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lui obtenir des Zantiotes, en 1813, une bourse de 20 thalers (100 fr.) par mois durant cinq ans, mais il n'y parvint pas et se décida à prendre Kalvos dans sa propre maison. Une grande amitié s'était établie entre eux. Quand Foscolo fut forcé de quitter l'Italie, Kalvos le suivit, d'abord en Suisse, puis en Angleterre. Mallieureusement leurs bonnes relations n'allèrent pas au-delà de l'année 1818. Un des biographes de Foscolo, M. Antona-Traversi, appelle à ce propos l'auteur des Sepolcri « l'homme le plus généreux du monde » et Kalvos « le plus abject ». C'est là un jugement bien radical, pour des rapports qui furent beaucoup plus oraux qu'épistolaires. Au vrai, Foscolo et Kalvos ont été l'un et l'autre de caractère difficile.
Cette même année Kalvos publia à Londres une tragédie italienne intitulée Le Danaidi{i). C'est sans doute d'elle et d'une autre qui ne semble pas avoir été imprimée que parle Foscolo en ces termes : « Kalvos a écrit chez moi deux tragédies, non comparables, il est vrai, à celles des grands poètes, mais telles que cependant elles donnent des espoirs peu communs. Il n'a pas encore 24 ans. En
(1) Voir Lkoranu-Pernot, Bibliographie ionienne (Paris, 1010, in-8°), tome I, page 255, 11° 9.3.3.
outre il est bien élevé, modeste, et philosophe plus par son heureux caractère que par de vaines sentences empruntées à des livres » .
La vie que Kalvos mena à Londres nous est connue dans ses grandes lignes. Il y donnait des leçons d'italien dans de riches familles (1). Il y a édité, en 1820, des Italian Lessons (2) en quatre parties, où par amour-propre juvénile il a inséré sa tragédie des Danaïdes, à côté du Saiil d'Alfieri. Il s'occupait aussi de publications ecclésiastiques (3), évidemment pour subvenir à ses besoins, ainsi qu'à ceux de sa famille. Il avait en effet épousé une Anglaise, qui lui donna une fille ; mais toutes deux moururent prématurément. Gomme d'autre part ses premières odes en grec datent de 1824, il est certain qu'il consacrait alors à la poésie quelquesuns des loisirs que lui laissait son enseignement
(1) Une copieuse correspondance de Kalvos avec ces familles est entre les mains de M. Camille Antona-Traversi (Antona- Traversi, Studj su Ugo Foscolo, Milan, 1884, in-8", page 283, note 2). On trouve, dans le même volume, p. 279 et suiv., une ode italienne de Kalvos aux Ioniens. Elle date de 1814 et, dans la préface, l'auteur déclare renier et maudire une " canzone » de lui à Napoléon (1811), dont je n'ai jamais vu le texte.
(2) Bibl. ion., n» 974.
(3; Ibid., n" 995 et 9%.
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particulier. C'était du reste, au dire de ceux qui le connurent, un esprit assez encyclopédique.
La période de la vie de Kalvos comprise entre 1821, année de la mort de sa femme, et 1826, est plus obscure que la précédente. Il serait rentré une première fois en Grèce, dans le but d'offrir ses services au Gouvernement ; mais peu satisfait de l'usage qu'on en fit, il aurait regagné la France, pour revenir encore à Gorfou en 1826, avec l'espoir d'obtenir une chaire à l'Université ionienne fondée par Lord Guilford. Le seul point certain jusqu'ici est que, dans l'épître au Général Lafayette mise en tête des Odes nouvelles publiées à Paris en 1826, il déclare quitter la France avec regret, car son devoir l'appelle dans sa patrie, « pour exposer un cœur de plus au fer des Musulmans ».
Quelles qu'aient été les raisons de ce départ, nous le retrouvons en effet à Gorfou dès cette année-là, précepteur dans la maison d'Eutychios Zambélios, puis directeur d'école particulière dès 1835-1836. En 1837, il fait partie d'une commission chargée d'examiner les candidats au poste de maître de grec à Paxos. Du 24 janvier au 28 novembre 1841, il dirige le Collège ionien, en remplacement de François Orioli, auquel il cède de nouveau la place. Enfin il devient professeur de
Étuiei de liit. gr. moi.. II. 7
philosophie à l'Université ; mais alors les applaudissements qui suivent les leçons de son collègue Orioli l'irritent tellement, dit-on, qu'il donne et maintient sa démission, malgré tous les efforts faits pour le retenir.
L'anecdote est plaisante, et c'est pour cela sans doute qu'elle s'est accréditée ; mais je ne la crois pas exacte, du moins sous cette forme. Une brochure publiée par Orioli, en 1841 (1), jette en effet quelque lumière sur ses rapports avec Kalvos. Elle ne porte pas de titre, mais le mot Eccellenza, par lequel elle débute, indique qu'elle est adressée à Sir How^ard Douglas, Haut-Commissaire du Gouvernement britannique. C'est un rapport dans lequel Orioli défend le Collège ionien, auquel on reprochait de ne donner que de médiocres résultats, et où il montre que le nombre des élèves, qui était de 16 au moment de l'ouverture {i"' avril 1840), était monté à 42, sous sa direction, pour tomber à 16, au 28 novembre 1841. 11 en ressort que les rapports d'Orioli et de Kalvos n'avaient rien d'amical. L'atmosphère universitaire de Gorfou était alors chargée d'électricité (2). Par surcroît Orioli, Italien
(1) Bibliographie ionienne, t. I, p. 316, n" 1362.
(2) En cette {même amiée, Orioli se trouTait également anx prises avec André Papadopoulos-Vrétos, qui venait « à cause
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de naissance et ancien professeur de physique à l'Université de Bologne, n'était naturalisé Ionien que depuis 1837.
Kalvos ayant quitté l'Université, redevient professeur particulier jusqu'en 1859, date à laquelle il reprend le chemin de Londres, malade, pauvre et désillusionné. Il y épouse en secondes noces une Anglaise, directrice d'école elle aussi, et il y meurt en 1867, donc à l'cîge de 75 ans. On ne possède, à ma connaissance, aucun portrait de lui, mais on sait qu'il était de taille moyenne, qu'il avait les cheveux bruns, des yeux noirs et un grand nez.
Laskaratos a eu des leçons de Kalvos en 1828 et a porté sur lui un jugement qu'on lira au chapitre suivant (p. 151). On y remarquera le passage où il est dit que sur trois élèves, deux durent cesser les exercices de composition que leur faisait faire le maître et pour lesquels ils ne se sentaient ni forces ni goût. Ceci confirme une tradition orale : Kalvos, directeur d'école, ne gardait que les jeunes gens dont il pouvait assurer les progrès. Peu sensible au gain, il cessa même, dit Palamas, de
de lui » de donner sa démission de bibliothécaire à Corfou, et leurs démêlés eurent un dénouement au tribunal correctionnel de Corfou ; voir la Brbl. ion., t. I, p. 353, n" 1399.
demander une rémunération, le jour où il eut un poste officiel. Il enseignait en italien, langue encore très en usage alors à Corfou, mais sa prédilection pour elle lui valut cependant des critiques.
Ce qui frappe surtout, lorsqu'on parcourt ainsi la vie de Kalvos — et pour ne rien dire d'une collaboration à la Gazette ionienne et au journal Patris, quand fut accordée la liberté de la presse — c'est sa stérilité littéraire presque complète, à partir de 1826. Kalvos n'avait alors que 34 ans. Il écrit bien, à la fin des premières odes : « Plus tard, si j'ai assez de vie et que le sort m'accorde une tranquillité suffisante, je donnerai comme exemple (de métrique), des vers héroïques célébrant la vertu de nos champions et les triomphes de la croix sur les impitoyables tyrans de la patrie ; mais pour l'instant je ne puis off'rir que les vers précédents ». C'est là un projet qu'il n'a pas réalisé.
Les motifs de ce silence prématuré tiennent à la vie de l'auteur, comme il le prévoyait lui-même. Tant qu'il est « en Europe », porté par son enthousiasme, nourri de l'atmosphère ambiante, il trouve le temps de composer et le moyen de faire publier ses vers. Une fois à Corfou, il constate avec tristesse que nul n'est prophète en son pays. On le
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discute. Les satisfactions qu'il espérait tardent à venir. Un poète grand seigneur, Solomos, qui peutêtre ne le vaut pas, attire à lui les suffrages. La neurasthénie qui guettait Kalvos l'envahit. Il affectionne la couleur noire pour lui-inême et pour ses meubles ; la mort d'une personne chère le pousse à une tentative de suicide. Enfin, il vit sous un climat qui rend un long travail plus difficile. Il avance ainsi en âge, désabusé, inactif, résigné.
Cette sorte d'oubli de lui-même qu'on observe chez ce poète, durant la seconde partie de sa vie, ses contemporains et la génération actuelle l'ont en quelque sorte ratifié. Trois éditions seulement des Odes (encore la première n'est-elle que fragmentaire), une conférence de M. Palamas à la Société du Parnasse en 1889, une autre toute récente de M. Sotiriadis, dont seuls les échos nous sont parvenus, c'est là à peu près tout ce qu'on a consacré en Grèce à cet écrivain. Il a été en somme plus favorisé chez nous, puisqu'on l'y a non seulement édité, mais traduit. En fait, on n'ignore pas aujourd'hui le nom de Kalvos, mais on ne lit guère son œuvre.
Les Odes. — Technique et style de Kalvos. — L'Ode à Zante. — La généralisation chez Kalvos, — La gloire. — Au bataillon sacré. — La Victoire. — Psara. — L'Union sacrée. — A Chio. — L'Océan. — La Muse britannique. — Conclusion.
Cette œuvre se ramène à 20 odes, dont la versification surprend un peu au premier abord ; mais les règles en ont été exposées en appendice par Kalvos lui-même et se laissent d'ailleurs aisément pénétrer dans leurs grandes lignes. Seul le prologue delà Lyre est en vers de onze syllabes. Les odes ellesmêmes se divisent en strojjhes de cinq vers non rimes, dont les quatre premiers de sept syllabes et le dernier de cinq. Le vers de sept syllabes a, sur la sixième, un accent obligatoire, qui annonce la finale et forme le point de repère essentiel ; qu'il y ait après cet accent une ou deux atones, peu importe, ces deux atones ne comptent que pour une. Quant au vers de cinq syllabes, c'est un heptasyllabique amputé du début. Il a lui aussi un accent obligatoire, sur la sixième devenue la quatrième ; mais comme la fin de stroplie exige un arrêt plus net, cette syllabe ne peut être suivie que d'une seule atone.
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La répartition des accents facultatifs donne lieu à 8 combinaisons pour les vers de sept syllabes et à 3 pour ceux de cinq, chacune d'elles produisant un rythme particulier. La césure, à place variable, la coupe des mots, la synizèse ou union de deux voyelles, et surtout le groupement des vers en périodes plus ou moins longues et diversement cadencées, sont les autres moyens qu'emploie Kalvos dans la technique de ses odes.
'ùç I fji£- I ax dç I Ta | ro- | lu- | ^v^^poc Sa- I a/; I TO I |3oa- | 5u eia- \ vvi- \ et
ro I Tê- I 6/ju- I f/s- I vov I (pu- I ariUM
^£- I Tri^- I ê/ir I vôv | Y.aï \ (pat- | verat
Qprr I yoq \ av- | Ôûco- | ttwv.
Comme dans les forêts aux - nombreux - arbres pénètre, le soir, le souffle affligé du Xotus, qui semble une lamentation humaine...
Cette technique très étudiée, subtile, mélange de versification italienne et de traditions antiques, diffère radicalement de celle du vers de quinze syllabes, telle qu'on la comprenait à cette époque : avec une coupe après la huitième, des accents répartis sur les syllabes paires, et l'arrêt du sens tous les vers ou tous les deux vers. Ici, une cadence
qui rappelle un peu celle du tambour ; chez Kalvos au contraire, une véritable musique, avec des modulations très variées^ dont un écrivain comme Palamas a pu dire qu'elle lui avait ouvert un nouveau monde d'harmonie.
A cette rythmique particulière correspond chez Kalvos un style qui ne l'est pas moins, et qui donne lieu à une assez grave critique : la langue de Kalvos n'est pas la langue courante. Dans la controverse séculaire qui a mis aux prises les partisans du grec savant et ceux du grec vulgaire, il peut se classer comme un puriste outré, et c'est là le trait caractéristique de sa langue ; l'emploi même de formes homériques ne l'effraie pas. Mais il ne recule pas non plus devant des formes tout à fait journalières, et par là il est en même temps vulgariste. Ici encore son critérium paraît avoir été l'harmonie du vers. Il en est résulté une langue très mélangée, peu facile d'accès à la majorité des lecteurs et qui en éloigne de lui un grand nombre.
La difficulté d'ailleurs n'est guère que dans les mots, car la phrase de Kalvos composée surtout de propositions courtes, plus souvent juxtaposées que coordonnées, est au contraire remarquablement aisée. A cette simplicité de construction l'auteur a joint, grâce à l'absence de rime, une sobriété d'ex-
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pression parfois même poussée à l'excès et qui mérite d'être signalée, car elle n'est pas courante dans la littérature grecque moderne. Plus le sentiment s'élève chez lui, plus l'expression devient simple ; c'est peut-être dans V Autel de la Patrie qu'il a le moins visé à l'effet du style.
Dans la phrase ainsi conçue Kalvos n'use que d'un petit nombre de procédés. Ils portent principalement sur la place des mots et sur l'adjectif. Lorsqu'un mot a besoin de relief, l'auteur le met en rejet, ou dans le vers le plus court, qui termine la strophe. Quant à l'adjectif, il est de sa part l'objet d'une sollicitude toute particulière ; c'est la parure principale de son vers. Kalvos le choisit toujours expressif, en l'empruntant au besoin à la haute antiquité, et, contrairement à l'usage courant en grec, il le place volontiers après le substantif, sans adjonction d'aucun article, ce qui lui donne comme une valeur d'attribut :
Ka5wç etç zov y^eiuwvx
To vepov irnepT/t^ocvov
Toû yji^appciv Kv).Σr«i...
Comme, en hivei' — l'onde orgueilleuse — du torrent roule...
uè Ôup.ov y.al [/.è y^xi^jjxxa.
avec du thym et des ceps — chargés-de-grappes.
La nuance passe difficilement en français. Et cependant les Odes de Kalvos se traduisent assez bien dans notre langue. Palamas a même prétendu qu'on en goûtait mieux ainsi la poésie, parce qu'on n'était pas alors arrêté par les difficultés de lexique. Cela est vrai en un sens, mais il convient d'ajouter qu'on perd en français une partie de leur rythme et de leur saveur,
Kalvos a placé en tête de ses odes la meilleure de toutes, celle qu'il a consacrée à Zante, sa patrie.
0 très chère patrie, — ô île admirable, — Zante, c'est toi qui m'as donné — le souffle, et d'Apollon — les dons précieux,
A ton tour reçois mon hymnne : — les Immortels délestent — l'âme, et tonnent — sur la tête — des ingrats.
Jamais je ne t'ai oubliée, — jamais. Le sort m'a jeté — loin de toi ; le cinquième du siècle m'a vu — parmi des nations étrangères (I).
Mais heureux ou malheureux, — lorsque la lumière embellissait — les monts et les flots, — c'est loi que devant les yeux — toujours j'avais.
(1) Comme il est impossible de garder rigoureusement, dans une traduction, l'ordre des mots grecs, j'ai dû parfois rompre le rythme ou modifier un peu la construction.
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C'est toi, quand la nuit — couvre les roses célestes
— de son péplum tout noir, — qui es de mes rêves — la joie unique.
Le soleil a éclairé mes pas — un jour en Ausonie,
— terre fortunée ; — là, l'air pur — toujours rit.
Là, le peuple a trouvé le bonheur; — là, les vierges parnassiennes — dansent, et le pampre — libérateur couronne — là leurs lyres.
Sauvages, immenses, courent — les eaux de la mer,
— et elles se jettent et se déchirent — violentes sur les rochers — albionéens,
La corne d'Amalthée — vide sur les rives — de la Tamise célèbre — et puissance et gloire — et richesses innombrables.
Là, le souffle éolien — m'a porté ; là m'ont nourri,
— m'ont guéri les rayons — de la plus - que - très douce — liberté.
Et j'ai admiré tes temples, — ville sacrée — des Celtes. De la parole — quel charme te fait défaut? quel charme — de l'esprit ?
Adieu, Ausonie; adieu — à toi aussi, Albion; adieu
— au glorieux Paris. — Belle et seule, Zante — me possède.
De Zante les forêts — et les montagnes ombreuses
— entendaient autrefois sonner — les divines flèches d'argent — d'Artémis.
Aujourd'hui encore les bergers — y vénèrent les
arbres — et les sources fraîches. — Là errent encore
— les Néréides (1).
La vague ionienne la première — a baisé le corps,
— les zéphirs ioniens les premiers — ont caressé le sein — de Cythérée.
Et quand le ciel allume — l'étoile du soir — et que voguent pleines d'amour — et de voix musicales — les barques marines,
C'est la même vague qui baise, — ce sont les m.êmes zéphirs qui caressent — le corps et le sein — des brillantes Zantiotes, — fleur des vierges.
Ton climat embaume, — ô mon très doux pays — et la haute mer s'emplit — du parfum — de tes cédrats dorés.
Des racines fécondes - en - raisins, — des nuages légers, — purs, diaphanes — t'a donnés le roi — des Immoi'tels.
L'éternel flambeau — inonde de jour — tes fruits, et les larmes — de la nuit deviennent — chez toi des lys.
Si parfois elle est tombée — sur ta face, — elle n'est jamais restée, — la neige. Jamais — la chaude Canicule n'a terni — tes émeraudes.
Tu es heureuse, et je t'estime — plus heureuse encore — de n'avoir jamais connu, toi, — le cruel fléau — d'ennemis, de tyrans (2).
(1) On sait que la croyance aux néréides est en effet toujours vivace en Grèce.
(2) Allusion aux Turcs.
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Puisse mon sort ne point me donner — le tombeau en terre étrangère. — La mort n'est douce — que lorsque nous dormons — dans la patrie.
Il est rare que Kalvos mette dans ses vers la note personnelle qu'on vient d'entendre. Rappelant Foscolo dans la forme et dans le fond de sa poésie, par le style, le recours à la mythologie, le patriotisme et le culte de la Liberté, il en diffère profondément dès qu'il s'agit de lui-même. Autant l'un livre aisément au public ses sentiments intimes, autant l'autre les garde jalousement. Kalvos n'était pas de ceux chez lesquels une tentative de suicide peut devenir matière à développements littéraires. On ne saurait le lui reprocher, mais on peut regretter néanmoins, après avoir lu l'ode à Zante, qu'il se soit tenu, dans ses jeunes années, sur une aussi complète réserve.
La troisième ode cependant, celle sur la mort, renferme des accents personnels. Le poète se trouve dans une église déserte, la nuit, pendant qu'au dehors le vent fait rage, et de la dalle sort une Is-kty] àvaSvfxlocriLç, une fine exhalaison, une ombre, qui se condense et prend forme humaine. C'est l'ombre de sa mère, qui, dans un passage où la tradition homérique se mêle aux croyances modernes, lui conseille de ne pas s'aiïliger du sort de
ceux qui ne sont plus, mais bien plutôt de s'en réjouir, car la vie n'est qu'un long tourment, tandis que, lui dit-elle, « nous ici, les morts, nous avons conquis une paix éternelle, exempte de peurs et de chagrins; nous avons un sommeil sans rêves ». Et, quand l'apparition s'est évanouie :
O voix, ô mère, — ô de mes premiers ans — ferme consolation, — yeux qui m'avez mouillé — de douces larmes !
Et toi, bouche que j'ai baisée — tant de fois, avec un tel — chaleureux amour, — quel abîme infini — nous sépare !
On tressaille, on espère que l'auteur va poursuivre. Malheureusement il n'en fait rien. Dans les neuf strophes finales, il développe seulement cette idée qu'un jour il ira retrouver les siens, qu'il n'a plus peur de la mort, qu'en la regardant en face il tient maintenant son ancre de salut, qu'il peut sans crainte écraser les tyrans et braver tous les dangers.
En dehors de ces deux cas, la personne deKalvos disparaît derrière le sujet qu'il traite, et ce sujet même il s'efforce de le généraliser, souvent au détriment du détail. Il a intitulé l'ode à Zante, assez malencontreusement du reste, ô (^ilôncxzpiç^ « celui qui aime sa patrie ». L'ode à Parga débute
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par une idée générale, et quelques vers seulement sont consacrés à la description de cette pittoresque bourgade :
Rends, ô Lyre, un son — sérieux, élevé ; — prends l'éclair, prends — la nature de l'esprit, chantons — une œuvre glorieuse.
Les immortels ont donné aux hommes — des dons insignes — et inestimables : — l'amour, la vertu, — un cœur compatissant.
Mais aussi les ailes de la pensée, — pour que, lorsque le sort, — dans les escarpements de la vie, — pousse oblique — l'élan du char,
Nous, comme le grand aigle — qui dans les nuées
— laisse les tonnerres — et dans les ravins profonds
— écumes et rocs.
Pareillement nous élevant, — nous voyions loin en arrière — le courroux des roues — entraînées — par des rênes aveugles.
Comme splendides de pareils — dons sont célébrés ;
— mais beaucoup plus splendide — l'esprit qui évite
— l'esclavage.
Ondoyant -au-dessous -d'elle — Parga à-la-hautecarène — regarde ses bois touffus d'oliviers (1), — et Ares l'aimait passionnément.
(1) Tous ceux qui connaissent Parga, admirerrmt l'exactitude et la concision de ce tableau. L'épithèie vlm^oxipnvoç marque fort heureusement la situation de cette bourgade, qui était à cette époque presque tout entière sur un roc avançant dans la mer.
Souli, dont l'aspect sauvage, si en harmonie avec le caractère et les luttes de ses montagnards, offrait, pour un poète autre que Kalvos, un thème tout indiqué, devient chez lui prétexte à la description, d'ailleurs fort belle, d'un combat de nuit ; et, n'était le titre de l'ode huitième du premier volume, rien n'indiquerait qu'elle se rapporte aux Turcs ; ceuxci ne sont pour lui qu'une des formes de la tyrannie et c'est aux tyrans qu'il s'attaque :
Eux des très hauts ! eux plus éclatants — que d'autres ! uniques ! — Éclatants et très hauts (sont) les justes, — et uniques, des hommes — les bienfaiteui's.
Ce que Kalvos a chanté de préférence, c'est la guerre de l'Indépendance et ses faits les plus saillants. Les autres odes sont, dans la Lyre : 2. La gloire. 4. Le bataillon sacré. 5. Les Muses. 6. Ghio. 7. Parga. 8. Les Turcs. 9. La liberté. 10. L'océan. Dans les Odes Nouvelles : 1. La muse britannique. 2. Psara. 3. Les brûlots. 4. Samos. 5. Souli. 6. Les vœux. 7. La vision. 8. La victoire. 9. Le traître. 10. L'autel de la Patrie.
On trouve dans la deuxième d'entre elles, quelques strophes de belle venue :
Il s'est trompé celui qui a appelé — vaine la gloire
ANDRÉ KALVOS 113
— et insensé l'homme — qui devant pareille divinité
— brûle la myrrhe.
C'est elle qui donne les ailes, — et sur le rude, le difficile — chemin de la Vertu, — voici que volent — les genoux des hommes.
Il est doué d'une âme petite, méprisable — d'un méprisable cœur — celui qui entend — la prière de la gloire — et hésite.
Jamais, jamais de larmes — celui-là n'a mouillé — la tombe de ses amis, — jamais il n'a baisé la terre — de ses parents...
Très chaud tu as planté — l'amour de la gloire — dans le cœur de tes enfants, — ô Hellade, et (c'est pourquoi) tu es appelée — mère de héros.
Cette gloire pourtant, Kalvos l'a mieux chantée dans l'ode qu'il a consacrée au bataillon sacré, corps de volontaires composé de fils de famille et d'étudiants venus d'Europe à l'appel d'Hypsilanti, et tombés presque jusqu'au dernier, dans un combat livré aux Turcs à Dragatsani, en juin 1821.
Que jamais ne mouille — le nuage, et que (jamais) le vent — cruel ne disperse — la terre fortunée — qui vous recouvre.
Que toujours la rafraîchisse — de ses larmes d'argent — la déesse au-peplum-de-roses — et que là poussent — éternelles les fleurs-.
Éluda de litt. gr. mod.. II. 8
0 vrais enfants — de la Grèce, âmes — qui êtes tombées — dans la lutte virilement, — bataillon de héros choisis, — nouvel objet d'orgueil,
Le sort vous a ravi — le laurier de victoire ; — et de myrte il vous a tressé, — et de cyprès funèbre, — une autre couronne.
Mais quand on meurt — pour la patrie, le myrte — est un feuillage inestimable — et bonnes les branches
— du cyprès.
Lorsque, dans les yeux — du premier homme, la prévoyante — nature eut versé la crainte, — et les espérances dorées, — et le jour,
Sur la large face — de la terre aux -nombreuses
- plantes — bientôt les rayons célestes — dévoilèrent profondément-creusées — des myriades de tombes.
Beaucoup sont obscures ; — sur bien peu brille l'étoile — de l'immortalité. — La divinité libérale — donne le choix.
Hellènes, dignes de votre patrie — et de vos ancêtres, — ô vous Hellènes, comment aurait pu — être préféré par vous — un tombeau sans gloire ?
Le Vieillard envieux, — et ennemi des actions, — et de tout souvenir, vient ; — il parcourt la mer — et la terre entière ;
De son urne il verse — les flots d'oubli, — et il anéantit tout ; — les villes se perdent — et les royaumes, et les nations ;
Mais quand il approchera — du lieu qui vous possède,
ANDRE KALVOS 115
— il changera sa route, — le Temps, respectant — le merveilleux sol.
Là, après que nous aurons — rendu à la Grèce — son vêtement de pourpre et son sceptre, — chaque mère amènera — ses enfants.
Et versant- des-larmes — elle embrassera la sainte — poussière et dira : « Imitez, — enfants, le glorieux bataillon, — bataillon de Héros ».
On trouve ainsi, dans l'œuvre de Kalvos, plus d'un passage qui, s'il était dû à la plume d'un de nos écrivains, serait à l'heure présente dans toutes nos mémoires ; et l'on n'en saurait être surpris, quand on rapproche la France actuelle et la Grèce de 1824. C'est l'ode à la Victoire où, en quatre strophes, le poète dépeint l'innombrable armée des ennemis, qui semble les hauts roseaux d'un lac agités par le vent : ils emplissent de leur bruissement l'immense plaine d'alentour, personne n'a pu les dénombrer ; surviennent les chasseurs qui y mettent le feu, la flamme passe d'un bout à l'autre et la surface des eaux apparaît bientôt, déserte et nue ; le vent a dispersé les restes de fumée et de cendre. C'est la mention d'Icare, dans des vers qui pourraient s'appliquer à nos aviateurs :
Que ceux sur qui pèse lourde — la main de bronze
de la peur — subissent le joug de la servitude. — Elle veut de la vertu et de l'audace, — la Liberté.
C'est elle (et le mythe cache — un sens de vérité), qui a donné des ailes — à Icare ; et s'il est tombé, — l'homme ailé, s'il est mort — submergé,
C'est de haut qu'il est tombé — et c'est libre qu'il est mort.
C"est l'île de Psara, où, comme on sait, les Turcs n'ont pas laissé pierre sur pierre, et à laquelle un autre Ionien, Solomos, a consacré six vers fameux :
Sur le roc sombre de Psara, — la Gloire allant solitaire — songe aux brillants pallikares, — et à la main tient une couronne (1) — composée des rares herbes — restées sur la terre déserte.
Kalvos a composé sur Psara 24 strophes, dont les deux dernières, qui n'étaient peut-être pas inconnues de Solomos, lorsqu'il écrivit les vers précédents, rappellent elles aussi par leur concision la soudaineté et la rudesse du coud qui a frappé l'île :
« 0 patrie, accepte — ce volontaire sacrifice »... Un éclair. — Un tremblement de guerre se fait entendre. — Sous un tertre exalteur-d'hommes — des héros dorment.
(1) Les éditions donnent couramment « et dans les cheveux porte une couronne » ; mais l'idée de la Gloire couronnée n'est pas heureuse et je préfère la variante qui représente la Gloira tenant en main la couronne destinée aux héros.
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Sur celte grande ruine — la Liberté debout — offre deux couronnes : — l'une de feuillage terrestre, — l'autre d'étoiles.
Et c'est enfin, dans l'ode intitulée La vision, à laquelle les événements de Grèce redonnent une si tragique actualité, la glorification de l'union sacrée :
En vain ils ont tiré du fourreau — leur épée aiguisée ; — ils ont cueilli en vain des lauriers ; — le vent a emporté subitement — tous leurs espoirs...
Grande, terrible, — ailes déployées, — comme un aigle immobile, — est suspendue dans l'air — haut, la Discorde...
Sache que dans les rondes — de la guerre, de même que le courage — sauve le soldat, — ainsi la concorde — sauve les nations.
Deux des sujets traités par Kalvos, Canaris et les massacres de Chio, l'ont été aussi en 1828 par Victor Hugo, qui d'ailleurs avait pu lire en traduction les odes du poète de Zante. Dans le premier, le procédé des deux auteurs a été sensiblement le même : une longue préparation et brusquement, en finale, le nom de Canaris :
Canaris !... et les groltes — de la rive répondaient : Canaris... — Et les échos des siècles — répéteront peut-être — toujours : Canaris I
Nous n'étonnerons personne en disant que Kalvos
a mis dans cette pièce plus de couleur locale que Hugo. Leurs deux poèmes sont d'ailleurs de valeur secondaire. Il en va différemment de l'ode surChio, qui mérite qu'on s'y arrête.
La première idée qui se présente à l'esprit de Kalvos est aussi celle de la désolation ; mais, en classique qu'il est, il la rend de tout autre façon :
Comme une flûte plaintive — suspendue aux lèvres des hommes — et dont le son — s'exhale tout tremblant,
Comme dans la forêt aux -nombreux -arbres — pénètre, le soir, — le souffle affligé — du Notus, qui semble — une lamentation humaine,
Sur le rivage — désert de l'île, — ainsi apportent leurs flots — et leur plainte — les Océanines,
Les corps neigeux — des vierges de Chio — vous ne les baignez plus, — ô flots de l'Egée — éclatants et sacrés.
Lorsque, soir et matin, vous rafraîchissiez — leurs poitrines chastes, — triomphe des Grâces, — vous faisiez fi alors — des roses de l'aurore.
« Et maintenant ces vierges, où sont-elles? dit le poète. Elles servent aux barbares. Là où autrefois on chantait et dansait, on entend maintenant l'insulte des tambours. La flamme a dévoré les temples, les chambres nuptiales qui respiraient l'amour ». Et il appelle à son aide les Érinnyes.
AXDRÉ K-U.YOS 119
0 COUS de nos enfants — innocents, ô flancs — vénérables des mères, — cheveux des vieillards honteusement — baignés dans le sang !
La vengeance va venir I Mais quand il a pro- . once les mots de vengeance et de punition, le poète - irsaute. La punition des méchants n'est-elle pas ">ejà la privation du doux calme des justes? Que la Grèce supporte toutes les horreurs de la guerre, avant de se résigner au sort de Chio. Et si elle imite la cruauté de ses ennemis. qu'eUe devienne un objet d'hoiTeiu' pour le monde entier. Mais, devant cette idée aussi, le poète recule :
Qu'ai-je dit? Dispersez, — ô vents, ces paroles — de mauvais augure. — Père des anges — et des hommes, viens au secours — de la Grèce I
« Je veux de la poudre et des balles », dit seulement l'enfant grec. Kalvos. on le voit, a été plus loin que Victor Hugo. Il a posé le problème moral des représailles.
Ne pouvant reproduire ici Kalvos en entier — il en vaudrait peut-être la peine, après les traductions approximatives de Stanislas Julien et de Pauthier, qui sont du reste devenues introuvables — je citerai
encore deux odes de lui, pour donner au lecteur une idée plus complète de ses qualités, et aussi de ses défauts.