Souvenirs d'enseignement, p
litléralures anciennes, qui, étant passées en quelque sorte dans notre chair et dans notre sang, ne sont plus pour nous véritablement « étrangères ». « Il faut, disait-il, qu'un critique littéraire digne de ce nom connaisse au moins deux littératures modernes. »
Enfin, siFhistoire littéraire n'est pas son but à ellemême, si elle vise, comme toute recherche digne du nom de science •, à quelques résultats qui la dépassent, si elle prétend, en fin de compte, à être une forme de la psychologie des races et des hommes, la méthode comparative s'impose encore à elle : car l'étude d'un seul type d'hommes ou d'une seule littérature ne peut être qu'un acheminement vers une étude plus digne du nom de « science». Oui dit science dit comparaison. A toutes ces questions : Ou'est-ce que la littérature? Quelle est la loi de son développement? Dans quel rapport est-elle avec les sociétés humaines? Qu'est-ce, en littérature, que le progrès? Quelles sont, au point de vue esthétique, les principales, classes d'esprits ou d'œuvres? A ces questions, et à cent autres, qu'il est facile de traiter de banalités sans portée, mais qui sont au fond la seule raison d'être philosophique de nos recherches, il semble bien qu'il n'y ait de réponse que par l'histoire comparée des littératures. Toute étude se légitime
d.Je n'entends nullement assimiler riiistoire lilléraire aux sciences expérimentales : pas plus que toute autre forme d'histoire, l'histoire des littératures n'est une science, au sens propre du mot. Mais, comme toute autre forme d'histoire, elle peut léfritimement être dite scientifique le jour où elle réalise ces deux condilions: iode se proposer un objet supérieur au simple a.L'rément de l'historien ou de son lecteur; 2" d'épuiser totis les moyens d'arriver à la connaissance du ponre de vérité qui constitue son objet propre.
L UISTOIRE COMPAREE DES LITTERATURES 23
par une espérance, fût-elle lointaine, et par une ambition, fùt-elle démesurée.
Ce ne sera pas trop peut-être, un jour ou l'autre, pour s'occuper d'histoire littéraire, d'avoir l'esprit international. Pour l'instant, il faut tâcher du moins d'avoir, suivant le mot de M™* de Staël, dans notre étroite Europe, « l'esprit européen ».
L'histoire littéraire du xvF siècle en France présente deux caractères essentiels : le premier, c'est que riiistoire de la littérature ne s'y sépare pas de l'histoire de l'érudition : le xvr siècle est le siècle de V humanisme; — le second, c'est que l'humanisme, comme la littérature, ne fait que reprendre et continuer un mouvement commencé ailleurs : la France de ce temps continue, dans le domaine de l'art comme dans celui de l'érudition, l'œuvre de l'Italie.
Or s'il paraît constamment chez nous d'excellents travaux sur les écrivains du xvi*^ siècle, personne n'a pris soin encore de nous donner les deux livres essentiels qu'exige l'étude de cette période : une histoire de l'humanisme considéré dans ses rapports avec le développement général des idées; une histoire de la Renaissance française dans ses rapports avec la Renaissance italienne. Le livre bien connu d'Egger sur Y If ellénisme en France est loin de répondre au besoin indiqué plus haut. C'est à des étrangers, c'est à Burckhardt, c'est à Voigt que nous devons les
deux études les plus considérables sur la renaissance dé l'antiquité en Europe; et, si nous voulions trouver un livre qui fût à la fois, comme il convient en un tel sujet, d'un érudit et d'un artiste, c'est à un Anglais, c'est à John Addington Symonds que nous devrions recourir *. Mais dans aucun de ces livres la Renaissance française n'occupe la place qui lui revient.
Il y a là une méconnaissance du rôle si important que la Renaissance a joué dans notre histoire littéraire. On n'apprend rien à personne en affirmant que, dans aucun pays, elle n'a pas été plus riche ni plus brillante. Nulle part ailleurs, elle n'a suscité plus dœuvres remarquables : il n"y a pas, dans Ihisloire de la philologie européenne, de plus grands noms que ceux de Budé, de Turnèbe ou des Estienne. Nulle part non plus, la Renaissance n'a laissé de traces plus profondes dans l'esprit national. Nulle part elle n'a été mêlée de façon plus intime à la vie intellectuelle. Rechercher les origines du mouvement qui a imprimé à la pensée française une direction si définitive, rechercher surtout les rapports qui peuvent exister entre le mouvement de l'érudition et le développement général des idées, ce serait donc bien écrire un chapitre, et un chapitre essentiel, de notre histoire littéraire.
Est-il besoin de dire qu'on ne prétend ici que poser quelques termes du problème?
1. Les livres de BurckliardI ol de Voigt onl été traduits cii frarujiiis, ce dernier partiellement. {La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, Paris, 1885, 2 vol. in-S". — Pétrarque et lioccfice, Paris, 1893. — Il a paru en 1893 une troisième édition, revue par M. Lehncrdt, du livre de Voigt.) — L'ouvrage de John Addington Symonds [Renaissance in Italy, 1 vol.) ne l'a pas été, et mériterait de l'être.
Le caractère le plus saillant de la littérature française au xvF siècle est certainement la pénétration de toutes les œuvres et de toutes les intelligences par la Grèce et par Rome. De Rabelais à Montaigne, do iNlarot à Ronsard, de Jean Lemaire de Belges ^ à Du Bellay ou à Robert Garnier, il n'y a pas un écrivain de ce temps qui ne doive à l'antiquité la meilleure part de ses idées, de son invention poétique et de sa conception même de la vie. Pindare et Homère, Théocrite et Anacréon, ce sont les maîtres du premier poète du siècle. Plutarque et Sénèque, Tacite et Virgile, voilà ceux du philosophe le plus original de l'époque. Grands ou petits, tous les écrivains de ce temps sont plus ou moins, suivant le mot si souvent cité du libraire (îeoffroy Tory, des k escumeurs de latin », à moins qu'ils ne soient, comme les poètes de la Pléiade, des pirates de grec. Tous, la pensée antique les soulève, à moins qu'elle ne les écrase. Ils la considèrent avec un respect presque superstitieux. Le plus indépendant de tous — c'est Montaigne — écrit avec révérence, en songeant aux anciens : « Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens-là. »
Tout le secret de la grandeur comme aussi de la faiblesse du xvi° siècle est dans ce culte des anciens. Sa force lui vient de là, moralement, pour une bonne
1. Voir, sur le rôle de ce poète dans le mouvement humaniste, le livre de M. Ph. Aug. BecUer sur Jean Lemaire, le pî'emier poète de rhumanisme en France (Strasbourg, 1S93).
part, et littérairement, tout entière, puisque les meilleurs esprits du siècle, ceux qui ont vraiment agi, se sont formés à l'école de « ces riches Ames du temps passé ». Et de même, les plus grands défauts du xvi" siècle, la lourdeur, la gaucherie, le pédantisme, résultent d'un commerce trop assidu avec ceux qu'il appelle, un peu indistinctement, ses maîtres. Parfois l'imitation va jusqu'à l'abdication. Comment se défendre d'un grand étonnement quand on voit des hommes du premier ordre, renonçant à donner au monde leurs propres pensées, en un temps où la pensée était constamment sollicitée à l'action, se réduire modestement au rôle de lexicologues, de traducteurs ou éditeurs? Ils se travestissent, semble-t-il, avec des lambeaux d'Aristote, de Démosthène ou de Cicéron. Ils expriment à coups de citations jusqu'à leurs douleurs ou leurs joies intimes. Ils écrivent des livres étranges, où quelques idées surnagent sur un flot de souvenirs confus et indigestes. Ils vivent deux vies à la fois, une réelle, qui est peu de chose -^ c'est celle où ils ont trouvé le temps de naître, d'agir, d'écrire et de mourir, — et une autre d'emprunt, qui est presque tout, où ils ont repensé quelques pensées vieilles de deux mille ans et redit pieusement quelques phrases lancées jadis sur l'agora ou le forum, au hasard de l'improvisation, par un avocat d'Athènes ou de Rome.
Le plus grand nombre, n'ayant pas, pour reprendre le mot de Montaigne, les reins assez fermes, a fléchi sous le poids. Mais il a suffi de quelques grands esprits pour sauver l'essentiel des littératures anciennes et pour en pénétrer la nôtre. A coup sûr, c'est à ce creuset que s'est fondu ce qu'on nomme notre
esprit classique, avec ses limitations comme avec son humanité, sa clarté, son universalité. C'est là qu'il faut chercher les origines, un peu confuses, de notre esprit moderne. C'est la Renaissance qui lui a imposé un joug qu'il ne peut pas se vanter aujourd'hui encore — après tant de révoltes et de protestations — d'avoir secoué. Si décisive a été l'initiation, si violent le choc reçu, que pour plus de deux siècles le culte de l'antiquité s'est imposé à nous avec l'évidence d'un dogme. L'histoire de notre littérature n'est, en un certain sens, que l'histoire même de, cette interminable querelle des anciens et des modernes, lutte des croyants contre les hérétiques, en matière de religion des anciens. Avec le tableau des conversions et des abjurations qu'a provoquées cette foi d'un nouveau genre, on ferait un tableau presque complet des variations du goût en France. A la fin du xix^ siècle, c'est encore presque une audace, sinon une nouveauté, de vouloir bannir l'antiquité de l'éducation, et, quand on se révolte contre elle, c'est au nom d'une morale, d'une esthétique et d'une idée de la vie sociale qui nous viennent encore des anciens. C'est dire combien l'influence de la Renaissance a été profonde, pour ne pas dire tyrannique, parmi nous.
Mais l'honneur de cette résurrection de l'antiquité, tout le monde sait qu'il ne revient pas d'abord à la France. S'il y a eu Renaissance, les contemporains et les compatriotes de Dante l'ont provoquée avant nous. Nous avons reçu l'antiquité des mains de l'Italie, et nous l'avons reçue, ce semble, un peu transformée et, pour trancher le mot, un peu défigurée par elle.
Il ne pouvait en être autrement. Les idées ne passent pas impunément d'un cerveau dans un autre, et
d'un peuple à un autre peuple. Elles se transmettent, il est vrai, mais en se modifiant en route et en se déformant. Elles sont comme le métal dont on fait successivement plusieurs statues et à qui le feu rend une nouvelle jeunesse. Le vrai problème que soulève l'histoire de la Renaissance, ce n'est pas de savoir si vraiment il y a une Renaissance — les contem})orains l'ont affirmé, el cette raison nous suffit, — mais bien quel alliage s'est mêlé à notre conception de l'antique et comment l'antiquité s'est transformée dans son voyage à travers les siècles.
La Renaissance est par excellence un fait européen ^ Elle correspond à l'éveil, ou tout au moins à la constitution de la plupart des nationalités modernes. Cela étant, quelles modifications ce fonds commun des idées et des œuvres antiques a-t-il subi, en passant successivement dans ces creusets divers qu'on appelle le génie italien, le génie français, le génie anglais? C'est pure illusion de croire qu'il en soit sorti intact et toujours semblable à lui-même, héritage respecté et inviolé. Toutes les nations européennes, l'une plus tôt, l'autre plus tard, ont puisé dans le trésor commim, et chacune, suivant ses besoins propres. Chacune s'est fait, semble-l-il, une antiquité à sa mesure. Est-il vraisemblable que Shakespeare lui ait dû ce que lui devait Ronsard, que Rabelais lui-même s'en soit inspiré à la façon de Dante et croit-on que les humanistes, un Erasme ou un Henri Estienne — grands batailleurs qui y cherchaient des armes pour la lutte, — n'aient demandé
1. Voir Kiig. Miinlz, La Renaissance en Italie et en Fiance à l'époque de Clturles F/// (1885).
l'influence italienne en FRANCE 31
à l'étude de leurs vieux manuscrits que les joies austères du philologue?
Si la Renaissance n'était, en effet, qu'un mouvement scientifique, l'étude en sérail relativement aisée. Mais elle est tout autre chose encore. Elle est une foi, une philosophie, une certaine manière de penser et de vivre, et, ce c[ui est plus grave, c'est que cette foi n'a pas été immuable, c'est que cette philosophie s'est développée et augmentée, c'est, en un mot, que cette matière, essentiellement fluide, a pris successivement les formes les plus imprévues : tout cela suivant les dates, suivant les peuples, suivant les hommes, suivant « le moment » et suivant « le milieu ». L'humanisme est une bannière qui a couvert plus d'une cause : c'est un humaniste que Calvin, et c'en est un c|ue l'Arétin; humaniste, le pieux et sévère Budé; humaniste aussi, le joyeux Rabelais; humaniste si l'on veut, le puritain Spenser; humaniste, l'épicurien Montaigne. Faut-il penser que la même influence a produit des résultats si divers? Faut-il admettre qu'il y a plusieurs antiquités, et non pas une? Ou ne faut-il pas croire surtout quele fleuve s'est divisé en plusieurs bras et que, suivant la nature du sol et du ciel, il est devenu limpide ici, boueux par là, fécondant d'une part et dévastateur de l'autre?
La difficulté, peut-être trop peu remarquée, cjue présente l'étude de la Renaissance française, est cj[ue l'influence antique nous est arrivée, non pas directement, mais par l'intermédiaire de l'Italie. Pendant près de deux siècles, les Italiens ont eu le monopole, ou peu s'en faut, des études antiques. Pendant près de deux siècles, ils s'étaient pénétrés de cette culture antique, dans leurs mœurs, dans leur poésie, dans
leurs arts. Quand elle nous est arrivée enfin, elle s'était chargée en route — nous en avons des preuves décisives dans le livre de Burckhardt — de plus d'un élément étranger. C'est pourquoi l'hisloire de l'hellénisme ou, si je puis dire, du « latinisme » en France est inséparable de l'histoire de l'italianisme.
Les œuvres antiques nous arrivent en môme temps que les œuvres italiennes, et les premiers admirateurs des unes sont aussi les premiers admirateurs des autres. Dès avant 1511, dans sa Concorde des deux langages, Jean Lemaire de Belges écrit :
Je feis maint vers, maint couplet et maint mètre.
Cuydant suivir par noble poésie
Le bon Pétrarque en amour le vrai maistre.
Dès 1530, dans son Champion des dames, son contemporain Martin Franc célèbre Dante :
Le florentin poète Dante A escrit merveilleusement La peine et la vie mescliante Des espritz dampnez justement.
Platon ne se sépare guère, dans l'esprit d'Antoine Héroet ou de Maurice Scève, de ces Italiens qui l'ont révélé au monde moderne; et il ne se séparera pas, dans l'esprit de Ronsard et de ses amis, de ce Pétrarque qui a exprimé, mieux que tout autre poète, la religion platonicienne de l'amour'.
{. Voir la belle étude de M. Abel Lefranc sur Le plaloiiisme dmis la lillprature en France à l'époque de lu Renaissance [Revue (Thist. lut. de la France, do janvier isy6).
l'influence italienne en FRANCE 83
Mais, à vrai dire, comment dégager de ces œuvres si diverses que ranticiuité a inspirées, en Italie et en France, les traits qui représentent plus spécialement le génie italien, d'une part, et le génie français, de Tautre? Au riscjue de se perdre dans des généralités ambitieuses il faut en revenir aux faits, qui parlent assez haut.
L'influence antique s'épanouit en France au xvii" siècle, et si elle nous envahit au siècle précédent, c'est alors seulement qu'elle porte tous ses fruits. Ce qu'elle a produit chez nous, c'est une littérature variée, riche, extrêmement féconde en œuvres de tout genre, mais dont on ne peut contester un caractère essentiel : c'est qu'elle est avant tout une littérature impersonnelle. On n'entend pas dire par là que tous les écrivains du xvii" siècle se ressemblent, ni surtout qu'ils manquent d'originalité. On veut dire seulement qu'ils ont ce trait commun de mettre, dans leurs œuvres, le moins possible de leur vie intime, de ne pas se confesser à nous — comme l'avait fait, par exemple, Montaigne, et comme le fera plus tard, Rousseau, — de ne pas épancher dans leurs livres leurs tristesses ou leurs joies personnelles. Si nous n'avions sur Molière d'autre témoignage que ses comédies, que saurions-nous de son caractère? et si nous n avions que les tragédies de Racine, que saurions-nous de sa vie privée? Rien ou assurément peu de chose. C'est là une vérité devenue si banale qu'on éprouve quelque scrupule à la redire une fois de plus. Il n'y a jamais
. eu sans doute de littérature où la fantaisie ait tenu moins de place. Il n'y en a pas eu où le 7voi soit moins à l'aise. Elle est toute aux vérités générales, toute à la raison. Ce qu'elle préfère, ce sont les genres qu'on peut appeler communs, c'est-à-dire qui supposent un groupe de lecteurs, d'auditeurs ou de speclatein^s qui pensent, sentent et imaginent de môme : le théâtre, la chaire, et généralement tous les genres didactiques. Elle est infiniment agissante et persuasive. Elle répugne à se renfermer dans le cercle étroit des confessions, des rêveries, des exceptions (le la pensée. Elle cherche la lumière et le grand jour. Toutes les formes du dilettantisme et, si l'on veut, du subjectivisme lui répugnent. Elle écarte, de parti pris, tout l'accidentel, tout le personnel, tout le particulier, pour aller droit au général, au permanent et à l'universel. On lui en a fait tour à tour un reproche et un mérite. Mais on ne lui a jamais contesté sérieusement d'être, par excellence, la littérature de la pensée et de l'action. — Balzac traçait par avance ce qu'on pourrait appeler le programme intellectuel du xvii" siècle quand il définissait ainsi l'art de parler et d'écrire. C'est, disait-il, k un art qui ne se contente pas de plaire par la pureté du style et par les grâces du langage, mais qui entreprend de persuader par la force de la doctrine et par V abondance de la raison ».
Si tel est bien le caractère essentiel de l'influence antique en France, il ne reste donc qu'à nous demander si tel a bien été aussi son caractère en Italie.
Or cette « j)ureté du style » et ces « grâces du langage » — autrement dit l'élément purement cslhéli(|ue de toute lilléraltn'c — (]ue, sous l'influence des
Ll.NFLUENCE ITALIENNE EN FRANCE 35
Latins, nous mettions au second plan, c'avait été au contraire l'originalité de la Renaissance italienne d'en faire le centre môme de l'œuvre littéraire. L'idée de vérité s'est trouvée êtiT, en fin de compte, le principe directeur de notre littérature, alors que l'idée d'art avait été, par excellence, le nerf de la littérature italienne. Cette « force de la doctrine » et cette o abondance de la raison » que Balzac souhaitait, assurément nous ne pouvons pas dire qu'on ne les trouve pas dans Pétrarque, dans le Tasse ou dans l'Arioste, mais enfin elles n'y occupent qu'une place secondaire, au prix de l'imagination, de la poésie pure et de la fantaisie.
La Renaissance italienne a été essentiellement individualiste, en politique, en littérature, en art. A l'opposé de notre littérature classique, elle a recherché avec prédilection les curiosités de la psychologie. Elle a vu naître la biographie et l'autobiographie, au sens moderne du mot, je veux dire entendue, non comme un récit des faits, mais comme une étude des âmes. Elle a produit les Mémoires de Cellini et le Dii vila propria de Cardan, ces deux extraordinaires confessions morales. Elle a surexcité, en tout sens, la personnalité, et réclamé pour l'individu le droit de se mettre, tout entier et sans réserves, dans son œuvre. Partout, elle a substitué, à la scolastique, le naturalisme, à l'étude de l'homme abstrait, l'étude de l'homme vivant, aux formes raides et conventionnelles où étouffait la pensée, ce libre jeu des rouages de l'intelligence qu'il faut bien appeler, de son nom italien, la virtuosité.
C'est dans cet esprit que l'antiquité a été étudiée par les Raliens de la deuxième Renaissance. Il faut
avouer qu'elle y a perdu de sa force et de sa grandeur. Au contact d'une civilisation raffinée, voluptueuse et molle, elle s'est comme pénétrée d'un idéal nouveau, surtout esthétique et moins viril que séduisant. Telle nous l'avons trouvée, quand, vers 149-i, nous en avons eu par l'Italie, non pas la première, mais au moins la plus décisive révélation. « Quand notre roy Charles huictieme, dit Montaigne, quasi sans tirer l'espée du fourreau, se veit maistre du royaume de Naples et d'une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuèrent cette inespérée félicité de conquestes à ce que les princes et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingénieux et sçavants que vigoreux et guerriers. » L'antiquité nous apparut sous les mêmes couleurs que l'Italie elle-même : belle encore, mais giitée par une conception purement épicurienne de la vie, que les anciens ont connue, sans doute, mais qui, à elle seule, et augmentée du dilettantisme italien, ne représente qu'imparfaitement l'idéal antique, je veux dire l'idéal de cette majestueuse et formidable Rome que les premiers grands Italiens avaient respectée et aimée. .
C'est qu'en effet l'Italie de la fin du xv^ siècle ne ressemblait plus guère à l'Italie de Dante, à celle qui avait vu les débuts de l'humanisme.
Si l'on veut se représenter, dans toute sa grandeur, cette première floraison de l'antiquité, il faut songer au prestige que pouvaient exercer des noms comme ceux de Dante, de Boccace, de Pétrarque. Il faut songer surtout à la docilité — on dirait presque à l'humilité — avec laquelle ces grands écrivains s'étaient mis à l'école des anciens — et dont leurs suc-
cesseurs devaient trop bien se corriger. C'est une dévotion extrêmement noble et touchante. Nous avons peine à croire aujourd'hui que, par respect pour le latin, Dante ait commencé par écrire la Divine Comédie en vers hexamètres, et qu'il soit mort, comptant plus, pour sa renommée, sur ses œuvres latines que sur les autres. Plus d'un siècle après sa mort, quand sa gloire était déjà consacrée, le Pogge lui reprochait encore d'avoir écrit en toscan. Nous nous représentons difficilement l'état d'esprit des lecteurs qui préféraient aux sonnets et aux odes de Pétrarque son épopée de ÏAfrica ou ses épîtres latines versifiées. Pourtant, c'est là-dessus que Pétrarque fondait ses meilleures, espérances : au neuvième chant de son A frira, Homère prédit à Ennius qu' « un jeune homme viendra, qui ressuscitera rancienne poésie, morte depuis longtemps » :
Ille diu profugas revocahit carminé Musas,
et ce sera son meilleur titre de gloire d'avoir été le premier des néo-latins. Un érudit du temps, faisant parler Cicéron, reproche amèrement aux Italiens de son temps de consentir à se servir de la langue des Daces et des Gètes — autrement dit des Visigoths et des Vandales, — au lieu de la langue qui jadis était commune à Rome et à l'Univers. On aurait bien étonné Boccace en lui prédisant qu'un jour les lecteurs du Décaméron ignoreraient jusqu'au titre de son grand ouvrage De genealogia dcorum, ou de cet autre traité a sur les noms des montagnes, des forêts, des lacs, des fleuves, des étangs et des mers ». — Ainsi les trois premiers grands écrivains de l'Italie se sont
donnés pour d'humbles et modestes imitateurs de Virgile ou môme d'Ovide ou môme de Stace.
En cela, ils sont de leur temps, qui s'était mis sous l'égide de Rome. Il semble, à lire les chroniqueurs de l'époque, que l'histoire de l'Italie contemporaine ne mérite d'être étudiée qu'en tant qu'elle est une suite, une continuation à l'histoire romaine. Villani avoue avec ingénuité qu'il écrit l'histoire de son pays parce que Virgile et Salluste, Lucain, Tite-Live, Valère et Paul Orose ont écrit l'histoire du leur. Tout Italien de cette génération éprouve, en eflet, une joie enfantine à se mettre sous la sauvegarde des grands noms et des hauts faits de l'antiquité. Ces hommes aiment à s'absorber dans la contemplation de leurs lointaines origines. Ils sentent battre en eux le sang des légions de Pompée et de César. Ils ont tous été un peu vaincus à Cannes et vainqueurs à Zama. Avec un soin pieux, les philologues de l'époque suivante s'attacheront encore à démontrer que la Rome antique tient à la Rome moderne par une chaîne ininterrompue de traditions, de reconnaissance, de gloire. Et de la Rome antique ils aimeront, ils révéreront tout, jusqu'au lieu de naissance de ses grands hommes, jusqu'à la cendre de ses héros, jusqu'au moindre ruisseau chanté par ses poètes. Un jour, Alphonse d'Aragon, passant avec son armée en vue de Sulmone, patrie d'Ovide, pou.ssera de grands cris de joie que lui arrachera le souvenir du poète. Une autre fois il fera la paix avec Gôme de Médicis moyennant vm manuscrit de Tite- Live, ou négociera pour obtenir des Padouans un os du bras de ce môme Tite-Live, qu'il veut garder comme une relique.
l'influence italienne en FRANCE 39
Avec rexubérance naturelle à la race, cette passion d'antiquité prend, aux xV et xvi" siècles, je ne sais quoi de démesuré et d'excessif. Elle envahit jusqu'à la vie privée. Au lieu de comédies italiennes, on joue en société — et jusque sur les théâtres publics — Plaute et Térence, agrémentés de musique et de ballets. Au lieu de prénoms vulgaires, on emprunte des prénoms antiques. Au lieu des mots de la langue courante, on affuble tout de dénominations latines, et les cardinaux se transforment en Senalorcs^ les nonnes en Virgines vestales, le carnaval en Lupi^rcal'ia.
Ce ne sont là que deux ou trois traits entre mille. Ils témoignent d'un état d'esprit dont je ne sais trop si l'on pourrait citer un second exemple : une sorte d'enthousiasme qui confond dans un même enivrement le passé et le présent, le sentiment pour toute une société qu'elle a, contre son attente, des racines glorieuses dans les siècles écoulés et qu'elle a subi, sans s'en douter, une étrange métempsycose. Il arrivait à l'Italie de ce temps ce qui arrive, dans les contes de fées, aux enfants de père inconnu qui, subitement, par un coup de fortune, se découvrent des ancêtres illustres : ils s'étaient endormis gardeurs de moutons, ils se réveillent fils de rois et cousins d'empereurs. Ces sortes d'aventures tournent souvent, dit-on, la tête aux gens.
C'est ce qui est advenu aux Italiens. On vit renaître alors, avec une intensité singulière, une passion que le moyen âge avait, sinon absolument ignorée, du moins peu connue, parce qu'elle représentait le péché d'orgueil : la passion de la gloire. — Peut-être bien, à vrai dire, s'est-on étendu un peu trop complaisamment sur le caractère anonyme de nos chansons de
geste OU de nos cathédrales : peut-être n'est-ce pas toujours volontairement que les poètes et les architectes du moyen âge nous ont dérobé leurs noms. — Mais enfin, si cette vie n'est qu'un passage, si elle n'est, à aucun degré, une fin en soi — comme le moyen âge l'a pensé généralement, — la vertu d'humilité n'est pas seulement l'un des mérites du chrétien, elle est encore le commencement de la sagesse pratique. Or c'est justement l'humilité que la Renaissance a superbement reléguée au rang des préjugés vieillis, et, en cela encore, elle s'inspirait de Rome. Rien de moins romain que cette modestie qui, aux yeux d'un Cicéron ou d'unTite-Live, eût passé pour une lâcheté servile. Ils étalent, eux, au grand jour de l'histoire, leur vie, leur pensée, leurs actes. Ils entendent qu'on parle d'eux aussi longtemps qu'on parlera de Rome, c'est-à-dire éternellement. Le môme amour effréné de la gloire éclate chez les néo-Romains de la Renaissance. Pétrarque écrit, dans sa fièvre d'agir : « Nous aurons le temps de dormir quand nous serons morts ». II adresse une épître Ad posteras. Il obtient la récompense de ses peines le jour où, revenant à Arezzo, sa patrie, ses compatriotes le conduisent en triomphe à sa maison natale et déclarent qu'elle sera conservée à jamais en mémoire de lui. Le besoin de glorifier les grands noms est un des traits de l'époque. Partout on voit s'élever des mausolées de poètes, qui deviennent autant de lieux de pèlerinage. Un jour, dit-on, à Ravenne, un fanatique arrache les cierges de l'autel et les met sur le tombeau de Dante, en disant : « Prends-les, tu en es plus digne que l'autre, le crucifié! »
Ainsi, peu à peu, celte idée dangereuse et capi-
teuse de la gloire s'infiltrait dans les esprits, séduisait les consciences faibles, tentait, comme un fruit défendu, les vertus chancelantes. L'idéal du monde était en voie de changer. L'un des éléments essentiels de tout dilettantisme — la vanité de faire parler de soi — prenait consistance.
Heureux de qui la mort de sa gloire est suivie!
Ce vers de Du Bellay exprime lun des vœux de tout homme de la Renaissance. Mais il n'exprime pas le développement monstrueux que cette complaisance orgueilleuse de l'homme en ses propres pensées prit dans la littérature de l'Italie.
Nous n'avons pas à en rechercher ici les conséquences morales '. Il nous suffit de rappeler que, si le désir de la gloire est un sentiment habituel aux anciens, en revanche V individualisme qui vint se greffer sur ce sentiment est très éloigné de l'idéal antique. Tout ce que les anciens pouvaient acquérir de renommée, ils le mettaient au service d'une renommée plus haute, plus essentielle, plus précieuse : celle d'une ville, d'une famille, d'une cité. En s'illustrant euxmêmes, ils ne perdaient pas de vue qu'ils illustraient leur patrie. Ils ne séparaient pas le souci de la gloire nationale de celui de leur gloire propre. Ils se sentaient partie intégrante d'un grand empire, à la perpétuité duquel chacun d'eux travaillait selon ses forces.
A mesure, au contraire, que la Renaissance se développe en Italie, on constate aussi le développement d'un individualisme, qui n'est pas seulement
1. Voir les faits rassemldés par E. Mùntz, dans le tome III de son Histoire de fart pendant la Renaissance, liv. I.
surajouté à l'esprit de l'antiquité, mais qui est en contradiction formelle avec lui. Ce qu'on recherche^ ce n'est plus la gloire d'une ville ou d'un empire : car à celte patrie de la Rome idéale, on ne peut guère ofîrir que l'hommage platonique d'un dévouement tout intellectuel. Mais c'est la gloire individuelle, celle qui grise et qui prend l'être entier. Belli pari in'io^ dit Cellini dans ses Mémoires, ne andava forse un per mondo. L'idéal qui hante les poètes du temps est le sort de cet Albertinus Mussatus, poète de Padoue, à qui les docteurs et étudiants de l'Université venaient tous les ans, au son des trompettes et à la lueur des cierges, présenter leurs hommages avec leurs dons. Uomo aingolare, uomo unico, c'est l'éloge désiré entre tous. (' Tel, dit Burckhardt, on avait vu jadis le Grec s'élever en face du monde barbare, l'Arabe en face des autres races asiatiques. »
Cet individualisme maladif a pour conséquence un affaiblissement considérable du frein moral. En un temps où les attaches qui lient l'individu au sol natal sont faibles, la tentation est grande d'aller courir le monde et de se faire, à tout prix, fût-ce à force de ruse et d'audace, sa place au' soleil. De là un détachement prodigieux du devoir social, et, plus généralement, de toute espèce de devoir, dès qu'il entrave le libre développement de la personnalité. Suivant le mot célèbre de Machiavel, « une bonne action n'est pas aussi distincte d'une mauvaise que l'hexagone l'est du carré : il y a là une limite où le vice et la vertu se fondent l'un dans l'autre ».
Toute la place laissée vide dans les àm(\K de ce temps par l'idée morale, c'est l'idée de Varl qui l'a occupée. Elle a fini par ètr(> le grand mobile de la
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Renaissance italienne. Suivant une comparaison heureuse et expressive de John Addington Symonds, elle a tenu, dans les esprits de ce temps, la place que ridée de la science tient dans les nôtres. Ce n'est pas peu dire. Avec l'œuvre d'art, c'est la vie même qui se transforme : elle n'a plus d'autre fin qu"une fin tout esthiMique, qui est d'être aussi belle, aussi riche, aussi variée que possible. Et de môme, il semble que la littérature ne soit plus que l'art d'enchanter les sens et les esprits. Le fond est sacrifié à la forme. De même que la qualité des actes importe moins c|ue la manière dont nous les accomplissons, de même le contenu d'un livre importe moins que la façon dont il est écrit. La matière par- excellence de l'œuvre d'art, c'est donc la langue, qui sera aussi souple, aussi imagée, aussi étincelante que possible. L'occupation la plus noble sera l'art de bien dire. C'est ce qui explique que l'Italie de la Renaissance ait été, par excellence, l'âge des grammaires, des dictionnaires et des académies, comme aussi l'Age de la rhétorique. Jamais sans doute on n'a tant parlé, pour le plaisir seul de parler, ni tant écrit, pour celui décrire. La moindre cérémonie, baptême, mariage ou funérailles, donnait lieu à de longues et prolixes harangues. On voyait des laïques — par un étrange renversement des rôles — monter en chaire, prononcer des éloges funèbres, louer des saints, introniser des évêques. Parfois le discours était en vers, et souvent il était si fleuri qu'il en devenait obscur. Vraiment, la rhétorique est la reine de l'époque. Un jour que Charles- Quint se trouvait à Gênes et qu'un orateur s'adressait à lui en périodes harmonieuses, il se tourna vers l'un des assistants, en disant avec un soupir de regret :
« Ah! combien mon maître Adrien a,vait raison, quand il me prédisait que je serais un jour puni de ma paresse à apprendre le latin ! » Lui-même subissait le prestige de l'éloquence et courbait la tête sous le flot sonore des périodes.
Par malheur, rien de plus vide, rien de plus creux que cette éloquence. Il nous semble aujourd'hui, quand nous relisons les discours de ce temps, dont quelques-uns ont pour auteurs des humanistes fameux, que le châtiment prédit par Adrien à son élève n'avait rien de bien rigoureux. Et de même, si, de l'éloquence, nous passons à la poésie, n'est-ce pas une singulière façon de couronner une longue carrière d'études que de composer, à la mode de la Renaissance, un poème en vers latins sur Fart de jouer aux échecs ou sur celui d'élever les vers à soie? L'étrange critique que celle à qui le culte de la forme fait oublier l'importance du fond d'un livre, et la bizarre manière de louer les poètes anciens, que d'écrire, comme un des humanistes italiens de la Renaissance : « Voulez-vous apprendre la médecine? lisez Homère; l'astrologie? lisez Homère; la mythologie, l'histoire, la morale, la philosophie, l'art militaire, la cuisine, l'architecture? lisez Homère! »
ni
Il y î» une façon d'exalter le rôle de la poésie qui est le plus sûr moyen de la comprt)metlre. C'est de vouloir en faire l'unique fin de Ihomme. Il est vrai que le poète gagne ainsi en prestige, en grandeur, (;n importance sociale. Il devient directeur de
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consciences et conducteur de peuples. II n'est plus seulement supérieur au philosophe, au politique, au savant : il les remplace. Il a des dons plus rares, plus originaux, plus mystérieux. Il communique avec l'invisible. Par-dessus tout, il se réserve le privilège des deux choses que les hommes ont toujours le plus désirées : la gloire d'abord et la passion ensuite. S'il est Ronsard, il lui est permis d'écrire à Hélène le sonnet fameux que nous connaissons tous. S'il est Pétrarque, il nous laisse entendre que l'amour a pour lui une dignité, une noblesse, une profondeur que nous ne connaîtrons jamais. Il n'est plus un amuseur de talent ou de génie : il exerce une fonction, une mission impérieuse et sacrée. Il a des mofDi'nes cachés qui le poussent à parler. Il obéit à des motifs qu'il nous laisse entrevoir, mais discrètement et dans le demi-jour, comme on entr'ouvre la porte d'un temple.
N'est-ce pas ainsi que l'entendait chez nous le docte Pontus de Thyard quand il écrivait, en termes sibyllins, dans son Dialogue de la fureur poétique : « En quatre sortes peut l'homme estre espris de divine fureur. La première est par la fureur poétique procédant du don de Muses : la seconde est par l'intelligence des mystères et secrets des religions souz Bacchus : la troisiesmepar ravissement de prophétie^ vaticination ou divination sous Appollon : et la quatriesme par la violence de l'amoureuse affection souz Amour et 'V^enus... Car il ne faut croire que, défaillant en nous l'illustration de ces raiz divins, et n'estant la torche de l'Ame allumée par l'ardeur de quelque fureur divine, nous puissions en aucune sorte nous conduire à la cognoissance des bonnes
doctrines et sciences, et moins nous eslever en quelque degré de vertu pour, seulement de pensée, goûter nostre souverain bien hors des viles et corporelles ténèbres esclairees de Tobscure lampe, qui nourrit son l'eu en Thumeur des fausses et décevantes délectations * ».
Ou je me trompe, ou nous saisissons ici, dans notre poésie française, cette influence italienne que j'essayais de définir: conception orgueilleuse du rôle du poète; complaisance manifeste en ses moindres pensées; besoin de se confesser au public de ses sentiments intimes en même temps que de faire croire au lecteur qu'on ne lui dit que la moitié de la vérité et qu'il reste à avouer des douleurs cachées et des joies secrètes; importance extrême attachée à la forme, qui est ambitieuse et contournée : voilà les éléments que l'Italie a surajoutés à l'influence antique et par lesquels on peut bien dire qu'elle la transfigurée.
Or cette influence italienne, nous la trouverons partout chez nous mêlée à l'antique, au moins dans la première moitié du xvi" siècle. Pour mieux dire, elle fait corps avec elle. Elle en est inséparable. C'est une Rome, c'est une Athènes italianisée dont rêvent nos poètes. C'est une poétique italienne que, sous le nom d'Aristote, Scaliger importe en France. C'est une idée tout italienne de l'art que Ronsard et son école attribuent aux anciens. Comme ils empruntent aux poètes italiens leur idée de la gloire, ils leur empruntent également, bien plus qu'à Pindare, la haute idée qu'ils se font de la mission du poète. C'est
1. Solitaire Premier ou Discours des Muses et de la Fureur Poétique, dans les Discours philosophiques (Paris, 1.587, f° 9).
un favori des dieux, un prophète, un prêtre de cette religion nouvelle qui est la religion de l'art. Dans la fameuse Ode à Michel de V Hôpilal, Jupiter lui confère le sacrement nécessaire au succès de son apostolat :
Ceux-là que je feindrai poètes Par la grâce de ma bonté, Seront nommés les interprètes Des dieux et de leur volonté.
Mais ils seront, tout au contraire.
Appelés sots et furieux Par le caquet du populaire, Méchantement injurieux.
Le môme Pontus de Thyard, que je citais à l'instant, proclamait bien haut que, si le siècle ne consentait à le suivre, il se passerait de Tapprobation du siècle, car le vrai poète dédaigne, disait-il, (( de se baisser et accommoder à la vileté du vulgaire, duquel il est le chef ».
Malheureusement pour Pontus de Thyard, notre « vulgaire » l'a pris au mot et l'a laissé dans sa solitude. Il s'est obstinément refusé à croire que l'art soit un apostolat, que la poésie soit un sacerdoce et que la vie n'ait d'autre but que la réalisation de la beauté. La virtuosité italienne, travestie à l'antique, l'a laissé froid. Il n'a jamais voulu admettre même les prétentions pseudo-pindariques de Ronsard. II n'a pas eu foi en ce nouvel Orphée. Le jour viendra bientôt où un poète français, le positif et sec Malherbe, affirmera publiquement que l'importance du faiseur de vers n'est pas supérieure à celle du joueur de quilles. Et le jour où il lancera cette boutade, il exprimera une opinion qui, j'en ai peur, trouvera toujours un écho en France.
A vrai dire, les prétentions de la Pléiade se heurtaient, en France, à des obstacles de toute nature.
Elles se heurtaient d'abord aux circonstances : le XYi" siècle est une époque trop agitée et trop troublée pour s'endormir dans ce dilettantisme épicurien qui suffisait aux Italiens. Les protestants, notamment, ont combattu de toute leur force une idée de lart qui leur semblait singulièrement exorbitante et périlleuse. Nous en avons des preuves dans les pamphlets de Hotman, dans les dialogues de Henri Estienne. La Renaissance chrétienne avait bien vite pressenti une ennemie en la Renaissance païenne.
De plus l'esprit du x.v'' siècle, encore très vivant dans les premières générations du xvi'' — cet esprit qu'on est convenu d'appeler gaulois et dont les poèmes de Villon et les Cenl Nouvelles nouvelles, par exemple, sont l'expression , — n'a pas fait moins d'obstacle à la difl'usion d'une idée qui lui était parfaitement étrangère. Quels qu'en puissent être les mérites, cet esprit-là n'a jamais pu s'accommoder de l'art, entendu comme la plus haute manifestation de l'activité humaine, parce qu'il en est la plus désintéressée. Il était pour cela trop profondément réaliste, trop positif, trop prosaïque.
Mais ce ne sont là que des raisons secondaires.
Le principal obstacle a été la dilTusion même dans notre pays de l'influence antique, ou plus exactement d'une étude plus sérieuse et plus approfondie de l'antiquité. Les premiers humanistes appelés en France par Charles Mil et Louis XII, les Grecs et les Italiens comme Lascaris ou comme Jérôme Aleandre, avaient trouvé leurs maîtres dans nos humanistes français. On avait vu naître une élude i)lus large, plus vraiment
historique surtout des deux antiquités. A la littérature latine était venue se joindre la grecque. Par là, l'horizon s'était élargi, le champ étendu, l'intelligence du passé approfondie et complétée.
D'autre part, la Réforme, en remuant toutes les consciences, en ébranlant tous les esprits, avait déchaîné une tourmente oi^i la pensée française trouvait un aliment à ses curiosités, une occasion de se révéler à elle-même et au monde. Parmi les grands prosateurs du temps, il n'y en a guère pour qui elle n'ait été au moins une raison de se recueillir, une mise en demeure de se prononcer sur certains problèmes. Peu à peu, et par la force des choses, la théologie sortait de l'école, se répandait dans le monde, forçait toutes les portes et trouvait le chemin de toutes les consciences. Ainsi le problème de la Renaissance se déplaçait et, du terrain de l'art, se transportait sur le terrain de la morale.
Enfin, la science moderne naissait, et naissait dans cette Italie môme qui semblait, hier encore, si peu prédestinée à un pareil rôle. Telesio, Giordano Bruno, Galilée : avec ces hommes naît l'esprit scientifique, qui est la négation du dilettantisme intellectuel. Sans le vouloir, sans le savoir peut-être, ils préparent la voie, en même temps qu'à Des cartes, à une littérature où la fantaisie tient moins de place que la raison et l'imagination que la logique.
Toutes ces raisons ont contribué à ramener l'esprit national dans la voie qui s'est trouvée être définitivement la sienne. Ce qu'il a pris de l'antiquité, c'est surtout l'art de penser et d'écrire suivant des règles et des lois étroites. Une école de bonne logique et de bonne langue, voilà, en définitive, ce que l'antiquité
a été pour nous. Nous lui avons emprunté avant tout, à la difTérence des Italiens, sa vertu éducatrice : et, à vrai dire, ce n'est pas là toute l'antiquité, même latine, mais c'en est au moins une bonne part. C'est dans la littérature latine, une fois débarrassée de la virtuosité italienne, que le xvii'' siècle a puisé ce grand fonds de lieux communs qui constitue encore, à la différence des nations germaniques, l'essentiel de notre éducation. Et c'est là aussi qu'il a trouvé le premier modèle de cette valeur didactique de la littérature, qui est, sans aucun doute, l'un de ses caractères les plus originaux.
Voilà ce qui fait l'intérêt de l'étude de la Renaissance française, fdle de la Renaissance italienne. C'est qu'au travers de bien des tlucluations et de bien des hésitations, nous en voyons sortir finalement une forme d'esprit qui pendant deux siècles a été la nôtre, et qui nous appartient en propre.
« Le sol de Rome, disait Dante, est bien plus respectable que les hommes ne le croient. » La France a pensé comme Dante; pendant deux siècles et plus, elle a subi le prestige du nom de la Rome antique et de la Rome moderne. Mais elle l'a subi avec une indépendance fière et sans aliéner jamais les qualités foncières du génie national.
Dans un chapitre fameux de Port-Royal^ Sainte- Beuve termine, on s'en souvient, une étude sur Montaigne en imaginant une sorte de convoi idéal où il groupe ses amis et disciples : il nous montre, suivant son cercueil, à des rangs divers, La Fontaine et M™" de Sévigné, La Bruyère et Jean-Jacques Rousseau, Lesage et Molière, d'autres encore, qui tous ont eu, comme il dit, « du Montaigne » en eux, et qui sont comme la postérité morale d'un même écrivain de génie.
A tous ces noms illustres qui lui venaient de France, Sainte-Beuve, s'il eût voulu grossir le cortège, aurait pu joindre ceux de beaucoup d'étrangers, et non des moindres. La seule Angleterre aurait fourni toute une troupe d'admirateurs et d'amis : Shakespeare eût, dans ce convoi idéal, coudoyé Bacon, Sterne aurait donné la main à Swift, sir Waltcr Raleigh se serait rencontré avec Ben Jonson. Sans doute, on aurait même aperçu dans la foule, et
la dominant, le moins allendu, sinon le moins grand, de tous, lord Byron, dont Leigîi Hunt nous apprend qu'il n'aimait « qu'un seul des grands écrivains du passé », à savoir Montaigne.
De fait, c'est une curieuse histoire que celle de l'influence exercée par les Essais dans celui-là même des pays d'Europe au génie duquel ils semblent, à première vue, convenir le moins. Peu de livres ont été plus lus, au xvii'^ siècle, que la traduction anglaise de Montaigne que publia, en 1603, l'Italien Florio. Shakespeare s'en inspire directement et presque littéralement, dans la Tempête, pour la constitution idéale qu'esquisse, au premier acte, le vieux conseiller Gonzalo, cette constitution où il n'y aurait ni magistrats, ni richesse, ni pauvreté, ni guerre, ni travail, mais où tous les hommes seraient entièrement oisifs et toutes les femmes parfaitement innocentes. Si l'on en croyait un critique allemand très ingénieux, Hamlet ne serait qu'un grand plaidoyer contre Montaigne : Shakespeare, épouvanté de l'influence exercée sur ses contemporains par le livre sceptique et immoral des Essais, aurait entrepris de les détourner de ces doctrines funestes par un exemple frappant : en d'autres termes, le personnage d'Hamlet ne serait autre que Montaigne lui-même, un Montaigne anglais, attristé et exaspéré par le scepticisme et conduit par cette philosophie néfaste au meurtre et à la folie *. Je (U)\ite im peu que Montaigne se fût reconnu dans le prince danois. Mais il aurait bien certainement avoué une influence plus générale sur la pensée de Shakes-
1. Sur les einprunls de Shakespeare à Montaigne, voir la récente étude de M. John M. Robertson, Monluifjne and Sliakespere (Londres, 1807).
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peare et de ses conlemporains, depuis les poêles comme Ben Jonson et son ami Drummond de Ilawthornden, l'un des lyriques les plus philosophes de ce temps, jusqu'aux moralistes comme Bacon et Robert Burton.
Est-il besoin de dire qu'on trouverait en Angleterre, surtout au xvii'^ siècle, assez peu de disciples de Montaigne au sens où l'entend Sainte-Beuve, de ceux qui se sont livrés franchement et sans arrièrepensée à (( la pure nature» — puisque aussi bien c'est là le fond de la doctrine des Essais, — et qui ont, comme Bayle ou comme Molière, dans leur entente de la vie morale, « considéré le christianisme comme non avenu »? En revanche, on rencontrera beaucoup de ces esprits moins aventureux qui n'ont pas poussé les principes à l'extrême et qui, se faisant, si je puis dire, une part dans Montaigne, lui ont pris soit la tournure de son imagination, soit l'universelle curiosité de son esprit , soit simplement l'allure de son style, qui est encore une des formes de sa pensée. Pour beaucoup, il a été surtout une école de tolérance; pour quelques-uns, de scepticisme aimable et indolent.
Parmi ces derniers est le moraliste Thomas Browne, l'auteur, célèbre au xvii^ siècle, du livre intitulé : Religio Medici. Peu lu aujourd'hui, sinon par extraits^ de la majorité des lecteurs anglais, mais très goûté d'un petit nombre de curieux et de lettrés, Browne est assurément l'une des physionomies attachantes d'une époque qui a produit plus de sectaires et de croyants que de sceptiques. Il a eu son heure de renommée européenne, et on a parlé de lui dans le Paris de 1645. Son originalité, quoique limitée, est réelle. Si ce n'est pas un grand écrivain, c'est
un écrivain très personnel. Il est l'un des premiers humoristes anglais. C'est un sceptique à la façon de Montaigne, et pourtant, c'est un mystique. Et enfin — ce qui ne gâte rien — c'est un homme d'esprit.
Thomas Browne voudrait bien nous l'aire croire que « sa vie a été un miracle de trente années » — il avait trente ans quand il écrivait cette phrase, — et que, s'il ne la raconte pas, c'est qu'on ne le croirait pas, tant les aventures en sont extraordinaires, « tant elle sonnerait comme une fable ». Cette déclaration a alléché les biographes. Ils ont naïvement cherché dans sa vie quelques aventures dignes de Cagliostro ou de Casanova de Seingalt. Ils n'ont rien trouvé que l'existence simple et unie d'un l^ourgeois anglais, remarquable surtout parce qu'il ne lui est à peu rien arrivé. Que devient alors le « miracle de trente années » ? p]t en serons-nous réduits à croire que Browne a imité de Montaigne juscju'au parler gascon? — Le lecteur sera juge.
Thomas Browne naquit à Londres, en 1605, d'une famille aisée. On ignore la condition exacte de son père. Mais on sait que le jeune homme fit de solides études à l'école de Winchester, puis à l'université d'Oxford. Nous savons peu de chose de ces premières années, sinon que Browne forma à l'université de hautes et utiles relations. Ses études terminées, il fit ce que faisaient la plupart des jeunes gens de son temps : il voyagea.
Les Anglais sont voyageurs surtout depuis le
xvîc siècle. C'est sous le règne d'Elisabeth que, le goût de l'Italie et de la France y poussant, il devint de mode de passer la Manche vers la vingtième année. On parcourait la France, l'Espagne, la Flandre, l'Italie. On en revenait dégourdi, parlant haut, avec un vernis mondain qui parfois cachait des vices, et presque toujours des ridicules, u Adieu, monsieur le voyageur, dit un personnage de Shakespeare dans Comme il vous plaira, prenez bien soin de bléser et de suivre la mode étrangère; dépréciez-moi votre pays; maudissez le sort qui vous y a fait naître, et murmurez même contre Dieu pour vous avoir donné cet air que vous avez, ou j'aurai de la peine à croire que vous ayez jamais mis le pied dans une gondole. » La mode des voyages était si tyrannique que plus d'un pauvre bourgeois, pour faire son tour d'Italie, engageait toute sa fortune à cinq contre un : il donnait oOOO livres; s'il revenait, on lui en rendait 23 000... La proportion semble indiquer qu'on ne revenait pas toujours.
Browne partit avec des idées moins frivoles. Il avait l'esprit naturellement sérieux et observateur. Son voyage, qu'il ne nous a malheureusement pas conté, fut surtout un voyage d'études. Il traversa la France, séjourna à Montpellier, puis à Padoue, et revint par la Hollande ; à Leyde, il prit le grade de docteur en médecine. Au bout de deux ans environ, ayant amassé beaucoup d'observations et riche d'expérience, il revint en Angleterre, et peu après son retour s'établit comme médecin à Norwich, où il devait passer le reste de sa vie. C'était, au xvii'^ siècle , une des grandes villes d'Angleterre. Evelyn, qui la visita sous la Restauration, admirait
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beaucoup « la grandeur des faubourgs , ragrément des points de vue, et surtout les jardins, que les habitants entretiennent admirablement ». Browne s'y fît très vite une honorable situation, qui lui permit de se livrer à ses goûts de naturaliste et d'antiquaire.
Cependant ses voyages, loin de le distraire et de le dissiper, lui avaient fait faire un retour sur lui-même, et l'idée lui était venue de se rendre un compte exact de ses croyances et de l'état de son ame. Il écrivit donc, à peu près comme on écrit un journal intime, ce livre singulier, sa lîellgio medicL sorte de confession philosophique fort décousue, toujours très personnelle, souvent obscure, parfois sublime, un des livres les plus attachants, pour ceux qui y ont une fois pénétré, de la littérature de ce temps. Browne avait écrit pour lui seul et pour quelques amis, mais son manuscrit circula sous le manteau, et un jour, sans qu'on sût comment ni par qui, une édition, très fautive et très incomplète, en fut publiée. C'était en 1639, à la veille de la guerre civile. Malgré la gravité de la situation politique, et les préoccupations qui étaient dans tous les esprits, le livre eut un grand succès. Une seconde édition, également fautive, ayant paru peu après, l'auteur se décida, en 1642, à publier lui-même son livre. L'œuvre, remplie, sinon d'audaces, du moins de singularités, fit l'admiration des uns, le scandale des autres. Elle fut traduite pres(|ue aussitôt en latin, et c'est sous cette forme, dépouillée du style qui en fait le principal charme, qu'elle arriva à Paris en 16 i4 '.
1. Dès le 21 octobre ItJii, Guy Palin écrivait : » Il est arrivé ici (riloUaiido un petit livre nouveau intitulé lielii/io medici, l'ait
Le 16 avril de Tannée suivante, Guy Patin écrivait de Paris : « On fait ici grand état du livre intitulé fieligio medici. Cet auteur a de l'esprit. Il y a de gentilles choses dans ce livre. C'est un mélancolique agréal)le en ses pensées, mais qui, à mon jugement, cherche maître en fait de religion , comme beaucoup d'autres, et peut-être qu'enfin il n'en trouvera aucun. Il faut dire de lui ce que Philippe de Comines a dit du fondateur des Minimes, l'ermite de Calabre, François de Paule : « Il est encore en vie, il peut aussi bien empirer qu'amender. « Des traductions allemandes, hollandaises, françaises parurent ensuite; bref, le livre fit son tour d'Europe. Les commentaires abondèrent sur la question de savoir si l'auteur était, oui ou non, un athée. On le défendit, on l'attaqua. Rome le condamna. En Angleterre même, la Religion d'un médecin n'eut pas moins de douze éditions avant la fin du siècle, chiffre considérable pour le temps. Les imitations se multiplièrent : on vit paraître successivement la Religion d^un jurisconsulte, — d'un prince, — d'un soldat, — d'un gentilhomme, — d'une dame, et jusqu'à la Religion d'un libraire. C'est, semble-t-il, à l'imitation de Browne que Dryden intitula un de ses poèmes Religio laici. Le titre eut, en un mot, la même fortune que les idées.
par un Anglais, et traduit en latin par quelque Hollandais. C'est un livre tout gentil et curieux, mais fort délicat et tout mystique; l'auteur ne manque pas d'esprit; vous y veiTez d'étranges et ravissantes pensées. Il n'y a encore guère de livres de cette sorte. » (Lettres, éd. Réveillé-Parise, t. I, p. 340.) — La traduction française, de Nicolas Lefèvre, qui; au surplus, n'a pas été faite sur l'anglais, parut à La Haye, en -1668. — Niceron, dans ses Mém. pour servir à l'/iist. des hommes Ut. (t. XXHI), a consacré toute une notice à Thomas Browne. Bayle le cite également.
Entre autres pensées que Browne exprimait dans son livre, il regrettait, avec Montaigne, « que nous ne pussions pas procréer, comme les arbres, sans conjonction »: car enfin, disait-il, « le monde entier a été fait pour l'homme, mais seulement la douzième partie de Thomme a été faite pour la femme... La femme n'est qu'une côte, c'est-à-dire une partie difforme de l'homme. » C'est sans doute pour se donner un démenti très philosophique et pour mettre, en véritable humoriste, un désaccord complet entre sa vie et ses écrits, qu'il se maria peu après. Il épousa même une femme qui lui convenait très bien, au point, dit un de ses biographes, qu'on les aurait crus unis par une sorte de magnétisme naturel.
Cependant la guerre civile éclatait. Xorwich eut beaucoup à souffrir des sectaires. Sa belle cathédrale fut mise à sac. L'évèque Hall nous a laissé une description très vivante de ces misères. Les puritains brisèrent tout, vitres, autels, orgues, tombeaux, statues. Puis, sur la grande place de la ville, ils firent une procession grotesque en dérision des anglicans : l'un d'eux, qui marchait en tête, psalmodiait d'une voix nasillarde; les autres suivaient, vêtus des ornements sacerdotaux, soufflant à tout rompre dans des tuyaux d'orgue, traînant les surplis dans la boue et mutilant une croix sciée au haut de la chaire. Le tout finit par un feu de joie, dans lequel on jeta, pêle-mêle, lutrins, étoles, missels et vitraux. Ces orgies du fanatisme révoltèrent la nature douce et aimante de Browne et le confirmèrent dans sa foi monarchique. Parlant quelque part du sage idéal, il nous le peint comme « né royaliste ». Lui aussi était né royaliste, et le resta. Aussi, plus lard, on i()(S2, quand (Hiarles II vint
à Norwich, récompensa-l-il l'excellent docteur en le créant baronnet, et ce fut certainement un beau jour dans la vie de Thomas Browne.
En attendant, il se réfugiait dans l'étude, ne se laissant détourner ni par les parlementaires ni par les cavaliers. En ICifi parut le second de ses livres, et le plus considérable par l'étendue, sa Pseudodoxia epidemica ou enquêtes « sur les erreurs vulgaires « : c'est un gros traité dans lequel l'auteur, suivant une idée de Bacon, se donnait pour tache de réfuter, avec une infatigable érudition, tous les préjugés et toutes les idées fausses qui circulaient sur la physique ou les sciences naturelles : œuvre considérable par l'intention, inférieure dans l'exécution, et dont la lecture ne peut être conseillée qu'à un petit nombre de curieux, à ceux qui s'aventurent aussi dans Jérôme Cardan ou dans Paracelse. En 1658, la découverte de quelques urnes anciennes dans le voisinage de Nor- ^vich lui fournit l'occasion d'un petit traité d'archéologie, intitulé « Hydriotaphia ou l'ensevelissement dans les urnes », dans lequel il étudiait les divers modes de sépulture depuis l'antiquité et concluait par des pages admirables sur la misère de l'homme. En même temps il touchait, dans des mémoires spéciaux, à des questions très diverses, telles que les médailles romaines, la langue des anciens Saxons ou la vie de Crésus, roi de Lydie, et donnait un complément à sa Religion d\in médecin, en écrivant un petit traité de morale chrétienne, qui ne parut qu'après sa mort.
C'est ainsi, écrivant et étudiant, qu'il passa les dernières années de sa vie, partagée entre ses devoirs de famille et ses recherches scientifiques. On n'imagine
pas une existence plus calme et plus digne. « Toute sa maison et son jardin, nous dit Evelyn, qui le visita en 1G71, étaient un paradis et un cabinet de raretés : on y trouvait les plus riches collections, spécialement de médailles, livres, plantes; il était surtout fier de sa collection d'œufs d'oiseaux, tels que grues, cigognes, aigles et oiseaux aquatiques. » Il correspondait avec les principaux savants du temps, et de toutes les parties de l'Europe on le consultait sur des points de science. Au physique, il ressemblait à Charles P"", avait l'air grave et fin : très peu l'homme de ses écrits, qui sont vifs, sceptiques, volontiers ironiques, il était, dans la vie commune, très timide et rougissait aisément. Il nous avoue lui-même qu'il n'a jamais réussi à être fier, quoique, dit-il, (■ je sache plusieurs langues, aie vu du pays et connaisse les noms de la plupart des constellations ». Sa sensibilité était extrême : la musique surtout le ravissait. « Même la musique vulgaire des tavernes, écrit-il, cette musique qui rend les uns gais, les autres fous », le plongeait dans des accès de rêverie. Au surplus, il se donne pour un homme fort ordinaire : « J'ai, dit-il, l'intelligence lente et les passions communes. » Il était bon : il se rend cette justice, que, tout médecin qu'il fût, il n'a jamais désiré, môme secrètement, d'épidémies, ni béni la peste, quand elle venait. Nous avons de lui de charmantes lettres à ses deux fils, dont l'un était médecin, l'autre marin : elles sont d'un père un peu jaloux de son autorité, mais très aiïectueux. Il soulTre de savoir ses fils loin de lui. Il leur conseille de bonnes lectures. A celui qui est sur mer, il trace, pour le distraire des loisirs d'une traversée, tout un plan des guerres navales depuis l'antiquité, et l'engage
LA DESCENDANCE DE MONTAIGNE 6i
à lire Plutarque et Lucain. Dans une lettre aimable, il lui démontre qu'Aristote — qui Teùt cru? — défend de faire sauter un vaisseau , même dans les cas extrêmes. A celui qui voyage en France, il rappelle constamment que les Français méprisent les timides, et qu'il faut savoir, parmi eux, mettre de côté toute espèce de pudor rusticus.
Thomas Browne mourut en chrétien, à Norwich, en 108:2. On peut voir sa tombe dans la cathédrale de cette ville. L'épitaphe le qualifie « d'homme très pieux, très intègre, très savant »,
Il est temps de montrer qu'il y avait en lui autre chose encore qu'un fort honnête homme.
Quoiqu'il ait vécu jusque très avant dans le règne de Charles II et qu'il ait pu assister au mouvement intellectuel de la Restauration, Browne nous ofl're ce phénomène curieux d'un homme qui a vécu presque en dehors de son époque. D'un mot, et pour le classer, Browne est un homme de la Renaissance égaré en plein xvii" siècle. Son imagination et son tour d'esprit sont de l'Age qui a précédé le sien. Il semble qu'il ait traversé la guerre civile et la Révolution sans en sentir la gravité, sans presque en subir l'influence. Les idées nouvelles, qui ont bouleversé l'Angleterre de 1642 à 1650 et au delà, n'ont pas forcé l'entrée de son cabinet d'antiquaire : ce qu'il en a vu ne lui a inspiré que tristesse ou douce pitié. La république s'est établie, et il est resté fidèle, sans même une minute d'inquiétude, à l'idéal politique des Tudors.
Le puritanisme a triomphé, et il n'a vu dans l'arrivée au pouvoir des sectes nouvelles que matière à philosopher. Cet âge de haines féroces et de guerre sans merci n'a pas troublé la quiétude de son scepticisme, et il a trouvé moyen, dans un siècle de polémiques et de pamphlets atroces, d'être un humoriste inoflensif et charmant. Sa lignée littéraire va de Sterne à Charles Lamb, le plus doux des hommes. Ses maîtres sont les anciens, Rabelais et Montaigne. C'est un Montaigne moins profond, plus rêveur et fantasque, plus vraiment religieux aussi, qui, né en 1G05 et mort en 1682, n'en a pas moins réussi à vivre au xvi'' siècle.
Un esprit curieux et dévoré du désir de tout savoir; capable de s'intéresser à la fois à l'archéologie et à la botanique, aux médailles et à la géométrie, à la géologie et à l'histoire; parent, par son énorme érudition, des grands dévoreurs de livres comme Pic de la Mirandole ou Jacques Crichton ; philosophe et moraliste, savant et poète, observateur et homme d'esprit tout à la fois : telle est l'impression que donne un premier coup d'œil jeté sur ses œuvres. Une dissertation sur les monnaies y heurte une discussion sur un problème de morale, un mémoire sur la langue des Chinois y coudoie une question de minéralogie, et voici qu'en tournant la page nous trouvons un catalogue de tableaux rares ou de livres précieux. Cette curiosité insatiable et dispersée est de l'âge qui a précédé Newton et Locke, d'un âge où les sciences ne s'étaient pas encore classées et organisées, et où la pensée succombait sous le poids de l'érudition. 11 faut, en lisant les écrivains du temps de Jacques I", c'est-à-dire les contemporains de la
première jeunesse de Thomas Browne, oublier nos idées modernes sur le pédantisme. Ce n'est qu'à la fin du siècle qu'il y eut, en Angleterre, une littérature mondaine, polie, dégagée du fatras de l'antiquité classique et des sciences. Pas plus que Robert Burton ou môme que Roger Ascham, Browne n'a idée de cette discrétion qui nous semble aujourd'hui le premier devoir de l'écrivain : il étale bruyamment son savoir et ignore ouvertement ce que nous appelons le goût. 11 parle de tout à propos de tout. Écrivant une lettre, d'ailleurs éloquente, sur la mort d'un ami, il discute incidemment la question de l'influence des étoiles, le sens des rêves, la valeur des pressentiments, et se demande si le catarrhe était connu des contemporains d'Homère. 11 a lu trop de livres et semble par instants ne penser que par citations. Il écrase les plus jolies choses sous les allusions barocjues et inattendues. Il dira précieusement-: « Contemple en toi-même la procession de tes trophées, non en dehors de toi. Fais dormir les Lapithes querelleurs, et que les Centaures reposent en paix » ; ou encore : « Ne nage dans les eaux du péché que comme dans le lac Asphaltite, de façon à ne pas tomber au fond, tout sali, tout barbouillé que tu sois »; ou encorfe : « C'est un honneur de voir la raison des autres hommes porter notre livrée », ce c{ui veut dire qu'il est agréable d'instruire son prochain.
Tout cela sent un peu trop la poussière des infolios. Au début du xvii" siècle, Thomas Bodley fonda à Oxford la première grande bibliothèque anglaise, et peu après Robert Cotton créa l'embryon du futur British Muséum : il semble que Browne, admis l'un des premiers dans l'un ou dans l'autre de ces lieux
de délices, s'y soit comme oublié toute sa vie, dans un ravissement et dans un étonnement toujours jeunes. Il est vrai qu'il demande quelque part, dans un accès de mauvaise humeur contre l'imprimerie, cette méchante « invention allemande », la réunion d'un synode chargé de brûler tous les livres « pour le j)lus grand bien de la science » : on n'excepterait de cet holocauste qu'un très petit nombre d'auteurs excellents, les seuls nécessaires, et on détruirait « toutes ces rhapsodies qui ne servent qu'à rendre fous les érudits et riches les imprimeurs ». Mais il serait bien fâché qu'on le prît au mot, et il a eu toute sa vie pour les livres le respect d'un Turnèbe ou d'un Lambin.
D'ailleurs, s'il est leur contemporain par son pédantisme inconscient, il l'est aussi — et c'est ce qui le sauve — par la fraîcheur et la vivacité de ses impressions. Jamais homme n'a été plus heureux d'apprendre, et n'a eu le bonheur plus communicalif. Il a passé sa vie à s'étonner de tout ce qu'il trouvait dans le monde et dans les livres. Tâchons, dit-il, que l'univers nous soit toujours nouveau; ayons toujours, s'il est possible, des admirations toutes fraîches; nous n'aurons pas ainsi de déceptions; nous ne demanderons à la vie que ce qu'elle peut nous donner, et nous n'irons pas — c'est son expression — « chercher des baleines dans la mer Noire ». Il a admirablement mis en pratique son propre précepte. 11 s'émerveille sans (in et avec une charmante naïveté de tout ce qu'il lit, de tout ce qu'il voit. La nature lui semble une prodigieuse œuvre d'art, un ensemble de rares et curieux symboles qu'on ne saurait trop étudier. Plus il apprend, plus il admire : « Nous portons en nous.
dit-il, toutes les merveilles de l'Afrique »; et, dans un curieux passage que Hobbes lui a emprunté, il nous donne la raison de son admiration : c'est que (( la nature ne diffère pas de l'art », ni l'art de la nature ; l'art est la perfection de la nature ; la nature a créé un monde, l'art un autre. En somme, tout est artificiel : car « la nature est l'art de Dieu. » Il n'y a donc rien de laid : tout mérite également de nous intéresser, car les monstres eux-mêmes ont « passé la visite de Dieu ». Étudions — c'est le grand plaisir de la vie — celte œuvre d'art qui est le monde, et ses interprètes, qui sont les philosophes et les savants.
Browne ne peut, quand il songe à la science, se consoler d'être né trop tôt. C'est déjà, en effet, un bien curieux spectacle que le monde en 1640; mais comme il sera plus curieux dans quelques siècles! u Cette vierge mystérieuse, la vérité, n'est encore qu'à moitié sortie de son puits. » Ah! pourquoi la métempsycose n'est-elle qu'un rêve? Pourquoi ne pourrons-nous pas renaître dans cinq cents ans, quand le temps des Van Ilelmont et des Paracelse sera bien loin? Qu'il serait beau de fureter un peu dans les bibliothèques de l'avenir! Tel est le rêve de Thomas Browne. Le passé et le présent l'attirent également : le passé, parce que « faire revivre les morts, et faire sortir les hommes de leurs urnes » est la plus noble des satisfactions; l'avenir, parce qu'il est gros de joies pour l'érudit et pour le savant.
Browne est, on le voit, un curieux amateur de toute science. Mais ce n'est qu'un amateur, dans le sens le plus moderne et le moins favorable du mot. Il aime à remuer des faits pour le plaisir de les manier, de les toucher, de les retourner en tous sens. Le monde
lui apparaît comme un kaléidoscope dont samuse sa facile imagination. Il a la joie de le découvrir chaque malin et de s'étonner chaque fois de la découverte. La science lui est surtout un plaisir. Il la conçoit volontiers comme un rêve charmant, dans lequel des images curieuses se succèdent sans lien apparent. 11 ne cherche pas à enchaîner les faits, ou, sil l'essaie, c'est pour l'acquit de sa conscience, sans beaucoup de sérieux ni de suite. Aussi est-il merveilleusement attiré par tout ce qui est étrange, rare et paradoxal. Pourvu qu'un fait soit singulier, il lui fera l'honneur d'une discussion; il n'est pas rebuté, à première vue, par l'absurde. Il croit fermement aux esprits et conçoit le monde comme peuplé d'êtres mystérieux, qui sont, dit-il joliment, « de la lumière invisible '». Est-il besoin de dire qu'il avait foi aux sorcières? Il ne comprenait même pas qu'on fût dune opinion différente. « C'est un problème pour moi, dit-il naïvement en parlant de ses contradicteurs, comment des têtes si savantes ont pu oublier si bien leur métaphysique et détruire à ce point l'échelle et l'enchaînement des créatures, qu'ils mettent en doute l'existence des esprits; pour ma part, j'ai toujours cru, et maintenant je suis bien sûr, qu'il y a des sorcières. »
11 le prouva bien en 1064, quand appelé à donner son opinion dans le procès qu'on fit à deux malheureuses inculpées de magie, il n'hésita pas à déclarer que « le diable coopérait à leur malice » et contribua, si Jjon qu'il fût, à leur condamnation. En fait, il avait un penchant invincible h croire au merveilleux : car le merveilleux lui semblait plus curieux et plus amusant. Sa Pst'udodoxia epidemica fait songer à la boutique d'un astrologue plutôt qu'au cabinet d'un
savant. Il y discute gravement mille absurdités qu'un Newton eût dédaigné de réfuter : « Si le sang d'une chèvre peut briser un diamant; si un pot plein de cendres peut contenir autant d'eau que s'il était vide; s'il est vrai que les éléphants n'ont point d'articulations et dorment tout debout en s'appuyant contre les arbres; si les salamandres vivent dans le feu, et si le caméléon vit d'air. » Il semble que toutes les bêtes fabuleuses des cathédrales, basilics, griffons, phénix et licornes, descendues de leurs niches de pierre, se soient donné rendez-vous chez Thomas Browne. Il les classe, les décrit, en dresse le catalogue; il discute très posément leurs vertus, leurs propriétés, les miracles qu'on leur attribue. C'est toujours, il est vrai, pour n'y pas croire. Mais on sent que ces problèmes puérils l'amusent. Il se demande si vraiment les paons ont honte de leurs pattes, si les cigognes ne vivent qu'en république, s'il y a antipathie entre le crapaud et l'araignée, et si les autruches digèrent du fer. Oui veut avoir idée de ce qu'on pourrait appeler les verrues de la pensée humaine n'a qu'à ouvrir Browne. Il y a d'ailleurs, dans celte longue compilation, des choses curieuses, et M. Leslie Stephen, qui a écrit sur Thomas Browne une étude charmante ', remarque finement que cette « enquête sur les erreurs vulgaires » ne renferme que des erreurs très peu vulgaires : car le peuple ne se trompe pas avec tant d'esprit.
C'est pourquoi ce livre, qui fait horreur aux savants, peut intéresser les moralistes. Browne a mis infiniment (ÏJiumour et de gaieté toute rabelaisienne à