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124 liTUDES DE LITTÉRATURE EUROPÉENNE
Cette influence crUoinère, combaltue sans doute par celle de Spenser pendant qu'il écrivait E7idi/mioii, semble avoir repris toute sa force dès le commencement de 1818. Keats, à ce moment, songeait à apprendre le grec. Il y renonça, mais se mit à l'italien et lut Boccace, qui lui inspira bientôt après Isabella. Le Décaniéron lui ouvrit un monde nouveau, celui de la Renaissance italienne : il lui donna aussi le sens d'une forme achevée dans le récit. Que l'on compare les narrations diffuses et surchargées d'Endymion avec cette charmante anecdote, si finement et nettement contée, du Pot de basilic : on aura la mesure exacte du progrès accompli. Enfin Milton couronna les deux influences grecque et italienne. Il lui fit comprendre la grandeur et la parfaite noblesse de la forme épique. Si Boccace est l'inspirateur des contes italiens et moyen âge, iNIilton est, avec Homère, la source (ï Hyperion, ce Paradis perdu païen.
Une jeune fille de Messine aime un jeune homme nommé Lorenzo, employé chez ses deux frères, riches commerçants. Cet amour déplaît à ces derniers. Un jour, ils entraînent Lorenzo dans une forêt, l'assassinent et l'enterrent. La jeune fille, inquiète de son amoureux, languit et dépérit de jour en jour, jusqu'à ce qu'une nuit celui-ci lui apparaisse en songe et lui indique le lieu de sa sépulture. Elle va dans la forêt, creuse à l'endroit fatal et retrouve en effet son cadavre. Elle lui coupe la tête, l'embaume et la place dans un pot de fleurs, qu'elle garde nuit et jour près d'elle. Ses frères ne peuvent s'expliquer son affection pour <'ette fleur, la lui enlèvent un jour, et déferrent la ète de Lorenzo. Epouvantés de voir leur crime d(''couvert, ils (juilfent Messine pour jamais, et la jeune
KEATS ET LE NÉO-HELLÉiVISME 125
fille meurt de son amour. Tel est, on s'en souvient, le sujet d'une nouvelle du Décanu-ron ^ que Keats a emprunté, en changeant seulement le lieu de la scène.
Son récit est écrit en strophes de huit vers et se déroule avec une sorte de gaucherie voulue, qui lui donne comme un air d'antique légende. S'il y a encore de-ci de-là un peu de fadeur, l'ensemble est exquis : les contours sont nets et lumineux comme dans une toile de primitif; les images sont discrètes et appropriées; enfin il y a — chose nouvelle dans Keats et bien significative — une émotion sobre et pénétrante. Qu'on note, par exemple, cette complainte de l'ombre de Lorenzo, parlant à Isabella :
Je suis une ombre maintenant, hélas! hélas! — demeurant sur les confins de l'humaine nature, — toute seule : seule je chante la sainte messe, — tandis qu'autour de moi tintent de petits sons de vie, — et que des abeilles luisantes passent, à midi, qui volent vers les champs, — et que plus d'une cloche de chapelle sonne l'heure, — me faisant mal dans tout mon être. Ces sons deviennent étranges pour moi, — et tu es bien loin de moi, dans l'Humanité *.
C'est comme une évocation du fantôme d'Hamlet dans cette histoire des pays du soleil. C'est aussi l'un des premiei^s et des meilleurs exemples de cet amour de l'étrange, du mystérieux, de l'inexplicable, qui est l'un des éléments essentiels de la poésie de Keats et l'un de ceux qu'il a le plus contribué, avec Coleridge, à introduire dans la poésie anglaise.
Le même charme pénétrant se retrouve dans la Veille de la Sainte-Agw's, ce chef-d'œuvre, malheu-