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l'hégémonie littéraire de la FRANCE 293

la société la plus artificielle qui fut jamais, en a mieux compris l'originalité que ce rustre de Rousseau! Et comme au fond de nous-mêmes, tout au fond, nous lui savons gré, avouons-le, d'avoir tant aimé cette délicieuse France du xviii'-' siècle, la France du patriarche de Ferney, de Watleau et de Rameau le neveu 1

C'est qu'en effet, ne nous y trompons pas, il y a, dans cette France, quelque chose de la France éternelle. Il y a, diffuse et éparse en tout, cette sociabilité charmante qui est un trait de la race et qui ne finira qu'avec elle. Et il y a aussi — cela se touche — le sentiment de l'art, — non pas assurément de l'Art avec une majuscule, comme ils disent aujourd'hui, non pas de l'art inquiet, sensuel et trouble des hommes du Nord, — mais de cet art qui est fait surtout de la compréhension alerte des choses, de la parfaite lucidité de l'imagination, de l'ordonnance harmonieuse et comme rylhmicpie des idées. « J'osai, dit ce rustre de Jean-Jacques, soupçonner que Paris, ce prétendu siège du goût, est peut-être le lieu du monde où il y en a le moins. » Oue voilà une belle découverte ! Et ce Paris que vous blasphémez, n'estce pas la ville unique pour laquelle ont travaillé les Molière, les Bossuet, les Racine? Croyez-en Voltaire, dont sans doute la gloire vous offusque, ô Jean- Jacques! « Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s'exprimer. » Ils l'ont faite artificielle, mais ils l'ont faite artiste aussi, et, par là, en lui inspirant le respect de la forme, le goût de la belle et bonne langue, le besoin des livres clairs, joliment agencés et profonds, quoique ironiques, ils ont bien mérité du génie français, parce qu'ils ont

développé une des qualités foncières de ce génie. Laissons une femme, une Française du xviiP siècle, parler de cet art à un Anglais, mais qui est presque Français, et quelle aime ' : « Vous autres Anglais, vous ne vous soumettez à aucune règle, à aucune méthode; vous laissez croître le génie sans le contraindre à prendre telle ou telle forme; vous auriez tout l'esprit que vous avez si personne n'en avait eu avant vous. Oh! nous ne sommes pas comme cela; nous avons des livres : les uns sont l'art de penser, d'autres l'art de parler, d'écrire, de comparer, de juger, etc. Nous sommes les enfants de l'art : quelqu'un de parfaitement naturel chez nous devrait être montré à la foire... »

L'instrument de cette civilisation, c'est une langue merveilleusement claire, limpide, intellectuelle. C'est encore Rivarol qui a dit : « Ce qui n'est pas clair nest pas français »; et il ajoute, en termes excellents, que notre langue, « c'est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie ». Aussi, dans le monde entier, avait-elle conquis le premier rang pour l'expression des idées générales. A l'Académie royale de Prusse, quelqu'un proposa, en 1787, de lui substituer l'allemand, et le Suisse Mérian lui répondit : « Les académies ne sont d'aucun pays particulier, mais sont de tous les pays, comme les sciences qu'elles cultivent et la vérité qu'elles professent. Elles doivent donc parler un langage intelligible à toutes les nations, et l'allemand n'est point ce langage*. » Quel plus éclatant témoignage rendu au pouvoir de notre langue, à celle

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