. Il ne faut donc pas demander à ce qui nous reste dans ses œuvres de vues critiques sur la littérature et sur l'art plus de cohésion qu'il n'y en a réellement. Mais l'œuvre d'un grand poète, si impersonnelle qu'on la suppose dans la forme, est un témoignage par elle-même. Il se dégage de celle de Keats une notion particulière de la poésie.

Une conception étrange, aussi contraire que possible aux idées antiques, mais qui a fait son chemin dans les esprits depuis un siècle, en est le point de départ.

« Les hommes de génie, lisons-nous dans une de ses lettres, n'ont point d'individualité, point de caractère propre.... Le poète n'est pas lui-même : il n'a point de moi; il est tout et il n^est rien; il jouit de la lumière

et de l'ombre; il vit par bouffées Quand je suis

dans une chambre avec d'autres personnes, l'identité de chacune d'elles se met à exercer une pression sur moi, si bien que je suis en très peu de temps annihilé. » Faites, si vous le voulez — puisqu'il

s'agit d'une lettre intime, — la part de la boutade. Il reste une idée à laquelle il tenait et dont il a tiré complaisamment, pendant la première partie de sa vie, des conséquences singulières. Si le poète ou, plus généralement, si l'artiste est un être avant lout passif, s'il doit se livrer à tous les souffles et à toutes les impressions, il suit de là qu'il se fera un principe d'écarter soigneusement de son âme tout ce qui pourrait en diminuer la souplesse et la sensibilité. Il sera amené ainsi à considérer toute espèce d'opinion, suivant le mot de Renan, comme une « ankylose » de la pensée. Il admettra que « le seul moyen de fortifier ses facultés est de n'avoir d'opinion sur rien, de faire de son esprit un libre passage pour toutes les idées ». Il résistera donc de son mieux à ce besoin vulgaire de fixer son jugement: il comprendra que le don éminent des grands poètes, d'un Shakespeare, par exemple, est précisément « sa faculté de demeurer dans l'incertitude, le mystère, le doute », sans aucun désir factice d'en sortir; le monde inconsistant des sensations et des sentiments lui suffira. Il aura en horreur les poètes moralistes et métaphysiciens. Il contestera à Wordsworth le droit de nous exposer en vers le fruit de ses méditations et de nous mettre, en quelque sorte, « la main au collet ». Car « Sancho Pança est aussi capable que n'importe quid'imaginei' une sorte de voyage aux régions célestes ». Le poète ne doit prêcher aucune vérité : il ne doit pas être, suivant la conception antique, un éducateur, mais simplement un charmeur. La vraie poésie est discrète; elle pénètre doucement en l'âme; elle ne cherche ni à frapper ni à étonner, encore moins à émouvoir. Elle est un flot de belles images qui nous berce moUe-

ment. Il est infiniment plus difficile, en elTet, de donner l'impression de la beauté parfaite que d'entretenir le public, comme l'auteur de Childe IJarold., de ses propres doutes et de ses douleurs secrètes. L'artiste mettra, pour se distinguer du vulgaire, une sorte de point d'honneur à o n'avoir d'opinion sur rien, que sur les questions de goût » ; il professera une indifférence absolue sur la valeur des idées; il comprendra enfin que « chez un grand poète le sentiment de la beauté dépasse, ou i)lutùt supprime, toute autre considération ».

Ce n'est pas le lieu de discuter cette théorie de l'art pour l'art, qui se retrouve constamment sous la plume de Keats dans la correspondance des années 1817 et 4818. Est-ce, à vrai dire, une « théorie »? Comme beaucoup d'artistes puissants et bornés, Keats ne s'est rendu compte ni de ce qui s'éloignait tant soit peu de sa nature ni de ce dont il était capable lui-même. Ainsi il n'a jamais bien compris ni Shelley ni Byron. Il s'est mépris sur Wordsworth. Le monde moderne lui est resté fermé : il n'a jamais admis que l'amour put se déguiser en gentleman anglais du xix^ siècle, ni que Cléopàtre pût « demeurer au n° 1 de Brunswick Square ». Il était encore plus exclusif dès qu'il s'agissait de choses étrangères; il écrit à sa sœur que « la langue française est peut-être la plus pauvre qui eût été parlée depuis la tour de Babel ». Notre littérature ne veut pas mieux. 11 a dit de Rousseau que toute son éloquence ne vaut pas ^ le bavardage vulgaire des blanchisseuses ». « Grâce à Dieu, s'écrie-t-il en venant de lire la Nouvelle Héto'ise, je suis né en Angleterre, avec nos propres grands hommes sous les yeux. » Pour un peu, on serait tenté de le qualifier de bour-

geois OU, comme disait Matthew Arnold, de '< Philistin », tant il se méprend aistmient sur tout ce qui sort de son cercle habituel d'idées.

Ce n'est donc pas sur quelques vues éparses dans ses lettres, mais sur ses vers eux-mêmes, qu'il faut juger son idéal poétique. On trouvera dans les uns plus d'un démenti donné aux autres. Est-ce — pour n'en citer qu'un exemple , mais éloquent — une inditîérence absolue aux idées qui lui inspirait en 1819 cette Ode au rossignol, qu'il terminait par ces strophes admirables :

Debout, dans la nuit, j'écoute; et, i)lus d'une fois, — j'ai été presque amoureux de la Mort i)aisible; — je lui ai donné de doux noms en plus d'un vers pensif, — lui demandant de fondre dans l'air mon souflle calme. — Maintenant plus que jamais, il semble délicieux de mourir, — de finir à minuit, sans souffrance, — pendant que tu répands ton âme de toutes parts — dans une telle extase! — Tu chanterais encore, et moi j'aurais des oreilles pour ne pas entendre : — ton sublime requiem résonnerait sur un tertre de gazon!

Tu n'es pas né pour la mort, immorlel oiseau! — 11 n'y a point de générations affamées pour te fouler aux pieds. — La voix que j'entends cette nuit fut entendue — dans les jours anciens par les empereurs et par les manants. — Peut-être que celte même chanson s'est ouvert un chemin — à travers le cœur triste de lUith quand, regrettant sa patrie, — elle se tenait en larmes parmi le blé étranger. — Peut-être est-ce toi-même qui souvent as — charmé des fenêtres magiques, s'ouvrant sur l'écume — des mers périlleuses, dans des pays féeriques et perdus!

Il me semble qu'il y a dans ces beaux vers autant d'émotion que dans les plus belles pages de Byron, et que toutes les théories du monde n'y font rien. Ce qu'il est vrai de dire, c'est que Keals est séparé des poètes ses contemporains, notamment de Shelley, par une idée plus exclusive de la poésie. Au lieu qu'elle a été pour Shelley l'expression la plus haute

de la philosophie et le plus puissant moyen de propager des idées, — une sorte d'ascension indéfinie vers le bien de l'humanité, — Keats s'est obstinément refusé à A'oir en elle autre chose qu'une recherche passionnée de la beauté. « Je suis certain, dit-il, que j'écrirais sous la seule influence de mon ardent désir du beau, alors même que mon travail de la nuit devrait être brûlé chaque matin, sans qu'aucun œil humain dût s'y reposer jamais. » Qui veut aimer Keats doit aimer la poésie d'un amour absolu et sans limites. Elle n'est pas, en efl'et, un délassement d'une heure ou d'un jour, elle n'est pas simplement un repos, un rafraîchissement de l'âme : elle est, comme eût dit Kant, une fin en soi. « Il n'y a pas d'être au monde qui vive d'une vie plus vraie qu'un écrivain de talent. » Il n'y en a pas non plus de plus bienfaisant : car « ce que l'imagination saisit comme beau doit être vrai ». L'idée de beauté est suprême à ses yeux, et il lui subordonne tout le reste, sans voir qu'il y a dans l'idée même de vérité des éléments irréductibles et incompatibles avec celle du plaisir esthétique. Mais Keats se défiait de la pure intelligence : « Je n'ai jamais pu comprendre, écrit-il naïvement dans une lettre de 1817, comment on peut arriver à la vérité par le raisonnement. » Il lui est toujours resté quelque chose de cette première défiance contre les voies logiques de l'esprit. Il lui semblait que, si la vérité se révèle à l'homme, il n'y a pas de révélation plus triomphante que celle de la beauté. Qu'est-ce, en effet, qui saisit plus fortement les âmes de cette trempe, les entraîne et les enivre plus complètement? Là est la certitude absolue, là h' repos.

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Si Ton ajoute qu'entre toutes les sortes de beautés, celle (le la forme est la plus fixe et la moins troublante, en même temps que la moins discutée et par suite la plus universelle, on touchera au fond de ce qu'on nomme l'hellénisme de Keats. Nulle part cet hellénisme n'a trouvé une expression plus achevée que dans ïOJe sur une urne grecque. Le poète contemple cette urne et la décrit. Puis il se demande :

Quels sont ces hommes qui viennent au sacrifice? — A quel autel verdoyant, ô prêtre mystérieux, — conduis-tu cette génisse qui mugit aux cieux, — et ses flancs soyeux tout parés de guirlandes? — Quelle petite ville, sur une rivière ou sur le bord de la mer, — ou bâtie sur quelque montagne avec une citadalle paisible, — est vide de cette foule en cette sainte matinée? — O petite ville, tes rues pour toujours — seront silencieuses, et pas une àme, pour dire — pourquoi tu es déserte, ne peut revenir jamais!

O forme attique! contours charmants, où s'enroulent — et se mêlent des hommes et des vierges de marbre, — avec des branches des forêts et des herbes foulées; — forme silencieuse! toi, lu nous lasses de la pensée, ^ — comme fait l'éternité. Froide pastorale! — Quand la vieillesse consumera cette génération, — tu demeureras, parmi d'autres douleurs — que les nôtres, une amie de l'homme à (jui tu dis : — « Beauté, c'est vérité; vérité, c'est beauté. » Voilà tout — ce que vous savez sur terre, et tout ce qu'il vous faut savoir.

Pour combien d'hommes d'aujourd'hui est-il si évident que l'art soit le but suprême et qu'il doive tenir le premier rang dans la vie de l'homme? En est-il beaucoup qui, même après avoir lu VOde sur une urne grecque^ et une fois le premier enchantement passé, ne se disent avec Maurice de Guérin : « Pour embrasser l'art et la poésie, je voudrais qu'ils me fussent démontrés éternellement graves et hors de doute comme Dieu. Ce sont deux fantômes douteux et d'un sérieux perfide. » Au fond, c'est ce qu'il y a en nous de chrétien qui se révolte contre celte exorbitante prétention

de l'art, ce luxe de la vie, à en devenir le nécessaire et le principal. Tous les'purs chrétiens, à commencer par Carlyle — (jui le traitait de dead dog, — ont senti en Keats un ennemi, et leur instinct ne s'est pas trompé.

Les trois grands poètes anglais du commencement de ce siècle ont vécu également en dehors du christianisme. Mais, tandis que Shelley et Byron se révoltent contre Lui, Keats l'a complètement et orgueilleusement négligé. Tandis que l'auteur de Hellas rêvait d'une Grèce idéale dont l'avènement marquerait le triomple du bien, l'auteur d'Hi/perion se réfugiait complaisamment par la pensée dans la Grèce disparue. I^'idéal que Shelley cherchait dans l'avenir, il le retrouvait dans le passé. S'il a entrevu o une vie plus noble » où il rencontrerait « les agonies et la lutte des cœurs humains », c'a été en dehors et à côté de toute idée chrétienne. A Winchester, il se plaisait à se promener dans la cathédrale pendant le service, pour lire, aux sons de l'orgue, les lettres d'amour de Fanny. Un soir qu'il entendait le son des cloches, il écrivait : « Je sentirais le froid de la tombe, si je ne savais qu'elles se meurent comme une lampe qui s'éteint, que c'est là leur soupir et leur plainte avant qu'elles s'en aillent dans l'oubli... >> Les cérémonies religieuses le révoltaient : il ne pouvait soufï'rir « le son horrible d'un sermon ».

L'ensemble de ces vers, joint au témoignage de sa vie, prouve qu'il a été le plus païen des poètes de ce siècle.

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Les premiers mois de l'année 1819 avaient été pour Keats les derniers jours de travail et de calme relatif : soit à Londres, soit à lîle de Wight, où il accompagna un ami malade, soit à Winchester, où il alla passer, loin de Fanny Brawne et d'impressions trop ardentes, quelques semaines fécondes, il avait beaucoup écrit et fait de grands projets pour l'avenir. De cette période sont quelques-unes de ses meilleures œuvres, Larnia, Byperion et une belle Ode à VaiUomne. Sentant le besoin de s'assurer un revenu, il songeait à sinstaller définitivement à Londres pour y écrire dans les journaux el les revues. La maladie devait couper court à tous ces plans. Dès la fin de 1819, les amis de Keats remarquèrent un changement en lui : il devenait triste, inquiet, las. Ouand son frère vint d'Amérique, pour le voir, en janvier 1820, il le trouva morose et renfermé. Nul doute que Keats ne fût assombri par l'impossibilité de son mariage prochain avec Fanny. Mais il l'était aussi par la maladie, qui couvait en lui, et qui éclata brusquement en février.

Une nuit , il rentra frissonnant et se coucha. <' Avant de se mettre la tête sur l'oreiller, dit son ami Brown, il toussa légèrement et je l'entendis dire : « Voici du sang de ma bouche. » .J'allai vers lui : il examinait une goutte de sang tombée sur le drap. « Apporte-moi la bougie, Brown, que je voie ce sangl 1) Après l'avoir examiné longuement, il me regarda en face, avec un calme que je n'oublierai jamais el me dit : « Je connais la couleur de ce sang :

c'est du sang artériel; on ne peut pas me tromper làdessus. Cette goutte de sang est mon arrêt de mort : je dois mourir. » A partir de ce jour, une lente agonie commença, coupée par de courtes joies, dont l'une fut la publication du volume contenant ^(/pe/'io??. Ce livre eut du succès, mais la revanche venait trop tard. Toutes les lettres de ce temps à Fanny font pitié : elles ne sont qu'une exclamation de douleur et de maladive jalousie. J'aime mieux n'en rien citer : écrites par un agonisant, elles ne doivent pas être considérées comme un témoignage contre l'homme naturellement généreux et brave à qui elles ont été arrachées par la souffrance.

A. l'approche de l'hiver, les médecins lui ordonnèrent de partir pour l'Italie. Aussitôt qu'il en fut informé, Shelley l'invita à venir vivre avec lui à Pise. Keats refusa. Il partit, en septembre 1820, pour Naples, accompagné d'un ami dévoué, le peintre Severn, qui nous a laissé un récit détaillé de ses derniers jours. Après un voyage difficile de quatre semaines, ils arrivèrent à la baie de Naples. « Oh 1 quel tableau je pourrais vous faire de cette baie, écrit-il à M"' Brawne, si je pouvais me considérer encore comme un citoyen de ce monde ! » Mais il n'était plus son maître : il'menait dès lors, comme il le disait avec mélancolie, une vie posthume, quoique bien amère. Le souvenir de Fanny le hantait : « Je puis supporter de mourir, — je ne puis supporter de la quitter... Oh! Dieu! Dieu! Dieu! tout ce (jue j'ai dans mes bagages qui me fait songer à elle me transperce comme une lance. La doublure de soie qu'elle a mise à mon bonnet de voyage me brûle la tète. Mon imagination est horriblement ardente dès qu'il s'agit

KEATS ET LE XEO-UELLEMSME

d'elle. Je la vois, — je l'entends... Oh! Brown, j'ai des charbons ardents dans la poitrine 1 Comment le cœur de l'homme peut-il supporter de pareils maux? "

Les deux amis partirent pour Rome. Severn installa le malade dans une chambre modeste, où pendant plus de trois mois il le soigna avec un admirable dévoûment. Mais aucun des deux ne se faisait d'illusion. Seulement, à mesure que la fin approchait, Keals retrouvait un grand calme : « Je sens, disait-il, des tleurs cpii poussent sur moi. »

Il demanda à Severn d'écrire sur sa tombe cette épitaphe païenne comme sa vie : u Ici repose un homme dont le nom fut écrit dans l'eau. »

WILLIAIVI WORDSWORTH ET LA POÉSëE LAKISTE EN FRANCE

11 y a, pour un grand poèlc, trois l'arons au moins d'être célèbre à l'élranger. La première est d'être à la l'ois très lu et entièrement compris : c'est un cas rare, si rare qu'on nose s'aventurer à citer des noms. La seconde est d'être célèbre sans être lu : c'est de beaucoup le cas le plus commun; le poète vit alors sur sa renommée, qui donne de lui une idée parfois conventionnelle, souvent vague, mais enfin, à tout prendre, acceptable, et il l'ait la joie des critiques qui, de temps à autre, modifient, rectifient, relouchent adroitement l'image que nous nous faisons de lui, sans pourtant que cette image soit altérée dans ses traits essentiels : telle est, par exemple, en France, la gloire d'un Byron, d'un Leopardi, d'un Heine.

Mais il y a une troisième situation, de beaucoup la plus défavorable, à occuper en face de ce qu'on nomme « la postérité )),et c'est celle du poète fameux, mais fameux pour des mérites qui ne sont pas les siens, ou qui sont à peine à lui, ou qui ne consti-

tuent que la moindre part de son orig-inalité. Ce rôle est ingrat entre tous. Songeons que la gloire se réduit ici presque à un nom, qu'il y a un verdict prononcé, que la revision du procès se heurte à rindifïérence du public, ou, ce qui est pis, à ses préjugés, et si, par surcroît de malheur, le poète n'est pas traduit, ou si, par aventure, il est intraduisible, comment espérer pour lui, je ne dis pas une réhabilitation, — puisqu'il n'en a pas besoin, — mais cette élémentaire justice qui veut qu'on ne parle d'un écrivain que pièces en main et livres sur table? Et au fait, de quoi se plaindrait-il donc? S'il était méconnu, passe encore. Mais il est célèbre, mais il est confit dans la gloire. Qu'il y reste!

Je souhaite à William Wordsworth — une de ces victimes de génie — de bénéficier en France du remarquable livre que lui a consacré M. Emile Legouis \ et de passer tout au moins de la classe des poètes célèbres et incompris à celle des poètes fameux et à demi connus, de l'obscurité au crépuscule : car de lui souhaiter tout de suite le grand jour, ce serait peut-être s'aventurer beaucoup. Cependant les Lakists^ dont il est le chef avéré, sont fameux chez nous depuis le romantisme, et ils ont retrouvé, dans ces dernières années, un regain de faveur. Voilà dix-sept ans qu'Edmond Scherer consacrait à Wordsworth une étude qui fit quelque bruit. En voilà à peu près autant que M. Paul Bourget montrait aux fervents le chemin des lacs du Cumberland et que, glissant sur les eaux de la baie de Pull Wike, il évo-

1. Emile Legouis, La jeunesse de William Wo7xlsworlli (17"0ns)8), Musson, 1896. — Du même, Qiœlques poèmes de William Wo7'dswort/i, traduits en vers, L. Cerf, 1896.

qiiait, dans ce paysage que les Lakisis ont aimé, l'Ange <lu Silence :

Des profondeurs du lac immobile s'élève, Vague et flottant parmi les pointes des roseaux, Comme un être tissé de vapeur et de rêve... — Et l'Ange du Silence apparaît sur les eaux. Il vient dans la tendresse et la lenteur de l'heure...

D'autres critiques ont suivi IM. Paul Bourget : M. Gabriel Sarrazin, M. Angellier — dans un beau chapitre de son Élude sur la vie et les œuvres de Robert /Jiirns, — James Darmesteter, dans une étude réimprimée tout récemment parmi d'autres essais de littérature anglaise.

Ont-ils gagné à Wordsworth beaucoup de lecteurs chez nous? J'avoue que j'en doute fort. Et dès lors une question se pose : D'où vient cette impopularité relative d'un des plus grands poètes de ce siècle? Est-ce un malencontreux hasard? Est-ce un malentendu? Est-ce entre le génie de Wordsworth — plus généralement entre la poésie lakiste — et notre goût français, un irrémédiable divorce?

Parmi beaucoup de causes qui nous ont empêchés de bien comprendre Wordsworth, il y en a une qui frappe d'abord , et c'est la personnalité même du poète.

Il ne faut pas se le dissimuler : Wordsworth a contre lui d'avoir été un homme heureux et d'avoir passé pour plus heureux encore qu'il ne fut. Rien de plus défavorable à un poète, surtout en France, que d'être — comme Taine l'a reproché à celui-ci — o assis

dès Tabord dans une condition indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du public ». Xotez, comme nous allons le voir, qu'il y a là, en ce qui touche Wordsworth, une grosse inexactitude. Mais enfin c'est la légende, si ce n'est pas l'histoire, et il est bien clair qu'il n'y a pas pour un honnête homme de plus grand malheur que de naître poète-lauréat. Tout, dit-on, a souri à Wordsworth, et, du collège de Ha\vkshead à la solitude glorieuse de Rydal Mount, il a, marchant de triomphe en triomphe, vécu dans une apothéose. En vérité, cela n'est pas supportable.

Ne se dégagera-t-il pas de sa poésie je ne sais quel parfum d'incurable optimisme? Ne voyez-vous pas qu'il manque à ce patriarche d'avoir, comme Byron, jeté un peu de mépris à la face du vieux mondé, ou de s'être, comme Shelley, noyé, pour finir une vie orageuse, dans quelque golfe de la Méditerranée? Nous aimons, avouons-le, à retrouver dans les vers d'un poète l'écho de ses souffrances, du moins intellectuelles, et de ses malheurs, fussent-ils imaginaires. Or Wordsworth est un <f régulier ». 11 passe pour n'avoir pas souffert. On ne lui connaît pas de roman, et il ne paraît pas qu'il ait aimé d'autre femme que la sienne. Sa vie est unie comme celle d'un honnête notaire de campagne. Vivant au xix*^ siècle, il n'a même pas connu les tourments du doute ni les luttes de la pensée. Il n'a pas compris, comme notre Vigny, <( la majesté des souffrances humaines ». Il n'a jamais demandé à la mort, comme notre Lamartine,

D'engloutir à jamais dans l'élcrncl silence L'éLernelle douleur.

II s'est obstiné à adorer et à bénir. Cette attitude est noble, mais, soutenue pendant soixante ans, elle est d'un sermonnaire, non d'un poète.

Ce qui manque, dit-on, à cette physionomie harmonieuse, c'est donc ce pli d'inquiétude douloureuse qui marque le passage de la vie. Ne serait-ce pas que sa pensée est aussi superficielle qu'elle est majestueuse?

Scherer lui-même — qui a parlé de lui avec une évidente sympathie — a insinué que la mollesse d'une existence toute méditative et spéculative a énervé et comme détrempé l'intelligence de \\'ordsworth : « A peine oserions-nous l'appeler un philosophe, tant l'élément raisonné et de spéculation manque à son esprit. Le mot môme de penseur ne lui convient qu'à moitié; c'est un contemplatif. » Allons jusqu'au bout : c'est presque un épicurien, une manière d'épicurien protestant : d'un mot, la vie a gâté le poète.

Mais Scherer est-il dans le vrai? Et le Wordsworth de la légende est-il le vrai Wordsworth? Voici que M, Legouis le conteste et qu'avec une force et une élégance d'argumentation très remarquables, il nous présente un Wordsworth « penseur » et un Wordsworth presque malheureux. N'exagérons rien cependant. II faut s'y résigner : Wordsworth a été, de 1798 à 1850, date de sa mort, un homme heureux. On ne risquerait même rien à soutenir qu'il a été l'un des hommes les plus heureux de notre siècle. Mais, ce qu'on oublie trop, ce bonheur a été laborieusement conquis. C'est l'œuvre, c'est le chef-d'œuvre de Wordsworth que sa vie. Personne n'a mieux réalisé le mot de Milton : « Si tu veux être poète, que ta vie

soit lin poème. » El celle vie, qui a fini en hymne iriomphal, a commencé, il faul quon le sache, par une lulle acharnée conlrc la destinée ou contre le ■clémon intérieur. Ce que M. Legouis nous révèle, dans une biographie psychologique très curieuse, c'est la « crise » du poète. C'est Ihistoire de la genèse de son génie, histoire qu'il a contée lui-même dans un poème posthume trop peu lu, dans \q Prélude. C'est Wordsworth avant Wordsworth.

Celle crise est un drame en trois actes, comme il convient : une enfance heureuse, — une violente tourmente intellectuelle et morale, — une guérison définitive.

^^'ords"\vorth, fils d'un modeste avoué du comté de Cumberland, s'est toujours reporté avec délices à ses années d'enlance. A vingt ou trente ans de distance, -C|uand il écrit le Prélude, il aime à revoir, dans le lointain de sa vie, la vaste bâtisse carrée d'aspect sévère qu'habitaient ses parents dans la petite ville de Cockermouth. Il aime à évoquer ses baignades dans certain « petit canal du moulin », ou ses gambades ^< à travers les jaunes bouquets de jacobée fleurie». Surtout il songe avec reconnaissance aux années décisives qu'il a passées dans son vieux collège de Ila\vkshead, — et ce trait est caractéristique. Rappelons-nous en quels termes Chateaubriand, qui entrait au collège de Dol l'année même où Wordsworth ■entrait à celui de HaAvkshead, en 1778, se plaint de la peine qu'eut « un hibou de son espèce » à vivre dans « une cage » et à « régler sa volée au son d'une ■cloche ». La même horreur pour le collège se retrouve, comme le note M. Legouis, chez la plupart de nos romantiques. Hugo parle avec colère du cuistre

« chauve et noir » qui faillit Tenlever à son cher jardin des Feuillantines pour l'enfermer dans certaine « grande cour pavée entre quatre grands murs ». Quand Vigny devenu homme cherche les origines lointaines ^e sa mélancolie, il croit les trouver dans « le collège bien triste et bien froid qui lui faisait mal par mille douleurs et mille afflictions ». Même indignation chez un Lamartine, s'éciiappant de l'institution où on l'avait placé à Lyon, chez un Théophile Gautier, chez un Victor de Laprade. Pour Wordsworth, au contraire, ce temps de collège fut vraiment, suivant sa belle expression, « le temps des semailles ». Il faut l'entendre parler de son vieux maître William Taylor, que ses soixante-douze ans n'empêchent pas de goûter k la folle plaisanterie » ; de la bonne femme Anne Tyson, sa maternelle hôtesse; du vieux mendiant qui revenait à jour fixe frapper à la porte de la maison; du brave colporteur, son ami, qui lui (( chantait de vieilles chansons, nées dans ses collines natales», et dont il buvait avidement «la pure conversation ». Tous ces personnages ont passé dans ses poèmes; tous ont apporté à l'œuvre leur quotepart de souvenirs, de récits, d'impressions. Par eux, cette œuvre plonge bien avant dans la terre natale. Par eux, le jeune Wordsworth est entré en contact avec cette ûme populaire qu'il a tant aimée.

Puis, ce sont les livres, autres amis. La lecture, avait écrit ce Rousseau à qui ^Vords^vorth doit tant, est « le fléau de l'enfance ». Pour lui, elle en fut la bénédiction. Nul conflit, dans cette ànie d'adolescent, entre la nature et l'étude, entre c les cerises des bois », comme dira Victor Hugo grand-père, et les œuvres poudreuses des pédants. Il lit, et très librement, les

exploits légendaires de Robin Hood, les aventures merveilleuses de Jack le Tueur de Géants ou l'histoire du chapeau magique de Forlunatiis. Il dévore les Mili(; et une Nuits. Il se grise de tout ce merveilleux. Bien mieux, il contracte dans ces lectures une haine durable contre les pédagogues de métier qui prétenvent doser, en vertu de je ne sais quelle pharmacopée morale, la nourriture intellectuelle de Teniant : « Qu'eût été l'homme — écrivait-il plus tard à Coleridge, — qu'eût été le poète, qu'aurions-nous été tous les deux, si, à l'époque du choix sans danger, au lieu de vagabonder comme nous le fîmes à travers les vallées riches de leurs produits indigènes, à travers le pays lij^re de la fantaisie, au lieu de parcourir à notre gré les heureux pâturages, nous avions été suivis, épiés à toutes les heures, tenus en laisse dans nos promenades inélancoliques, attachés au piquet comme la vache d'un pauvre homme?... »

Mais cet enfant qui lit est aussi un enfant qui joue. Tandis que d'autres rougissent de trop jouer, il rougit, lui, de ne pas jouer assez. En véritable Anglais, il sait qu'il a des devoirs envers la guenille du corps. 11 escalade, avec une joie sauvage, les monts environnants pour piller des nids de corbeaux. Il aime à revenir le .soir, « fiévreux, les membres fatigués et l'esprit en tumulte ». Jouer, c'est déjà pour lui entrer en communion avec la nature. Un soir, revenant à Hawkshead au galop de son cheval, il lui semble qu'il sent la présence du paisible Esprit répandu dans lair <lu soir, de cet Esprit qui va devenir le gcnius de sa poésie :

And that still spiril shed from cvening air.

LA POÉSIE LAKISTE EX FRANCE i'6'6

D'autres fois, c'est une course en bateau sur le lac d'Esthwaite, au cours de laquelle l'enfant est victime de quelque étrange hallucination, ou une partie de patinage , durant laquelle il jouit éperdument de l'aspect mystérieux des choses environnantes. Gomme l'a remarqué encore M. Legouis, il y a aussi dans les Confidences de Lamartine une scène de patinage; mais les impressions des deux poètes sont bien différentes. L'un songe surtout à la beauté de son propre corps et de ses mouvements : il jouit avant tout de sentir qu"il triomphe de la nature par son adresse; c'est un lutteur, un vainqueur que sa victoire enivre. L'autre se plaît au contraire à s'absorber dans cette nature, à se fondre en elle : c'est un solitaire, un contemplatif; c'est l'enfant qui, revenant un soir sur son lac au son d'une flùle lointaine, laisse échapper ce cri : « Oh! alors! l'eau calme et comme morte s'étendit sur mon esprit avec le poids d'un plaisir, et le ciel que je n'avais jamais vu si beau descendit dans mon cœur et me tint comme un rêve. »

L'enfance de Wordsworth, malgré de graves revers de fortune et la perte prématurée de ses parents, a donc été heureuse. 11 y a puisé, ce n'est pas trop de le dire, une réserve de joie pour la vie entière, et, quand il a voulu édifier plus tard une philosophie du bonheur, il n'a eu qu'à se reporter aux années bénies où le bonheurdébordait spontanément en lui. Comme pour notre contemporain Pierre Loti — dont les souvenirs offrent ici avec les siens plus d'une analogie, — l'enfance a été pour lui le point lumineux de l'existence.

Son apprentissage de la vie commence à l'Université. Sortant de son collège, il n'a nulle vocation. En

lo6 ÉTUDES DE LITTÉRATURE EUROPÉENNE

fait, il n'en aura jamais, au sens vulgaire du mot. Toujours il se refusera, malgré les exhortations de ses tuteurs, à prendre un métier. Mais, comme TUniversité mène à la fois au barreau, au professorat, aux ordres sacrés, on l'y envoie, pour lui donner le temps de se décider. II passe sur ce « perchoir de la vie sédentaire '), comme il dit ironiquement , quelques années presque stériles. Cambridge, où il étudiait, était la citadelle de l'anglicanisme : on y fabriquait, suivant la formule authentique , des théologiens patentés, qui, en attendant leur brevet, menaient joyeuse vie. Déjà le délicat poète Gray gémissait de les voir renverser, en plein midi, les femmes qui passaient dans la rue, forcer la porte des magasins, jouer pour de l'argent dans les cafés le dimanche, et, ce qui est plus grave, s'autoriser pour ces frasques de l'exemple de leurs maîtres. Dans ce milieu de joueurs, de jockeys et de chasseurs bottés, on n'étudiait guère. Wordsworth s'y sent bien vite dépaysé. Il comprend « qu'il n'est pas fait pour cette heure, ni pour ce lieu » et que jamais son âme austère n'y trouvera l'emploi de ses « facultés saintes ». Une fois en sa vie — ce sera la seule peut-être, — il sent comme Byron, et c'est quand il se trouve en présence de ces professeurs, de ces Dons imbéciles, « vains — suivant l'expression du poète des Hours of idleness — comme leurs honneurs, lourds comme leur bière, tristes comme leur esprit et ennuyeux comme leur parole ». Incapable de passer sous les fourches caudines des examens, incapable de tourner en l'honneur d'un chancelier quelques vers latins présentables, Wordsworth renonce à toute ambition universitaire. Son meilleur temps alors, ce sont les vacances. Ouand

il retourne maintenant au pays natal, il apprend à goûter de plus en plus les paysans, à retrouver, sous leur rude écorce, ces vertus simples que la noble université de Ne\vton ne connaît plus que de nom. Et il s'y éprend de la jeune fille qui sera plus tard sa femme.

En 1790, las de cette existence vide d'écolier, il prend une résolution qui fait scandale. 11 renonce aux examens, aux concours imminents, et décide d'aller voir les Alpes et du môme coup la France. C'est sa véritable éducation de jeune homme qui commence. C'est la crise qui se prépare. « L'Europe, dit-il, était alors tressaillante de joie, la France au plus haut des heures dorées, et la nature humaine semblait naître à nouveau '. » Wordsworth fait route avec un étudiant gallois. Chacun a 500 francs en poche. Leur débar- ([uement à Calais se fait parmi les fêtes. « 11 y avait dans l'air une rumeur vagabonde d'allégresse. D'heure en heure la terre vieillie battait comme le cœur do l'homme; ce n'étaient que chansons, guirlandes, bannières et faces heureuses. » « La déraison de la joie était alors sublime. » Nos voyageurs traversent la France en triomphateurs : « Nous portions un nom honoré en France, le nom d'Anglais, et ils nous saluèrent hospitalièrement comme leurs précurseurs dans la glorieuse carrière.., » La France le ravit. Les Alpes lui agrandissent l'imagination. Il laisse les Suisses « ravis du triomphe de leurs proches voisins ». Ouand il revient en Angleterre, il y rapporte le pre-

1. Sur l'influence de la Révolution française dans la littérature anglaise, M. E. Dowden a pul)lié récemment tout un livre : Frencli Hevolulion and Entjiish Literalurc (1897). — Voir sur le même sujet le Robert Durns de M. Angellier.

ÉTUDES DE LITT. EUnOPÉEKNE. 1 "1

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mier germe de la maladie morale qui va le ronger pendant sept ou huit ans.

Et d'abord, W'ordsworth, qui s'est fixé à Londres, est pauvre. Malgré les objurgations des siens, il se refuse à prendre un état, plutôt que d'enchaîner sa vie. Il s'établit dans ce vaste Londres, dont le mirage attire le provincial qu'il est. Il y vit de peu, tristement, inquiet de regarder ce monde si nouveau pour lui, qui pique sa curiosité sans toucher son cœur. Puis — et c'est une misère plus grave — le voilà décidément poète : il publie ses premiers vers, son Evening Walk^ ses Descriptive Sketches, c'est-à-dire qu'il apprend à connaître l'effort du génie pour réaliser un idéal qu'il n'atteint jamais. Enfin, et surtout, celui qu'on a souvent appelé un quaker poète est en passe de devenir révolutionnaire et rationaliste, à la française.

Un deuxième voyage en France déchaîne le mal. En novembre 1791, il repart, invinciblement attiré par ce pays tendrement aimé. 11 y séjourne cette fois plus d'un an, à Paris, à Orléans, à Blois. Il se lie intimement, à Blois, avec le capitaine, depuis général, Michel Beaupuy, un noble cœur, qui lui souffle, en de longues causeries, son enthousiasme révolutionnaire. En présence des volontaires qui partent pour la frontière, le jeune Anglais sent son cœur bondir d'émotion : treize ans plus tard, évoquant ce souvenir dans le Pr-élude, il écrira encore : « Au moment où j'écris ceci, des larmes me viennent aux yeux... au souvenir des adieux de cette époque, des séparations domestiques, du courage des femmes à l'heure des plus cruels départs , du patriotisme, de l'esprit de sacrifice, et de l'espoir terrestre , mus par une foi semblable à celle des martyrs... Même les défilés

LA POÉSIE LAKISTE EN FRANCE IbO

d'inconnus, même ces spectacles passagers ont souvent élevé mon cœur et m'ont paru des arguments envoyés du ciel pour prouver que la cause était bonne et pure, ({ue nul ne pouvait se dresser contre elle à moins d'être perdu, abandonné, égoïste, orgueilleux, vil, misérable, volontairement dépravé, à moins d'être le haïsseur têtu de l'équité et de la vertu. » — La France et la Révolution l'ont conquis. Elles ne le lâcheront plus.

Notons ([u'il ne s'agit pas ici seulement d'une conviction politique, mais bien d'une révolution décisive et complète dans sa façon de voir les hommes et les choses. Jusque-là , c'est lui qui nous l'apprend , u l'homme était resté dans son cœur subordonné à la nature. Celle-ci était sa passion et son ravissement de tous les instants. L'homme n'était pour lui qu'un plaisir accidentel. Son heure n'était pas venue. » Maintenant il a vu de près, et même de trop près, les passions humaines. 11 est entré en contact avec l'histoire. Il a connu un homme de notre xvni" siècle, un « philosophe » et un révolutionnaire, Michel Bcaupuy '. Il a recueilli à Paris les échos de la lutte de Robespierre et de Louvet, et, par une nuit d'octobre 1792, seul dans une chambre d'hôtel, dans ce Paris encore tout sanglant des massacres de Septembre, il s'est senti « sans plus de détense que dans une forêt où errent des tigres ». Mais surtout il a frémi de voir l'écorce du vieux monde se soulever, comme par la force mystérieuse de quelque éruption volcanique : plus lard il rendra cette inoubliable

1. Voir Le général Michel Deaiipuy, par Georges Bussière et Emile Legoiiis (Paris, 1S91).

impression en beaux vers, que M. Legouis a lieureusement traduits :

Oli! quelle vision de bonheur inouïe

Stimula les craintifs, exalta les hardis!

Ceux dont l'enfance avait forgé des paradis,

])ont l'intrépide enfance et l'audace féconde '

Avaient lancé d'un bout à l'autre bout du monde

L'essaim subtil et prom|)t des rêves encliantés:

Et ceux-là même, épris de tranquilles beautés,

Qui sur les mouvements de grâce et d'harmouij

Avaient réglé le cou'rs de leur calme génie,

Tous trouvaient sous leurs pieds, libres de s'en saisir,

Une argile plastique au gré de leur désir.

L'heure sonnait pour eux de modeler leur songL^...

Ces impressions violentes et grandioses font du timide et gauche étudiant de Cambridge un lutteur de la pensée, — et le voici qui, de retour en Angleterre, prêche sa foi nouvelle. A Tévêque Watson qui a, dans un sermon, attaqué la France, il reproche, dans une lettre enflammée, d'avoir « décoche une flèche contre la liberté et la philosophie, qui sont les yeux de la race humaine ». Il se nourrit de Rousseau. Il est plein aussi, à partir de 1793, de William Godwin, c'est-dire de Rousseau corrigé par d'Holbach et Helvétius, avec une dose de Hume et de Hartley. Le jacobinisme en politique, le rationalisme en philosophie, ces convictions neuves l'exaltent et l'exaspèrent.

El bientôt elles sont mises à une rude épreuve. En 1793, la guerre éclate avec la France. Ce cœur ardent est saisi d'une angoisse inconnue : « Ma nature morale n'avait pas subi d'ébranlement jusque-là. Mes sentiments n'avaient pas jusqu'alors éprouvé de brusque secousse qui pût s'appeler une révolution. Tout le reste était progrès dans le même sentier où j'avais

voyagé triin pas tour à tour lent et rapide. Mais cette fois je fus brusquement précipité dans une région nouvelle. » Prendre parti pour la patrie, c'est renier riiumanilé, c'est renoncer toute sa foi... Malgré la violence du déchirement, l'humanité triomphe de la patrie : « Je me réjouis, oui — pénible aveu! — j'exultai, dans le triomphe de mon àme, quand des milliers d'Anglais furent vaincus, laissés sans gloire sur le champ de bataille... J'éprouvais une douleur — non, ne disons pas une douleur, c'était tout autre chose, — un conflit de sensations sans nom, dont celui-là seul peut juger qui aime autant que moi la vue d'un clocher de village, quand, au milieu des fidèles tous agenouillés devant leur Père céleste, le prêtre offrait des actions de grâces pour les victoires de nos compatriotes. Seul peut-être de tous ces simples fidèles, je restais assis en silence, comme un hôte que nul n'a invilé, que nul ne reconnaît. Ajouteraije que je savourais d'avance le jour de la vengeance à venir? »

Si l'on songe à la tendre austérité de cette ame, si l'on se rappelle quel amour du sol natal l'avait soutenue jusque-là, par combien de liens ce génie, si vraiment anglais, se rattachait à la conscience collective de rAngleterre, on mesurera la gravité de la crise. Elle éclate à plein dans cet étrange drame des Borderers, que l'ironie godwinienne lui inspire : histoire d'un assassin philosophe qui lue par conviction raisonnée, et qui, par son crime, rompt brusquement avec la foi traditionnelle de l'humanité : « Quand il revint de ses méditations à examiner les opinions et les coutumes du monde, il lui sembla qu'il était un être entré seul dans une région de l'avenir dont

rélément était la liberté. » Ce qu'il a appris, c'est que « toute forme possible d'action peut mener au bien », ou encore que « les choses travaillent pour des fins que les esclaves du monde ne soupçonnent jamais ». Le spectacle de la justice révolutionnaire a bouleversé à ce point ce cœur si pur qu'il en arrive à une manière de nihilisme provisoire. Voici que le bien luimême lui semble une chimère; voici que les fins de l'humanité deviennent mystérieuses à ses yeux. Godwln, disciple radical de nos encyclopédistes, n'a-t-il pas placé le souverain bien dans l'intelligence, dans la seule intelligence? N'a-t-il pas subordonné tout progrès moral à une vaste enquête préalable sur « la nature de l'homme, ses traits généraux et ses variétés »? N'a-t-il pas admis que « la vertu ne peut pas exister à un degré éminent si elle n'est pas accompagnée d'une vue étendue des causes et de leurs conséquences »? Dès lors, cette nature, jusque-là adorée, cette Cime populaire si respectée, cet instinct des faibles et des simples si exalté par \\'ordsworth, tout cela n'est ])lus qu'illusion. Il s'arrache pourtant cette illusion du cœur, mais au prix de quel sacrifice! « Abattu et désorienté, je ne frayai pas avec les railleurs, je ne cherchai pas à prendre une gaie et frivole revanche en riant de tout sans distinction; je ne pris pas non plus paisiblement mon parti de voir mon intelligence en ruines; je ne pouvais supporter une telle indolence; j'aimais trop, dans ce printemps de ma vie, l'etïort de la pensée et la vérité qui en est la précieuse récompense. >> Trait caractéristique : même dans la tristesse, il ne s'abandonne pas, comme un René, à un désespoir complaisant. 11 lutte, il essaie de s(^ reprendre à quelque vérité, sans y réussir, quand, fort

à propos, eu janvier 1795, il lui arrive deux événements heureux, qui vont le mettre sur le chemin de la guérison : il trouve, grâce à un legs modeste, l'indépendance, et il se réunit à sa sœur.

Dorothée Wordsworth a été Tune des deux Providences du poète : l'autre a été Coleridge. Vive, ardente, un peu masculine d'allures, d'esprit remarquablement ouvert, elle dégageait dans toute sa personne, au dire de Thomas de Quincey, « une subtile flamme d'intelligence passionnée ». Elle fut pour son frère, qu'elle ne devait plus quitter, mieux qu'une compagne dévouée : elle fut une conseillère, une façon de muse domestique, d'ange du foyer. Son premier mérite fut de décider ([ue ce frère serait un grand poète, — et il le devint.

Elle commence par le réconcilier avec la Nature. A Racedown, où ils s'installent d'abord, puis à Alfoxden, elle le rapproche de cette source d'apaisement. Elle lui rapprend — ce qu'il a oublié dans le commerce des hommes — à ouvrir les yeux : « L'univers visible, dit-il, était tombé sous la domination d'un goût moins spirituel ; je l'examinais au microscope comme le monde moral. » Grave erreur que de se poser en critique et en juge : « Même quand j'en jouissais, j'en jouissais mal, approuvant ici et désapprouvant là; appliquant les ri'glc.s de Vart d'irnitalion à des choses qui sont au-dessus de rart..., insensible au caractère de l'heure et de la saison, au pouvoir moral, aux affections et à l'esprit des lieux. » iMaintenanl il s'applique, comme à une tache sainte, à « endormir ses facultés intérieures ». 11 renonce aux vaines curiosités. 11 mène avec Dorothée une vie toute pastorale, se nourrissant de laitage et de verdure, et faisant à pied jusqu'à seize

lieues par jour. C'est une véritable cure morale, poursuivie avec méthode et esprit de suite, à Tanglaise. « Sa vie baigne dans la nature », dit très bien M. Legouis : ce bain merveilleux a toujours purifié Wordswortli de toutes les souillures. Mais à combien d'autres eût-il réussi de même?

Nous avons un curieux journal, tenu par Dorothée, de cette existence presque végétative, qui a produit la sève nourricière de la poésie de Wordsworth 1 Cela est tout en impressions, en notations précises de phénomènes naturels. — Impressions du 3 février 1798 : « Allée sur les collines. La mer d'abord obscurcie par une vapeur; cette vapeur glissa ensuite en une seule masse peu haute le long du rivage de la mer; les îles et une pointe de terre distinctement aperçues au delà de cette vapeur. Le lointain du paysage (qui était pourpre dans la terne clarté de l'air,, surplombé de nuages épars qui voguaient au-dessus... » — Impressions du 17 février : c< Les branches de houx inclinées sous le poids de leur blanc fardeau, mais laissant voir encore leurs baies d'un rouge brillant et leurs feuilles d'un vert lustré. Les branches nues des chênes épaissies par la neige. » — Impressions du 2 avril : « Rafale... Les houx dans l'épaisseur du bois non ébranlés par la rafale; seulement, quand elle redoublait de force, secoués par les gouttes de pluie qui tombaient des chênes au-dessus d'eux. » — Cela fait songer à quelques pages d'Eugénie de Guérin oy de son frère Maurice, qui, au surplus, fut un des rares disciples français de Wordsworth. Mais je le demande : deux êtres humains ont-ils jamais vécu plus près l'un de l'autre, et plus près aussi de ce troisième être, avec lequel ils aiment à converser longue-

LA POÉSIE LAKISTE EN FRANCE 16y

ment, le grand être de la Nature? Vie singulièrement vide et monotone, en apparence; singulièrement féconde, en fait, puisque tout Wordsworth en est sorti. Près de sa sœur, il redevenait humble de cœur : « Sans toi, ma sœur, lui disait-il, mon âme trop indifférente à la grâce douce serait resiée trop cou liante en sa force individuelle. »

Du même coup, le disciple aigri de Godwin reprend goût à l'humanité. II s'avise qu'il était devenu « le bigot d'une nouvelle idolâtrie ». Il comprend qu'il a eu tort de se détourner des hommes d'aujourd'hui pour espérer tout des hommes de l'avenir. Nul abîme ne sépare l'humanité d'aujourdhui de celle de demain. Pareil à un moine ignorant, le poète a travaillé à cette œuvre mauvaise « d'isoler son cœur de toutes les sources de sa force première ». Il est temps de revenir à un idéal plus simple, plus humble, ou plutôt il est temps de revenir à la réalité. La nature est « la qualité visible, la forme et l'image de la vraie raison ». Or la nature ne connaît « ni espoirs impatients ou fallacieux, ni excessives ardeurs ». Ce qu'elle enseigne,' c'est ce qu'ignore Godwin, le respect de la vertu des humbles, des pauvres d'esprit, des « Milton muets et sans gloire », même des enfants. Devant une réponse d'un enfant de trois ans, voici Wordsworth 'qui s'écrie tout ému : « 0 cher, cher enfant ! Mon cœur soupirerait rarement après un savoir meilleur, si je pouvais seulement l'enseigner la centième partie de ce que j'apprends de toi! »

Le danger de la société exclusive de sa sœur, c'était, pour Wordsworth, un abandon trop complaisant des droits de la pensée. — Samuel Taylor Coleridge, cet homme « merveilleux », comme il dit, vint

iort à propos lui donner les éléments de ce qui lui manquait encore : une philosophie.

Coleridge agit sur Wordsworth par Tascendant d'une nature diamétralement opposée à la sienne '. Cet Anglais du Midi est aussi expansif, aussi enthousiaste, aussi mobile et faible, que Wordsworth, homme du Nord, est raide, âpre, concentré, tenace. Celui-ci a grandi en pleine liberté, l'autre, plante maladive, a poussé mélancoliquement entre les quatre murs d'un collège de Londres. L'un est plein de Godwin et de Rousseau. L'autre, dès l'ûge de dix-sept ans, se dit néo-platonicien et parle « avec des intonations douces et profondes » des mystères de Jamblique et de Plotin. L'un a toujours agi par principes, en vertu dune fin déterminée; l'autre s'est laissé mener, depuis ses vingt ans, d'un régiment de dragons au phalanstère « pantisocratique » de Stowey.

Coleridge n'a jamais été, môme par crises, un rationaliste. De bonne heure, il s'est complu avec les théosophes, Jacob Bœhme, George Fox, Swedenborg. De bonne heure, il s'est convaincu c que tous les produits de la pure réflexion sont frappés de mort ». Nul esprit moins scientifique. La puissance mystérieuse qu'il adore, c'est celle qu'il nomme la Fantaisie, « qui, la première, dit-il, tire de la sensualité l'esprit ténébreux et lui donne des jouissances nouvelles ». Et comme, aux yeux de Coleridge, la Fantaisie est absolument

1. M. Ernest Hartley Coleridge a publié en 1895 deux volumes (le lettres et un petit volume de notes intimes de Coleridge (Letters of Samuel Taylor Coleridge, Londres, 2 vol. in-8; Anima poetx, l vol. in-8). On y trouvera quelques indications intéressantes^ sur Wordsworth. — Une partie des fragments d'Anima poetip, traduits par M"" James Darmesteter, a jiaru dans \a,Iicvue de Paris,

bonne, il s'est mis, dès avant la trentième année, à faire usage de Topium. Singulier maître, mais assurément bien séduisant! Car son fameux esprit agit puissamment sur l'esprit austère de W'ordsworth. Tout dernièrement encore, le recueil de pensées inédites de Coleridge, publié sous le titre cï Anima poetx, nous en apportait des preuves nouvelles. On l'y voit gourmander son « cher William » pour avoir trop « contemplé la surface des choses en vue de jouir de leur beauté et de sympathiser avec leur vie réelle ou imaginaire ». Sans doute, il le voudrait plus détaché de l'observation, plus libre, plus hardi dans son essor vers le royaume de Fantaisie. M. Legouis nous a très bien montré comment Wordsworth resta réfractaire à cette tentative. Mais il subit profondément l'influence qui se dégageait de la personne de Coleridge. Bientôt il s'installe avec sa sœur et avec lui à Alfoxden : « Nous étions trois corps et une seule ame », dit Coleridge. Près d'eux, les membres de cette étrange société « pantisocratique », Burnett, Lloyd, Lamb, Thehvall, Thomas Poole. Dans ce cercle de croyants, on rêve d'une vie toute pastorale; on s'y répand en invectives contre le labeur excessif et malsain des grandes villes ; surtout, on y apprend la joie : « Tous les interstices de nos cœurs, a écrit l'un des initiés, étaient remplis de bonheur. Il n'y avait donc pas place pour le chagrin, exorcisé maintenant et envolé hors de notre portée... » On y pratique, en un mot, celte thérapeutique morale qui avait déjà réussi à Wordsworth une première fois.

La cure fut radicale. Quand il quitte Alfoxden, en 1798, Wordsworth est guéri. Assurément il n'a pas rejeté toutes ses convictions révolutionnaires et

rationalistes. Même, quand la France du Directoire commettra ce crime d'envahir la Suisse, nation sœur, au milieu de l'universelle indignation de tout le groupe de ses amis, Wordsworth réservera son jugement. Mais du moins il a mis fin à la lutte entre la Révolution et la Nature. Il s'est refait une identité morale. Il sest tracé, pour la vie, un programme dont il ne s'écartera plus. Il s'est replongé dans la Nature et elle lui a murmuré : Joie.

On le voit, ^^'ords^vorth n'a pas été du premier jour en possession de son idéal moral. Du moins, la crise, si elle a été violente, a été courte. A force de volonté, de méthode, on dirait presque d'hygiène, il a enrayé le mal. Il a reconquis la paix, et pour toujours. Combien de nos romantiques ont dirigé ainsi leur propre vie? Et, pour tout dire, à combien d'entre eux aurions-nous su gré d'être de si excellents médecins de leurs propres maux? Celui qui « se frappait le cœur » pour y « trouver le génie », se le figure-t-on paisiblement ancré, la tourmente une fois finie, dans une conviction raisonnée?

Et, de môme que'l'idéal moral de \\'ordsworlh s'est formé de bonne heure en lui, de même son idéal poétique, dès 1798, est définitivement arrêté dans son esprit. Cet idéal tient dans ces deux mots : réalisme, optimisme ; — et aucun de ces deux mots ne représente exactement pour lui ce qu'il représenterait pour un poète français.

Wordsworth est « réaliste », c'est-à-dir^ qu'il a.

suivant rcxpression de M. Legouis, « rimaginalion la plus loyale peut-être qui soit », — loyale jusqu'au scrupule Certes il a, lui aussi, dans ses premiers vers, sacrifié à la iMuse enrubannée du xviii" siècle; il a fait du Delille, comme d'autres ont fait du Darwin. Il a, dans ses descriptions, associé au hasard des objets qu'il ne connaissait pas, « comme font, dit-il dédaigneusement, ceux qui sont élevés dans les villes » . Mais, à vingt-huit ans, le voilà guéri de ce travers.

Voyez plutôt comme il nous conte l'éveil de sa vocation de poète. Il avait alors quatorze ans. Allant un jour de Ilawkshead à Ambleside, il aperçut un chêne « qui enlaçait ses branches et ses feuilles assombries », en se détachant sur la splendeur du soleil couchant. « Ce fut un moment important do mon histoire poétique; c'est alors que je pris conscience de l'infinie variété des aspects naturels qui avait été négligée par les poètes de tous les siècles et de tous les pays, autant que je les connaissais. Et je pris la résolution de suppléer à cette lacune. » Dès lors il a senti s'imposer à lui, avec la force de l'évidence, la loi suprême de toute poésie : la parfaite docilité envers la nature. Dès lors, il a conçu l'imagination comme il la définira plus tard, comme la faculté d'entrer en communion avec l'univers visible, voile transparent de l'invisible.

Emerson donne quelque part comme un des traits caractéristiques de l'esprit anglais le « matérialisme mental », c'est-à-dire l'impossibilité de penser ou de raisonner sans s'appuyer sur un fait p-'écis ou sur une image. Personne, que je sache, ne représente plus pleinement ce caractère de la race que Words- ^vorth. Comparez-le, à cet égard, à nôtre Lamartine,

celui de nos romantiques qui lui ressemble le plus. L'image, chez le poète français, est tour à tour majestueuse, élégante, spirituelle : elle s'enveloppe de grâce, de mollesse, de langueur attendrie; elle est toujours d'un poète, et, je me hâte de le dire, d'un plus grand poète que celui-ci. Mais est-elle toujours d'un observateur? Lamartine aurait-il pu écrire, comme Wordsworth à propos d'un de ses poèmes : « Il n'y a pas une image que je n'aie observée, et encore aujourd'hui, dans ma soixante-treizième année, je me rappelle le lieu et le moment oh la plupart me sont venues »? Pesez ces mots. Lamartine a-t-il jamais présenté un tel développement du « matérialisme mental »? C'est qu'en efïet, pour le poète anglais, l'image n'est que la traduction plus nette du réel. Suivant une comparaison de Coleridge, le génie ne déforme pas plus les objets que l'eau de la mer ne déforme un galet, qu'elle mouille et fait luire au soleil. L'image est l'expression modeste et sans fard de la vérité. Ne confondons pas l'imagination et la fantaisie. La fantaisie, c'est tout ce que la poésie renferme de mensonge. C'est « la faculté d'exciter le plaisir et la surprise par de brusques changements de situation et par des images accumulées ». Wordsworth la méprise à ce point qu'il reléguera sous le titre de Poèmes de fantaisie tous ceux auxquels il n'attache aucune importance. Au contraire, l'imagination « tire des effets impressionnants d'éléments simples ». Elle procède comme la science, par l'observation patiente et tenace. Elle accumule les petits faits, et elle s'intéresse à tous. Un sujet, en poésie, ce n'est rien, ou plutôt, toute réalité indifféremment est un sujet. Et ne croyez pas, au moins, que la tache du poète

en soit bornée ou amoindrie. Le monde est un réservoir infini d'images inconnues. Nous ne connaissons ni les êtres qui nous entourent ni notre propre être. Un poète qui voudrait évoquer les seules images accumulées en lui pendant son enfance trouverait dans cette tâche l'emploi d'une vie entière : « Celui qui se penche par-dessus le bord d'une barque lente, sur le sein d'une eau tranquille, se plaisant aux découvertes que fait son œil au fond des eaux, voit mille choses belles — des herbes, des poissons, des tleurs, des grottes, des galets, des racines d'arbres, — et en imagine plus encore. Mais il est souvent perplexe et ne peut pas toujours séparer l'ombre de la substance, distinguer les rocs et le ciel, les monts et les nuages, reflétés dans les profondeurs du flot clair, des choses qui habitent là et y ont leur vraie demeure... C'est ainsi, c'est avec la même incertitude que je me suis plu longtemps à me pencher sur la surface du temps écoulé. "

Voilà donc une première fonction de la poésie. Elle est œuvre d'observation. Elle confine à la science. Elle a pour mission d'amener au grand jour toutes les sensations obscures éparses et dormantes au fond de nous. Elle est une tentative de constituer une psychologie poétique de l'homme. « J'ai dit, écrit-il en 1800 dans la préface des Ballades lyriques, que chacun de ces poèmes a un objet : c'est d'élucider la façon dont nos sentiments et nos idées s'associent dans un état d'excitation. Mais, pour en parler en termes moins généraux, c'est de suivre le flux cl le reflux de l'esprit quand il est agité par les r/rauds et simples sentiments de notre nature. » Tel de ces poèmes a pour but d'étudier « la perplexité et l'obscurité qui dans l'en-

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fance accompagnent notre notion de la mort »; tel autre « la passion maternelle à travers beaucoup de ses replis les plus subtils » ; chacun a pour objet un fait mental déterminé; chacun est, dans l'idée du poète, une étude d'un « cas ». — Mais n'ètes-vous pas dupe des mots, ô poète? Ce que vous traduisez dans vos vers ce ne sont pas des faits, ce sont des sensations, ce sont des apparences . — D'accord, mais ces apparences sont des faits de l'âme, dont l'indéniable existence se manifeste par rinfluence qu'ils exercent sur notre vie morale. El d'ailleurs « l'office propre de la poésie (laquelle néanmoins, si elle est sincère, est aussi permanente que la science pure), son emploi approprié, son privilège et son devoir^ c'est de traiter les choses non comme elles sont, mais comme elles apparaissent. »

Et, si vous lui objectez que ces apparences sont des mensonges, il vous demandera si en fait ces apparences ne sont pas l'image même de la réalité, si ces fantômes ne sont pas des ombres de vérités, si les premiers hommes, qui associaient constamment dans leur esprit le phénomène et la force qui le produit, n'étaient pas plus près du but que le savant d'aujourd'hui. — D'un mot, Wordsworth vous parlera comme Coleridge.

La poésie, œuvre d'observation patiente et tenace I Nous voilà loin de nos romantiques. Eux aussi pourtant, avec la même candeur que Wordsworlh, ils onl découvert l'homme et ils ont inventé la nature : on sait que ces découvertes-là se font périodiquement, deux ou trois fois par siècle. Mais ce qu'ils ont découvert, c'est un autre monde et c'est une autre nature. Notez que la plupart d'entre eux sont des citadins,' gens de lettres, journalistes, gens de théâtre. On les

voit dans les salons, dans les académies, dans les coulisses; ils forment un parti fortement organisé, ayant ses revues, ses journaux, et, les soirs de premières, ses « Spartiates », comme disait Hugo, prêts à se faire tuer aux Thermopyles de Fart. Chacune de leurs oeuvres — roman, drame ou poème — est conçue en pleine bataille, et pour la bataille. Chacune de leurs conceptions, images grandioses, mais un peu grossies, de la réalité, trahit le désir de forcer l'attention d'un public impatient et inquiet. Et, de vivre ainsi en pleine mêlée, c'est pour un poète, même lyrique, une bonne manière de varier et d'étendre le champ de sa poésie. Mais elle eût fort étonné cet anachorète de Wordsworth qui, du haut de sa montagne, a, soixante ans durant, couvert d'innombrables carnets de pieuses et calmes impressions.

Coleridge disait de lui qu'il s'était « isolé des hommes au point de se faire du mal ». Le mot est très juste, mais il faut ajouter que Wordsworth n'a jamais voulu se rendre compte du mal qu'il se faisait. Il a goûté jusqu'à l'ivresse cette solitude en dehors de laquelle il ne désirait rien :

The self sufficient power of solitude.

Il a voué son génie sévère à créer une poésie aussi nue, aussi dépouillée que possible. Il a célébré, suivant le mot ironique de Taine, « des événements plats dans un style plat, et par principe ». Il a renoncé tant qu'il a pu à « l'art ». Il a chassé de son vocabulaire les termes d'école, les beaux vocables, le « mot » enfin, dont Hugo disait que « le Mot c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu ». Il a voulu dire simplement des choses simples. Et de même, aucun effort pour

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piquer la curiosité par le choix d'un sujet ou par linvention d'un incident. Ni merveilleux, ni fiction, ni fable, aucun de ces hochets dont une tradition séculaire permet l'usage aux poètes. C'est le poète de la Terre, et s'il lui arrive de la quitter, il sécrie, dans un transport d'enthousiasme, en la retrouvant : « Ces astres et tout ce qu'ils renferment, quesl-ce auprès de ce grain minuscule, de ce cher petit point qui est nôtre? Donc, revenons sur la Terre, sur la chère Terre verte... La voici, l'incomparable Terre! »

« L'incomparable Terre », et, dans cette terre, l'Angleterre, et, dans cette Angleterre, un coin du Cumberland et du Westmoreland, cet horizon lui suffit. Là, dans ce microcosme, s'agitent des personnages minuscules. C'est, comme le dit joliment M. Legouis, le « protoplasma de la poésie au lieu de la poésie ellemême ». L'étrange poète I Chantera-t-il les malheurs de René ou ceux de Chatterton ou ceux d'Olympio? Refera-t-il une virginité à Marion Delormc,à Lucrèce Borgia, à la Thisbé? Dira-t-il les rancœurs de Rolla ou la grandeur cachée de Triboulet? Vous le connaissez mal. Ce contemporain de Chateaubriand vous dira comment ce mauvais sujet d'André Jones s'est approprié un gros sou jeté par un cavalier à un mendiant; ou encore il vous contera comment cette pauvre Alice Fell a perdu son manteau en loques, qui s'est trouvé pris dans la roue d'une voiture. Notez que ce n'est pas là du « burlesque »; ce n'est pas non plus du « grotesque », suivant la formule de nos romantiques; c'est du « plat », tout simplement, ce qui est bien différent. En vérité, pour assister avec cette joie enfantine aux ébats des moindres êtres de la création, 1 faul relever d'une maladie aiguë; il y faut la dis-

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position d'àme du convalescent qui, sortant pour la première fois dans son jardin, jouit du moindre frémissement du vent dans les feuilles.

jMais, au fait, ne sommes-nous pas tous des malades, et ne pouvons-nous pas devenir, à condition de le vouloir, des convalescents? Wordsworth le pense. Sa poésie est un hymne aux plaisirs élémentaires de l'humanité, à la chaleur réconfortante et pénétrante de la nature. Ce n'est pas lui qui dirait avec Vigny :

Ne me laisse jamais seul avec la Nature,

Car je la connais trop pour n'en avoir pas peur.

Ce que la Natin'e nous verse, par le canal des sens, glorieux instruments de notre régénération, c'est le calme, c'est la sérénité, c'est le pardon. Il ne s'agil pas ici, comme l'ont cru des lecteurs superficiels, de nous confondre et de nous abîmer dans son infinité : cela, c'est du Shelley. Encore moins s'agit-il de lui prêter nos propres sentiments, de tomber dans ce que Ruskin appelle Palhotlc fallacij : cela, c'est du Gray, du Lamartine, du Musset, du Byron. Assurément, il a semblé parfois à Wordsworth que sa personnalité se confondait avec celle de la nature : tout enfant, allant un jour en classe, il a dû tàter fortement un mur ou un arbre « pour sortir de cet abîme d'idéalisme et rentrer dans la réalité ». Mais cet état est exceptionnel chez lui. La conception qu'il se fait du monde ne suppose ni l'absorption du poète dans la nature, ni celle de la nature dans le poète. Ce cpi'il veut, ce sont, comme l'a dit excellement M. Angellier, « des heures de divine réceptivité ». C'est la soumission de l'écolier à son maître. C'est une extase où l'àme s'em-

bellit et s'ennoblit à force de se pénétrer de la noblesse et de la beauté du monde.

Il ne faut pas demander à une conception poétique la rigueur d'un système. Mais il ne faut pas contester non plus à un poète le droit d'aller jusqu'au bout d'une idée, fût-ce une idée de poète. C'est ainsi que Taine, après avoir amèrement reproché à Wordsworth de « faire pulluler dans tous les coins les chardons métaphysiques », lui a proposé ironiquement, puisque aussi bien tout sujet porte en lui son enseignement, de chanter « une brosse à dents usée, qui cependant continue son service ». Ce sarcasme a paru cruel aux dévots du poète de VBxcursion, et ils sont dans leur droit. Certes, Wordsworth ne craint pas « les chardons métaphysiques » ; certes, il est, en fait d'attendrissement, capable de tout. Mais (juoi ! faut-il donc être plus sévère envers un poète qu'envers un philosophe, et, la plaisanterie que vous décochez à Wordsworth, pourquoi lépargnez-vous à Spinosa ou à Hegel? Oui, il nous paraît, à nous compatriotes d'Alfred de Musset ou de Prosper Mérimée, que Wordsworth s'est guéri un peu trop complètement de son rationalisme. Oui, son mysticisme naturaliste nous effarouche par moments. Mais comment méconnaître la grandeur de ce culte de la nature, préceptrice et bienl'aitricc du genre humain?

Le plus singulier, ce sont les conséquences que Wordsworth en a tirées : la méfiance envers ce qu'on nomme le progrès; le dédain de ce qu'on appelle la science.

Le progrès : cela se conçoit assez. Le progrès n'apparaît pas dans la nature. Elle n'improvise rien. Elle est impassible. Elle ne fait ni ne défait rien en une

nuit.- Ayant les siècles en perspective, elle ne connaît ni la haie ni la lièvre craboulir. Inspirons-nous donc (le sa magnifique stabilité. Mais la science? Est-ce que la science n'est pas justement l'interprétation de la nature? Est-ce qu'elle ne donne pas la main à la poésie? Est-ce qu'elle ne travaille pas à la même œuvre?... Wordsworth, ici, recule devant une conséquence légitime de son principe. "N'olrc science, dit-il, ou ce que vous appelez de ce nom, supprime la vie, sous couleur de la mieux connaître : « Elle défigure les belles formes des choses et tue pour disséquer. » Elle substilue « un univers de mort à celui qui se meut, animé de lumière et de vie, réel, divin et vrai ». Elle voit « tous les objets dans une disjonction sans vie et sans àme ». Voilà qui est grave. Et, d'autre part, est-ce que toute science ne doit pas aboutir à l'adoration du mystère? Est-ce que nous n'avons pas vu les enfants, les idiots, les animaux même en savoir parfois plus long que les métaphysiciens patentés? Tranchons le mot : est-ce que ce ne serait pas un bouleversement de l'ordre naturel que l'intelligence fût un acheminement à la moralité? Je sais bien que Wordsworth a parlé en beaux termes de la géométrie, qu'il a voulu s'initier à la chimie, (pi'il est parti pour l'Allemagne à la seule fin d'étudier l'histoire naturelle. Comme tout esprit supérieur, il a senti la force du mouvement qui emportait son siècle vers la science. Mais, au fond, il l'a regretté. Autour de lui, ce n'étaient que mystiques, que rêveurs, que « dégrisés de raisonnement », comme dit spirituellement M. Legouis. Et Coleridge, le plus a dégrisé » de tous, lui parlait avec elTroi des « solitudes sablonneuses de l'incrédulité absolue ». En fait,

il ne peut y avoir ici de compromis : on croit à la raison, ou on n'y croit pas.

Pour y croire, Wordswortli a toujours vu les choses de trop près ou de trop loin : de trop près, quand il s'usait les yeux à décrire le vol d'un moucheron ou le bruissement d'une feuille morte; de trop loin, quand, tout plein de ses amples et harmonieuses visions, il chantait, dans cette « cathédrale gothique » qui est son œuvre, un hymne à l'universelle Beauté et à l'éternelle Harmonie. Il a écrit quelque part de Milton qu'il avait « l'ame solennelle comme un temple ». Telle aussi l'âme de Wordsworth, planant fort au-dessus des misères de la vie quotidienne, naturellement avide d'éternité et d'immutabilité, parfaitement incapable de ne pas s'humilier devant le mystère des choses. Ce n'est pas lui qui aurait dit avec Lamartine : « La poésie sera de la raison chantée : voilà sa destinée pour longtemps. » Une pareille destinée lui semblerait trop médiocre. Wordsworth, poète crépusculaire, fait de la lumière avec de l'ombre : il lui arrive d'écrire, et cela est bien caractéristique, que « les souvenirs pénombreux » de l'enfance « demeurent la lumière, source de tout notre jour ». Pour trouver une ferme assise à la vie morale de Thomme, il lui faut invoquer de toute nécessité « quelque chose de profondément infus, dont l'habitation est la lumière des soleils couchants..., mouvement et souffle, qui donnent l'impulsion à tous les êtres pensants, à tous les objets de toute pensée, et qui roulent à travers toutes choses. » Gœthe demandait qu'on laissât s'exercer librement sur l'âme de l'enfant l'influence salutaire du mystère et de l'invisible. Ce que Gœthe demande pour l'enfant, 'Wordsworth le réclame pour l'homme. L'intellectua-

lisme de Godwin, qui Fa enivré un instant, ne lui a laissé maintenant que dégoûts et que mépris. Voici que les sens eux-mêmes ne lui semblent plus dignes de confiance qu'à la condition de n'être pas faussés par le raisonnement. Toute erreur de l'homme, nous dit-il, vient de ce qu'au lieu de sentir, de voir et cVentendre, il se laisse aller à raisonner sur ce qu'il entend, sent ou voit. Le privilège du poète, c'est bien de voir comme voient les êtres déraisonnables, « comme sïl était le premier-né de la terre et comme si nul n'avait vécu avant lui ».

On lui vante l'activité de la raison. On lui reproche de négliger les livres, « ces tlambeaux légués à des êtres qui sans eux seraient délaissés et aveugles ». Il répond : « L'œil ne peut s'empêcher de voir, nous ne pouvons interdire à l'oreille d'entendre; notre corps est sensible, en quelque lieu qu'il soit, que nous le voulions ou non. De même, je crois qu il est des puissances qui spontanément impressionnent notre esprit^ que cet esprit qui est notre, nous pouvons le nourrir dans une sage passivité. » Voilà, pour W'ordsworth, la connaissance normale. Et voici l'extase, qui est une connaissance plus complète. Supposez que w la lumière des sens s'éteigne, mais avec un éclair qui a révélé le monde invisible ». Ce sera alors « l'état d'àme béni dans lequel le fardeau du mystère, le poids lourd et accablant de tout ce monde inintelligible s'allège ». Assurément un pareil état est rare, et dure peu : « Trop, bien trop étroits sont ces murs de chair... » Du moins devons-nous tendre à nous rapprocher le plus possible de cette connaissance idéale et supérieure.

D'ailleurs, pour Wordsworth, l'extase n'est pas un

étal morbide. Ce poêle rol)usle n'esl pas, comme Coleridge ou comme Thomas de Quincev, un buveur d'opium. Il a une vigoureuse et saine nature, el son aspect est celui d'un paysan du Nord. Lui qui a parlé si magnifiquement des sens, il a ignoré les griseries du palais ou de l'odorat; il n'a pas laissé, comme Shelley, son âme « se dissoudre » dans le parfum des roses. Il n'a guère eu que des passions intellectuelles. On n'en est que plus frappé de l'entendre parler avec une telle dévotion dé celle ivresse singulière où l'âme s'absorbe tout entière dans une jouissance, sensuelle après tout, de l'univers physique. L'enfant qui met à son oreille un coquillage marin, croit y entendre le bruit de la mer : « pareil à ce coquillage est l'univers même pour l'oreille de la foi. » — Oui, mais pareil à l'enfant est sans doute le poète, et il lui arrive de prendre le bruit qu'il entend dans le coquillage pour le murmure de l'Océan.

On ne raisonne pas avec qui ne croit pas à la raison. \\'ordsworlh est, au iond, un mystique el c'est, de plus, un apôtre. Tous ceux qui l'ont approché ont eu la même impression que Leigh Hunt : « Ses yeux ressemblent à des feux à demi flambants et à demi couvants, avec je ne sais quelle acre fixité dans le regard... On pourrait s'imaginer Ézéchiel et Isaïe avec ces yeux-là. » Ces yeux de prophète, c'est tout l'homme. Il a cru d'une foi invincible en sa mission. — Il ne lui est jamais arrivé d'écrire dédaigneusement, comme Lamartine, dans une préface célèbre : « La poésie, c'est le chant intérieur. Que penseriez-vous d'un homme qui chanterait du malin au soir? » Les vers, (( cela marque le pas et donne la cadence aux mouvements du cœur et de la vie. Voilà tout. » —

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Une pareille ambition est bien trop modeste pour un Wordsworth. Ce dont il a soif, c'est d'un apostolat acharné. Ce qu'il veut, c'est « élargir la sphère de la sensibilité humaine pour la jouissance, l'honneur et le bénéfice de la nature humaine ». Il obéit à l'impulsion qui lui commande de chanter, comme on obéit à un devoir sacré : « Je sens qu'une clarté intérieure m'est accordée, qui ne doit pas mourir, qui ne doit pas cesser d'être... J'ai quelque chose au dedans de moi qui n'est encore parlagé par personne^ pas même par le plus proche de moi et le plus cher; je le voudrais communiquer, je le voudrais répandre au loin. « Et ce qu'il a prêché aux hommes, c'est ce qu'il a senti se dégager peu à peu de sa propre vie : la joie.

M. Legouis a excellemment montré que cette idée de la joie, comme principe de la morale, Wordsworth a eu le mérite d'y arriver malgré une jeunesse, à tout prendre, assez douloureuse. Est-ce donc un privilégié de la vie que cet enfant, orphelin de bonne heure, dépouillé de son patrimoine, tenu à l'écart par les siens, condamné à une existence humiliante, perdant, dans une crise douloureuse, ses plus chères convie lions, et, avec cela, maladif et de nature hypocondriaque? Non, l'optimisme de Wordsworth n'est pas la complaisance béate d'un satisfait. Ce n'est pas la philosophie de commande d'un poète officiel. Ce n'est pas non plus, comme on l'a écrit légèrement, la manifestation naïve d'un anglicanisme docile, La foi du poète est bien sienne. Il a su être heureux malgré les événements, malgré son tempérament naturellement sombre. S'il a cru que « la sagesse spontanée s'exhale de la santé », et que « la vérité s'exhale de la joie », ce n'a pas été sans lutte ni sans défaillance. Au milieu

ÉTUDES DE LITT. EUROPÉENNE. 'u

(les plus rudes épreuves imposées à ses convictions politiques, par exemple au moment de l'invasion de la Suisse par la France, en 1798, il a cru fermement en l'avenir, et la Terreur même ne Ta pas détourné de sa confiance inébranlable en la bonté de la vie. Par là, il est resté l'homme du xvin'' siècle, de ce siècle qui a tout espéré de l'excellence de notre nature. Seulement, tandis que les hommes du xviii^ siècle attendaient le progrès du libre jeu des institutions humaines issues de la raison, Wordsworth comptait uniquement sur ce que Coleridge appelait « l'harmonieuse et puissante voix de l'tàme » et « la douce voix de la joie ». Idée aventureuse et paradoxale, défi audacieux aux souiTrances aiguës du siècle, mais dont les conséquences ne l'ont jamais fait reculer.

La première de ces conséquences, c'est que la poésie, ayant pour oljjet de produire de la joie, est une reconnaissance de la beauté de l'univers. Le signe qu'une œuvre d'art est bonne, c'est qu'elle rend heureux. Oui, ce contemporain de René et d'Obermann, d'Adolphe et de Jacopo Ortis a osé, suivant la jolie expression de son biographe, u enrôler toute la nature au service de l'optimisme )^. En face d'un siècle qui a fait des miracles d'ingéniosité pour imposer aux hommes le dogme de la désespérance, il n'a pas rougi de se dire effrontément heureux. Il n'a pas craint d'avouer que « c'est par le pouvoir profond de la joie que nous voyons jusque dans la vie des choses » . Et ce n'est pas pour avoir fermé les yeux à la réalité qu'il a compris ce pouvoir souverain de la joie. Non, c'est du jour où il a regardé la réalité en face qu'il a senti que le bonheur est la loi intime de l'être. Sa doctrine n'est pas une aventure de sa pensée.

LA POESIE LAKISTE E.\ FIU.XCE 183

C'est une conviction laborieusement conquise, au prix de mille efforts, par le contemporain d'une des époques de l'histoire qui ont engendré le plus de tristesses,

Wordsworth sentait bien celle contradiction apparente entre sa doctrine et son temps. Mais il écrivait fièrement à lady Beaumont : « Ne vous mettez pas en peine de l'accueil fait maintenant à mes poèmes. Qu'est cela auprès de la destinée que je prévois pour eux?... J'ai confiance qu'ils accompliront fidèlement leur office, longtemps après que nous (c'esl-à-dire, tout ce qui est morlel en nous), nous serons tombés en poussière dans notre tombeau. » — Et il ne se trompait pas.

Vingt ans après qu'il traçait ces lignes, un jeune philosophe, rongé par l'abus de l'analyse, retrouvait dans la lecture de Wordsworth « la joie du cœur », et « une révélation des sources éternelles du bonheur, quand les plus grands maux de la vie auront été supprimés ». — X'est-ce pas la revanche de Wordsworth d'avoir si puissamment agi, dans une heure critique, sur John Stuart Mill?

Quelle pouvait être, quelle a été en France la fortune d'une pareille poésie? M. Legouis, étudiant Wordsworth pour lui-même, n'avait pas à se le demander. Nous qui avons cherché surtout à déterminer en quoi il diffère de nos poètes, nous nous posons la question, pour compléter notre enquête.

A première vue, plusieurs circonstances semblent

concourir à son succès. Esl-ce que cette Révolution, qui a été le point sur lequel à tourné toute la vie morale de Wordsworth, n'est pas notre Révolution? Est-ce que l'écrivain qui a le plus profondément agi sur lui n'est pas ce Rousseau dont l'influence se retrouve, latente ou manifeste, à toutes les pages de son œuvre? Esl-ce que l'optimisme résolu du poète anglais n'est pas issu des prédications de nos philosophes? Est-ce que, d'une façon générale, ce n'est pas un levain venu de France qui a fait germer une grande part de l'œuvre des Lakisls"! — Et, d'autre part, si l'on s'en tient au point de vue littéraire, est-ce qu'en relisant certaines pages de la préface des Lyrical Ballads, premier manifeste du romantisme anglais, on ne croit pas relire certaines préfaces de Lamartine ou de Victor Hugo ou d'Alfred de Vigny?

Oui, au premier abord, que d'idées communes! Mais, pour peu qu'on aille au fond des choses, que de différences! Nulle part mieux qu'ici ne se vérifie celte loi du monde des esprits qui veut que la même idée, germant à la fois dans un cerveau français et dans un cerveau anglais, prenne deux formes distinctes. Assurément, si on s'en tient aux mots, plusieurs des articles du programme poétique de ^^'ords- \vorth lui sont communs avec nos romantiques français. Eux aussi, ils ont prêché le « réalisme », et, s'ils n'y mettaient pas le mot, ils y mettaient la chose. Eux aussi, ils ont cru à la mission sociale du poète et ils ont proclamé par la plume d'un Vigny que « lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le Poète, alors aussi tarira sa vie; car, s'il n'est plus bon à tous, il n'est plus bon au monde ». El, comme l'écrivait le. malade du Docteur Noir.

LA POÉSIE LAKISTE EN FRANCE 18o

Woi-dsworlh n'aurait-il pas écrit, lui aussi : ■< Je crois fermement à une vocation ineffable qui m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misère, et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main, de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour? »

Cependant, quel accueil nos romantiques ont-ils fait à Wordsworth?

Et d'abord ils ne l'ont pas traduit : chose étrange, dans un temps où l'on traduisait tout. Pourtant, Wordsworth a été célèbre en France, et, en 1835, on pouvait lire dans la Revue des Deux Mondes : « Wordsworth est aujourd'hui en pleine possession du trône poétique de l'Angleterre. Ce n'est pas encore un roi populaire chez tout son peuple, mais c'est un roi solidement établi et qui n'a même pas contre lui de prétendants. » Quelques-uns le citaient dévotement comme un précurseur et un maître. Même, dès 18:25, Amédée Pichot , infatigable adaptateur d'œuvres anglaises, rendit visite aux Laklsls dans leur solitude et, dans son curieux Voijage historique et littéraire en Angleterre et en Ecosse, se loua de leur « patriarcale hospitalité ». Avant M. Paul Bourget, il erra sur les bords du Windermere et comprit ce que ces poètes devaient à cette nature qu'ils chantaient : « Ils n'admirent la nature, écrivait-il, que parce qu'ils l'aiment. Dans ses solitudes muettes, sur le sein de ses lacs, dans le demi-jour de ses forêts, il leur semble que leur ame se fond avec l'âme universelle : ils sentent une intluence inévitable et ineffable qui les exalte, les ravit et les purifie. » Il traduisait ou analysait Geneviève et le Vieux Marin de Coleridge, Jeanne d'Arc et Madoc de

Soulhey, VExcursion et la Panure Suzanne de Wordsworth. Il reproduisait des autographes de ces maîtres. Il écrivait au sujet de la poésie de Wordswortli : « Elle demande le recueillement et le sentiment religieux qu'il est nécessaire d'éprouver pour apprécier tout ce qu'a de sublime le silence d'une forêt, ou plutôt la solitude un peu monotone d'une immense cathédrale gothique éclairée du demi-jour mystérieux de SCS vitraux. »

De la philosophie prèchée par Wordsworth, Amédée Pichot ne dit rien de précis, et pour cause. Mais il goûte son réalisme : « Pour moi, je l'avoue, j'ai quelquefois trouvé un monde entier de sensations nouvelles dans ces sujets indignes... Il est dans les plus petits phénomènes de la création de mystérieuses harmonies fécondes en grands résultats. » Pas plus qu'Amédée Pichot, nos romantiques n'ont jamais pris au sérieux, ils n'ont même jamais cherché à comprendre la philosophie du poêle; ils ont résolument ignoré sa doctrine, et, ce faisant, ils ont ignoré l'essentiel de son œuvre. Outre que son optimisme, s'ils l'avaient examiné d'un peu près, leur eût semblé paradoxal, ils n'ont jamais philosophé avec la conviction d'un Wordsworth. Soyons sincères : si l'on excepte cet admirable Vigny, il leur a manqué, pour remplir une mission sociale, d'avoir un peu plus d'idées. Ils sont beaucoup moins philosophes que Wordsworth.

C'est la poésie modeste et familière du grand Lalcisl qui lui a valu en France une sympathie assez vive dans un petit groupe. Wordsworth a eu en France sa chapelle, et le prêtre de ce culte peu répandu, c'a été Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve avait-il beaucoup lu ces Lakists dont il se proclame volontiers le disciple? Il est permis d'en douter quand on lit certaine lettre adressée en 1863 à William Reymond, auteur d'un livre sur Corneille, Shakespeare et Gœthe ' : « Tout en professant et môme en affichant rimitant des poètes anglais et des lakistes,ye vous étonnerais si je vous disais combien je les ai devinés comme parents et frères aînés, bien plntôt que Je ne les ai connus d'abord et étudiés de près. C'était pour moi comme une conversation que j'aurais suivie en me promenant dans un jardin, du côté de la haie ou de la charmille : il ne m'en arrivait que quelques mots cjui me suffisaient et qui, dans leur incomplet, prêtaient d'autant mieux au rêve. » Cela, c'est la confidence du critique vieilli et assagi. Mais le poète des Consolations ne parlait pas de ce ton. Il vantait bien haut celte poésie intime et familière qui se i^approchait tant de son propre idéal. Dans une pièce qui date d'octobre 1829, il place Wordsworth au rang de ses auteurs favoris , de ceux qu'il relit

Aux moments de langueur où l'àme évanouie

Ne peut rien d'elle-même et sommeille et s'ennuie...

Ceux qu'il prend alors, pour secouer cette torpeur, c'est Pétrarque, c'est Milton, c'est Dante,

C'est Wordsworth peu connu, qui des lacs solitaires

Sait tous les bleus reflets, les bruits et les mystères,

Et qui, depuis trente ans, vivant au même lieu,

En contemplation devant le même Dieu,

A travers les soupirs de la mousse et de l'onde.

Dislingue, au soir, des clianls venus d'un meilleur monde.

1. William Reymond, Corneille, Shakspeare et Gœthe : Étude sur Vmp.uence anglo-rjermanique en France au xix° siècle, avec une lettre-préface de M. Sainte-Beuve. Berlin, Paris, Londres, 1864.

Le Wordsworth qu'il vante en ces termes à Antony Deschamps, c'est le Wordsworth descriptif, élégiaque et lamartinien '. Et c'est celui-là aussi qu'il imite « se frayant, comme le remarque Théophile Gautier, de petits sentiers, à mi-côte, bordés d'humbles fleurettes », rendant un culte discret à une Muse mélancolique :

Assise au bord d'une eau qui réfléchil les cieux, Elle aime la tristesse el ses élans pieux; Elle aime les parfums d'une àme qui s'exhale, La marguerite éclose, et le sentier fuyant, Et quand novembre étend sa brume matinale, Une fumée au loin qui inontc en tournoyant!

Certes, c'est là du Wordsworth. Mais est-ce tout Wordsworth? Est-ce môme le meilleur de Wordsworth? Il serait téméraire de le prétendre.

Cependant l'opinion de Sainte-Beuve a eu chez nous force de loi. Il l'a prèchée au petit cénacle de c< Wordsworthiens » qu'il a réussi à créer autour de lui. Il a formé quelques confrères en Lakisme. C'est un Lakist convaincu que cet abbé Roussel, vicaire dans une petite paroisse des Vosges, qui lui envoie un jour, comme il dit, « des fruits du petit jardin que vous avez crée dans ce maigre terrain de nos montagnes, qui ne sont pas, il- s'en faut, celles du Westmoreland ». Et le bon abbé ajoute : « Que je serais heiu'eux si mon panier avait gardé un peu de sa saveur primitive, si mes vers vous rappelaient Wordsworth autrement que par le titre! » Par malheur, ce sont de pauvres traductions que celles de l'excellent abbé,

\. Pour les imitations que Sainte-Beuve a faites de Wordswortli, voir ses Poésies (éd. Charpentier), pp. 18, 123, 124, 234, 235, 236, 243 et 344.

et j'ai peur que son Wordsworth ne ressemble un peu trop à l'auteur à' Estelle et Némorin.

Plus dignes de suivre Sainte-Beuve dans sa tentative étaient Maurice de Guérin et son ami le poète Hippolyte de la Morvonnais. Tous deux avaient été initiés, semble-t-il, par lui. Tous deux s'étaient convertis sans effort, et comme par un naturel instinct, à celte poésie si pleine d'Ame. Je ne sais si Wordsworth a jamais été plus goûte parmi nous que dans le petit cénacle poétique du Val de l'Arguenon. C'est bien un Lakist que Maurice de Guérin dans plus d'une page de ses œuvres, tant par le sentiment vif d'une nature familière que par l'intensité de l'émotion morale; et quant à l'auteur, aujourd'hui bien oublié, de la Thébaide des Grèves^ il avait projeté, semblc-t-il, quelque publication sur celui que son maître appelait « ce grand et pacifique esprit, ce patriarche de la Muse intime ». Il alla même voir le dieu dans sa solitude de Rydal Mount. Il se promit de le faire connaître en France, aux dépens de ce Byron tant goûté, qu'il trouvait « trop emphatique, trop solennel, pas assez près de la nature ». Il faut l'entendre parler avec l'émotion du disciple de son « ^^'ords^vorth tant aimé »,

Celui dont la mystique et profonde harmonie

Sonne pour les élus des poétiques dons

Et soulève mon àme en ses grands altandons.

Il lui prédit une gloire impérissable :

Cet homme est honoré des puissances secrètes. Lui mort, à ses beaux lacs, romantiques retraites. Des pèlerins viendront, penseurs religieux.

Et ils y sont venus en effet, mais rarement de France. En plein romantisme, le poète des lacs n'a eu chez

nous que des admirateurs un peu trop respectueux, et qui le vénéraient de loin. Il n'a même pas trouvé de traducteur : une traduction, annoncée par Fontaney pour la Bibliothèque anglo-française, n'a jamais paru, que je sache *; et ce n'est peut-être pas une compensation suffisante pour Wordsworth que, bien avant M. Jean Aicard, M""^ Amable Tastu ait mis en vers français la jolie pièce : We are Seven.

Ainsi l'influence du Lakisme sur l'école romantique française, influence que certains critiques ont admise un peu vite, se réduit à très peu de chose, et, ce qui a le plus nui aux Lakists, c'a été justement ce que Philarète Chasles signalait comme leur <* qualité intime et souveraine », — la foi. Le romantisme a été partout en Europe un mouvement à la fois moral et artistique; mais il a été surtout une question d'art pour un Chateaubriand, pour un Hugo, môme pour un Lamartine, tandis que pour un ^^'ords^vorth il a été avant tout — je ne dis pas exclusivement — un réveil moral. Et c'est ce que sentait bien le grand sceptique, l'ironique Byron quand, voulant tuer dans l'œuf cette philosophie de poète, il assénait à l'innocente ce coup de massue :

He jcho Jtnderslands if irould be ahle To add a slonj to Ihe ïuwer of Babel.

L'anathème de Don Juan a pesé sur le religieux optimisme de Wordsworth, et la France a cru Byron sur parole. Elle a réduit l'auteur du Prélude au rangmodeste de poète du foyer et de l'enfance. Elle a

1. En revanche, Asselineau {BiOliofjraphie romantique, p. 126) signale des imitations de Wordswortli dans un recueil de poésies de Fontaney : Ballades, mélodies et poésies diverses (li)2o).

superbement ignoré le penseur, ou elle l'a renvoyé à la Tour de Babel. Un Théophile Gautier a pu écrire, sans sourciller :

Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poète Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, Qu'un seul vers : le voici, car je l'ai dans la tète, Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.

C'est le vers connu :

Spires ivhose silenl fnger points ta heaven.

Et encore, ce vers « frais et pieux », Gautier l'avait-il trouvé dans un roman libertin '.

Celait comme une fleur des champs, comme une plume De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.

Quelques-uns se plaisaient à comparer les Laklsts aux ombres de l'Érèbe : « L'Angleterre, écrivait Pierre Leroux dans la Revue encyclopédique de 1831, a entendu autour de ses lacs bourdonner comme des ombres plaintives un essaim de poètes abîmés dans une mystique contemplation. « D'autres, comme Vigny, associaient dans une même phrase les « douces couleurs laquisles {sic) » aux « douces couleurs virgiliennes - », ou mettaient, comme plus tard Victor Hugo dans l'/lne, « Wordsworth, l'esprit des lacs », à côté de « Young, le pleureur des Nuits », — le lac

1. De Régnier Deslourbet (voir Bibliographie romantique, p. 164).

2. Comparez ce jugement de Ch. de Rémusat dans le Globe : « L'école du lac, qui a poussé le genre rêveur jusqu'à ses dernières conséquences, semble vouloir se naturaliser chez nous. 11 serait difficile de noml)rer toutes les élégies que nos poètes ont soupirées depuis quelques années, etc ■■. (Dans Ziesing, Le Cilobe et l'école romantique, p. 180.) — Le Globe parle d'ailleurs de l'école des Lakers (sic).

baignant le cimetière. D'autres enfin, les critiques qui passaient pour informés et dont l'opinion comptait, un Villemain par exemple, définissaient dédaigneusement les Lakists « des métaphysiciens, raisonneurs sans invention, mélancoliques sans passion », qui, victimes d'une vie étroite et peu agitée, « n'avaient produit que des singularités sans puissance sur l'imagination des autres hommes, » et, ayant à citer Wordsworth, ils estropiaient son nom.

De pareilles hérésies, en fait de jugements, ne s'expliquent que par la complète ignorance.

Cette ignorance est-elle excusable? Non sans doute, puisqu'il y a peu de poètes plus profonds que Wordsworth, comme il y en a peu de plus originaux que Goleridge. Mais est-elle explicable? Il ne faut pas hésiter à répondre par l'affirmative.

L'originalité — et, disons-le, la supériorité — de nos romantiques français a été de donner à des aspirations dont beaucoup venaient du dehors une forme « européenne ». Une fois de plus, suivant une vieille, mais juste métaphore, le génie français a été le creuset où s'est fondu le métal destiné au monde pensant. Une fois de plus, tandis que d'autres l'emportaient peut-être par la nouveauté ou la profondeur des idées, nous l'avons emporté par le culte de la forme et par le souci de l'art.

Je sais bien que, ce culte de l'art, il serait très injuste de le refuser à Wordsworth, et M. Legouis a pu légitimement louer son poète « d'avoir enserré la beauté en des vers adéquats ou môme en des poèmes tout entiers parfaits ». Mais encore faut-il bien admettre, au risque d'effaroucher quelques « wordsworthiens », que ce mérite est l'exception chez leur poète, tandis

qu'il est la règle chez les nôtres. Et n'est-ce pas (railleurs M. John Morley lui-même qui, se demandant, il y a quelques années, pourquoi Wordsworth ne s'est pas classé parmi les poètes de l'humanité, concluait que c'est sans doute pour avoir manqué de u cette beauté claire de la forme », de cette « force de concentration ') qui caractérisent les très grands artistes? Venant d'un critique anglais de cette autorité, l'aveu est précieux. Oui, l'œuvre de Wordsworth, admirablement riche, ample et profonde, manque trop souvent de cette perfection de la forme qui a fait, pour ne citer qu'un de ses compatriotes, la fortune de Byron. Peut-être bien, à tout prendre, l'auteur de Don Juan est-il moins vraiment poète que celui de Y Excursion, et il ne manquera pas actuellement de critiques pour lui préférer ou Wordsworth ou Shelley ou môme Keats ^ Il n'en est pas moins vrai que Byron — « l'homme le plus séduisant de l'Angleterre », comme l'appelait M"*^ de Staël — a été traduit, imité, plagié par toute l'Europe, peut-être parce que ce grand voyageur avait semé à tous les coins du monde ce que son génie pouvait avoir de trop purement anglais, mais certainement aussi parce que, voulant parler à l'Europe, il avait parlé la langue de l'Europe, Au contraire, la doctrine de Wordsworth, comme la forme même de son œuvre, garde décidément un caractère trop « ésotérique ».

De la hardiesse ou de la nouveauté de la tentative, il est désormais impossible de douter en France, après

1. Il se produit en ce moment même, en Angleterre, une réaction en faveur de Byron : la publication de la belle édition de ses œuvres par M. Ernest Hartley Coleridge en est le plus sérieux témoignage (1898).

194 ÉTUDES DE LITTÉRATURE EUROPÉENiNE

le beau livre de M. Legouis. Wordsworth a voulu èlre, il a été souvent un grand artiste. Il a voulu être plus encore, et il a réussi à être un penseur. Mais son réalisme poétique est, comme on Fa vu, d'une nature si particulière qu'on y retrouve à chaque pas la marque indélébile de l'esprit national. Mais son optimisme ardent, outre que c'est une conception quelque peu artificielle, éclose dans la solitude, trop loin de la vie, qui est la pierre de touche des doctrines morales, s'oppose manifestement au courant des idées continentales de son temps.

S'ensuit-il que cette noble et harmonieuse poésie ait obtenu chez nous la part d'influence à laquelle elle a droit de prétendre? Il s'en faut de beaucoup. Mais nous vivons en un temps où une intelligence plus large des œuvres étrangères permet d'espérer plus d'un accroissement de notre territoire littéraire, plus d'une heureuse annexion intellectuelle, et Victor Hugo exprimait l'idéal de nos romantiques, qui doit rester l'idéal de la France, quand il écrivait en 18i3 : « Il y a aujourd'hui une nationalité européenne, comme il y avait du temps d'Eschyle, de Sopliocle et d'Euripide, une nationalité grecque. Le groupe entier de la civilisation^ quel quilfùt et quel qu il soit^ a toujours été la grande patrie du poète. Pour Eschyle, c'était la Grèce; pour Virgile, c'était le monde romain; pour nous, c'est l'Europe. »

Il serait curieux que l'Europe du xx*^ siècle accordât à William Wordsworth une admiration qu'il n'a pas toujours su demander à celle du XIX^

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