KEATS ET LE NÉO-HELLÉNISME DANS LA POÉSIE ANGLAISE
Le grand poète du néo-hellénisme en Anglclerre, John Keals, est né à Londres au mois d'octobre 1795 ; il est mort à Rome en février 1821. Il n'a donc pas vécu vingt-six ans. Ce qui est vraiment durable dans son (cuvre tiendrait aisément en un petit volume. La plupart de ses meilleurs poèmes, notamment cet admirable Hi/pcrion, sont inachevés : le plus pur de sa gloire, comme de celle d'André Chénier, est dans des fragments. Enfin, le plus grand nombre de ses vers ont été écrits dans un intervalle de temps qui n'excède guère quatre années, de 1817 à 1820 *. Il ne faut donc pas s'étonner si la plupart des lec-
1. Voir principalement Life, Letters, and Literanj Remains of John /i'ert/s, edited by Richard Monckton Milnes, 2 vol., Londres, 1848 (réimprimés depuis sous le nom de lord Iloughton). — The l'oetical Works and other Writings of John Keals, edited by Harry Buxlon Forman, 4 vol., Londres, 1883. — Keats, by Sidney Colvin, Londres, 1887 (dans la collection des English Men of Letters, dirigée par M. John Morley). — Poelry and Prose by John Keals, edited by II. Buxton Forman, Londres, 1890.
leurs et des critiques de Keats ont accepté ce testament poétique d'un écrivain mort jeune comme un tout indissoluble, et s'ils n'ont pas songé à y distinguer les périodes de son développement. « Keats, l'homme qui n'a jamais marché ni progressé comme un autre homm.e, mais qui s'est enfermé en vingt années parfaites », a dit de lui Elisabeth Browning dans Aurora Leigh.
Les poètes jugent parfois mal les poètes. Le rôle de la critique est de détruire les illusions, si séduisantes qu'elles puissent paraître. Non, cette courte vie n'a pas été sans étapes. Pendant les quatre années qui en appartiennent à l'histoire littéraire, Keats s'est développé : il est parti d'une certaine conception de la poésie, et, quand il est mort, il en avait entrevu une plus complète et plus haute. Quatre années sont peu de chose pour le commun des hommes : elles sont une vie entière pour les âmes remuantes et passionnées comme la sienne.
Par une sorte de paradoxe de la nature, le plus grec et le plus purement artiste des poètes anglais était fds d'un palefrenier et naquit au cœur de Londres, dans Finsbury. 11 est vrai qu'il connut à peine son père. L'influence de sa mère, au contraire, fut considérable sur lui : c'était une femme vive, adroite et joyeuse : elle avait, outre John, trois fds et une fdle. Mais John était son préféré. Elle lui passait tous ses caprices et s'amusait de toutes ses fantaisies. Or l'enfant était, dès lors, d'un caractère violent et
indomptable : si l'on en croit Haydon, il s'empara un jour, à Tâge de cinq ans, d'une épée, et, se campant devant la porte de la chambre de sa mère, jura qu'elle n'en sortirait que quand il le voudrait bien; elle fui obligée d'appeler à son secours des voisins, qui la délivrèrent de son fils. Ayant perdu son mari en 1804, elle se remaria, pour son malheur, avec un certain Rawlings, dont elle se sépara bientôt pour aller vivre à Edmonton, chez sa mère. C'est entre cette maison d'Edmonton et une école, située à Enfield, au nord de Londres, que s'écoulèrent les meilleures années d'enfance de Keats, de 180G a 1810. Les souvenirs de ses camarades d'école s'accordent à son sujet : c'était un écolier distrait et peu appliqué, mais dune nature généreuse et passionnée. Tous l'admiraient pour sa noblesse, son courage, et la beauté de sa personne. Batailleur et excellant à tous les exercices du corps, il n'en était que plus considéré, comme il sied entre écoliers anglais. 11 avait le rire très près des larmes et le pardon très près de la colère.
Vers la fin de ce séjour à Enfield, une révolution se fit tout à coup en lui : il se prit d'un goût violent pour la lecture. Comme il ne faisait rien à moitié, il dévora tout ce qui lui tomba sous la main, notamment des livres de mythologie, et le Dictionnaire classique de Lemprière, où le futur auteur iVEndymion puisa ses premières notions sur la Grèce. En 1810, sa mère étant morte, il passa sous l'autorité de deux tuteurs, qui le retirèrent de l'école d'Enfield et le mirent en apprentissage chez un médecin d'Edmonton. Il avait quinze ans. De ces années de sa vie, nous ne savons presque rien, sinon qu'en un jour mémorable pour l'histoire de son génie jioétique, un de ses cama-
rades lui lui Y E pithalame de Spenser et lui prrta la Reine des fées. Ce fut une révélation subite de son talent. Il avait trouvé sa voie.
Aucun poète n'a suscité plus de vocations que Spenser : c'est, par excellence, le poète des ima<^inations adolescentes. La pauvreté du fond dans la Reine des fées, l'absence d'intérêt humain dans ce long tissu d'allégories, la faiblesse même du plan et le manque d'unité dans l'œuvre, rien de tout cela n'est en effet pour choquer un enfant de seize ans. L'imagination de Keats se perdit avec enchantement dans ce monde magique de la chevalerie, des nains et des châtelaines. Il en fut comme affolé. La forme de Spenser surtout le ravissait : certaines épithètes le faisaient se pâmer : il était, dès lors, comme il l'a dit de lui-même plus tard, « un amant des belles phrases ». Dans son enthousiasme, il s'essayait à imiter la strophe spenserienne, et il a même réimprimé, dans son premier recueil, une très heureuse et brillante imitation de ce genre.
Une circonstance inattendue allait lui permettre de se livrer librement à ses goûts poétiques. En 1814, il se brouilla avec le médecin d'Edmonton. son maître, et, âgé de dix-neuf ans à peine, vint s'installer à Londres pour y suivre des cours de médecine. Il vivait avec ses deux frères, et, pendant quelque temps encore, fut un étudiant appliqué et studieux : il prit même un grade et fut attaché à Guy's Hospital. Mais peu à peu il se dégoûtait de la médecine ; des distractions lui venaient pendant les leçons : « L'autre jour, pendant le cours, écrivait-il à un ami, un rayon de soleil entra dans la chambre et avec lui toute une troupe de créatures qui llollaient dans la lumière,
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et elles m'entraînèrent avec elles vers Obéron et le pays des fées. » Peu à peu, les visites des esprits se firent plus fréquentes. Keats finit par céder à leur appel. Son caractère impressionnable le rendait, d'ailleurs, impropre à l'exercice de la médecine, et les opérations le faisaient trembler. Enfin, il avait formé récemment d'intéressantes et utiles relations littéraires qui allaient achever de l'engager dans une voie nouvelle.
Au premier rang de ces dernières, il faut citer un écrivain qui prit rapidement une grande influence sur la direction de sa vie et de ses idées : je veux parler de Leigh Ilunt, surtout connu à l'étranger par le livre qu'il publia, en 1828, sur lord Byron. Leigh Hunt était, vers 1817, une manière de personnage littéraire et politique. Vif, audacieux, séduisant, grand remueur d'idées, Hunt personnifiait les tendances libérales et françaises, qui, après avoir suscité en 1789 l'enthousiasme du monde lettré, étaient tombées, depuis les excès de la Révolution et depuis Napoléon, dans un discrédit presque universel.
Il eut une réelle action sur Keats. A ce moment de sa vie, Keats était robuste, confiant dans son avenir, ami du plaisir et de la société : « Il était, nous dit un de ses camarades de ce temps, de l'école sceptique et républicaine, se faisait l'avocat des nouveautés qui se répandaient alors et critiquait volontiers les institutions établies. » D'ailleurs, cette fièvre de libéralisme fut courte : la politique n'a jamais tenu une grande place dans sa vie. Il est l'un des rares poètes de ce temps, peut-être le seul sur qui la Révolution n'eut aucune influence. A la différence d'un Shelley ou d'un l^)yron, il s'est tenu tout à fait à part des grandes
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luttes contemporaines. Aussi bien que Shelley, il a maudit les tyrans et attendu l'heure du relèvement des peuples; mais cet espoir n'est pas entré dans sa poésie. Il a tenu obstinément séparés ces deux domaines de sa pensée et n'a jamais permis à la poliv tique d'empiéter sur l'art.
En revanche, il a combattu aux côtés de Leigh Hunt dans la bataille littéraire. Comme lui, il méprisait Pope et se nourrissait de Spenser. Comme lui, il voyait dans la poésie une œuvre surtout d'imagination, Fart d'évoquer de belles formes en vers sonores et brillants. Il se croyait tenu, vers ce temps, de lancer, lui aussi, sa déclaration de guerre à ce qu'on nommait dédaigneusement, autour de lui, l'école française, celle des Pope et des Dryden. Parlant des poètes du xviii"^ siècle, il s'écriait en vers ronflants : « Mille artisans de vers portaient alors le masque de la poésie. Race maudite et impie, qui blasphémait le dieu brillant de la lyre et qui n'en savait rien! Non, ils allaient, brandissant un pauvre étendard décrépit, orné de misérables devises et portant en grandes lettres le nom d'un Boileau 1 » Ces colères juvéniles, d'ailleurs, lui passèrent vite. Si le romantisme anglais n'avait jamais eu d'autre théoricien que Keals, si Wordsworth n'avait pas écrit ses graves et fameuses préfaces ni Coleridge sa BiograpJiia literaria, la cause de la réforme poétique eût été bien compromise. Au fond, Keats tenait peu aux théories. Il n'a jamais eu l'ardeur du prosélyte ni le feu de l'apôtre. Il fut, et, s'il avait vécu, il serait probablement resté un poète avant tout personnel, peu soucieux des liens de coterie et d'école, profondément dédaigneux des suffrages du grand public, et ne reconnaissant d'autre juge de
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son orgueilleuse imagination que sa propre croyance intime dans la beauté absolue.
Vers le même temps où il se liait "^voc Hunt, Keals rencontrait le peintre Haydon, nature enthousiaste, exubérante et passionnée, qui se croyait destiné à être le plus grand peintre de rAnglelerre et qui devait finir, après une vie orageuse, par se tuer misérablement en 1846. Rien n'est plus curieux que son journal et que ses lettres, pleines d'une sorte d'exaltation mystique.
Il lui arrivait, un soir, de s'asseoir devant son pupitre et d'écrire à son ami : (( JMon cher Keats, considérez cette lettre comme secrète et comme sainte. — Souvent je me suis assis près de mon feu après un jour d'efl'ort, comme le crépuscule tombait et qu'un voile de gaze semblait obscurcir toute chose, et j'ai rêvé sur ce que j'avais fait et sur ce que je ferais encore, dans une ardeur brûlante, jusqu'au moment où, rempli de délire, je voyais les figures des morts puissants envahir ma chambre, et je tombais à genoux et priais le grand Esprit que je fusse digne d'accompagner ces êtres immortels dans leurs gloires immortelles; et alors j'ai vu chacun tl'eux sourire en passant au-dessus de moi et agiter la main en signe d'encouragement. » Le culte des grands hommes était l'un des articles de foi du petit cénacle dont faisaient partie Haydon et Keats. Malheureusement pour Haydon, ses rêves de gloire l'ont trompé. Son meilleur titre est d'avoir révélé au public anglais et à son ami la vaeur des sculptures du Parthénon, rapportées de Grèce par lord Elgin. — Avec tous ses défauts, avec sa rhétorique, son ton déclamatoire, sa personnalité débordante, Haydon n'en a pas moins été un utile
ami pour Keats. Il l'a soutenu dans plus d'une défaillance, mais surtout il Fa initié à la beauté de la sculpture grecque.
Si à Leigh Hunt et à Haydon on ajoute quelques jeunes gens, comme Cowden Clarke ou John Hamilton Reynolds, qui plus tard se firent un nom honorable dans les lettres, et Shclley, que Keats rencontra plusieurs fois en 1817, mais pour lequel il ne se sentit jamais une grande sympathie — leurs natures étaient trop foncièrement diflérentes, — on connaîtra les principaux membres du cercle où il vivait. Encouragé par eux, il se décida à publier, en mars 1817, son premier volume, qui parut sans autre titre que celui de « Poèmes, par John Keats )>. Le livre n'eut aucun succès. En 1817, l'attention du public anglais était toute à Thomas Moore, à ^^'alter Scott, à Byron surtout, qui venait de quitter l'Angleterre avec éclat pour n'y revenir jamais. Elle ne daigna pas se tourner vers l'œuvre de ce débutant.
Keats n'était pas homme à se laisser arrêter par un premier échec. Il se remit sans tarder au travail et, afin de trouver le loisir et la solitude qu'il jugeait nécessaires, il partit, en avril 1817, pour l'île de Wight. On peut dire qu'à partir de ce jour jusqu'à celui où il rencontra Fanny Brawne, la poésie fut toute la vie de Keats. Toutes ses lettres nous le montrent en proie à une préoccupation dominante, la littérature. Pour un peu, on serait tenté de trouver cette maîtresse bien exigeante, tant elle l'absorbe et le rend indifférent à tout ce qui n'est pas elle. Dès son arrivée à Wight, il écrit à Reynolds : « Je sens que je ne puis plus me passer de la poésie, de la poésie éternelle : il ne me suffit pas de la moilié du joiu-, — il me faut
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tout le jour. Jai commencé avec un peu, mais l'habitude a fait de moi un lévialhan. J'étais tout frémissant de n'avoir rien écrit depuis quelque temps : le sonnet ci-contre m'a fait du bien; j'en ai mieux dormi la nuit dernière. Pourtant, ce malin, je n'en vaux guère mieux... Je vais me mettre immédiatement à mon Endymion^ que j'espère avoir un peu avancé avant votre arrivée... » Toute sa correspondance est de ce ton; on sent un homme que son art a pris entièrement. Pendant ces années de début, c'a été sa grande, son unique affaire que son Endijmion. La poésie a été comme une fièvre continue qui ne la quitté qu'avec la vie.
(?/est ainsi, encouragé et soutenu avec un touchant dévoûment par ses deux frères, qu'il passa l'année 1817 et la première moitié de 1818, travaillant sans relâche, allant s'établir successivement, après avoir quitté Wight, à Margate et à Canterbury, à Hampstead et à Oxford, à Burford Bridge et à Teignmouth dans le Devonshire, fréquentant Lamb, ^^'ords^vorth et Hazlitt et préparant son poème, qu'il publie enfin au printemps de 1818.
Keals n'était pas content de son œuvre : avant même qu'elle fût terminée, il écrivait à un ami : « J'ai très médiocre opinion de mon poème, et le reprendrais d'un bout à l'autre si je n'étais fatigué du sujet, et si je ne pensais mieux employer mon temps en écrivant une nouvelle fiction que j'ai en vue pour l'été prochain. Rome n'a pas été bâtie en un jour, et tout le bien que j'attends de mon travail de cet (Hé est le fruit de l'expérience que j'espère recueillir dans mon prochain poème. » Mais ce qu'il n'éprouvait aucune peine à se dire à lui-même et à quelques amis qu'il
regardait comme ses juges naturels, il lui en coûtait infiniment de le dire au public : non par vanité, mais parce qu'il estimait sincèrement que la majorité des lecteurs est incapable de se rendre compte de la valeur d'une œuvre d'art. « Je n'ai pas le moindre sentiment d'humilité devant le public, ni d'ailleurs devant rien au monde, sauf — (ici une déclaration à la Haydon) — devant l'Être Eternel, le principe de la beauté et la mémoire des grands hommes... Je ne puis in empêcher de regarder le public comme un ennemi, auquel je ne puis m'adresser sans un sentiment d'hostilité. Je sauterais du haut de l'Etna s'il s'agissait d'un grand service à rendre au peuple; mais je hais toute popularité insipide. » De fait, aucun écrivain de ce siècle n'a fait moins d'efforts pour vivre de la vie d'autrui, pour se mettre à la portée de ses lecteurs, pour sortir de soi et de sa conception hautaine de la poésie : et cependant, ce même Keats a fait, dans la préface de ce même Endijmion, cet aveu de ses faiblesses : c Sachant, dit-il, la manière dont ce poème a été écrit, ce n'est pas sans un sentiment de regret que je le publie. Ce que je veux dire sera très clair pour le lecteur, qui ne peut manquer d'y remarquer une grande inexpérience, un manque de maturité et tous les défauts qui caractérisent un essai fiévreux plutôt qu'une œuvre achevée »; et plus loin, faisant allusion à làge de l'auteur : u L'imagination d'un enfant est saine, et l'imagination mûre d'un homme est saine; mais il y a un moment de la vie, entre ces deux termes, où l'âme fermente, où le caractère n'est pas formé, où le chemin de la vie n'est pas tracé, où l'ambition a la vue trouble. »
On me pardonnera ces citations multipliées. Elles
doivenl e'^claircir un point contesté d'histoire littéraire. Pour beaucoup de lecteurs, le nom de Keats n'a évoqué pendant longtemps qu'un souvenir : celui d'un poêle délicat et souflVeteux qu'un article de revue a fait mourir de douleur. Cette légende a désormais fait son temps. A vrai dire, Endymion tomba avec éclat. En août 1818, le Blackwood Magazine, dévoué à un groupe d'hommes de lettres ennemis de Leigli Hunt, notamment à Walter Scott, saisit cette occasion d'infliger une correction éclatante à l'un des disciples favoris du maître. L'article qui y fut publié, et qui est vraisemblablement de Lockhart, le futur gendre de Walter Scott, est pis qu'une grossièreté : c'est une sottise.
Faisant allusion aux premières études de Keats, l'auteur concluait en ces mots : « j\Iieux vaut être un apothicaire atï'amé qu'un poète aflamé : ainsi retournez à votre boutique, monsieur John! retournez à vos emplâtres, à vos onguents. Mais, au nom du ciel, jeune Sangrado, soyez un peu plus ménager des soporifiques dans votre profession que vous ne l'avez été dans vos vers! « Le mois suivant, un article de la même violence parut dans la Quarterly Revieiv, le journal redouté et écouté de GilTord : « Si quelqu'un, y était-il dit, avait le courage d'acheter cette Fiction poétique et la patience (que nous n'avons pas eue) d'aller au delà du premier livre, et le bonheur (que nous n'avons pas eu non plus) d'y trouver un sens, nous le conjurons de ne pas nous laisser ignorer ce succès... » Le coup était rude pour un débutant. Tous ses amis crurent Keats gravement atteint. Aussi, quand il mourut à Rome, moins de trois ans après, Shelley, Byron, d'autres encore, attribuèrent-ils sa
fin à l'accueil brutal fait à son premier poème. Dans son indignation généreuse, l'un écrivit cette magnifique élégie cVAdonais, le plus admirable hommage qui ait jamais été rendu par un poète à un poète, dans laquelle il vouait ceux qu'il appelait ses assassins à une éternelle infamie. L'autre, dans une strophe de Bon Juan, presque aussi ironique pour le poète que pour ses critiques, contribuait à aflérmir cette même légende, qui devait rester pendant plus d'un quart de siècle un des lieux communs de la critique littéraire, jusqu'au jour où la publication des lettres de Keats en fit bonne justice.
Certes, il n'eût pas été auteur, s'il lut resté insensible à d'aussi violentes attaques. Même il eut, dans le premier moment, une impression de dégoût et parla de renoncer à la littérature. Mais cet abattement fut court. <' Les critiques que je me fais à moimême, écrivit-il, m'ont fait sans comparaison plus de mal que celles des revues... Ce n'est qu'une question de temps : je crois que je serai parmi les poètes anglais après ma mort. » Et, sans tarder, il se remit à l'œuvre.
Je trouve dans une lettre de Keals un mol qui résume assez bien toute cette première période de sa vie poétique : c Oh! qui me donnera, s'écrie-t-il, une vie de sensations plutôt que de pensées? » De fait, c'est la sensation, ou, si l'on veut, le sentiment qui tient la première place dans cette jeunesse de Keals : ce qui y manque le plus, ce (ju'il semble avoir évité
avec autant de soin que d'autres ont mis d'ardeur à le poursuivre, c'est la pensée. Voyez-le, tel que l'ont peint, à cette époque, Haydon et Leigh Hunt : petit, nerveux, le cou jeté en avant, comme dans une attente continuelle, les traits mobiles, la bouche grande et frémissante, le front large, le regard profond et brillant, « l'œil d'une prêtresse de Delphes qui a des visions ». Toute son apparence dénote un être prompt à s'émouvoir, à jouir, à souflVir. Il a l'imagination vive et sensuelle. Un jour, pour mieux apprécier, comme il dit, « la délicieuse fraîcheur du vin de Bordeaux dans toute sa gloire », il se couvre la gorge et la langue de poivre de Cayenne. Une autre fois, il écrit des vers en tenant un fruit dans sa bouche. L'excitation des sens lui est un moyen d'activer la faculté poétique, n Qu'on me donne des livres, des fruits, du vin de France, un beau temps, et un peu de musique dans la campagne, jouée par un musicien inconnu,... et je suis homme à passer tout l'été tranquillement, sans me soucier beaucoup du gros roi de France, de notre gros régent ou du duc de Wellington. >■ Keats est plein de vers savoureux, parfumés et lumineux. Personne n'a décrit mieux que lui, avec un soin et une prédilection plus marqués, les impressions du goût et du toucher. Personne n'a eu un vocabulaire plus luxueux pour tout ce qui est des sens. Il abonde en mots rares et cherchés pour décrire les odeurs, les sons, les couleurs. Beaucoup de ses courtes pièces ne sont faites que de sensations, notées dans une langue singulièrement précise et riche.
L'idée ne lui venait pas qu'une sensation pût être chose moins relevée qu'un sentiment ou une idée :
il avait, devant de belles formes, de beaux sons, do belles couleurs, ce tressaillement de l'artiste dont l'âme est comme envahie d'un coup et qui ne songe ni à régler ses impressions ni à les raisonner. Même l'extase a toujours chez lui quelque chose de la pâmoison, et dans ceux de ses poèmes qui semblent, à première vue, les plus éloignes de toute réalité, souvent une impression sensuelle vient rompre brusquement la trame éthérée des rêves. Dans VOde fameuse au rossignol, c'est ce cri de désir :
Oh ! qui me donnera une gorgée d'un vin — longtemps refroidi dans la terre profonde, — d'un vin qui sente Flora et la campagne verte, — la danse, et les chansons provençales, et la joie que brûle le soleil? — Oh! qui me donnera une coupe pleine du chaud Midi?
Tous les témoignag'es de ses amis s'accordent à le représenter comme le plus sensible, et, si je puis dire, le plus frémissant des hommes. Devant un beau paysage, devant un rayon de soleil ou de lune, il n'était plus son maître. Lui, si calme, si rassis dans la conversation, devenait, dans la campagne, semblable à un homme ivre. Haydon nous dit que le bourdonnement «l'une abeille, la vue d'une fleur, le miroitement du soleil faisait trembler tout son être : ses yeux brillaient, sa joue s'échauffait, ses lèvres frissonnaient. Il nous a décrit lui-nnfême, dans un beau sonnet, la joie qu'il trouvait à quitter la ville, à s'élancer librement dans la campagne, en pleine nature, à se laisser tomber dans les herbes drues, et là, couché tout de son long, à lire " une débonnaire et <louce histoire d'amour » ; puis à regarder les nuages vag^uer au ciel et passer, entièremeiil heureux, la journée, s'écou-
lanl <( comme une larme crange, qui tombe dans l'éther lumineux silencieusement ».
« La poésie de la terre n'est jamais morte », dit-il ailleurs. Il Ta comprise, celte poésie, avec l'emportement et les ardeurs d'un amant. Il a mis de la sensualité dans son adoration du soleil et du midi, de cette patrie idéale où il n'était pas né et qu'il ne devait voir que pour y mourir.
De même, une noble action, une l^elle pensée, en vers barmonieux, retentissait dans toute sa personne : sa boucbe frémissait et ses yeux se remplissaient de larmes. Une fois, il lui arrive de lire l'épisode de Paolo et de Francesca dans la Divine Comédie : aussitôt il a un rêve qui le transporte : « Ce fut, dit-il, l'un des plaisirs les plus vifs de ma vie. Je flottais dans l'atmosphère tourbillonnante, comme il est dit dans le poème, avec ime belle créature, dont les lèvres étaient jointes aux miennes, à ce qu'il me semblait, pour un siècle; et, au milieu de ce froid et de cette obscurité de l'enfer, j'avais chaud ; des arbres éternellement fleuris s'élevaient, et nous nous reposions sur eux avec la légèreté d'un nuage, jusqu'à ce que le vent nous emportât ailleurs... Oh! puissé-je rêver ainsi toutes les nuits! »
Keats a été avant tout, dans sa première jeunesse, l'homme de ses impressions. 11 a conçu le poète comme un être mobile et docile, jouet complaisant des choses du dehors, une ame semblable à une flamme vacillante, se courbant au moindre souffle. La faculté de sentir et d'imaginer des sensations est prépondérante en lui. Elles retentissent si vivement en sa nature qu'il n'a ni le temps ni le désir de les régler et qu'il se laisse emporter à l'impression du moment
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sans tenter de résistance. On ne peut s'empêcher de songer, quand on essaie de se rendre compte de son imagination, à ces fontaines merveilleuses qu'il a décrites dans Fndymion, qui se transforment instantanément en mille objets divers et revêtent mille formes inattendues. Voici que Tonde mobile prend la forme d'un saule pleureur, puis celle d'une naïade, puis c'est un cygne que ce féerique jet d'eau, puis il devient un chêne majestueux, et le voici enfin qui s'épanouit, au souffle du vent, en une cathédrale gothique.
Cette sensibilité si vive l'a fait lieaucoup soniTrir. Si riche (ju'on suppose une organisation de ce genre, elle est toujours sujette à des heures de lassitude et de vide. Quand l'enchantement cessait, quand la faculté poétique s'arrêtait pour quelques heures, personne n'était plus inquiet, plus découragé, plus dépourvu de ressort : •' En vérité, écrit-il un jour, j'ai le tempérament horriblement maladif,... c'est là, sans aucun (joule, le grand ennemi et la pierre d'achoppement (|ue j'ai à craindre. « Ce que ne pouvaient faire ici le Blackwood M agazine ni la Quarterly lieview, Keats se chargeait de le faire lui-même. Son imagination tombait avec sa sensibilité. N'étant plus provoquée ni surexcitée, elle se refusait à produire. En de pareilles heures, il sentait grandir en lui une révolte : il était né, disait-il, pour être un ange rebelle, et l'occasion seule lui avait manqué. Il s'avouait avec rage que le moindre obstacle provoquait en lui des colères « dignes d'une tragédie de Sophocle ». Il devenait soupçonneux et méfiant : « J'ai passé ma vie, disait-il une fois, à soupçonner tout le monde. »
Il faut ajouter lucu vite, à son honneur, qu'il n'en a jamais rien laissé percer au dehors : nul n'a été plus généreux et plus noble dans ses relations avec ses amis. Mais la souffrance intérieure n'en était pas moins vive, et la plaie ne s'est jamais entièrement fermée. A force d'ouvrir son âme indistinctement à toutes les impressions fugitives, il en était venu à ne plus distinguer entre les maux légers et les graves, entre les imaginaires et les réels. Même, les douleurs imaginaires le frappaient plus vivement que les autres, et il le constatait avec mélancolie. Ouand son frère se maria et quitta l'Angleterre, il écrivait à un ami intime : « Le départ de mon frère pour l'Amérique ne me cause pas la moindre excitation, et je me sens un cœur de pierre quand je pense à son mariage. » Il se reprochait durement cette froideur involontaire. Il s'en voulait de n'être pas plus ému, plus prompt à compatir aux malheurs de ceux qu'il aimait, à se réjouir de leurs joies. Il tenait à se confesser franchement à son ami Bailey sur ce point : « S'il vous arrivait de constater de la froideur en moi, ne l'attribuez pas à un manque de cœur,... car je vous assure qu'il m'arrive parfois de ne pas sentir l'influence d'une passion ou d'une affection pendant toute une semaine, et aussi longtemps que cet état dure, j'ai des soupçons sur moi-même et sur la vérité de mes sentiments à d'autres moments : je les considère alors comme de stériles larmes de tragédien. » Pour qui a pratiqué Keats et a vécu dans l'intimité de sa pensée, un pareil aveu est lui-même presque "tragique.
Mais on se tromperait fort si l'on cherchait l'écho de pareilles soufl'rances dans ses vers. Outre son
orgueil naturel qui lui interdisait des épanchements de ce genre et qui lui a fait cacher, môme à ses meilleurs amis un amour qui la tué, il croyait, au moment où il écrivait Endymion^ que la muse ne doit jamais être la confidente des douleurs du poète. Que m'importe, à moi lecteur, d'où vous sont venus vos imaginations et vos rêves? Que m'importent les larmes et les abattements dont vous avez payé le droit de m'éblouir par des formes belles et des vers sonores? La poésie n'a pas pour rôle d'émouvoir parla peinture de nos souffrances et de nos joies communes. Elle est une création de scènes idéales et de personnages imaginaires, auxquels on n'a le droit de demander qu'une chose, qui est de donner l'impression de la beauté.
L'homme le moins capable d'avoir écrit Childe Harold, c'est Keats. Celui de tous les poètes anglais qui fait le plus songer à laulcur de la Ileinc des [ces, c'est l'auteur d'Endyniiun.
Là mythologie grecque fournissait un cadre merveilleux pour le développement d'un pareil don. Nulle part, Keats ne devait trouver plus de faciles et charmantes occasions de personnifier l'adolescence inquiète, la beauté triomphante et l'amour, u dieu du sang qui brûle, des cheveux défaits, des seins nus qui palpitent ». Cette Grèce des contemporains de Shakespeare, des iMarlowe, des Greene et des Herrick, celte Grèce qu'il voyait à travers quelques imitateurs de Lycophron et de Callimaque, cette Grèce un peu conventionnelle qu'il reconstituait d'après Lemprièrc, tel a été le point de départ de Keats. 11 ne savait pas le grec; il n'a cherché les éléments de son Endijmion ni dans Théocritc, ni dans Apollonius de Rhodes, ni dans Lucien ou Pausanias, qui ont tous parlé de cette
inènie légende. Sur quelques éléments empruntés à Lemprière et aux poètes du kyv^ siècle il a brodé une fable, à laquelle viennent s'en mêler plusieurs autres : celles de Pan, celle de Vénus et Adonis, celle dWlphée et d'Aréthuse, celle de ( ilaucus et de Scylla. De tout cela, enrichi et développé, il a l'orme une œuvre éclatante, luxuriante et débordante, où limaginalion prédomine aux dépens de la pensée.
Sur les flancs du Latmos, dans une forêt, des bergers célèbrent la fête de Pan, Le poète nous décrit longuement la pompe des cortèges et des cérémonies religieuses. Il y a beaucoup de fi'aîcheur et de charme dans ce début : il y a aussi, pour tout dire, un peu de mièvrerie : ces vierges palissent et tremblent trop aisément; ces bergers « bien vêtus » et portant « des flûtes à bout d'ébène » nous font songer à des bergers d'églogues, dans le goût du siècle précédent. Il me semble qu'on n'a pas assez noté les origines de la poésie de Keats : elle n'est pas si entièrement origiginale qu'on veut bien le dire. Comme il y a du Parny en Chénier, il y a du Bealtie en Keats.
Cela dit, il faut ajouter bien vite que ni Beattie ni Thomson ni aucun prédécesseur de Keats n'eût écrit ce magnifique hymne à Pan, qui est comme la perle du premier livre :
O loi qui écoutes le bruit sec que font les ciseaux, — tandis (jue, de temps à autre, vers ses compagnons tondus — un Ijélier s'en retourne en bêlant; toi qui sonnes du cor, — ■ quand les sangliers au sauvage boutoir, qui ruinent les tendres épis, — mettent en rage notre chasseur; toi qui, de ton souffle, protèges nos fermes, — pour en écarter les nielles et tous les maux qu'amène la tempête; — auteur étrange de bruits indéfinissables, — qui viennent, s'éteignant, par les vallons,— et se meurent tristement sur les landes stériles; — gardien redoutable des portes mystérieuses — qui con-
(luisent à l'universel savoir; regarde, — fils puissant de Dryope, — tous ceux qui sont venus l'offrir leurs vœux, — le front ceint de feuillage!
Il y a déjà dans lout ce passage ce sentiment profond d"une certaine mythologie grandiose et voilée, peut-être moins grecque qu'on ne le suppose, mais à coup sur infiniment poétique, et dont le Centaure de Maurice de Guérin peut nous donner en France quelque idée.
Même beauté somptueuse dans le récit d'une jeune Indienne, qui conte comment elle a suivi, dans sa course errante, le dieu Bacclius :
Par-dessus les larges rivières et les hautes montagnes, nous allions; — et, sauf quand Bacchus se retirait dans sa tente de lierre, — haletants, bondissaient le tigre et le léopard, — avec les éléphants d'Asie; — en avant allaient ces myriades d'êtres, chantant et dansant, — avec les zèbres rayés, les chevaux lustrés et fringants de l'Arabie, — les alligators aux pieds palmés, les crocodiles, — portant sur leurs dos écaillés, en files, — des enfants potelés et rieurs, imitant la manœuvre — des matelots et le labeur des robustes galériens; — avec des avirons pour jouets, et des voiles de soie, ils glissent, — insouciants du vent et de la marée...
J'ai vu rOsirienne Egypte s'agenouiller — devant la couronne de vigne tressée! — J'ai vu l'Abyssinie aride se lever et chanter — au bruit des cymbales d'argent! — J'ai vu le vin triomphant abattre de ses chaleurs — la, vieille et sauvage Tartarie! — Les rois de Tlnde abaissent leurs sceptres ornés de joyaux. — et, de leurs trésors, ils répandent une grêle de perles; — du haut de son ciel mysti(iue, le grand Brahma gémit, — et tous ses prêtres se lamententj — devenus tout pâles devant le regard du jeune Bacchus '.
Le défaut du poème, c'est qu'il n'y a, en vérité, ni plan, ni idée maîtresse. C'est une suite de tableaux brillants, les uns charmants, les autres vagues, dont