Endymion, l)ook IV
le sens final nous échappe. Car enfin, qu'est-ce que le poème iVF7ïdymion'!Esl-ce une pure féerie? Est-ce une allégorie? Est-ce un poème philosophique à la façon de VAlastor de Shelley? Est-ce tout cela à la fois?
« La poésie, dit Keats, doit venir aussi naturellement ([ue les feuilles aux arbres, ou ne pas venir » : il y a ici un don tout spenserien pour créer et combiner des formes et des couleurs, — quelque chose comme le talent d'un peintre qui aurait méconnu sa vocation et se serait fourvoyé dans la poésie. Mais il y a bien des longueurs et bien des bavochures. Keats lui-même comparait l'esprit de l'auteur iï Endijimon « à un jeu de cartes éparpillé ». Ce qui lui manquait encore en 1817, c'était donc cette parfaite possession et sobriété de Timagination qu'il devait acquérir dans Bi/perion.
Mais il lui manquait autre chose encore : à savoir, un peu de philosophie. Car il importe de constater, pour détruire une illusion encore commune, que si Endijmion n'est pas une pure féerie, il n'est rien. On nous dit, il est vrai, et M. Sidney Colvin semble croire, qu'il y a une pensée morale cachée sous cette trame brillante. Endymion personnifierait l'âme humaine en quête de la beauté éternelle, et ce serait une sorte de mythe, assez semblable à celui de Psyché, que cette longue poursuite, à travers quatre livres, d'une déesse toujours fuyante. Mais si Keats a jamais songé (ce que je ne crois pas, car il n'en est nulle part question dans ses lettres) à un mythe de ce genre, il faut avouer qu'il a pris un soin extrême de le dissimuler. Dans un })oème philosophique, il faut des personnages philosophiques : un Faust ou un Méphistophélès, un Manfred ou un Prospero. Or je vois bien, dans Fndymio)!, des divinités, des nymphes et des bergers; mais
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<[ui (létinira le caraclcre du seul personnage proprement dil? qui trouvera rien d'humain, c'est-à-dire de philosophique, dans Endymion?
u La musique de ce nom est comme entrée dans mon être », dit Keats. Mais quelques syllabes harmonieuses ne font pas un caractère. Le besoin vague d'aimer une déesse ne constitue pas un personnage. Endymion, qu'on ne s'y trompe pas, n'est pas un frère de Manfred ou.de René; son mal n'est pas le Wcltschmerz; sa tristesse ne vient pas d'un effondrement de ses croyances. Toute celte mythologie n'est pas, comme dans le Promothée de Shelley, un voile transparent dont le poète a couvert des mots plus modernes. Elle n'a point de sens caché; elle n'est pas un symbole. Nous ne savons pas pourquoi ces dieux pleurent et souffrent. Cette nature même qu'on nous décrit est trop loin de nous; elle est trop uniformément merveilleuse pour nous intéresser. Keats ne l'a pas conçue, à la façon de Woodsworth, comme un reflet de Dieu, ou à la façon de Shelley, comme la plus belle manifestation de la raison parfaite. Il a vu cette nature idéale avec des yeux de pur artiste, comme un sculpteur contemplerait un beau corps. Il s'est amusé de cette vision, sans lui chercher de sens caché; et c'est pourquoi sa poésie n'est faite que pour un petit nombre d'hommes, capables de sensations extrêmes et prolongées comme les siennes, capables surtout de n'y chercher qu'un plaisir de l'imagination, non de l'esprit.
Pour le commun des lecteurs, Fndi/mion sera toujours un rêve impalpable, une ombre flottante qu'on veut éteindre et qui glisse entre les doigts. L'action s'en déroule dans un pays magique, d'où l'hounne est
absent et où règne comme un clair-obscur continu. Les encbantements y succèdent aux enchantements, les merveilles aux merveilles, et pourtant rintérèt languit, — et, faute d'un sentiment simple, on en vient, dans ce conte des Mille et une Nuits, à regretter Scheherazade.
La vie devait se charger, dans l'année qui suivait la composition iVEw^lymion, de ramener Keats vers un sentiment plus clair et plus net de la réalité. Mais avant môme qu'elle lui eût imposé des épreuves décisives, il avait pris la résolution de se transformer.
Au mois de janvier 1818, il écrivait à ses frères : « Je crois qu'un petit changement s'est fait en mon esprit dans ces derniers temps; je ne puis plus supporter d'être sans rien faire, sans m'intéresser à rien, moi qui ai été pendant si longtemps un être purement passif. » Il lit assidûment Shakespeare ; il parle de demander à Ilazlitt des conseils pour l'étude de la métaphysique. Il écrit à Taylor : « Je ne sais rien, je n'ai rien lu. Je veux suivre les conseils de Salomon : « Instruisez-vous, éclairez-vous. » Je m'aperçois que les jours de jeunesse sont passés. Je m'aperçois que je ne puis avoir de joie en ce monde qu'en m'instruisant continuellement. Je m'aperçois qu'il n'y a rien qui vaille la peine d'être poursuivi que l'idée de faire un peu de bien au monde. Certains le font par leur société, certains par leur esprit, d'autres à force de bonté, d'autres enfin par une sorte de faculté qu'ils ont de communiquer du plaisir et de la gaîté à tous
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ceux quils rencontrent... 11 n'y a qu'un moyen pour moi. Mon chemin est tout tracé à travers Fapplicalion, l'étude, la pensée. Je le suivrai, et, dans ce but, je me propose de faire une retraite de quelques années. J'ai balancé pendant quelque temps entre un sens raffiné du plaisir esthétique et l'amour de la philosophie; si j'étais fait pour l'un, j'en serais heureux; mais, comme je ne le suis pas. je tournerai mon âme vers l'autre. «
Le 3 mai de la même année 1818, il écrit à son ami Reynolds une admirable lettre, qui témoigne dune vue très claire de sa propre vie morale. Il va, dit-il, se remettre à l'étude. Il a compris qu'aucun savoir n'est ennemi de la poésie. C'est pourquoi il va refaire de la médecine. Il n'est plus à l'âge des penchants et des répugnances irraisonnés, qui ne sont au fond que puérilités. Un vrai poète doit tout comprendre, tout aimer, notamment la science; car « elle guérit de la fièvre et nous aide, en élargissant notre horizon, à alléger le fardeau du grand mystère ». Vers ce temps, il comprend Hmnlet pour la première fois; il goùle Milton et même Wordsworth, malgré sa philosophie trop abstraite, trop peu humaine. Il commence à avoir un vrai sentiment de la peinture; il découvre Raphaël et s'éprend des primitifs italiens. Sa conception de la vie en est élargie : « Je compare, écrit-il, la vie humaine à une grande demeure contenant beaucoup de chambres, dont je ne puis vous décrire que deux, les portes des autres étant encore fermées pour moi. La première dans laquelle nous pénétrons est la chambre de l'enfance,... où nous restons aussi longtemps que nous ne pensons pas. Nous y demeurons longtemps, et.
({uoi(iue les portes de la deuxième chambre restent grandes ouvertes, laissant passer une vive lumière, nous ne nous soucions pas de nous avancer vers elles ; à la fin seulement nous y sommes graduellement attirés par léveil du principe pensant en nous. Nous n'entrons pas plus tôt dans la deuxième chambre, que j'appellerai la chambre de la pensée vierge, que nous sommes grisés par la lumière et par l'atmosphère. Nous ne voyons qu'agréables merveilles et songeons à nous arrêter là pour jamais, dans le plaisir. Cependant, parmi les efl'els que produit cet air que nous respirons, il en est un terrible : notre regard aiguisé pénètre dans le cœur et dans la nature de l'homme; nos nerfs sentent que le monde est plein de misère et de désespoir, de douleur, de maladie et d'oppression; par là cette chambre de la pensée vierge s'obscurcit peu à peu, et en môme temps, de tous côtés, beaucoup de portes s'ouvrent ; mais elles sont toutes dans la nuit et ne conduisent qu'à la nuit... Si nous vivons et si nous continuons à méditer, nous aussi nous explorerons ces noirs passages. »
Keats, hélas! ne devait pas aller loin dans cette exploration qu'il rêvait. Mais c'est beaucoup de l'avoir tentée, et d'avoir compris qu'il y a des étapes nécessaires dans le développement de l'àme, et comme une prise de possession très lente de l'esprit par l'esprit. De plus en plus, l'importance de l'étude de l'homme lui apparaissait. Il écrivait déjà de Teignmouth : « C'est une belle chose qu'un paysage; mais la nature humaine est plus belle. » Cette impression ne cessa de s'accroître pendant un voyage qu'il fit, au printemps de 1818, avec un ami, en Ecosse. Ce pèlerinage au pays de Burns lui fit le plus grand bien : quoique
le paysage du nord de l'Angleterre lui semblât <( antigrec et anti-charlemagncsque », comme il dit plaisamment, il lui sembla qu'il prenait, au sortir des livres, comme un fortifiant bain de nature. Sa santé un peu ébranlée, se remettait à vue d'œil. Malheureusement, le voyage finit par un accident : il fut pris d"un mal de gorge violent qui le fit revenir précipitamment à Londres. Il y retrouva son frère Thomas gravement malade. Au mois de décembre de 4a même année, il le perdait.
Celte mort laissait Keats à lui-même, son autre frère étant en Amérique, et sa sœur Fanny étant gardée sévèrement par un tuteur grognon qui lui interdisait de la voir. Il alla vivre à Hampstead, dans le voisinage de Leigh Hunt, avec un ami nommé Brown.
Tout auprès habitait une veuve. M" Bra^vue, avec trois enfants, dont l'aînée, Fanny, était une jeune fille de moins de dix-neuf ans. Keats la rencontrait souvent dans une maison amie. Elle lui fit l'efTet, au premier abord, dune coquette, et voici comment il la décrit dans une sorte de journal qu'il envoyait régulièrement à son frère et à sa belle-sœur : « Elle est à peu près de ma taille, avec une jolie physionomie du genre allongé; elle manque d'expression dans tous ses traits; elle s'arrange pour donner bon air à ses cheveux; ses narines sont très jolies, bien qu'elles aient l'air de souffrir; elle a la bouche quelconque; elle est mieux, vue de profil que de face : car en vérité elle n'a pas le visage plein, mais pfde et maigre, sans qu'on y devine un os. Sa taille est très gracieuse, comme ses mouvements; ses bras, bien faits; ses mains, médiocres; ses pieds, passables. Elle n'a pas
dix-sept ans '. INhiis elle ne sait rien ; elle a une tenue scandaleuse, vole de côté et d'autre, dit aux gens de telles impertinences que le mot de <> friponne » m'a échappé dernièrement : cela ne vient pas, à mon sens, dune mauvaise nature, mais d'une envie qu'elle a d'avoir de belles manières. Je n'en suis pas moins lassé de ces façons-là, et m'en passerai désormais. » De l'aveu de ceux qui ont connu Fanny Brawne, Keats eût mieux fait de s'en tenir à cette première impression. Avec son caractère gai et insouciant, avec son amour du plaisir et du monde, cette jeune fdle aimal)le et superficielle était la compagne la moins propre à faire le bonheur d'un homme de sa nature. Ses amis étaient d'autant plus autorisés à compter sur son bon sens, qu'il avait jusque-là témoigné un mépris marqué pour les femmes. Ecrivant d'Ecosse à Bailey, il disait, peu de mois avant sa rencontre avec Fanny : « Je sens que je ne suis pas juste envers les femmes. J'essaie en ce moment de leur rendre justice : je ne puis. Est-ce parce qu'elles sont si fort au-dessous de mes imaginations d'adolescent? Quand j'élais écolier, je considérais une belle femme comme une vraie déesse... Je n'ai pas le droit d'attendre d'elles plus que la réalité... Mais n'est-ce pas extraordinaire? Quand je suis avec des hommes,... je suis libre de tout soupçon, je me sens à l'aise. Quand je suis avec des femmes, j'ai de mauvaises pensées, de l'envie, de la tristesse; je ne puis ni parler ni me taire; je suis plein de soupçons, et par suite je n'écoute rien; il me tarde de m'en aller. Il me faut absolument triompher de cela, mais comment? »
\. Elle en avait, en réalité, di.x-luiit et demi.
Ce que fut son amour pour cette Fanny qu'il avait d'abord dédaignée, nous l'apprenons par les lettres que M. Buxton Fornian a publiées en 1878. Jamais amour ne fut plus semblable à un esclavage de la pensée et des sens. Ces lettres — je ne parle que de celles qui furent écrites avant février 1820, c'est-à-dire avant la dernière maladie de Keats — sont un longcri de passion et de désir. Il n'y est guère question que de la beauté de Fanny. Comme elle s'en plaint, il répond : « Pourquoi ne puis-je parler de votre beauté? Aurais-je pu vous aimer sans cela? Je ne puis concevoir d'autre origine de mon amour pour vous que votre beauté »; et ailleurs : « J'imaginerai cette nuit que vous êtes Vénus et je prierai, prierai, prierai votre étoile comme un païen. » Il y a plus d'un trait vulgaire dans cette correspondance, dont Keats ne sort pas précisément grandi. Mais il faut faire la part d'un caractère passionné, incapable de sentir avec mesure ou de se donner à moitié. 11 lui écrit pendant une absence forcée : « Vous m'avez absorbé tout entier. J'ai, en ce moment, la sensation d'un être qui se dissoudrait; je serais infiniment misérable si je n'avais l'espoir de vous revoir bientôt... Je me suis étonné quelquefois que les hommes pussent mourir pour la religion : j'en ai frémi. Je ne frémis plus : je pourrais subir le martyre pour ma religion. — Lamour est ma religion, — je pourrais mourir pour cela, — je pourrais mourir pour vous. Ma foi est l'amour, et vous en êtes le seul article... Mon amour est égoïste. Je ne puis respirer sans vous. »
Cette passion brûlante, qui devait finir par le tuer ou tout au moins par hâter sa mort, semble lui avoir été d'abord bienfaisante. Elle l'a excité à produire.
KEATS ET LE NÉO-UELLÉ.MSME 123
Elle a ouvert des sources nouvelles à son génie. Elle a stimulé et activé le mouvement poétique commencé au lendemain de rachèvement d" Endymion. Aucune période de sa vie n'a été plus féconde que les premiers temps de sa liaison avec Fanny Brawne.
Tous les poèmes composés dans la seconde période poétique de Keats ont tout au moins un caractère commun, qui est la perfection de la forme et ce qu'on pourrait appeler le fini dans le travail de l'imagination. De plus en plus la poésie devient grecque par le sentiment de l'ordre et par la sobriété de la conception : il y a d'Fndymion à Bypcrion la même distance qui sépare les passages les moins heureux et les plus touffus de Spenser, des pages les plus achevées de Cornus ou de Sainson Agonistes.
Trois auteurs principaux et l)ien différents entre eux semblent avoir surtout contribué à celte évolution de sa forme poétique : Homère, Milton et Boccace.
L'Homère de Chapman — un Homère un peu plus redondant et plus romantique que le vrai, mais majestueux encore et vraiment épique — était l'une des plus anciennes admirations de Keats. La plus connue peut-être de toutes ses pièces, celle qui figure dans toutes les anthologies, est le fameux sonnet « sur une première lecture de l'Homère de Chapman », qui date de 1S16 : en lisant Homère, dit le poète,
Je fus comme un observateur des cieux, — quand une planète nouvelle vogue dans le champ de son regard, — ou comme l'intrépide Cortez, quand avec des yeux d'aigle — il contemplait le Pacifique, et que tous ses hommes — se regardaient dans le trouble d'une conjecture étrange, — silencieux, sur un pic du Darien i.