AVANT-PROPOS V
quils se ressemblent tous, sagitent des fantômes d'écrivains autour d' œuvres incolores. Mais Vœil y devine parfois ces vagues blancheurs qui précèdent Vaurore et qui annoncent de loin le soleil. Au sein de cette obscurité, des formes d'art s ébauchent, ternes chrysalides ou larves monstrueuses, d'où sortiront un four les brillants papillons du romantisme.
Cette période est de celles que les manuels littéraires traitent avec dédain et passent sous silence. Les manuels ont beaucoup à dire, et on ne saurait leur reprocher de s'en tenir à lessentiel. Mais pour quiconque aime à suivre dans son développpement naturel et ininterrompu le cours des choses, ces années où, littérairement, il ne se passe rien, ne laissent pas d'être intéressantes. Si l'homme de goût n'y trouve guère son compte, l'historien peut s'y tailler un large champ d'études. Ici la marche lente des événements n'est que rarement dérangée par les brusques interventions du génie. On n'est pas tenté à chaque instant de laisser là l'examen fastidieux des productions médiocres pour s'attacher uniquement aux fortes individualités qui aspirent toute la sève et couvrent ou étouffent tout de leur ombre. La patience s'impose, et elle ne demeure pas sans récompense. Qui se soucie, à l'heure qu'il est, à part quelques curieux, des romans de Loaisel de Tréogate ou du théâtre révolutionnaire, des adaptations de Ducis, des poèmes de Millevoye, des mélodrames de Guilbert de Pixerécourt ? Pourtant, si on ne les connaît pas, on comprend moins bien ce qui est venu après. Les premiers romantiques n'ont pas lu et médité exclusivement Bernardin et Chateaubriand, M™* de Staël et André Chénier, encore qu'ils leur doivent quelque chose, ou même beaucoup, et à Chateaubriand plus qu'on ne saurait dire. Ils se sont nourris de toute une littérature inférieure, depuis longtemps oubliée, dont on retrouve l'influence, la trace et parfois des lambeaux dans les œuvres des plus grands d'entre eux, je dis dans les meilleures et les plus fameuses. Les types littéraires que leurs romans ou leurs drames ont répandus à d'innombrables exemplaires, le moine ténébreux ou le généreux bandit, leur doivent assurément ce qu'ils conservent encore d'existence ; mais il ne faut pas perdre de vue que ces types, avant d'être appelés à la vie, ont été en gestation pendant trente ou quarante ans au moins dans l'imagination française. Les thèmes lyriques qu'ils ont développés dans leurs mé-
Yl ÉTUDES DE LITTERATURE PREROMANTIQUE
ditations, dans leurs élégies ou dans leurs odes, avaient éié, pendant les mêmes délais maintes fois essayés, manques, revri^, enrichis de variations nouvelles. Les idées quils semblent avoir puisées directement chez leurs inspirateurs étrangers ne leur sont bien souvent parvenues qu'après avoir traversé je ne sais combien de cerveaux qui les ont altérées, déformées, transformées. L'épanouissement admirable de 1830 suppose un long travail de germination souterraine dont il est aussi curieux de noter, jour par jour, les progrès quil est agréable d'en embrasser d'un coup d'œil les résultats.
Etudier la littérature préromantique, non pour le plaisir assurément médiocre qu'on peut goûter, en général, à la considérer en elle-même, mais pour les lumières que cette étude peut projeter sur la littérature qui a immédiatement suivi, tel est le but qu'on s'est proposé dans les six essais qui sont rassemblés ici. Ils débordent parfois, en arrière ou en avant, la période strictement préromantique ; mais ils y ont toujours leur point d'appui et leur centre. Ils ne sont pas tous empreints au même degré de la préoccupation de l'avenir ; mais elle n'est étrangère à aucun d'eux, et elle est proprement le lien qui les unit. Ils ne forment pas, à eux six, avec quelques documents inédits qu'on y a joints, une histoire complète du préromantisme. Cette histoire est, en partie au moins, encore à faire. Il est à présumer qu'elle se fera. SU paraissait que ce volume pourra fournir, à l'occasion, quelques matériaux pour l'écrire, l'auteur estimerait qu'il n'a pas perdu son temps, et peut-être se sentirait-il encouragé à entreprendre sur le même terrain et dans le même sens de nouvelles recherches auxquelles déjà il a songé.
Nancy, 30 avril 1923.