Cours de littérature, entretien XXXVIII
présenter à elle sous un jour si différent et si nouveau, et elle s'obstinait à aimer en lui Thomme qui avait su faire, suivant l'expression de M™'' de Staël, le plus admirable tableau des « maladies de l'imagination de notre siècle ».
C'est le même homme qu'elle a cru retrouver et qu'elle s'est obstinée à admirer dans Faust .
Si on en croyait M. Georg Brandes, la France aurait été le seul p.ays d'Europe à ne rien comprendre à Faust : « La puissante figure du héros, écrit-il, est entièrement incomprise des Français. » Si M. Brandes entendait parler des contemporains français du Faust, nous serions tout disposés à lui donner raison. Il faut citer ici, ne fût-ce que pour mémoire, cette opinion d'une des plus pénétrantes intelligences de notre siècle, de Benjamin Constant : « C'est, disait-il de Faust, une dérision de l'espèce humaine et de tous les gens de science. Les Allemands y trouvent une profondeur inouïe; quant à moi, je trouve que cela vaut moins que Candide; c'est tout aussi immoral, aride et desséchant, et il y a moins de légèreté, moins de plaisanteries ingénieuses et beaucoup plus de mauvais goût. » En vrai fils du xviii"^ siècle, Constant ne pardonnait pas à Gœthe sa « dérision des gens de science ». Mais, en vrais fils du xix*^, les romantiques lui firent un mérite de cela même qui avait si fort dérouté M"® de Staël. Elle s'était refusée à discuter la pensée de Gœthe, ne trouvant pas de pensée dans Faust : « Une telle composition doit être jugée comme un rêve.... » Ce fut comme un rêve en effet que les lecteurs jugèrent le poème, et ils surent gré à l'auteur de n'avoir mis — ils se plurent du moins à le croire — qu'un rêve de poète dans son livre.
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Dès 1823, Sainle-Aulaire et Stapfer avaient traduit Faust, l'un très inexactement, l'autre très gauchement. Dès 1827, Ampère faisait dans le Globe un éloge dithyrambique du poème. Mais ce ne fut qu'en 1828 que l'œuvre put être enfin goûtée, dans une traduction vraiment littéraire, par les lecteurs français. Gœthe exprimait un jour à Eckermann le désir de la voir mise en français « dans le goût du temps de Marot ». Gc ne fut pas en français du xvi^ siècle, mais en français romantique que la mit l'excellent et naïf Gérard de Nerval, et, si sa traduction n'est pas un modèle d'exactitude, elle eut du moins le mérite de rendre avec vivacité et grâce l'allure de l'original.
Saurons-nous beaucoup de gré à Faust d'avoir produit le Souper du Commandeur de Blaze de Bury ou un épisode du Don Juan de Marana de Dumas père? ou encore d'avoir influencé dans une certaine mesure Soumet pour sa Divine Épopée et Eugène Robin pour sa Liv'ia2 Même, le Faust de Nodier fail-il grand honneur à l'influence de Gœthe? Bien liardi qui le soutiendrait. Aussi bien, n'est-ce pas dans les imitations directes que s'exerce, d'une manière féconde, l'influence des chefs-d'œuvre, et toutes les adaptations de Faust ne vaudront jamais l'immortelle apostrophe de Rolla à « l'athée à barbe grise » :
0 Faust! n'étais-tu pas prêt à quitter la terre, Dans cette nuit d'angoisse où l'archange déchu. Sous son manteau de feu, comme une ombre légère, T'emporta dans l'espace à ses pieds suspendu?...
Peu de livres, en fait, ont remué plus profondément la pensée française, et combien sont-ils qui auraient pu redire alors avec l'auteur de la Damnation de Faust^ quand il découvrit le chef-d'œuvre inspirateur : « Le
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merveilleux livre me fascina de prime abord; je ne le quittais plus, je le lisais sans cesse, à table, au théâtre, dans les rues, partout ' I ... » Berlioz mit l'œuvre en musique; Delacroix Fillustra. Les commentaires furent nombreux et variés. Mctor Hugo loua l'auteur, dans la préface de Cromwell , d'avoir « fait ramper Méphistophélès autour de Faust », et d'avoir donné à Don Juan, « qui est le corps », un pendant en la personne de son héros, « qui est l'esprit ». D'autres cherchèrent le sens plus profond du livre. George Sand, tout en l'admirant fort^ se plaignait seulement de n'y trouver aucun sentiment religieux. Elle reprocha à Gœthe de n'avoir pas su faire briller dans son œuvre « un rayon céleste » et professa que « dans ce poème magnifique ou rien ne manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement : c'est le secret du cœur de Famt ». — N'est-ce pas le fait des très grandes œuvres de provoquer de tels commentaires et de prêter des arguments à tous ceux qui cherchent sincèrement et laborieusement un renouvellement de l'art? y
Et en effet, le chef-d'œuvre de (lœthe — l'un des premiers grands livres étrangers qui aient agi sur nos romantiques — a exercé une multiple et diverse influence parmi nous. Par sa forme très libre et souple, il a olfcrt un modèle difficile, mais admirable, de cet art qui procède, non par une suite de tableaux logiquement enchaînés, mais par une juxtaposition de scènes sans rapport évident entre elles et reliées seulement par une même idée intérieure : la Damna-
1. MémoiVe.v, chap. xxvi. — C'est dans la Iradiiction de Gérard de Nerval que Berlioz a lu Faust.