‹ Etudes de littérature européenneChapitre 4 sur 19 · Dans ses llours in a library · texte numérisé non relu

Dans ses llours in a library

examiner des faits fort peu scientifiques, mais parfois, à coup sûr, fort étranges. Lhomme, avec ses ridicules, ses préjugés, ses superstitions, y est étudié dans le plus grand détail : c'est un musée des grotesques, et on Y verra de fort savantes dissertations sur les salières renversées, le tintement subit dans les oreilles et le pied fourchu du diable. Cette science vaut tout juste ce que vaut celle de Montaigne, qui nous affirme sur de bons témoignages que certains hommes « se nourrissent aux senteurs de certaines odeurs ». Montaigne sait aussi de source certaine que les éléphants « tenant les yeux fichés sur le soleil levant, se plantent longtemps en méditations et contemplation », et que les thons connaissent les éléments de l'astrologie. Qui aime les fables de ce genre n'a qu'à ouvrir Browne : il y trouvera' une réfutation en huit points de la croyance au phénix. Il y constatera que le serpent, avant la faute d'Adam, ne marchait pas droit, et qu'un œil de hérisson, bouilli dans Ihuile, ne fait pas voir clair la nuit. 11 s'assurera, entin, dans un traité spécial, de toutes les vertus merveilleuses qu'on a attribuées au nombre cinq, et, dans d'érudites dissertations, du peu qu'on sait sur la période antédiluvienne.

Mais qu'il ne fasse pas à Bro^vne l'injure de le croire dupe de tout cela. 11 est facile d'avoir raison avec le sage Hallam, quand il écrit : *( La Pseudodoxia nous donne une médiocre idée de Browne comme philosophe, ou de l'état des sciences physiques en Angleterre de son temps. » Mais c'est que justement elle ne donne aucune idée de l'état des sciences au xvn'^ siècle.

Rappellerons-nous que c'est l'époque où Gilbert

découvrait le magnétisme terrestre, Harvey la circulation du sang? que, vers la même époque, se constituèrent les deux sociétés privées qui devinrent en 1602 la Société Royale? que l'avènement de Charles II fut le signal d'un grand mouvement scientifique? que le roi lui-même faisait de la chimie et que les courtisans, comme Cowley et Denham, coudoyaient dans les laboratoires un Boyle ou un Halley? enfin, et surtout, que les premières découvertes de Newton sont de 1663? Ce luxe de preuves est superflu. Il y a bon temps que la réputation de Browne est fortement compromise dans la science. N'est-ce pas qu'on a eu le tort de le prendre pour autre chose que ce qu'il est, un érudit qui s'est amusé de curiosités et d'antiquailles, et un moraliste qui, pour s'égayer des absurdités de l'homme, a puisé à pleines mains dans Pantagruel ou dans les Essais''? Il lui est resté, de ce voyage dans le monde du merveilleux, une ironie douce, et aussi un tour d'imagination proprement humoristique. Terminant un mémoire fort sérieux, il dira brusquement : Arrêtons-nous ici, car il se fait très tard, et la nuit est déjà avancée au moment où j'écris ces lignes : « Garder nos yeux ouverts plus longtemps serait jouer le rôle des hommes qui sont aux antipodes. Voici que les chasseurs sont déjà levés en Amérique, et qu'en Perse ils ont passé leur premier sommeil. « Tel est Vhuniour de Browne : une image inattendue, parfois étrange, surgit tout à coup derrière l'idée.

Il parle quelque part, non sans émotion, des pyramides, et il songe aux générations qui y sont enseveies. Puis il ajoute, en forme de conclusion : « La momie se vend sur le marché ; on guérit des blessures

avec INIizraïm, et on fait des onguents avec Pharaon. » Il est plein de traits de ce genre, parfois charmants, quelquefois lahorieux, du moins pour nous profanes, qui n'avons pas amassé tant de faits ni remué tant et de si gros livres.

Cette souplesse de l'imagination, cette promptitude de la fantaisie, cette tendance à tout voir et à tout juger d'un point de vue personnel, tout ce qui en un mot lui interdisait la science, tout cela le rendait très propre à écrire l'histoire de son propre esprit, capricieux, mobile et sceptique, du moins à la surface. C'est ce qu'il a fait dans cette sorte d'autobiographie morale qu'il a intitulée : La religion d\iyi niédecw : livre unique au xyii*^ siècle, et qu'on ne sait trop dans ([uelle catégorie il faut classer, tant il touche à des choses dift'érentes, tant il est à la fois journal intime, essai philosophique, œuvre de fantaisie pure. L'influence de notre Montaigne y est visible à chaque page : non qu'il y ait autant de passages qu'on a bien voulu le dire empruntés directement aux Essais (Browne lui-même s'est énergiquement défendu contre un contemporain de l'accusation de plagiat) ", mais le

1. Voici le passage : — The Works of Sir Thomas Bron-ne (Bohti'i Library), t. II, p. 328, note 6 — : « Some conceits and expressions are cominon nnlo divers authors of différent conntries anil âges... In a pièce of mine, piiblished long ago, tiie iearned annolator hath paralleled many jiassages willi olliers in Montaigne's Kssays; whereas, to deal ciearly, wiien I penned thaï pièce, I had never read tiiese leavcs in Ihat autlior, and scarce any more ever since. » 11 est curieux (jue IJrowne n'ait pas

ton, lesprit, je ne sais quoi de libre et de cavalier, tout révèle un lecteur attentif, quoique indépendant, de Montaigne. Pas plus que Montaigne, Browne n'a de méthode ni de rigueur; quoiqu'il numérote soigneusement ses paragraphes, il est fort décousu : chaque alinéa constitue un tout, qu'on détacherait sans peine de l'ensemble, et l'on sent que l'auteur n"a eu d'autre règle de composition que la fantaisie chère à son modèle.

Cette liberté même avec laquelle il parle de son moi était une nouveauté. Il n'était guère de mode, dans l'Angleterre de 1640, de prendre la plume pour se peindre soi-même avec cette complaisance et n'otïrir au public, en guise de livre, qu'un portrait. Bacon lui-même, tout chancelier qu'il fût, n'avait rien osé de pareil dans ses Essais, et s'était contenté de discuter posément, en des chapitres bien ordonnés, des questions de politique et de morale. Aussi le livre de Browne fit-il scandale à son apparition. Sir Kenelm Digby, à qui le comte de Dorset demanda de lui en rendre compte, remarqua que toutes les o])servations personnelles dont fourmille le livre semblent indiquer chez l'auteur une assez haute opinion de lui-même, puisqu'il jugeait utile d'en faire part au public. C'était connaître bien mal l'excellente et candide nature de

publié celte proleslatioa tardive, retrouvée parmi ses manuscrits du Kritish Muséum, et encore plus curieux qu'il ait laissé publier de son vivant, en 1650, une édition annotée de sa Religio medici, où ses emprunts à Montaigne étaient ouvertement signalés. Il est probable qu'il aura voulu prolester seulement contre certains rapprochements factices de son annotateur. On noiera d'ailleurs qu'il ne nie pas avoir pratiqué Montaigne avant d'écrire la Religio; il nie seulement avoir lu les passages qu'on l'accuse d'avoir imités.

Browne. Il est assurément de ceux dont le moi n"est pas haïssable; étant de ceux qui s'étonnent de tout, nous lui pardonnons, suivant la remarque de Coleridge, de s'étonner de ses propres pensées, et de le dire.

D'ailleurs, c'est avec la meilleure grâce du monde qu'il nous avertit : « Le monde que je contemple, dit-il, est moi-même, c'est le microcosme de ma propre nature que je considère; pour ce qui est de l'autre,] en use comme d'un globe, que je fais tourner de temps à autre pour m'amuser... » Dès la première page, il prend soin de nous prévenir que ce livre n'est qu'un « exercice personnel ». Semblable à .Montaigne, il donnera ses opinions non comme bonnes, mais comme siennes. Bien des choses ne devront être prises qu'au sens figuré : il ne faudrait pas les examiner à la règle dune raison sévère, ni s'oiïusquer de quelques extravagances. Browne ne veut de lecteurs que parmi ceux qui n'ont pas peur d'une opinion tant soit peu aventurée. Il en a, pour sa part, quelques-unes de ce g-enre. Mais qu'on se rassure, il les prêchera très doucement : « Je ne les ai jamais soutenues avec obstination, je n'ai jamais essayé d'y amener personne, je n'ai même pas tant fait que de les révéler à mes plus chers amis, ou de les discuter avec eux... Mais je les ai laissées brûler leur propre substance, sans fournir à ce feu de nouvel aliment. » Ceux-là ont l'esprit bien mal fait qui ne peuvent être « les auteurs d'une opinion sans être aussi les auteurs d'une secte ». — S'il haïssait personne, il haïrait les sectaires. Il explique très clairement comment « des têtes disposées au schisme » ne sauraient vivre en bonne intelligence. De tels hommes — et l'Angleterre

en offrait, vers 1642, d'assez curieux exemples — ne se contenteront pas de se séparer d'une ou de plusieurs Églises, ils en viendront encore « à se subdiviser eux-mêmes, à se hacher menu presque jusqu'en atomes ». — Les événements allaient lui donner raison plus tôt qu'il ne pensait, et avant dix ans millénaires, indépendants, anabaptistes, cinquante autres sectes étranges devaienl pulluler sous couleur de liberté religieuse. — C'est quelque chose d'avoir gardé, dans cette sorte de carnaval théologique, la tête aussi libre et le cœur aussi bon que Thomas Browne.

Il y a donc plaisir à l'entendre parler de lui-même : il est indulgent sans être dupe, et railleur sans être méchant. Il est de ceux que le spectacle du monde amuse et qui se plaisent au jeu des idées. Il aime à peser, en tout, le pour et le contre, à jouer avec tous les symboles, et « à se prosterner, comme dit joliment M. Leslie Stephen, devant l)eaucoup de châsses, avec un demi-sourire sur les lèvres ». De sa retraite de Norwich, il se faisait une joie maligne de suivre les controverses de son temps et les batailles à coups d'in-folio. Le Verurn^ ccrie verum atque verissimum est d'Hermès Trismégiste lui semblait éternellement comique : « Si Cardan dit que le perroquet est un bel oiseau, voici Scaliger ([ui fourbit son esprit pour prouver que c'est un animal difforme. » C'est de celte façon légère, et plutôt en raillant ({u'en raisonnant, qu'il fait preuve de scepticisme. Il n'y a pas au fond de ces attaques ce grand sérieux qui se cache parfois derrière l'ironie de Montaigne. Bien fou seulement celui qui risque la vérité qu'il croit tenir dans la bataille des opinions : car n'est-ce pas compromettre la vérité que de la défendre avec d'aussi faibles armes

que les nôtres? Puis savons-nous — ceci est plus grave — si dans huit jours nous serons encore de la même opinion? Risquons donc tous les paradoxes, si cela nous plaît, en philosophie, et en théologie « suivons le grand (.•heniin ».

Voilà une méthode qui n'aurait rien de conqiromettant si Browne, à l'exemple de Montaigne, faisait effectivement de la religion une question réservée. Mais il a beau nous affirmer qu'on ne trouvera pas dans ses œuvres la moindre hérésie, ou que, s'il y en a deux ou trois, ce sont de vieilles hérésies démodées, qui datent des derniers siècles et qui n'auraient jamais pu être renouvelées que par une tête aussi extravagante et folle que la sienne. Son imagination curieuse et inquiète l'emporte constamment sur le terrain défendu, et il ne se tient pas de jouer avec le feu. Il ne peut s'empêcher de croire, avec certains Arabes, que les âmes des hommes périssent avec leur corps, mais qu'elles ressuscitent au dernier jour, avec Origène, qu'il n'y a point de peines éternelles, et avec les papistes, qu'il est permis de prier pour les morts. Ce n'est pas tout : peut-être que le monde n'a pas été créé en six jours ; peut-être qu'il n'y aura point de jugement dernier; peut-être que la manne du désert n'était qu'un certain fruit qui pousse en Arabie et dont parle Josèphe; peut-être, enfin, que la combustion de Sodome ne fut qu'un elfet de « la nature asphalfique et bitumineuse >' d'un lac.

Où triomphe ce scepticisme d'érudil, qui fait pressentir celui de notre Bayle, c'est quand il parle de la Bible, son livre favori, celui, dit-il. auprès duquel on ne regrette ni les œuvres perdues de Cicéron, ni même la bibliothèque d'Alexandrie : c'est bien

« l'œuvre la plus singulière et la plus exquise qui ait jamais existé depuis la création. Si j'étais païen, je ne pourrais m'empôcher de lire la Bible, et ne puis qu'approuver Ptoléraée, qui ne pensait pas que sa bibliothèque fût complète sans elle. » Il la lit et la relit, Texamine en tous sens, relève les absurdités, les impossibilités. Il déclare en termes assez crus que Moïse a commis « une grosse absurdité » en désirant voir Dieu. Il se demande avec inquiétude où fut Tàme de Lazare pendant qu'il était au tombeau, ni mort ni vivant; si, après sa résurrection, il fut en droit de réclamer son bien à ses héritiers; si l'arc-enciel existait avant le déluge; de quelles sauterelles se nourrissait Jean-Baptiste, et quels poissons le Christ mangeait avec ses disciples. Puis, un peu honteux, il confesse qu' « il y a en théologie quantité de questions très propres à trouver place dans la bil)liothèque de Pantagruel », à côté de Tartareius, De modo cacandi. S'il se les pose parfois, c'est malgré lui : « Ainsi, dit-il, le diable jouait aux échecs avec moi, et, me cédant un pion, pensait me prendre ma reine. »

D'ailleurs, le mal est-il si grand? L'esprit humain n'est-il pas ainsi fait qu'on ne l'empêchera jamais d'être assailli de doutes sur la religion? N'est-ce pas une fatalité que les hérésies renaissent de temps à autre, et, s'il le faut, ne vaut-il pas mieux que ce soit en la personne d'un obscur médecin de Norwich? Semblables à la fontaine Aréthuse, on les voit disparaître ici, mais c'est pour rejaillir là-bas. Tous les conciles du monde n'y peuvent rien. La métempsycose n'est, si on l'entend comme il faut, que l'expression d'une vérité : Diogène et Timon revivent tous les

jours, et peut-elre qu'ils revivent en Thomas Browne. Le monde des idées n'est, au fond, peuplé que de revenants. Les folies d'aujourd'hui sont les folies d'hier. Et, se tournant vers ses contemporains, vers les sectaires de 1640, Browne leur demande s'il n'y a pas toujours eu des fous pour prédire la fin prochaine de l'univers et pour chercher « cette pierre philosophale de la théologie », l'Antéchrist? Est-ce qu'eux aussi ne se laissent pas aller àdétournerde leurvrai sens les livres saints et à leur faire dire ce qui leur plaît? De fait, sous couleur d'interprétation littérale, les puritains croyaient à la proximité du c grand jubilé ». au triomphe des « saints ». Ils répandaient des flots d'encre sur la question de savoir s'il fallait, ou non, porter un surplis en prêchant. Sous prétexte que lors de la Cène les apôtres étaient assis, ils refusaient de recevoir la communion à genoux et faisaient construire, pour le sacrement, des tables pourvues de bancs afin de s'asseoir. Browne s'irrite de ce terreà-terre de la religion, où il voudrait que l'imagination tout au moins fût libre. Il demande qu'on lui prouve que le ciel est fait d'émeraudes et de chrysolithes. Il démontre que le paradis ne touche pas nécessairement l'enfer, comme certains le soutenaient sous prétexte que le riche pouvait, d'en bas, se faire entendre de Lazare, qui était en haut. Il ne comprend pas comment Moïse brûla le veau d'or, l'or étant incombustible. Il pense qu'on parle un peu trop des <( flammes éternelles » comme d'un feu réel : « il est vrai que cela fait du bruit et résonne comme un tambour aux oreilles du peuple. » Mais cela est-il bien utile, et personne a-t-il jamais été sauvé par la peur de rolir élciiu'llement ?

De quel droit d'ailleurs discule-t-on si familièrement de ces mystères, et qui donc est dans le secret de Dieu? Quand il en vient à ces grands sujets, il retrouve toute l'éloquente indignation de Montaigne contre les sophistes qui prétendent révéler à l'homme le secret de l'infini. Comme l'auteur de l'apologie de Raymond Sebond, il se plaît à accumuler les nuages autour de Dieu, à épaissir le voile qui nous cache l'absolu, à nous faire toucher du doigt les mille contradictions dans lesquelles notre pauvre raison trébuche, aussitôt qu'elle s'aventure dans ces ténèbres. Pour lui, il a soif de mystère : « Il me semble, dit-il. qu'il n'y a pas dans la religion assez d'impossibilitt's pour une foi active... .J'aime à me perdre dans un mystère, à me laisser mener par ma raison jusqu'à un 0 altiludo! », à ne rien comprendre ni à la Trinité, ni à l'Incarnation, ni à la Résurrection. « Je souhaite exercer ma foi sur ce qui est le plus ardu : car croire à des choses communes et visibles, ce n'est pas croire, mais être persuadé. » Le beau mérite que de croire au Christ, quand il vous a guéri de la lèpre! Credo quia absurdum. On ne risque rien, dans cet état de l'âme, à être ouvertement sceptique, en théologie comme en philosophie. Bacon disait, au commencement du XVII''" siècle : « Si je me mets à parler théologie, je quitterai la barque de la raison humaine, pour entrer dans le vaisseau de FEglise, et alors les étoiles de la philosophie, qui nous ont si noblement éclairés jusqu'ici , ne nous donneront plus leur lumière. •> Bnnvne n'a pas les mêmes scrupules. Il entre de plain-pied dans le domaine de la théologie et s'y permet, en s'excusant mille fois de la liberté grande, à peu près toutes les fantaisies. Après quoi,

il renlre dans la forteresse de la foi et se recueille dans sa religion intérieure.

Elle lui inspire, au surplus, de fort belles pages, imbues à la fois de Platon et de la Bible : « Je suis sûr, dit-il, dans une de ces heures de piété, qu'il y a un esprit universel qui se joue en nous et qui pourtant ne se confond pas avec nous... C'est là cette douce chaleur qui. répandue sur les eaux, fit éclore le monde en six jours; c'est là ce rayonnement qui dissipe les brouillards de l'enfer, les nuées d'horreur, de crainte, de deuil, de désespoir, et qui conserve à l'esprit sa sérénité. Oui ne sent pas la chaude brise et le vent léger de cet esprit, alors même que je sentirais battre son pouls, je n'oserais dire qu'il est vivant, car vraiment, sans cet esprit, il n'y a pas pour moi de chaleur, fût-ce sous les tropiques, ni de lumière, fûtce au milieu du soleil. » Philosophie de rêveur, non de métaphysicien, admirablement propre aux fantaisies et aux envolées d'une imagination capricieuse et légère de poète et d'humoriste.

Un pareil esprit deviendrait difficilement intolérant; aussi Browne est-il la tolérance même : il a trop iV humour ci de bonté pour faire la guerre aux opinions d'autrui, tant qu'elles ne sont pas ridicules. Mais cette tolérance de Browne n'est pas nonchalance seulement ou indifférence sceptique. Il revient trop souvent, et avec trop d'insistance, sur ce point pour qu'on ne lui rende pas la justice qui lui est due, et, si l'on écrivait l'histoire de la liberté religieuse en Angleterre, il y tiendrait une place honorable. De fait, il se rattache à loulc une famille de nobles esprits (|ui, dès le commencemeni du xvi"^ siècle, ont combattu pour celle même cause. Dès 1510, Thomas

Morus, dans son Utopie, demandait que chacun fût libre de croire ce qu'il voudrait : même TaUiéisme, dans la constitution idéale qu'il traçait, devait être permis. Celait afïaire à chaque homme de se choisir une religion, et le culte ne devait guère consister qu'en réunions publiques ou privées, susceptibles de s'adapter presque à toutes les croyances. A la veille de la guerre civile, vers 1038, il se trouva tout un groupe d'hommes généreux qui, réunis autour de lord Falkland, à Great Tew, reprirent ces idées de Morus. En 1637, Chillingworth publie sa lieligion des protestants considérée comme le chemin du salut, dans laquelle il critique amèrement celte manie « de déifier nos propres inventions et de les imposer aux autres ». « Supprimez, dil-il, cette persécution, celle rage de brûler, maudire, damner ceux qui refusent de souscrire aux paroles humaines comme à des paroles divines; que ceux qui n'ont aucun titre à l'infaillibilité cessent d'y prétendre, et que ceux qui la désavouent en paroles, la désavouent aussi en action. » John Haies et ce généreux Jeremy Taylor ne cessent de prêcher la même pacification des consciences. Dans. son ouvrage (7'he liber t;/ of prophesijing), qui parut en 1647 — l'année où les Écossais livrèrenl Charles I*^', — Taylor, sans aller aussi loin que Thomas Morus, demandait tout au moins qu'on n'exigeât d'autre credo que celui des apôlres, et réclamait la tolérance même pour les papistes et les anabaptistes. Il y avait bien quelque mérite <à cela, dans un temps oîi l'excellent Fuller lui-même, Ihistorien de l'Église d'Angleterre, écrivait : « Les auteurs les plus modérés s'accordent à reconnaître qu'il faut mettre à mort certains hérétiques. »

Browne mérite d'être cité à côté de ceux qu'on appela sous la Restauration les latUudinariens; il leur est comparable, non, bien entendu, pour la rigueur des raisonnements théologiques, mais pour la chaleur et l'élévation du sentiment. Au fond, pourvu que le cœur soit chrétien, il lui importe assez peu qu'on se réclame d'un concile ou d'un synode.

« Nous sommes chrétiens, disait Montaigne, à même titre que nous sommes Périgordins ou Allemands. » « Puisqu'il y a, dit Browne, une géographie de la religion comme il y a une géographie des pays, j'appartiens à cette religion réformée, dont rien ne me déplaît que le nom. » Mais il ajoute aussitôt qu'il ne se croit pas en guerre, pour cela, avec le catholicisme. Il n'a jamais pu comprendre qu'on ne priât pas aussi bien dans une église catholique que partout ailleurs. L'eau bénite et le crucifix ne lui font pas peur. « A la vue d'une croix, je puis ne pas ôter mon chapeau : je ne puis pas ne pas songer à mon Sauveur. Je ne puis pas me moquer, je ne sais qu'avoir pitié des inutiles voyages des pèlerins; je ne réussis pas à mépriser la misérable condition des religieux... Je n'ai jamais entendu la cloche de VAve Maria sans une élévation de mon âme... J'ai pleuré abondamment à une procession solennelle, tandis que mes compagnons, aveuglés par l'animosité et le préjugé, s'abandonnaient au mépris et au rire. » Ceux qui bornent le christianisme à une Eglise sont comme Alexandre qui, pour avoir conquis quelques provinces, se figurait avoir soumis le monde.

Catholiques, réformés, alomistes, s'excluent mu-

luclloment du ciel : il faudra donc, si tout le monde y veut entrer, plus d'un saint Pierre et plus dune paire de clefs. Le pont qui conduit au salut devient, à en croire les sectaires, plus étroit de jour en jour, à mesure que plus de sophistes prétendent être sauvés parla foi sans les œuvres. Oh! la vilaine expression que u le petit nombre des élus », et comment croire que les grands esprits et les grands cœurs qui ont vécu en dehors du christianisme seront damnés éternellement? « Il me semble, dit Browne, que parmi tant de subdivisions de l'enfer, on aurait bien pu leur laisser des limbes quelque part » ; et, sa malice ne le quittant jamais, il propose de juger Arislote, non sur les règles de la morale chrétienne, mais sur celles de sa propre éthique. On lui prouvera aisément, si l'on y tient, qu'il l'a transgressée plus d'une fois. On démontrerait aussi aux stoïciens, qui commandaient de rire jusque dans le taureau de Phalaris, que la colique les faisait crier. Mais, dans le doute, il vaut mieux croire au bien : quand une doctrine a, comme Janus, deux faces, prenons la bonne. Croyons, les yeux fermés, que le passé a été meilleur que le présent. Croyons qu'il n'y a jamais eu d'athées ni de véritables hérétiques; car, enfin, est-il si difficile d'admettre qu'en niant la Providence divine, Épicure ne voulait que rehausser la majesté des dieux? et n'oublie-t-on pas un peu trop aisément qu'en niant l'Esprit Saint, la plupart de ceux qu'on nomme schismatiques conservent deux personnes au moins de la Trinité — sur trois?

Personne n'a écrit de plus jolies choses sur la charité que Thomas BroAvne. Il nous apprend luimême qu'il n'a jamais eu de ressentiment d'une

injure^ qu'il n"a jamais prêté Toreille à une calomnie : « Quand vous auriez Torcille assez fine pour entendre le bruit que fait la lune en tournant, ne la prêtez pas aux médisants. » Faites mieux : sachez rendre justice aux vertus des calomniateurs; admirez « les yeux de la vipère », tout en craignant ses dents envenimées. Mais que cela est difficile en pratique, et que de petites fautes contre la charité nous commettons tous les jours! « Je ne parle pas, dit Browne, de l'avarice, car je la considère comme une forme de la folie » : l'ellébore ne guérira pas plus un avare qu'elle ne guérit un aliéné u qui se prend pour un vase ». Je parle des petites négligences, des petits compromis, des petites lâchetés de tous les jours; je parle surtout des petites misères de la vie des érudits et des écrivains. Celles-là, Browne les connaît bien; il sait leurs rages, leurs haines, leurs envies : « J'aimerais mieux, dit-il, être exposé à l'attaque d'un basilic qu'à la fureur dune plume sans merci » ; et il nous peint gaiement ces grammairiens qui s'assassineraient « pour un génitif» et qui « se cassent la tête pour l'honneur de celle de Priscien ».

Peut-être même a-t-il vu trop clairement ces petits côtés de la vie. Il en vient à ne plus croire aux héros ni aux martyrs. 11 avoue qu'il ne se sent nullement disposé à mourir pour une vétille philosophique. Est-ce vraiment un martyr que Jean Huss? Est-ce un martyr aussi, cet évêque de Saltzbourg, Virgilius, qui mourut sur l'échafaud pour avoir soutenu qu'il y a des antipodes? « Il était bien fou d'exposer sa vie pour celte bagatelle. » — On pourra trouver que la doctrine n'a rien d'héroïque. Mais il y a eu des temps où elle avait peut-être h; mérite de la singularité. Com-

ment, d'ailleurs, en aUentlrc une autre d'un homme qui a eu pour caractère éminenl une bonté, une sympathie universelles? Dans un passage empreint d'une aimable malice, il nous confie qu'il n'a jamais eu d'aversion pour aucun homme, ni pour aucune bète de la création, non pas même pour les scorpions ou les lézards. « Je n'ai, dit-il, aucune antipathie, ou idiosyncrasie, en rien. Je ne me scandalise pas de voir les Français manger des grenouilles, des escargots, des champignons, ni les juifs, des sauterelles. Quand je me trouve parmi eux, j'en fais ma nourriture, et constate que mon estomac s'en accommode aussi bien que le leur. Je pourrais digérer une salade cueillie dans un cimetière aussi bien que si elle l'eût été dans un jardin. Je ne suis point une plante de terre chaude. Je me trouve comme en Angleterre partout et sous tous les méridiens. Je puis étudier, jouer et dormir au milieu d'une tempête sur mer. Bref, rien ne me répugne, cjue le diable. » Encore n'est-ce pas bien sûr.

C'est ainsi que son humour touche à tout, effleure tout, et ne s'arrête que devant ces vérités trop certaines, la fragilité de la vie et la mort. Il a parlé de ces graves questions avec une émotion rare, une pénétrante mélancolie, et peut-être que ses meilleures pages sont aussi les plus tristes.

Les contemporains de la jeunesse de Shakespeare et de la première partie du règne d'Elisabeth avaient généralement trouvé la vie bonne et ne s'étaient pas

fait faute de le dire. A peine si quelques jeunes gens, imbus des modes françaises, feignaient la mélancolie : « Je me souviens, dit un des personnages du Moi Jean, que lorsque j'étais en Franee , de jeunes gentilshommes y étaient aussi tristes que la nuit, pour le plaisir. » Les auteurs comiques du temps ne se firent pas faute de railler cette mode. Ben Jonson nous montre un jeune hobereau s'essayant à la mélancolie et prenant, si Ton peut dire, des leçons de tristesse auprès d'un vieux routier de courtisan. Ce dernier l'invite à venir le voir et lui promet qu'il trouvera dans son cabinet ^i un fauteuil sur lequel il pourra être mélancolique à son aise », et il lui indique le remède à sa souffrance, qui est de prendre une rame de papier et d'écrire douze sonnets d'une enfilée. Vers 1590, quand le développement de la grandeur nationale et l'épanouissement dune société brillante tournaient toutes les âmes vers l'espérance, cette mélancolie sans raison apparente, *< pour le plaisir », paraissait au moins étrange. Mais il semble qu'un grand changement se soil produit à la mort d'Elisabeth.

Shakespeare vieiUil et Thomas Browne grandit dans un âge qui se rattache très étroitement au précédent, mais dont on dirait volontiers qu'il se sent condamné à une fin prochaine : le règne de Jacques P^ c'est encore ce que les historiens anglais appellent d'un nom général « l'ère d'Elisabeth », mais comme assombrie et sur son déclin. La grande révolution se prépare en politique, et l'idéal ascétique reprend peu à peu le dessus en religion. La littérature s'en ressent : faut-il rappeler la tristesse des derniers chefsd'œuvre de Shakespeare, la misanthropie LVfJamlel

cl de Timon, ovi encore, en remontant de quelques années, le personnage de Jacques dans Commr il vous plaira'^

J'aime mieux i)rendre un exemple ailleurs que dans les créations du génie, dont on peut toujours dire qu'elles reflètent l'àme de leur auteur plus que celles de leurs contemporains. C'est un contemporain anglais de Descartes et de Corneille, c'est le poète John Donne, qui écrivait, dans les premières années du xvn*' siècle, à un de ses amis : « Voici le printemps, ei tous les plaisirs m'en déplaisent; tous les arbres sont en fleurs, et moi je suis flétri; je vieillis, sans devenir meilleur; ma force diminue et ma charge devient plus lourde. Pourtant je voudrais bien être ou faire quelque chose; mais je ne saurais dire quoi, tant je suis triste; car choisir, c'est agir, i^ Et, cherchant les causes de cette tristesse invincible, il les trouve dans l'abus qu'il a fait des voluptés et aussi dans « un désir immodéré d'apprendre » qu'il n'a pu satisfaire par l'étude : « Me voici, conclut-il, devenu si peu de chose, ou même si semblable à rien, que je ne suis même pas bon à faire le sujet d'une de mes lettres. »

Retour sur soi-même, conqiaraison attristée avec la nature physique, dégoût que laissent les plaisirs, abus de l'étude et des livres, tous ces éléments d'un mal qu'on est parfois tenté de croire tout moderne, ne sont-ils pas déjà dans cette lettre intime?

Browne a eu des heures d'une mélancolie analoq-ue, et ce n'est pas la moindre curiosité de cette nature qui, touchant d'un côté à Rabelais, se rattache de l'autre presque à nos contemporains. Le rire, chez hn, côtoie la douleur : V humour souvent cache la

ÉTUDEj; DE LITT. EUROPÉENNE. 8

souffrance. Vous lisez une page attristée; tourne/, le feuillet : voici un éclat de rire et comme une cabriole de rintelligence. Lui aussi, il a senti, et senti jeune encore, ce que les modernes appellent» le mal de la vie » : « Je n'ai pas encore vu, écrit-il dans sa lieliglon d'un médecin., une révolution de Saturne, et mon pouls n'a pas battu pendant trente années : pourtant, jai déjà vu tomber en cendre, et s'en aller sous terre, tous les rois de l'Europe; j'ai été le contemporain de trois empereurs, de quatre grands seigneurs et d'autant de papes. Il me semble que je me suis survécu, et commence à être las du soleil. J'ai donné la poignée de main dadieu au plaisir quand mon sang est encore chaud et que mes jours sont brûlants. Je m'aperçois que j'anticipe sur les ruines du temps : le monde ne m'est qu'un songe ou qu'un spectacle de foire, et, quand je suis triste, il me semble que nous y jouons tous le rôle d'arlequins et de bouffons. » D'oi^i vient donc cette tristesse, et faudrait-il n'y voir qu'un jeu de l'esprit? Est-ce mélancolie de jeune homme et de poète, ou de moraliste et de chrétien? Ecoutons les raisons que Browne lui-même nous a données de cette amertume et de ce dégoût.

La première chose qui l'épouvante et lattriste, c'est le mystère de sa propre personne. Moraliste, il voudrait être clairvoyant; mais il ne réussit pas à percer les ténèbres qui environnent son moi. « Nous sommes des fantômes à nos propres yeux... Je suis pour le monde entier dans la nuit, et mes plus intimes amis ne me voient que dans un nuage. » Nous ne pouvons communiquer, au sens vrai du mot, ni nos sentiments ni nos pensées, pas plus (jue les amants

(le Lucrèce ne pouvaient, dans leurs étreintes passionnées, se perdre l'un dans l'autre. L'étrange chose que cet infranchissable abîme qui sépare un être des autres êtres, sans qu'il puisse, dans cet éternel isolement, se rendre compte même de sa propre nature! Le soleil qui nous éclaire le jour ne peut dissiper ces ténèbres, et nous sommes réduits à attendre, dans le silence et dans l'anxiété, « cette Jérusalem nouvelle, oîi il n'y aura plus ni soleil, ni lune », mais où sans doute nous verrons clair dans notre propre ame, maintenant impénétrable.

Regardez maintenant autour de vous. Considérez, dans la mesure où vous le pouvez, vos semblables. Celte vue sera-t-elle pour vous consoler? Hélas! ce sont des êtres incomplets, >< amphibies », qui vivent à la lois de la vie des plantes, de celle des bêtes, de celle des hommes, et enfin de celle des esprits, qui ne sont ni esprit ni matière, mais des composés monstrueux, semblables à ces cen tannés de la mythologie qui avaient un corps d'homme sur des jambes de cheval. La vie des meilleurs se passe à faire elTort i' pour que la moitié humaine soit au-dessus de la moitié animale ». Ils ne savent où ils vont ni d'où ils viennent. « La ligne de leurs jours est tracée par la nuit. » On s'étonne qu'ils puissent vivre, et pour peu qu'on sache, comme le sait un médecin, le nombre des maux qui les guettent, on s'étonne qu'ils ne soient pas tous ou mourants ou morts.

Browne a montré cette misère de l'homme avec une éloquence très personnelle, éloquence d'humoriste, non de sermonnaire, faite de tragique et d'ironie. Les plaisanteries d'Hamletau cimetière nous donnent, à nous, le frisson : elles nous choquent, nous

répugnent; il faut le grand nom de Shakespeare pour les faire passer sans protestation. Nous n'admettons pas qu'on raille si crûment les réalités physiques de la mort : notre pensée s'en détourne, comme d'une chose inconvenante ou odieuse. Les Anglais du xvi" et du xvn° siècle n'avaient pas les nerfs si délicats : ils vivaient dans la société quotidienne de ces idées, et la pensée de la mort les suivait partout. De Ben Jonson à Herrick, les poètes môme les plus mondains ont presque tous écrit des vers funèbres sur la fin de l'homme, et, s'ils ont senti le prix de la vie, ils en ont tous compris également la misère. Browne a admirablement exprimé l'infamie de la mort. Il la trouve lâche, vile, honteuse. C'est une chose dont il faut rougir, une fonction dégradante de notre nature.

Montaigne souhaitait parfois mourir seul, dans une auberge écartée, loin de sa famille et de ses amis» afin de ne pas leur donner le spectacle piteux de ses derniers instants. Browne écrit dans le même sens : « J'ai moins peur de la mort que je n'en ai honte; c'est la disgrâce et l'ignominie de notre nature, qu'un moment puisse nous défigurer au point que nos plus proches amis, notre femme, nos enfants, tressaillent d'épouvante à nous voir. Les oiseaux et animaux de la campagne qui, auparavant, par une crainte naturelle, nous obéissaient, oublient leur infériorité, et fondent sur nous pour nous dévorer. Celte pensée m'a, dans une tempête, donné bonne envie d'être englouti dans l'abîme des eaux; j'y aurais péri sans être vu ni plaint, sans regards étonnés, larmes de pitié, sermons sur la mortalité de l'homme, et personne neùl dil : Quantum mulalus ah iUof » Il ne cesse

de peindre avec une profonde et funèbre ironie ce changement irrévocable de la mort : il a ce que Sainte- Beuve trouve en Montaigne, <■< ce certain rire avilissant » avec lequel l'auteur des Essais déchire la guenille de Thomme. Le voici; ce railleur, qui saisit un crâne et se dil : « Quelle chanson chantaient les sirènes? Quel nom Achille prit-il quand il se cacha parmi les femmes? Questions difficiles, mais sur lesquelles les conjectures sont possibles. A quelle époque les habitants de ces ossuaires ont-ils rejoint les nations illustres des morts et commencé de dormir avec les princes et les conseillers? On pourrait tout au moins répondre à quelques siècles près. ÏMais quels ont été les propriétaires de ces ossements? Quels corps ces cendres constituaient-elles? Problème insoluble pour les antiquaires, insondable pour l'homme, et qui peut-être embarrasserait les esprits eux-mêmes. »

Ainsi notre chair et nos os sont destinés à se confondre dans la foule anonyme des morts. Pourronsnous au moins faire survivre à notre personne mortelle ces quelques syllabes qui, réuniesi forment notre nom?

A en croire Browne, c'est la grande maladie de l'homme de vouloir laisser ici-bas un signe visible, si petit soit-il, de son passage, de manière à perpétuer tout au moins un souvenir. Il a consacré tout un traité à étudier les divers modes d'ensevelissement employés depuis les origines du monde : et c'est comme une longue élude de la lutte de l'homme contre le néant et l'oubli. Il ne se lasse pas de rechercher les étranges artifices dont les peuples se sont avisés pour disputer quelque chose d'eux-mêmes à la mort : sépultures, crémations, incantations, tous

les rites étranges, toutes les mystérieuses coutumes qui touchent aux funérailles sont soigneusemenl classés et étudiés dans ÏBijdriotaphià : sur ce sujet, l'ironique et funèbre érudition de Browne est inépuisable. Cette curiosité que nous serions tentés d'appeler morbide est insatiable, et il n'a jamais fini d'exposer ce qu'il appelle, en raillant, « l'art de se rendre éternel », ou encore « les antidotes qu'ont cherchés les hommes contre l'opium du temps ». 11 n'a pas de peine à montrer que les pyramides, les arcs de triomphe et les obélisques nont guère plus de solidité que de la glace fondante; qu'en donnant son nom à une planète, on n'est guère plus assuré de le faire vivre, puisque la carte du ciel change comme celle de la terre; et qu'enfin on ne gagne rien à rêver métempsycose et à se figurer qu'en vivant plusieurs vies, on aura chance, dans l'une au moins, de faire quelque action remarquable. Car mettons les choses au mieux : supposons que nous soyons devenus ce qu'on appelle de grands guerriers, de grands inventeurs ou de grands écrivains. Qu'y gagnons-nous? La mémoire des hommes n'est guère moins encombrée que la terre des cimetières, et, comme dira le poète, .

Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.

» 11 n'est plus temps, dit Browne, d'être ambitieux. » Trop de générations nous ont devancés dans cette course vers la gloire, et, quoi que nous fassions, ceux (pii ont vécu dans les premiers âges du monde auront l(jujours sur nous une avance de quelques milHers d'années. Ayons donc le courage de nous avouer (jue ces désirs d'immortalité ne sont pas seulement vains :

LA DESCEiNDAXCE DE MONTAIGNE- 91

ils sont encore prorondément ridicules. « C'esl une vanité démodée. •> Ce rôve n'était permis qu'aux anciens. Soyons, nous, de notre temps : constatons que nous sommes trop chétifs pour forcer les barrières de la renommée, et que nous ne sommes capables que de passions courtes et de sentiments passagers. Si humiliant que cela soit, ne voyez-vous pas que vos joies et vos chagrins sont chagrins et joies d'une nuit? Vos pensées ou vos résolutions ne vivent pas plus d'un jour. Ce n'est que dans les fables (juon trouve des douleurs qui pétrifient ou qui tuent. Notre nature n'est susceptible que de ce qui est médiocre, et les coups les plus rudes ne nous font (jue de légères blessures. « Nos misères glissent et tombent sur nous comme de la neige. »

Ainsi notre vie est trop courte et nos maux sont trop nombreux pour (]ue nous puissions songer à perpétuer notre mémoire au delà du moment présent. Vue du côté humain, noire existence nest qu'un rêve, et qu'un rêve mélancolique. Volontiers Thomas Bro^vne dirait avec Shakespeare : « Nous sommes de la substance dont on fait les songes » :

We me suclt stiiff a>i drcums arc macle on.

Même, il prouve notre misère avec plus de véritable tristesse que Montaigne : il n'y a pas, dans les Essais, de chapitre comparable en cela à la magnifique conclusion de VBijdriolaphia, malheureusement intraduisible dans la majesté de son style d'une tournure toute latine et biblique.

Mais Thomas Bro\vne ne s'arrête pas au point de vue humain : là où Montaigne voit surtout une occa-

sion de rabaisser notre orgueil, il trouve des raisons de croire et dadorer. Tous deux conseillent à l'homme de s'incliner humblement devant le mystère des choses. Mais on ne sait, (juand on a lu Montaigne, si l'on est plus frappé de la nécessité de la religion ou de son impossibilité : tout au moins nous reste-t-il des doutes sur les véritables intentions de Fauteur. Rien de pareil chez Browne : il se livre à nous dans la simplicité et la nudité de sa nature, avec ses faiblesses et ses inconséquences : il nous a confié ses doutes aussi bien que ses accès de mysticisme, ses joies aussi bien que sa mélancolie, ses abattements aussi bien que ses espérances. Il ne mérite pas d'être comparé à Montaigne pour la profondeur et la richesse des pensées; mais son livre est peut-être, avec ses contradictions, plus que les Essais, « un livre, de bonne foi ». L'auteur nous a livré toute son âme, une âme en l)ien des points semblable à celle de son maître, mais qui, plus sûrement que celle-ci, se ressaisit finalement.

Browne était né à la fois épicurien et mystique, sceptique et croyant. L'épicurien s'est fait une joie d'imiter l'auteur des Fssais, s'est amusé de ses doutes et de sa belle humeur, s'est complu dans ce que sa philosophie a d'aimable et de nonchalant; il lui a emprunté tout un art d'être heureux; il l'a suivi dans la guerre qu'il a faite à la raison, a joui de ses victoires et ri de la déconvenue de ses ennemis. Mais au moment de tirer les conclusions de tous ces beaux raisonnements, il se dérobe. Le mystique, ou, plus simplement, le chrétien, proteste. Quand il a constaté avec amertume et ironie la pauvreté de notre nature, il conclut que, malgré tout, l'homme est un noble

animal, glorieux i- jusque dans ses cendres » et majestueux jusque dans la tombe. — La conclusion est inattendue; on peut la trouver illogique; on peut reprocher à BroNvne de n'être chrétien que par le sentiment et rimaginalion, non par Tintelligence. On n'est pas en tlroit de lui dire qi^'il n'est pas sincère.

" La vie est une flamme pvn-e, et il y a en nous un soleil invisible qui nous fait vivre. » Voilà qui nous sauve des horreurs du néant et nous délivre des cauchemars qui nous hantaient. La dernière impression qui doit rester de Browne, dût-il en être diminué aux yeux de quelques-uns, est celle d'un homme heureux, non d'un bonheur exubérant et tout en dehors, mais dune sérénité intérieure et secrète.

Les Anglais le citent volontiers pour l'un des hommes qui ont le mieux parlé de la vanité humaine et du frisson de la mort, et c'est, en effet, l'un des écrivains les plus tragiques du xvii"^ siècle. Mais c'est aussi, par un contraste curieux, l'un de ceux qui ont le plus joui de la vie, et personne n'a été plus en droit d'écrire : « Je voudrais ne point faire tort au bonheur des autres, en disant que je suis aussi heureux (juhomme du monde. »

Page 1