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ÉTUDES

de

Littérature Préromantique

Le sens de la vie dans Tœuvre d'André Chénier

Si André Chénier, de Constantinople, — André de Byzance, pour lui donner son propre nom d'élection, — fût né quelque vingt siècles plus tôt sur le bord de lia mer Propontide, au temps où le géniie hellénique, débordant le sanctuaire étroit des Muses primitives, essaimait à travers le monde, nul doute que notre admiration ne le rangeât aujourd'hui parmi ceux qui furent ses modèles et ses maîtres, entre Aratus et Callimaque, entre Théocrite et Léonidas. Comme le poète de Syracuse, il eût reçu à Cos les leçons du vieux Philétas ; comme lui, il eût vécu à la cour de Hiéron ou de Philadelphe ; comme lui encore, il eût légué aux lettrés et aux philologues une œuvre mutilée par l'homme et par le temps. Nous disserterions sur la date de sa naissance et sur celle de sa mort ; nous ignorerions presque tout de sa vie, sauf qu'il aurait aimé et souffert, et de belles légendes orneraient d'une grâce mensongère et touchante la fm prématurée du chanteur, moissonné en pleine jeunesse par la force invincible d'Eros, ou par la soupçonneuse amitié de son tyrannique protecteur.

On n'échappe pas à sa destinée. Il était idans celle d'André Chénier d'être traité, lui moderne, à peu près comme l'avaient été les plus glorieux des anciens. Son œuvre, comme la leur, nous est parvenue par fragments, non pas démembrée et tronquée, mais ébauchée et imparfaite : rien ne ressemble plus à

des ruines que des matériaux épars. Ces débris ont exercé la sagacité des éditeurs et des critiques ; quelques-uns garderont toujours leur mystère. Les anecdotes dont on illustre sa biographie sont des légendes. C'est la réponse de Barère a Chénier le père, équivoque comme un oracle ide la Pythie : « Allez, Monsieur, votre fds sortira dans trois jours. » C'est, sur la fatale charrette, la rencontre avec Roucher et la dernière heure des deux amis mesurée au rythme des vers d'Andromaque. C'est le geste suprême, et l'invocation désespérée du poète à son génie. On a déploré dans Chénier la victime de la barbarie de 93 ; on a plaint sa jeunesse, son talent, son malheur, et ce courant de sympathie et d'indignation s'est cristallisé en quelque sorte pour l'éternité dans la phrase lapidaire où Latouche vouait à la pitié des hommes « ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions (1) ».

Attendrissement trop légitime, et légendes pathétiques, sans doute, encore qu'on y sente la main de l'homme de lettres. Ici comme partout, rien ne vaut la vérité. Né d'une famille plue riche d'honneur que d'argent, nourri dans la discipline classique, à seize ans André se donne à la poésie. Obscur, labo^ rieux, modeste, pendant quinze ans il étudie, lit, écrit, confiné dans sa solitude, livrant à peine à quelques amis des vers qu'on lui arrache, jetant les fondements de son œuvre à venir, en homme qui pense que la vie est longue, et l'art plus long que la vie. Comme il faut vivre, il prend un métier, s'en dégoûte, en prend un autre ; il essaye d'être militaire, il essaye d'être diplomate ; c'est en vain : il n'est pas l'homme d'une carrière. Pendant qu'il travaille, médite, crée, et mûrit lentement son génie, la gloire sourit à Marie-Joseph. André s'enfonce d'autant plus dans sa nuit. Pour le public, il est tout au plus (^ le frère de l'auteur de Charles IX » ; on le confond avec lui, on ne soupçonne pas son existence. Puis tout à coup, cédant à je ne sais quelle sainte frénésie, ce sohtaire se mêle aux foules, ce rêveur donne des conseils aux citoyens, ce poète passe de l'ombre sacrée des Muses au jour cru de la place publique : en moins de cinq ans, l'enthousiasme de la liberté, les déboires, l'action, la lutte, la mort. Et, par une déconcertante ironie, ce

J) Notice de l'édition de 1819.

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n'est pas au lendemain de ses plus hardis articles que la vengeance des Jacobins le frappe comme un coup de tonnerre. 11 y a un an qu'il se lait, qu'on l'oublie. On l'arrête hors de chez lui, par surprise et comme par hasard. Il est condamné el exécuté l'avant-veille du 9 thermidor. Figurons-nous un soldai qui a offert vainement sa poitrine à l'ennemi, et qu'une balle perdue atteint par derrière, au moment où il se retire du combat. Lui non plus, Chénier n'a pas connu l'ivresse de tomber en pleine bataille. Il y a dans sa vie comme dans son œuvre quelque chose d'inachevé.

Faut-il déplorer cette fin prématurée et tragique ? Faut-il, une fois de plus, maudire les ténèbres d'Orcus qui dévorent toute beauté ? On peut, par l'imagination, évoquer le génie d'André Chénier au plus large épanouissement de sa grâce et de sa force, combler les lacunes de son œuvre, réunir les fragments épars, parfaire cette élégie, achever cette idylle, développer cette épître, dresser sur son socle V Hermès... Ils sont plus beaux encore dans leur désordre même, les membres dispersés du poète. Semblables à ces bas-reliefs arrachés à la frise du Parthénon, et dont les seuls débris emplissent les yeux d'une vision indéfiniment sereme, ou plutôt encore, — et c'est André lui-même qui nous dicte la comparaison (1) — à des blocs ébauchés où la splendeur des formes se devine sous la gangue de marbre qui les retient à demi, ces fragments nous sont plus chers par leur décousu même, par le mystère où ils s'enfoncent, par ce qu'ils trahissent de vie comprimée et frémissante, par ce qu'il nous laissent rêver de beauté et de perfection audelà d'eux-mêmes. Peut-être est-il particulièrement précieux, dans notre littérature classique si régulière, si composée, si maîtresse d'elle-même, où rien n'est livré à l'aventure, concédé à la rêverie, abandonné à l'imagination du lecteur, qu'il y ait à côté de Polyeucle ou de Phèdre, du Discours sur Ihistoire universelle ou des Epoques de la Nature, — à côté même des Provinciales et du Jeu de Paume, — deux chefs-d'œuvre incomplets : les Pensées de Pascal et les Poésies de Chénier. Aussi différents dans leur inspiration, dans leur contenu et dans leur forme que pouvaient l'être entre eux le champion de Port-Royal

(1) Epitre sur ses ouvrages. Œuvres complètes, éd. Diinoff, Paris, Deîagrave, tome III, p 203.

et le rationaliste qui lui reprochait d'avoir employé son génie (( à maudire le bon sens (1) », ils se ressemblent seulement en ceci, qu'ils nous font pénétrer jusqu'au fond du mystère où s'élabore la beauté. L'un nous emporte au milieu des orages de l'âme, au sein de la nuée trouble où se forme l'éclair ; l'autre nous révèle les secrets de l'art patient, du labeur opiniâtre, fécondé par la méditation des œuvres antiques, rafraîchi par le souffle de poésie qui, après deux mille ans, vient toujours aussi pur des sommets de l'Hymette et des pentes ombreuses de l'HéHcon.

Essayer de reconstituer l'œuvre de Chénier, ce serait pis qu'une chimère, ce serait un sacrilège. On peut seulement rapprocher ces fragments comme ceux d'un miroir brisé, pour y chercher les contours de la vision de beauté et d'art qu'ils ont reflétée. Ils nous livrent, en même temps que le cœur du poète, la loi de son caractère et de son génie. La vie et l'œuvre d'André Chénier sont pleines de disparates : ce rêveur a aimé l'action ; cette imagination bucolique s'aUiait à la raison d'un penseur ; cet adorateur de la Muse antique était imbu de l'esprit moderne ; s'il savait par cœur Homère et Théocrite, il avait médité Montesquieu et Rousseau. D'où vient donc que s'il y a dans la littérature française des monuments plus imposants que le sien, il n'y en pas dont les lignes, toutes rompues, soient plus harmonieuses ? C'est qu'il n'y a pas eu en réalité d'existence plus une que la sienne. Il n'y a rien dans sa poésie qui n'ait d'abord été dans sa vie ; son œuvre, c'est sa vie, disons mieux, c'est la vie même : la vie passionnément aimée dans la plénitude des jouissances des sens et dans la délicatesse des joies de l'esprit, dans ses instincts élémentaires comme dans ses aspirations les plus hautes, dans tout ce qui en fait le charme ou la noblesse, dans l'amour, germe et fleur de la vie, dans l'amitié, dans la liberté, dans la vertu ; la vie pressentie et cherchée dans le silence de l'étude et dans le tumulte de la place publique ; la vie conçue à la façon antique comme un déploiement de tout l'être. Voilà ce que la sèche biographie d'André Chénier ne nous dit pas ; voilà ce que nous crient sa prose et ses vers, en empruntant tour à tour l'accent

(1) Fragments sur le Christianisme. Œuvres inédites, éd. Abel Lefranc, Paris. Champion, 1914, p. 183.

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de la joie, de la douleur, de la tendresse, de l'ironie, de la colère, toutes les voix de la lyre humaine, dont, à l'exemple d'Anacréon, il avait retranché la corde sanglante, mais à laquelle, ^déçu, indigné, révolté, le cœur « gros de haine » et « affamé de justice (1) », il finit par ajouter la corde d'airain.

Au moment d'entrer dans l'œuvre, arrêtons-nous devant l'homme. « Les ouvrages, disait-il, ont une physionomie ; ils font connaître non seulement les humeurs et le caractère, mais même la figure... Convenez que Newton n'avait pas un nez obtus et de grosses lèvres, que Voltaire ne pouvait avoir que des traits étincelants et fins (2) ».. Par une démarche inverse, cherchons à retrouver sur le visage du poète l'empreinte de son génie. Nous l'avons tel qu'il était à ses derniers jours, modelé par le pouce impérieux de la vie, insoucieux de poser pour une postérité sur laquelle il ne comptait pas. Ni toge ni laurier dans ce portrait de Suvée : une simplicité d'accessoires et un négligé de costume qui attestent la vérité. La tête appelle le regard et le retient. Le front vaste, puissant, dégarni, révèle le penseur ; les pommettes saillantes, le menton carré, la bouche volontaire conviennent à un homme de tempérament et d'action. Rien du bellâtre, du héros de boudoir : rien non plus de l'éphèbe qu'on est tenté d'imaginer en lisant les Bucoliques. On comprend la déconvenue des jeunes gens de 1830. (( Hélas ! s'écriait Brizeux, ce n'est point là le chantre d'Homère et de VOaristys, l'auteur des Fragments antiques, le poète aimé de Camille... C'est vraiment un désappointement complet. On voudrait n'avoir point vu ce portrait, ou tout d'un coup l'oublier, et revenir à l'image idéale qu'on s'était faite (3) ». Peut-être manque-t-il quelque chose au tableau : la lumière du regard, l'éclat de ces yeux gris-bleu d'où émanait le charme de la physionomie, de ces <( yeux ardents » qui, selon Lacretelle qui avait vu André à la tribune des Feuillants, aux

(1) ïambes. Œuvres complètes, t. III, p. 279.

(2) Sur la perfection et la décadence des lettres. Œuvres inrditrs. p. 123.

(3) Article du Globe, 5 juillet .830.

heures de lutte, « fortifiaient, illuminaient sa parole (1) ». C'est à ce moment qu'il aurait fallu le peindre. Mais il n'avait pas été donné à l'artiste de choisir.

Quoi qu'il en soit, l'impression que nous laisse l'image de Chénier à trente-deux ans est bien celle qu'elle avait produite sur Brizeux : « un tempérament passionné et sensuel (2) ». Les rares témoignages que nous tenons des contemporains ne sont pas pour la démentir. Il aimait la table : » Je crois, lui écrivait la comtesse d'Albany, que vos maux viennent de trop manger : vous êtes gourmand » (3). Il ne s'en cachait point ; ne se déclare-t-il pas lui-même un « amant des festins, des vers, de la beauté (4) » ? Les vers n'étaient pas son éternel emploi. Tout laborieux qu'il fût, liseur et méditatif, il se livrait dans les intervalles de sa vie d'étude « aux distractions et aux égaremenis d'une jeunesse forte et fougueuse » (5). Il semble bien que dans le monde même qu'il fréquentait les femmes ne lui furent pas obstinément cruelles. Il ne dédaignait pas des beautés plus faciles encore : il a dépeint ses voluptés et les charmes de ses maîtresses dans des épigrammes grecques d'une crudité antique. Il s'asseyait aux déjeuners philosophiques de Grimod de la Reynière en compagnie de convives moins austères que spirituels, et ce que ses élégies nous racontent de folâtres soupers chez Amélie et chez Glycère et « d'amoureuses orgies (6) » suffît à nous le montrer ardent au plaisir et empressé à jouir de la vie.

Il s'est plaint pourtant, et à plusieurs reprises, et amèrement, *de cette vie qu'on s'imaginerait volontiers purement riante et voluptueuse. Désespoir de jeune homme quitté par sa maîtresse ? Non, quand Laure « lui fermait son seuil inexorable (7) », il se consolait avec les Muses. Son dégoût intermittent de l'existence avait des racines plus profondes, des causes plus pressantes ou plus hautes. Cet homme qui dut tant aimer

(1) Lacretelle. Dix années d'épreuves pendant la Révolution, cité par Becq de Fouquières, dans son édition des (Euvres en prose d'André Chénier, Paris, Charpentier, s. d., p. XXXV.

(2) Brizeux, art. cité.

(3) Cité par G. de Chénier, notice de l'éd. de 1874.

(4) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 57.

(5) Sur la periection et la décadence des lettres. Œuvres inédites, p. 7.

(6) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 26.

(7) Ibidem, p. 25.

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è vivre était de bonne heure condamné à vivre dans la souffrance ; sans doute même ces douleurs physiques ne sont-elles pas étrangères aux pressentiments de mort prématurée qu'on rencontre çà et là dans ses vers. 14 souffrait plus encore de la médiocrité 'de ses ressources, de la servitude à laquelle il dut plier son libre génie, de la solitude sur la terre étrangère,

Sans parents, sans amis et sans concitoyens (1),

la solitude doublée de Pexil. On le voit, après une journée passée à promener son ennui dans les rues de cette Londres « qui lui était plus amère que l'absinthe (2) » s'asseoir à une table de Hood's taverrif pour tuer le temps en barbouillant du papier et (( ruminer du fiel (3)». Il avait l'âme indépendante et fière, une susceptibilité honorable et ombrageuse, au point de refuser de M. 'de la Luzerne des appointements qu'il n'avait pas conscience d'avoir gagnés. Vivant parmi les grands dans un rang subalterne, il en sentait durement l'humiliation. « Oui. sans doute, l'humiliation ! Je sais bien qu'il ne m'arrive rien dont un homme d'honneur puisse être blessé : je sais bien que rien de pareil ne m'arrivera jamais, car cette assurance-là ne dépend que de moi seul. Mais il est dur d'être négligé, de n'être point admis dans telle société qui se croit au-dessus de vous ; il est dur de recevoir, sinon des dédains, du moins des politesses hautaines ; il est dur de sentir... — Quoi ? qu'on est au-.dessous de quelqu'un ? — Non ; mais qu'il y a quelqu'un qui s'imagine que vous êtes au-dessous de lui (4) ». C'est dans ces heures de stoïcisme désenchanté qu'il regardait du côté de la tombe, qu'il « souriait à la mort volontaire et prochaine », qu'il étendiait la main vers « le fer libérateur (5). » Singulière rencontre ! Quelques années plus tard, un autre Français errait à son tour dans les brouillards de Londres ; comme Chénier, il était pauvre, il était seul ; pis encore, il était proscrit. Peu s'en fallut qu'il ne fût hanté par l'idée du suicide. Quand on lui lut à sa rentrée en France les vers d'André, il put y reconnaître quelque chose de son âme et de sa destinée. Mais

fl) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 159.

(2) Alfieri. Epître à A. Chénier.

Î0) Œuvres en prose, p. 318-

Î4) Œ.uvres en prose, p. 319.

(5) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 162. Je surs la leçon de l'édition de 1819.

il y avait entre eux une différence : Chaleaubrian'd aurait songé au pistolet de Werther ; Chénier rêvait du poignard de Caton.

L'instinct, le lâche instinct l'emporta. André vécut : il embrassa la vie « d'une étreinte invincible (1) ». Sa (( triste et pensive jeunesse (2) » n'était pas du reste sans consolations. Il avait appris dans les livres des anciens non pas à maudire la richesse, miais à s'en passer ; non pas à mépriser la gloire, mais à lui préférer « l'obscurité tranquille (3) ». Cicéron et Virgile, Horace et Tibulle, et sans doute aussi Montaigne et La Fontaine lui avaient enseigné le prix de la véritable amitié. Il en a célébré les louanges dans la belle épître adressée à Le Brun et au marquis de Brazais, et la sincérité de son sentiment a ren^du à ce vénérable lieu commun une fraîcheur nouvelle. Il a chanté l'amitié plus forte que l'amour, plus forte que la mort, inspiratrice du génie et des arts, pacificatrice et féconde, et dans son enthousiasme, il l'a rangée parmi « les vertus d'une âme grande et fîère (4) ».

Il avait peu d'amis, car le cercle entier de son intimité ne comprenait pas plus de sept ou huit personnes ; il en avait beaucoup si l'on admet que « quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié (5) ». Ces amis, c'étaient Abel de Fondât, <( son jeune Abel », « ie doux confident de ses jeunes mystères (6) », les deux Trudaine,

Ces vieilles amitiés de Tenfance première,

Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain,

Jadis au châtiment nous présentions la main... (7) ;

c'étaient les frères de Pange ; plus tard Le Brun et Brazais, amitiés httéraires celles-là, sans racine dans le passé, mais fortes de la communauté des goûts et de l'estime mutuelle. Tous sont oubliés aujourd'hui ; leurs noms ne vivent plus que dans les vers du poète, et Le Brun lui-même ne ferait guère figure dans l'histoire httéraire si Chénier ne s'était proclamé

(1) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 162.

(2) Œuvres en prose, p. 320.

(3) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 127.

(4) Epîtres. Œuvres complètes, III, p. 183.

(5) La Rochefoucsuld, Maximes.

(6) Elégies. Œuvres complètes, p. 155 et 141. C7) Elégies. Œuvres complètes, p. 155-

ANDllE CHENIER U'

son disciple, et ne lui avait voué une admiration dont la ferveur n'est pas sans nous causer quelque étonnement.

Les amis d'André lui étaient dévoués. C'est « dans leursbelles retraites (1) )>j à Montigny, à Mareuil, à Songy, qu'il avait promené ses rêveries d'adolescent. Jeune homme, c'est avec les Trudaine qu'il avait entrepris ce voyage de Rome, où il allait chercher, en même temps que la santé, des impressions nouvelles, et prendre, pour ainsi dire, l'antiquité sur le fait. Il n'eût tenu qu'à lui que leur bourse lui fût ouverte, et si le trait paraît banal, encore vaut-il la peine d'être noté. Lui-même les aimait délicatement. S'ils ne se lassaient pas de « porter se& ennuis (2) », il savait, par un égal besoin « de s'immoler (3) » à autrui (ce sont ses propres paroles), leur rendre largement leur sollicitude. Il déplorait de ne pouvoir vivre à la fois dans le commerce de tous ; il se faisait scrupule d'être heureux avec les uns, loin des autres ; songeant à la séparation suprême, il se refusait à souhaiter un monde meilleur où ils ne seraient pas. Mieux encore : il souffrait de penser qu'il avait de la peine, et que ses amis n'en savaient rien. Il ne concevait pas la vie sans <( la noble et douce habitude de se confier (4), sans le plaisir de sacrifier son repos au repos d'un ami. Il faut relire ces pages et s'en pénétrer, si l'on veut sentir tout ce qu'il y avait de tendresse éveillée et déhcate dans ce cœur viril.

Mais ses amis n'étaient pas toujours là. Ils avaient leurs affaires, leur profession, leurs obligations mondaines ; il a passé de longues années loin d'eux. La nature lui restait, l'éternelle consolatrice,

La nature sacrée, Sans cesse étudiée, admirée, adorée (5).

André l'aimait à la façon des anciens. Pour lui comme pour Horace, elle était le refuge où l'on échappe au bruit et aux importunités de la ville, le séjour de paix et de farniente auquel aspire toute vie écoulée dans le tumulte d'une capitale, le lieu

(1) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 152.

(2) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 11,

(3) Epitres. Œuvres complètes, III, p. 180.

(4) Elégies. Œuvres complètes, III, p. lll-

(5) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 125.

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idéal où la fortune médiocre suffira aux désirs, où l'on pourra

Goûter le doux oubli d'une vie inquiète (1).

Plus d'une fois il a entonné son Hoc erat in volis. La campagne était pour lui quelque chose de plus ; l'inspiratrice, la source et la maîtresse de poésie. C'est elk qui lui avait donné les premières leçons et les émotions décisives. Il l'avait, aux jours de son printemps, <( ces jours couronnés de roses (2) », parcourue en flâneur à la façon de La Fontaine, en rêveur à qui il suffit d'une source inquiète, d'un ombrage, 'd'une fleur, d'une toile d'araignée brillante au soleil, pour se perdre dans des ravissements sans fin. Elle lui plaisait dans son détail, dans les mille traits de sa face variée et changeante ; il savait à l'occasion la voir en philosophe, en Lucrèce. La mode n'était pas encore établie de son temps d'interpeller et d'apostropher la nature, d'en faire le thème ou le miroir de la sentimentalité poétique, de la prendre à témoin des joies fugitives et des larmes sans cause, de l'insulter en vers. On sent pourtant qu'il est venu après Jean-Jacques Rousseau. Comme lui, il aime les sites alpestres,

Trientz, Cluses, Magland, humides élysées (3) ;

il se plaît à s'égarer le soir, à pas lents, au penchant des vallées, à voir le jour expirer sur les monts lointains, à regarder dans le liquide azur du fleuve

Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages.

Mais il ne s'élance pas, comme fera le poète de Vholement, « au delà des bornes de la sphère » ; il ne maudit pas la vie et la destinée : il ne rêve pas de « laisser sa dépouille à la terre », ni d'un céleste séjour où il trouverait « le vague objet de ses vœux ». Sa volupté « est sage et pensive et muette », sa mélancolie est douce, et le sujet en est plus précis. Ce n'est pas un ange qu'il entrevoit dans les profondeurs du ciel ; c'est, tout

(1) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 150.

(2) Elégies. Œuvres complètes, lïl, p. 152.

(3) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 161.

ANDRÉ CHKNIER 1 I

près de lui, la louchante silhouette de Julie, de Clarisse ou de Clémentine. Il sait que « ces fantômes si beaux »

Ne sont peut-être, hélas ! que d'aimables chimères, De Tâme et du génie enfants imaginaires...

Mais quoi ! n'est-il point sur la terre de cœurs tendres et purs ?

Il ira, le cœur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine... (1)

La songerie se tourne et s'achève en désir de bonheur, de vie et d'amour.

L'amour, mieux que tout, faisait goûter à Chénier l'âpre jouissance de vivre :

Sans les dons de Ténus, quelle serait la vie *

Dès rinstant où Vénus me doit être ravie.

Que je meure î Sans elle ici-bas rien n'est doux (2).

On n'attend pas que nous dressions ici le catalogue de ses bonnes fortunes. Sans parler de ses galanteries avec les nymphes de Londres, nous savons qu'il aima plusieurs fois, sincèreuienl, passionnément. Sa Lesbie ou sa Cynthie, c'est successivement Lycoris, Camille, D'. z. n... Quelles femmes de chair se cachent sous ces pseudonymes antiques ou ces lettres mystérieuses, nous n'essaierons même pas de le deviner. A quel chapitre poussèrent-ils le roman ? Comment se sont-ils connus, et comment se sont-ils quittés ? Est-ce lui qui fut inconstant, ou elle qui fut infidèle ? Fut-il aussi heureux qu'il le dit. aussi malheureux qu'il le croit ? Il faut nous en rapporter làdessus à ce que veulent bien nous confier les Elégies. Il n'y a point ici de ces fâcheuses correspondances, où se révèle la mutuelle inimitié de deux êtres qui se sont crus faits l'un pour l'autre, avec lesquelles on nous livre, par une piété attentatoire, le secret de ces pauvres corps qui ne sont plus que poussière. Est-ce donc là ce qui nous importe ? Avons-nous besoin de connaître ce qui, dans leur liaison, fut banal, pour ne pas dire trivial, et commun à toutes les amours humaines, et ce qui

(1) Elégies, Œuvres complètes, III, p. 151-158. t2) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 18i,

existe vraiment pour nous, n'est-ce pas le monde de pensées^ de sentiments et de rêves dont cette aventure fut pour eux la clef, d'or ou de fer ?

Dans les amours d'André, le rêve ne tient pas la plus grande place. Nous en avons assez dit pour qu'on ne soit pas surpris de trouver en lui un tout autre homme qu'un pétrarquisant. Il a, en passant, adressé à la fontaine de Vaucluse l'hommage d'une admiration traditionnelle. Mais il s'empresse d'ajouter qu'il y voudrait être aux bras de son amante,

De baisers, de rameaux, de guirland<es liés (1).

Etait-il donc incapable d'une passion désintéressée, d'un amour sans récompense et sans espoir ? C'est justement ainsi qu'il a aimé Fanny, » la belle adorée aux yeux doux et sereins ». Il se déclarait heureux

Sans autre envie Que de la voir, lui plaire et lui donner sa vie (2).

Vivre était la regarder, et l'aimer, le lui dire. Au regard d'un de ses sourires, le lit même de Vénus était sans prix à ses yeux. Comme il arrive souvent, cet amour était fait de contraste. Fanny était frêle, pâle, délicate : André l'aimait pour sa pâleur et sa fragilité ; il l'aimait parce qu'elle était innocente, gardée par sa vertu et par sa débilité même des suprêmes faiblesses de l'amour ; il l'aimait aussi de lui avoir révélé une volupté plus haute que la satisfaction des sens, un amour qui pouvait aller jusqu'au sacrifice, un amour qui était une vertu.

A vrai dire, ce n'était pas ainsi que jusque vers sa trentième année Chénier avait senti et compris l'amour. Il suivait le goût de son temps, et inclinait au libertinage. Il y a une excuse aux plus éclatantes folies de la passion, c'est quand elles enchaînent toute une vie : elles se rachètent par la constance. Il ne paraît pas que la constance fût dans les principes

(1) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 96.

(2) Odes. Œuvres complètes, III, p. 213.

ANPRÉ CHÉNIER 13

d'André Chénier. Il ne la pratiquait pas, et n'y astreignait pas les autres. Sois tendre, dit-il à une jeune fille,

Sois tendre, même faible, on doit l'être un moment ; Fidèle, si tu peux (1).

Il s'est plu à décrire les ivresses de l'amour, et si on voulait citer tous les passages où il en a fait des peintures chaudes et passionnées, il faudrait mettre en morceaux la plupart de ses élégies. Il ne prétendait pas d'ailleurs écrire pour les petites filles ; il voulait que ses poèmes fussent un code de plaisir ^n même temps que de tendresse ; il lui souriait d'être lu « sur la plume et la soie » par une jeune beauté qu'il instruirait dans l'art de <( méditer des baisers (2) », de faire l'éducation de Lise -et d'éloigner sa pensée du cloître. Il s'est même repenti d'avoir <;hanlé <( trop de v-ers trop suaves peut-être (3) ; assagi par l'âge, il rêvait de faire de son poème de Suzanne un hommage à la Pudeur ; il se flattait qu'une belle innocente pourrait, avant d'être épouse, le réciter auprès de sa mère attendrie. Nous avons la confession : que ne donnerions-nous pas pour -que la pénitence eût été accomplie jusqu'au bout ?

Mais, si c'est l'amour sensuel que respirent les Elégies, n'y a-t-il pas quelque chose de bas dans cette peinture ? Réduire l'amour à la joie des sens, n'est-ce pas le ramener à ce ►qu'il a de plus commun, à ce qu'il n'est pas besoin d'être poète pour sentir, et cela vaut-il même la peine d'être chanté ? — C'est aussi ramener l'amour à ce qu'il a de primordial et d'éternel, et André l'entendait sans doute ainsi lorsqu'il faisait dîre :à son jeune lecteur :

Ce poète amoureux, qui me connaît si bien,

Quand il a peint son cœur, avait lu dans le mien (4) ;

-et l'amour sensuel se relève par l'ardeur même et la franchise dans la sensualité. Bien avant Chénier, le » tendre », le « pur » Racine avait fait un chef-d'œuvre du tableau de la passion coupable et incestueuse. Monté à un certain paroxysme, l'amour

(1) Elégie fi. Œuvres complètes, III, p. 92. ,2) Elégiea. Œuvres complètes, III, p. 129.

(3) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 32.

(4) Elégies. Œuvres complètes, III, p. 130.

devient une torture du corps et de l'âme, une maladie — et Chénier n'a pas craint de le présenter sous ces couleurs dans une de ses plus belles idylles (1) ; quand il n'obtient pas la satisfaction à laquelle il aspire, il tourne en fureur et en délire ; — et Chénier songeait à conter l'histoire du Fou par amour (2) ; sans aller jusque-là, il y a dans les souffrances les plus communes des amants un pathétique qui ne manque jamais de nous attendrir.

Or il suffit de feuilleter les élégies pour y remarquer la fréquence et presque la continuité de la plainte amoureuse. Ce que le poète étale à nos yeux, c'est moins souvent encore ses voluptés que ses peines : le désir, la fièvre de l'attente, l'espérance déçue, les ardeurs qui brûlent le sang ; ou l'abandon, le désespoir de perdre la maîtresse aimée, la nuit douloureuse passée loin d'elle, l'insomnie amère ; la rage de songer qu'un autre est le roi de ses festins secrets, le maître de ses cheveux épars, qu'il a ses baisers et son cœur ; la jalousie, allumée et entretenue par la vivacité d'une imagination sensuelle, aiguisée par la souffrance de l'orgueil, par la conscience des bassesses et des lâchetés que la passion impose. Tout cela Chénier l'a dit avec la sincérité d'un homme qui l'avait senti, en victime de cet Amour inexorable auquel il se vantait et s'en voulait d'appartenir.

Tout cela, d'autres l'avaient chanté avant lui, d'autres, que lui, le poète érudit et liseur, avait admirés, étudiés, qu'il savait par cœur, et dont il n'a fait plus d'une fois que réchauffer de sa flamme les paroles brûlantes, Alcée, et Sapho, et Catulle, et son cher Tibulle, et Ovide, et Properce. Ce n'est pas sans un peu d'irritation et un secret dépit que l'on s'aperçoit que telle plainte touchante, qui semble partir des entrailles mêmes du poète, n'est qu'un écho merveilleusement renvoyé. Cette lampe qui raconte à l'amant les trahisons de sa maîtresse, qui, de sa prison de verre, a contemplé ses outrages et compté les baisers, c'est Méléagre qui le premier lui avait donné une voix. Cette porte sur laquelle l'infortuné se couche, cette porte cruelle que le vent seul a poussée, Catulle, Ovide et Properce l'avaient tour à tour suppliée, insultée, maudite.

fl) Le icune malade.

(2) Bucoliques. Œuvres complètes, I, p. 39.

ANDRÉ CHÉNIER i ; >

On en veut au poète de nous laisser derrière l'homme découvrir l'arliste, de nous enlever par son propre exemple l'iîiusion, dont nous nous berçons si complaisamment, que nos émotions sont nouvelles, uniques, inestimables, et l'orgueil intime d'avoir subi ce que personne avant nous n'avait souffert.

II faut bien plutôt reconnaître hautement la beauté que communique aux élégies d'André Ché.nier cette moelle latine dont il les nourrit. Ces souvenirs antiques, loin de rendre banales ses lamentations amoureuses, leur confèrent une sorte de grandeur. A coup sûr, ils les préservent du prosaïsme et de la platitude où se traîne la poésie galante de la fin du xvni^ siècle. Le maître du chœur de ces erotici minores, Parny, n'ignore pas les anciens ; mais il ne les possède pas à fond comme Chénier et leur emprunte peu de chose. Lisez ses Elégies, et ses Tableaux, et sa Journée champêtre ; écoutez se dérouler en petits vers sautillants et trop faciles ce plat cantique épicurien :

Vivoms, amis, soyons heureux, N'importe de quelle manière (1)...

Parcourez ce catéchisme du libertinage, dont l'article principal est de « différer la jouissance » et de « boire lentement la coupe du plaisir ». Puis laissez chanter dans votre mémoire les larges, les nobles alexandrins où André crie sa volupté ou sa souffrance, et vous mesurerez la distance qui sépare la passion, je dis la passion physique et sensuelle, dans sa nudité antique et « décente (2) », du « péché si charmant » que le chantre d'Eléonore enseignait à son écolière en musique et en amour.

Il faut nous arrêter plus longuement sur cette question de l'imitation antique, qui domine l'onivre entière de Chénier et se pose à toutes les patres. On imite de bien des manières et

fi) Parny, Elégies : I, .1 mes amis.

:2) !^>ir la perj. et la décad. des lettres, Œuvres inédites, p- 69.

pour des causes bien différentes. L'imitateur peut être un esprit stérile, qui supplée à son insuffisance en puisant à pleines mains dans « le patrimoine de toutes les générations et de toute l'espèce humaine (1) » ; un timide, qui n'ose rien hasardter de 5on chef, et ne peut marcher qu'en lisières ; un résigné, découragé d'être venu trop tard, persuadé que tout est dit et qu'il n'y a plus qu'à redire. A un degré supérieur, l'imitation est une forme de l'admiration enthousiaste ; pour un génie qui se cherche et qui a quelque peine à se trouver, elle constitue la •démarche naturelle par laquelle il accède laborieusement à la possession .de lui-même. Le cas d'André Chénier ne rentre dans aucune de ces définitions. Ce n'était pas un esprit stérile ni un pauvre génie, cet homme en qui nous avons vu bouillonner la passion et la vie intérieure ; un timide ou un résigné, ce poète de vingt-cinq ans qui écrivait en tête de son poème de Ylnvention : Audendum est ! L'enthousiasme ne dure pas quinze années consécutives, non plus l'apprentissage. L'imitation d'André Chénier n'est ni expédient, ni routine, ni superstition : consciente, raisonnée et voulue, elle est le procédé essentiel de son art, la solide assise sur laquelle il bâtit pour l'éternité. Ce qu'il demande aux anciens, c'est plus que des préceptes et des modèles, c'est le secret même de la vie.

Par là, il se rattache incontestablement, quelque effort qu'on ait tenté pour l'en distraire, à la tradition classique. De Ronsard à lui, nos deux cent cinquante ans de classicisme ont produit des poètes de génie inégal et d'imagination diverse, assez différents pour qu'ils aient pu se méconnaître entre eux. se croire ennemis et se traiter comme tels. En bon disciple de Malherbe, Boileau biffe .de notre' histoire littéraire toute la Pléiade ; mais le même Boileau déclare vingt fois que les anciens sont les maîtres de l'art, et tous ses grands contemporains, un Racine, un La Bruyère, un Fénelon, le proclament avec lui ou après lui. Il n'est pas jusqu'au plus indépendant de nos classiques, le plus ennemi de la contrainte, le plus primesautier, le plus français et même le plus gaulois, qui ne joigne sa voix au chœur, et, par une rencontre curieuse et décisive, c'est à lui que revient l'honneur d'avoir, dans sa fameuse épî-

(1) Ibidem, p. 120.

tre à M. de Soissons, posé la loi fondamentale et pour ainsi dire organique de la littérature de son temps, cl donné/ en définissant sa propre manière, la théorie la plus explicite de « l'imitation originale ».

{( Art et guides, s'écrie La Fontaine, tout est dans les Champs-Elysées » ; on s'égare en voulant tenir d'autres chemins que les Romains et que les Grecs. Mais il bafoue le « sot bétail » qui suit en vrais moutons le pasteur de Mantoue » ; « il ose se hasarder à marcher seul » ; son imitation n'est pas un esclavage :

Je ne prends que l'idée, et les tours, et' les lois

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Si d'ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellence,

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,

Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté,

Tâchant de rendre mien cet air d''antiquité (1).

« L'idée », c'est la fleur de sagesse antique répandue sur les fables, « les tours et les lois », c'est ce sens exquis de la mesure, ce don de mêler l'utile à l'agréable, de plaire et d'instruire à la fois, cette variété, cette diversité même dont le poète fait sa devise ; c'est « l'art de la simple nature ». « L'air d'antiquité », c'est l'air du chef-d'œuvre. Méthode séduisante, à laquelle il ne manque, à vrai dire, que l'essentiel, le secret, en imitant, de se rendre inimitable.

Sur bien des points Chénier est d'accord avec le fabuliste. Il se plaît, lui aussi, à u envahir les richesses des vieux auteurs », à joindre, par une invisible couture, à « son étoffe une pourpre étrangère ». Il entre même dans le détail plus avant que La Fontaine :

Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt chez moi, souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement ; Tantôt je ne retiens que les mots seulement, J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois,

(1) La Fontaine, Epître à Huet.

\g ÉTUDES DE LITTÉRATURE PRÉROMANTIQUE

Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts

De rimes couronnée ; et, légère et daiDsante,

En nombres mesurés elle s'agite et chante...

De ce mélange heureux l'insensible douceur

Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur (1).

C'est la même théorie, plus minutieuse seulement dans son exposé et plus précise. Chénier ne s'en est pas tenu là : non content de serrer de plus près la doctrine en la reprenant à son compte, il l'élargit. De « l'imitation originale », il passe à ce qu'il appelle lui-même « l'imitation inventrice (2) » :

« Les inventeurs, avait dit Voltaire, ont à juste titre le premier rang dans la mémoire des hommes (3) ». Cette pensée soutient tout le poème de V Invention :

C'est aux inventeurs seuls que la vie e«t promise.

Qu'est-ce donc qu'inventer ? Ce n'est pas, « en un brusque abandon »,

Blesser la vérité, le bon sene, la raison ;

c'est :

...par des nœuds certains, imprévus et nouveaux. Unissant des objets qui paraissaient rivaux,

faire adopter à la nature mère

Ce qu'elle n'a pas fait, mais ce qu'elle a pu faire.

Tels les Grecs : ils ont du temple de l'art élevé la première colonne, et parmi « les plus importantes leçons » qu'ils nous ont léguées, la plus profonde est de les suivre, mais de ne les copier point. Il faut s'écarter d'eux pour leur être plus fidèle, et, s'éloignant d'eux avec un soin jaloux,

Faire ce qu'ils feraient s'ils vivaient parmi nous.

Le mérite de ces grands hommes, c'est de s'être inspirés dans

(1) Epitres. Œuvres complètes, III, p. 205.

(2) Sur la perf. et la déend. des lettres. Œuvres inédites, p. 120.

(3) Lettre à Vauvenargues, j.') awil 1743.

ANDRK CHÉNIER 49

leurs vers des coutumes, des sciences, des mœurs de leur temps ;

Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes.

« Tout a changé pour nous » ; et Chénier esquisse en cinquante vers un large et brillant tableau des découvertes modernes. Voilà ce que chanteraient Virgile et l'Aveugle divin, s'ils étaient venus après Torricelli et Galilée, après Kepler, Newton et Buffon ; voilà quelle doit être la matière de notre poésie. Mais les Grecs vivaient sous un climat plus heureux ; leurs mœurs, leurs lois et le reste rendaient leur temps plus propice aux beaux-arts. Demandons-leur l'inspiration, le ton, pour ainsi dire, et les secrets de la forme :

Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs ; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques, Sur des pensers nouveaux faisons de.-; vers antiques.

Ce n'est pas la moindre originalité du poème de Ylnvention que ce sentiment profond de la différence des temps et des mœurs. On peut dire, sans forcer les termes, que Chénier ajoutait ainsi à l'esprit classique ce qui lui manquait, à savoir le sens historique. La doctrine classique est une doctrine de haute et noble inspiration, de goût délicat, de patient labeur et d'art infini ; mais si elle donne à l'écrivain une grande idée de son « métier », elle ne lui montre qu'imparfaitement les sources qui rafraîchiront et renouvelleront sa pensée ; elle l'enferme trop étroitement dans le cercle d'idées, ^le sentiments et d'images qui a été délimité par les chefs-d'œuvre antiques, et en lui prêchant l'imitation originale, elle risque de le rabaisser à l'imitation servile. Les génies vigoureux s'en affranchissent naturellement et comme sans le savoir : Racine emprunte à Euripide, mais il n'en montre que plus manifestement ce qu'il y avait dans son âme de délicatesse chrétienne et de tendresse raffinée. Les médiocres tournent comme des bêtes de manège. Pourquoi, au xvii* et au xvm" siècle, n'avons-nous pas eu de poésie lyrique ? Faute d'un homme de génie, sans doute, et cette raison peut dispenser d'énumérer les autres. Mais l'une d'entre elles, n'est-ce pas précisément le préjugé consacré par

VArt Poétique, qu'il n'y a rien à faire en ce genre que de copier, suivant les goûts, Horace ou Pindare ? De là le beau désordre, la mythologie, tous les artifices de style d'un J.-B. Rousseau ou d'un Lefranc de Pompignan, et l'ode, œuvre d'inspiration personnelle et libre, devenue, au dire de La Fontaine, une œuvre de <( patience (1) ». A force de négliger le? différences de temps et de lieu, de considérer l'homme universel et la nature en général, on finit par perdre le sens de la vérité et de la vie.

Ce sens, où Chénier l'a-t-il retrouvé ? Dans les anciens eux-mêmes. Sa connaissance de la littérature grecque, au moins poétique, était universelle ; il se proposait d'en retracer l'histoire d'Homère à Oppien. Or, il n'y a pas de littérature qui ait passé par plus de nuances et pris plus de tons, qui, tout en conservant le sentiment de la tradition, se soit plus souvent renouvelée, plus constamment tenue en harmonie avec les idées et les mœurs. On peut supposer de plus que la lecture de Montesquieu n'avait pas été sans influer sur l'esprit d'André, de ce Montesquieu « qui força des mots usés et rebattus à dire des choses nouvelles, qui, en s'exprimant comme nous, nous fit croire que nous pouvions penser comme lui (2) ». Chénier a retenu des Considérations et de VEsprit des lois l'idée de l'infinie diversité des hommes et d'une évolution nécessaire des choses humaines ; il a tenté d'en appliquer les principes et la méthode à la littérature, dans un traité sur les Causes de la décadence et de la perfection des arts, retrouvé cent ans plus tard dans ses papiers inédits. Cet ouvrage, écrit dans une langue vigoureuse et simple, contient, sur les grands écrivains de tous les temps dont Chénier faisait sa lecture, des jugements fortement motivés ; il est le fruit de quinze années de méditations sur son art. l\ jette une vive lumière sur ses doctrines littéraires, et vient confirmer, en les développant, les principes posés dans le poème de VInvention.

Nous y apprenons en particulier, mieux que par aucun commentaire, ce que Chénier entendait par « faire des vers

(1) Epître à Huet.

(2) Sur la péri, et la décad. des lettres. Œuvres inédites, p. 108.

ANDRÉ CHÉNIEll 21

antiques ». « Il ne suffit pas dans les arts, disait-il, de ne jamais s'écarter grossièrement de la vérité : il faut être vrai avec force et précision, c'est-à-dire naïf. Quoique plusieurs auteurs estimés aient donné des notions excellentes et écrit les choses les plus sensées sur cette matière, cependant les personnes qui y ont réfléchi semblent n'entendre par naïveté qu'une franchise innocente et presque enfantine à dire de petites choses. Ce n'est pas assez à beaucoup près : la naïveté est le point de perfection de tous les arts et de chaque genre dans tous les arts. Vous pouvez avoir un beau choix de mots, des phrases bien arrondies, des périodes sonores et harmonieuses ; si vous n'êtes point naïf, vous ne toucherez point... C'est la naïveté seule qui produit en nous des émotions vives, profondes et rapides (1) ». Cette naïveté, sous ses formes diverses, sublime ou aimable, ou touchante, ou auguste, ou exquise, il la trouvait dans les passages des modernes qui lui étaient les plus chers, chez Dante et chez Corneille, dans Zaïre et dans Mérope, et dans la Bérénice de Racine, chez Montaigne, chez la Fontaine, chez Jean- Jacques Rousseau et chez Montesquieu ; mais elle ne l'avait nulle part plus frappé que dans les ouvrages des anciens Grecs, et elle était proprement pour lui le trait commun à toute l'antiquité. Il en trouvait les raisons dans leur vie même : « Chez les anciens, l'homme n'étant point habitué, façonné à une multitude d'institutions arbitraires et absolument éloignées de la nature, était plus lui-même, plus nu » ; et reprenant sa pensée avec une verdeur d'expression que son cher Montaigne n'eût pas désavouée : « Les anciens étaient nus ; leur âme était nue. Pour nous, c'est tout le contraire... Dès l'enfance, nous emmaillotons notre esprit : nous retenons notre imagination par des lisières, des manchettes et des jarretières gênent les articulations et les mouvements de nos idées, et notre âme est emprisonnée dans des culottes (2) ». C'est par ce parfait naturel et celte « nudité décente (3) » que les élégiaques anciens le charmaient, et s'il ne pouvait sentir la pastorale moderne, c'est qu'il y rencontrait trop souvent « ces sentiments affectés, ces dissertations sub-

(1} Sur la perf. et la décad. des lettres. Œuvres inédites, p. 105. (2) Ibidem, p. 45.

<3) Ibidem, p. 69.

tiles et ces amours... qui lont des bergers des ôlres purement conventionnels (1) ••. II voulait

Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers (2) :

de même que dans ses élégies il avait appris de Properce et de Tibulle la simplicité et la passion, de même il apprit de ïhéocrite et de Virgile la simplicité encore et le naturel.

Il le pouvait d'autant mieux qu'il vivait véritablement dans la familiarité de ses maîtres. Il ne les connaissait point par une de ces traductions à la mode où l'on ornait la simplicité, où l'on embellissait la nature. Il les lisait dans le texte ; il était de ceux qui, comme il dit, « boivent le vin pur (3) ». Ce vin a parfumé sa boucbe et ses vers. Lui qui blâmait les traductions, il a souvent traduit ; mais, comme le disait justement Chateaubriand, ces fragments pris de Théocrite, ou de ^loschus, ou de Léonidas, « semblent être échappés à un poète grec, tant ils sont pleins du goût de l'antiquité (4) », tant il a su par une couture invisible joindre à son étoffe la pourpre étrangère, et (( entrelacer » subtilement ce qui était de lui et ce qui était des anciens, et refaire en lui leur âme. Ce jeune malade, qui languit d'amour, c'est lui ; et c'est lui aussi ce vieillard errant que des enfants mènent en chantant dans leur ville ; il a pleuré sur la jeune Tarentine, et souri à la naïve folie de la jeune Locrienne ; il a vu se dérouler dans sa pompe héroïque et familière le cortège de Bacchus ; il a vu au clair de lune danser les satyres et les nymphes ; il s'est, nouvel Hylas, laissé entraîner par elles

En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles (5).

Son imagination s'est teinte si naturellement de couleurs antiques, que, si nous n'en avions la date, nous pourrions croire qu'il a emprunté de quelque bucoliaste le morceau « vu

Cl) Ibidem.

{2) Bucoliques. Œuvres complètes, I, p. 301.

(3) Sur la péri, et la décad. des lettres. Œuvres inédites, j> 46.

(4) Génie du Christianisme, 2» partie, livre III, chap. vi, note.

(5) Bucoliques. Œ.uvres complètes, I, p. ^2.

et fait à Calillon, près Forges, le 4 août 1792 ». La fille du vieux pasteur,

Qui, d'une main agile Le soir emplit de lait trente vases d'argile (1),

et cette « génisse pourpre au farouche regard », ne les dirait-on pas sorties d'une idylle de Théocrite, tant il y a dans ce croquis de grâce, de simplicité et de naturel ?

C'est dans le naturel que réside le charme particulier des Bucoliques, et c'est par là qu'André Chénier trouve sa place dans le mouvement qui a entraîné, à la fm du xvm® siècle, la littérature et l'art. Comme Rousseau, Chénier revient à la nature, mais par une autre voie. Vagabond et autodidacte, Rousseau était véritablement l'enfant de la nature ; il s'était formé dans son sein ; il avait reçu d'elle sans intermédiaire, et conservé pures de tout mélange, ces impressions de l'enfance qui orientent toute la vie. Chénier, par la vertu du don poétique, avait retrouvé la vie dans les livres : c'est le retour à la nature d'un esprit cultivé et érudit.

Mais quelque admiration que nous inspirent les Bucoliques, il ne faut pas perdre de vue qu'elles ne sont que des ébauches, des études, l'œuvre de la jeunesse, fraîche et gracieuse comme elle, non le monument définitif. Ce monument, dans la pensée d'André, ce devaient être de grands poèmes, YAmérique, où il aurait changé la découverte -et la conquête du Nouveau-Monde, et surtout VHermès, « son fils, sa plus chère espérance », l'objet des veilles de dix ans, sur lequel il fondait sa gloire. Il nous en reste assez pour deviner ce qu'eût été l'œuvre menée à son terme : l'épopée scientifique de l'humanité. André fût remonté au-delà de sa naissance. Il eût expliqué la formation de la terre, ses bouleversements préhistoriques, les âges du monde et l'apparition de la vie à la surface du globe ; venant à l'homme, il aurait décrit le mécanisme de ses sens et de son intelligence ; il aurait dépeint les premières misères de l'humanité, l'invention de la société et des lois, et le progrès, jusqu'aux temps modernes, de la civilisation, des sciences et des arts.

Plan gigantesque, dont l'exécution lui eût pris vingt

(1) Bucoliques. Œuvres complètes, I, p. 2^6.

années de sa vie, dont la conception seule témoigne d'un esprit vigoureux et puissant. Chénier se préparait à son entreprise par de vastes lectures ; il avait profité de toutes les notions et hypothèses nouvelles que le travail philosophique et scientifique du xv!!!' siècle avait apportées sur la nature des choses et sur l'origine des sociétés. Il avait approfondi Montesquieu, Rousseau, Buffon. Il aurait esquissé la théorie du monde d'après l'auteur des Epoques de la Nature, comme Lucrèce avait sur la physique d'Épicure bâti son De Naiura rerum. Egal en audace au poète latin, il pouvait espérer pour son œuvre un succès pareil.

Les circonstances étaient particulièrement propices, vers 1780, à l'essor d'un grand poème scientifique. Jusque vers le milieu du siècle, la science par excellence, ce sont les mathématiques. Avant d'être naturaliste, Buffon fut géomètre. Sous sa puissante impulsion, les sciences de la nature se développent, se transforment ou se créent. Mais, à la fin du siècle, elles n'ont pas encore eu le temps de se diviser et de se diversifier, de naître indéfiniment les unes des autres par une sorte de provignement naturel, de se constituer rigoureusement leur objet propre, d'accumuler les faits et les hypothèses. A peine si les premières recherches ont exploré les lisières de la science. Une intelligence vaste et nourrie de lectures peut encore, sans trop de présomption, prétendre à l'universalité des connaissances. Et, du premier coup d'œil, on entrevoit de merveilleuses perspectives ; on n'imagine pas d'obstacles qui puissent s'opposer au développement indéfini de la pensée humaine : il semble que, par un progrès régulier et infaillible, l'homme doive arriver à pénétrer le secret de toutes choses, les forcer à le lui dire. A de pareils moments, la science n'est pas une matière poétique : elle est la source même de la poésie.

Peut-être cette pénétration de la poésie par la science étaitelle faccident providentiel qui devait régénérer la poésie classique. Le classicisme eût apporté à l'expression de la vérité scientifique ses belles qualités d'ampleur, d'ordonnance, d'éloquence sévère et majestueuse. La science eût élargi l'horizon des poètes ; sans détourner leurs regards de cette âme humaine dont ils s'exténuaient à noter les moindres palpitations, elle leur aurait enseigné ce que la considération des deux infinis

ANDRÉ CHKNIER 25

avait déjà révélé à Pascal : (jue l'homme est imperceptible dans le sein du tout, qu'il y a une infinité de choses qui nous dépassent, et que les accidents dont nous nous émerveillons, bonheurs ou malheurs privés, naissance ou chute des empires, sont à peine un point dans l'histoire du monde. Mais il était dit que la renaissance poétique viendrait d'ailleurs. La souche classique, ranimée par la nature et par la science, aurait porté encore une fois des feuilles, des fleurs et des fruits. La floraison a eu lieu, mais elle a été brève, comme de ces arbres qui se couvrent à l'arrière-saison d'une parure inattendue et éphémère. Une convulsion du sol a jeté bas le vieux tronc avec ses pousses tardives, et ses racines épuisées et rompues ont achevé de se dessécher dans la tourmente.

A mesure que la Révolution de 1789 recule dans le passer il nous faut un plus grand effort pour nous figurer l'enthousiasme des âmes jeunes et généreuses qui la virent se faire. Nous sommes de moins en moins sensibles, par l'habitude d'en jouir, aux bienfaits que nous lui devons. Nous sommes plus frappés, en lisant son histoire, de ce que, comme toutes les grandes crises, du tréfonds honteux de l'âme humaine elle a fait remonter de bassesse et de férocité. Ajoutez l'inévitable désenchantement. Après chacun de ses tumultueux élans vers la justice et vers le bonheur, l'humanité se recueille et écoute : elle entend monter toujours la même plainte. Elle s'étonne de n'avoir fait qu'un pas si court. Les jeunes gens qui virent l'aurore de la liberté furent heureux : ils crurent fermer une ère et en ouvrir une autre, assister à une renaissance. De fait, c'était, pour eux, la Renaissance qui se continuait. Le souffle antique, après avoir régénéré l'art et la pensée, recréait la cité. D'un côté l'ancien régime qui s'effondre, le trône qui chancelle, l'angoisse de sentir trembler sur ses bases le vieil édifice qui, sous ses murailles pesantes, avait abrité tant de générations, le regret du passé, l'appréhension de l'inconnu ; de l'autre, la vision merveilleuse de la nation souveraine, un avenir sans fin d'égalité, de mutuel dévouement et de progrès, la France, ou

pour mieux dire le genre humain ayant retrouvé ses titres et rentrant dans ses droits : d'un côté la mort, et de l'autre là vie. 11 fallait opter. Chénier n'hésita pas, il alla vers la vie.

Il y alla comme un fleuve suit sa pente. Ses opinions politiques n'étaient pas improvisées. Depuis de longues années, il était « imbu et nourri d'idées de liberté » ; il avait (( prévenu par ses pensées tout ce qui arrivait (1) », « détesté l'ancien régime », « méprisé ses courtisans, ses espions, ses geôîiers (2) ». Son libéralisme était le fruit de son éducation, et la meilleure part de son patrimoine. Au mois d'avril 1789, Chénier le père publiait, sous le titre dldées pour un cahier du Tiers-Etaf de la Ville de Paris (2), une sorte de Credo en cinquante-six articles de la foi nouvelle. Il y réclamait le vote par tête, l'attribution exclusive de la puissance législatrice aux Etals-Généraux, leur convocation régulière, l'institution du jury, la liberté individuelle et la liberté de la presse, la tolérance religieuse, l'égalité civile, le mariage des prêtres et le divorce. André était €n parfaite communion de doctrines politiques avec son père ; il avait lu les philosophes, et goûté dans Tacite « la naïveté républicaine (A) ». Il avait profondément médité le mot de Rousseau : « C'est la force et la liberté qui font les excellents hommes ; la faiblesse et l'esclavage n'ont jamais fait que des méchants (5) ». Une de ses plus b-elles idylles, écrite — nous avons la date précise — en 1787, n'en est que la paraphrase poétique. Deux pâtres sont en scène, l'un sombre, farouche, cruel, l'autre souriant, sociable, humain : celui-là est esclave et celui-ci est libre, et André s'écrie par sa bouche :

Protèo-e-moi toujours, ô Liberté chérie, 0 mère des vertus, mère de la Patrie (6) !

cette même liberté qu'il appelait ailleurs « une vertu sans laquelle il n'est point de vertus (7) ».

Cette flamme de liberté illumine la courte carrière politique

(1) Avis aux Français. Œuvres en prose, p. 3.

(2) Réplique à Manuel. OFAwres en prose, p. 298.

(Q) Rêveries du Promeneur solitaire, sixième promenade.

(4) Ecrit en 1788. Œuvres en prose, p. 335.

(5) Voir cet opuscule dans les Œ.uvres de M.-J. Chénier, Paris, 1826, t V. (61 Bucoliques Œ.uvres complètes, I, p. 187.

de Chénier. Elle remet dans leur vrai jour ses variations apparentes. En 1791, il était royaliste constitutionnel ; en 1792, il était républicain, et en même temps d'avancé il était devenu réactionnaire. En réalité, il n'avait pas changé. Il s'attachait aux -choses, non aux mots ni aux personnes. Le mot de république ne lui faisait pas peur : il l'avait rencontré souvent dans ses lectures ; il le prenait dans son beau sens antique. Disciple de Montesquieu, initié par un séjour de trois années en Angleterre au régime représentatif, c'est la royauté constitutionnelle qu'il avait d'abord appelée de ses vœux. Mais il n'avait pas tardé à se rendre compte que l'abîme n'était pas infranchissable d'une monarchie tempérée à la république, sauf pour €eux (( qui ne pouvaient se résoudre à n'être plus marquis, et à ne plus se îaire encenser dans l'église de leur village (1) ». Il ne croyait pas devoir plaindre « l'infortune d'un prince réduit à être le premier citoyen d'un pays libre » et a tout-puissant pour faire le bien (2) ». 11 se réservait de témoigner son dévouement à Louis XVI lorsque le dernier roi absolu de France, prisonnier d'Etat dans la tour du Temple, aurait à défendre non plus son droit divin ou sa pérogative royale, mais sa vie, et qu'il y aurait du danger à se faire le courtisan du malheur.

Les débuts de cette révolution attendue, espérée, désirée, avaient surpris Chénier en Angleterre, dans l'ennui de cet exil qui lui était si pesant. L'absence lui devint insupportable. Il s'inquiétait de Paris, dont il n'avait que de vagues nouvelles ; il se sentait au miUeu d'un peuple hostile, empressé « par mauvaise volonté » à accueillir et à exagérer les bruits alarmants ; il souffrait encore plus de voir les Français de Londres « se rendre méprisables et ridicules par leur odieuse animosité contre leur patrie (3) ». Il était anxieux du sort des siens ; il songeait « aux horribles convulsions » qui pouvaient se produire. Au printemps de 1790, il quittait définitivement l'Angleterre, et, le 28 août, il publiait, sous le titre d'Avis aux Français, son manifeste politique.

Quelle est la raison qui décida ce sage à sortir de son obscurité ? Sans aucun doute les premiers excès révolutionnaires,

(1) Sur l'esprit de parti. Œuvres en prose, p. 58.

(2) Ibidem, p. 59.

(3) Lettre à son père, du 2't novembre 1789. Œuvres en prose, p. 351.

excès de parole ou de plume, qu'il élail facile de prévoir que d'autres allaient suivre. Avec une admirable clairvoyance, et la portée de vue d'un penseur solitaire, Chénier avait compris du premier coup le sens profond de la révolution française ; il en avait discerné le triple caractère national, humanitaire et idéaliste. La légitimité de l'insurrection venait pour lui « de ce qu'elle n'était point l'ouvrage de quelques volontés isolées, que la nation entière en avait eu besoin, l'avait voulue, opérée (1) » ; plus encore de l'exemple que le peuple français était destiné à donner au monde entier. (( La France, pensait-il, n'est point dans ce moment chargée de ses seuls intérêts ; la cause de l'Europe entière est déposée entre nos mains. La révolution qui s'achève parmi nous (il aurait dû dire : qui commence) est pour ainsi dire grosse des destinées du monde. Les nations qui nous environnent ont l'œil fixé sur nous et attendent l'événement de nos combats intérieurs avec une impatience intéressée et une curieuse inquiétude, et l'on peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience (2) ». Ce n'était pas moins que celle de la liberté, « de la vérité et de la justice (3) ». Aussi fut-il à la fois navré et indigné quaiid il s'aperçut qu'elle allait échouer par la faute des « brouillons faméliques (4) » qui semaient la haine entre citoyens, et des » déclamateurs pathétiques » qui entendaient détourner à leur profit les mouvements populaires. Il vil l'œuvre de la révolution compromise, les chaînes de l'Europe appesanties, la civilisation reculant de plusieurs siècles, la liberté calomniée, la cause de l'humanité perdue pour longtemps. Il se jeta dans la mêlée.

Nul intérêt personnel ne le guidait ; mais la conviction « que chaque citoyen doit se regarder comme obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées et de ses vues pour le bien commun (5) », « mais l'ardent désir du bonheur des hommes (6) » ; peut-être aussi le besoin d'action et de lutte qui sommeillait au fo<nd de sa nature. Lui qui avait, pris Caton pour héros.

(1) Avis aux Français, p. 20.

(2) Réflexions sur Vesprit de parti. Œuvres en prose, p- 62.

(4) Avis aux Français. Œuvres en prose, p. 23. {9) Avis aux Français, p. 37.

(5) A Thomas Raynal. Œuvres en prose, p. 86.

(6) Avis aux Français. Œuvres en prose, p. 6.

il devait se réjouir de courir un beau risque pour la cause de la vérité. « Il est bon, s ecriait-il, il est honorable, il est doux de se présenter par des vérités sévères à la haiae des despotes insolents qui tyrannisent la liberté même » ; « il est beau, il est même doux d'être opprimé pour la vertu (1) ». C'est pour ce motif qu'il se fit journaliste. Il apportait dans celte nouvelle <:arrière où l'engageait sa destinée quelque chose qui est rare partout, et non moins là qu'ailleurs, l'indépendance du jugement et du caractère. « Je n'appartiens à aucune société, à aucune personne, à aucun parti (2) ». Quand bien même cette affirmation ne devrait pas être prise à la lettre, il pouvait du moins se rendre cette justice « de n'avoir en aucun temps de sa vie fait, dit ou écrit une chose dont un honnête homme libre, un vrai citoyen dût rougir (3).

Cette fière indépendance, sa gloire à ses yeux et aux nôtres, fut justement sa perle. Dans les moments de trouble, l'ascendant est à ceux qui savent flatter les passions populaires. Ohénier n'était pas plus fait <( pour ramper dans les rues que dans les antichambres (4) ». Il avait l'horreur des libellistes et ■des énergumènes, « de celle poignée d'hommes turbulents qui semblent nombreux parce qu'ils sont unis et parce qu'ils crient (5) ». Il était seul, et il était modéré ; il dénonçait les « brigands à piques », comme les « brigands à talons rouges (6) » ; il ne savait ni ne voulait diffamer, calomnier, flagorner, mentir. Tandis qu'autour de lui Jacobins et Brissotins, révolutionnaires et contre-révolutionnaires agitaient devant l'imagination populaire tous les spectres de la haine et de la peur, il ne s'adressait 'qu'au bon sens. Il s'acharnait à prêcher la formation de cet esprit public qu'il avait défini, dans son Avis aux Français, « une certaine raison générale, une certaine sagesse de pratique -et comme de routine, à peu près également répartie entre tous les citoyens, et toujours d'accord et de niveau avec les institutions publiques, une sorte de religion, de superstition de la

(1) Sur Ventrée des Chateauvieux. Œuvres en prose, p. l'tl.

(2) Aux auteurs du Journal de Paris. Œuvres en prose, p. 137.

(3) Ibidem.

(4) Réflexions sur Vesprit de parti. Œuvres en prose, p. 42,

(5) De la fête triomphale qu'on préparc aux Chateauvieux, Œuvres en prose. :p. 153.

(61 De la cause des désordres qui troublent la France' Œuvres en prose, p. 131

loi (1) ». « Je sais, ajoulail-il, qu'on n'y arrive que lentement » ; el nous aussi, nous en savons quelque chose, si après plus de cent ans de possession el d'exercice intermittent de la liberté, nous en sommes encore à souhaiter le triomphe de la raison, à réclamer, comme un frein à nos discordes, le double el indissoluble culte de la patrie el de la loi.

Faute de cet esprit public, une opinion modérée ne pouvait pas même se faire entendre. Chénier ne se faisait pas d'illusions. Si, dans ses articles, il affectait une courageuse confiance dans la raison nationale, s'il se raidissait à espérer contre toute espérance, dans ses notes, dans ses lettres, il ne se dissimulait pas la vérité. Il savait « que le moment des révolutions n'est jamais celui des hommes droits invariables dans leurs principes, qui ne veulent ni mener ni servir des partis, et qui abhorrent toute intrigue (2) ». Vers la fin de 1792, convaincu de l'inutilité de ses efforts, il se déterminait <( à se tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques, et se bornant dans sa solitude à faire pour la liberté, la tranquillité et le bonheur de la république des vœux qui, à dire vrai, surpassaient de beaucoup ses espérances (3) ». Il lui restait de sa tentative l'honneur impérissable d'avoir, au péril de sa vie, fait entendre la protestation de l'honnête homme, d'avoir virilement méprisé la popularité ; il lui restait la gloire d'avoir exprimé pour l'avenir des pensées justes et profondes, et de laisser à la postérité quelques pages qui méritent de prendre place parmi les chefs-d'œuvre de la prose française.

Le poète, en Chénier, fait oublier trop facilement le prosateur. Ce ne sont pourtant que deux faces du même génie. La prose d'André n'est pas moins originale et naturelle que ses vers. Autant le bucoliaste est imprégné de souvenirs antiques, autant le journaliste est moderne dans son expression comme dans sa pensée. Tous les politiques de ce temps sont férus d'antiquité ; ils découpent dans leurs discours ou leurs écrits toute l'histoire romaine. Les noms des Calons, des Brutus, des Décius, des Tarquins, reviennent sans cesse dans leurs ouvrages. On ne les rencontre pour ainsi dire pas dans.

(1) Œuvres en prose, p. 12.

(2) Lettre à M. Brodelet. Œuvres en prose, p. 359-

(3) Ibidem.

ANDRÉ CHÉNIEB 3i

ceux de Chénier : il semble bien qu'il s'absUnl délibérément de s'en servir ; il voyait là une manie dont il se raillait à l'occasion : « César et le Rubicon, disait-il à propos du départ de La Payette pour l'armée, rempliront les pages de mille éloquents pamphlets (1) ». La prose devait être, selon lui, l'expression directe de la pensée ; il lui suffisait qu'on trouvât son style « clair et simple (2) ». Il y avait longtemps d'ailleurs qu'il avait arrêté ses principes en cette matière, et préféré « à la gloire d'une éloquence abondante une nerveuse et succulente brièveté (3) ».

Ce genre de simplicité ne s'obtient que par un art savant. Il n'y a point de style plus naturel en son genre que celui de Chénier, de plus rapide et de plus sobre ; il n'y en a pas non plus de plus souple et de plus vivant. Il faut remonter jusqu'aux Provinciales pour trouver une pareille variété de moyens dans le développement de l'idée. Tantôt, c'est une discussion philosophique, ample, sévère, impersonnelle, comme en général dans VAvis aux Français ; tantôt, c'est une argumentation pied à pied, lorsque, reprenant point par point la Lettre du maire de Paris à ses concitoyens, il en passe les allégations et les termes au crible d'une critique impitoyable ; tantôt, c'est une ironie narquoise, indignée, hautaine : « Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi ; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentants (4) ». — « Dans leur nouveau jargon, un ouvrage est infâme lorsqu'il dévoile des infamies (5) ». — Et en parlant d'un jacobin, jadis courtisan : « Les mauvais citoyens l'ont accusé d'inconstance. Quelle ineptie ! Il encensait les puissants d'alors, il encense ceux d'aujourd'hui. Appelez-vous cela changer ? (6). Tantôt^ enfin, ce sont des personnalités ouvertes, mordantes, insultantes, contre Pétion, contre Collot d'Herbois, contre (( le sieur Brissot », dont le sang « bouillonnait » à la lecture des articles d'André : <( Mais, au nom de Dieu, monsieur Brissot, avez-vous ou n'avez-vous

(1) Sur les Sociétés patriotiques. Œuvres en prose, p. 171.

(2) Avis aux Français. Œuvres en prose, p. 38.

f3J Sur la per{. et la décad. des lettres. Œuvres inédites, p. 10.

(4) Avis aux Français. Œuvres en prose, p. 16.

(5) Sur les Sociétés patriotiques. Œuvres en prose, p. 17i.

(6) Sur Brissot et Condorcet. Œuvres en prose, p. 308-

pas écrit les infamies qu'on vous attribue ? Oui ou non ? Si vous ne les avez pas écrites, alors vous avez raison de vous plaindre... Si vous les avez écrites, alors vous mentez effrontément, et vous seul êtes un calomniateur. De grâce, Monsieur Brissot, un mot de réponse à ce dilemme, et ne faites plus bouillonner votre sang. Cessez de nous importuner de votre éloge auquel p-ersonne ne répond que par le silence du mépris et de l'indignation, et épargnez-vous tout ce plat pathos qui vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux (1) ».

La phrase elle-même se plie avec une merveilleuse agilité à loules les inflexions de la pensée. Simple d'ordinaire et assez eourte, elle devient par moments périodique, elle se développe largement avec une mâle éloquence : « 0 vous tous, dont l'âme sait sentir ce qui est honnête et bon, vous tous qui avez une patrie et qui savez ce que c'est qu'une patrie, et qui saviez ce que vous disiez quand vous jurâtes de la défendre, et pour qui vivre libre ou mourir signifie quelque chose ; citoyens fran- 'çais, vous tous qui avez des fils, des femmes, des parents, des frères, des amis avec qui et pour qui vous voulez vaincre, avec qui ou avant qui vous êtes résolus de mourir, jusqu'à quand parlerons-nous de notre liberté pour rester esclaves de factions impies ? Elevez donc la voix, montrez vous (2)... » Ailleurs la forme est brève, haletante, incisive. Une image familière grave dans l'esprit une vérité politique : « Tant que l'Assemblée nationale durera, les peuples attentifs, voyant toujours agir la main qui a tout détruit et tout rebâti, demeurent toujours en suspens et semblent toujours prévoir quelque nouveauté. On n'habite la maison avec sécurité que quand les ouvriers n'y sont plus (3) »• Une réminiscence d'Homère s-ert à André à peindre le caractère de Rœderer : « Homme entièrement semblable à un voltigeur qui court dans une arène debout sur quatre chevaux, les guidant quoique emporté par eux, adaptant son mouvement propre à tous leurs mouvements, et passant de l'un à l'autre avec une telle vélocité que l'œil a peine à le suivre, et ne peut en aucun instant juger sur quelle selle il pose

(1) Sur Bnssot. Œuvres en prose, p. 139.

(2i De Vindiscipline des armées. Œuvres en prose, p. 180.

(3) Réflexions sur l'esprit de parti. Œuvres en prose, p. 54.

le pied (1) ». Par une figure hardie, par un puissant raccourci d'expression, il montre les pages du livre de la loi « déchirées à coups de fusil (2) », ou la suprême habileté politique mise dans « l'art de calomnier ceux que l'on assassine (3) ». Son langage se fait trivial pour flétrir « l'ignominieuse bambochade des soldats de Chateauvieux (4), ou les ministres « qui sortent des boudoirs des câlins (5) ». A tout moment, la passion contenue sous la modération du style éclate en brûlants éclairs : « Le libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français a pris aujourd'hui un ton de victoire et de menace très remarquable... Il promet de pulvériser la doctrine parricide des Suppléments... Je veux qu'il sache que, parmi les auteurs des Suppléments, il en est sans doute plusieurs, mais au moins un, dont les méchants heureux n'intimideront jamais ni le cœur, ni la bouche, qui dans les cachots et sous le fer des bourreaux ne cesserait d'en appeler aux lois..., qui est prêt à mourir pour cette doctrine impudemment traitée de parricide, et qui mourra content (6) »... A mesure qu'il avance dans la série de ses articles au Journal de Paris, la véhémence de Chénier augmente. La Révolution devient de plus en plus brutale et sanguinaire ; lui se sent de moins en moins capable d'agir sur l'opinion ; il est écœuré par les calomnies dont il est l'objet. La violence de style dont il fait usage est d'autant plus courageuse qu'après juin et septembre 1792, il sait exactement que sa vie est en jeu. Il ne s'agit pas d'une lutte à armes courtoises : les Jacobins, qu'il a dénoncés à la nation, ont une vengeance à prendre. André prévoit déjà le jour « où sa tête, en tombant, amusera la férocité idiote d'un peuple si avide de ces combats entre des bourreaux et un innocent (7) ».

Du moins, avant de mourir, il voulait « vider son carquois (8) ». Retiré de la mêlée, il ébauchait, dans une comédie

(1) Sur Rœderer. Œuvres en prose, p. 306-

(2) De la fête triomphale qu'on prépare auj: Chateauvieux. Œuvres m prose, p. 150.

(3) Adresse à V Assemblée Nationale. Œuvres en prose, p. 260.

(4) Sur les Soeiétés patriotiques. Œuvres en prose, p. 160.

(5) Réponse à M.-L Chénier. Œuvres en. prose, p. 20i.

(6) Sur Brissot et le Patriote Français. Œuvres en Prose, p. 254 et 256.

(7) Note pour un poème satirique. Œuvres en prose, p. 336. {S) Œuvres complètes. I!I, p. 278.

ÉTUDES DE LITl'ÉRATL'HE PRÉROMANTIQUE. 3

aristophanesque, la satire de ces Jacobins dont il n'avait pu empêcher le triomphe. Une explosion plus forte de colère et de dégoût fit jaillir les ïambes. Fidèle à ses maîtres grecs, il mettait sous l'invocation d'Archiloque les distiques vengeurs où il exhalait sa bile et son fiel. Mais en créant, sous couleur d'imiter encore, un genre nouveau dans une forme nouvelle, du premier bond il dépassait Archiloque et Juvénal, et le premier peut-être des satiriques, il a consacré son indignation par sa mort. Son dernier mot fut une invocation à la Vertu. La postérité a entendu cet appel, et quand il ne resterait de l'œuvre tout entière de Chénier que les trois minces feuillets qu'au moment de comparaître devant ses assassins, il envoyait à son père, c'en serait assez pour que son nom fût assuré de ne pas périr.

Mais si le nom ne doit pas périr, que reste-t-il au juste de l'homme et de l'œuvre ? La voix d'André s'est perdue dans les mille rumeurs de la tempête révolutionnaire. Il n'a à son honneur ou à sa charge ni une mesure de salut ni un grand crime : d'autres occupent le devant de la scène où il est confondu dans la foule des comparses. C'est à peine s'il fait figure dans l'histoire politique. Quelle place tient-il dans l'histoire de la littérature ?

Si l'on mesure cette place à l'influence qu'il a directement exercée, on sera tenté de la trouver bien petite. Faut-il, pour être un grand poète, avoir détruit un goût et en avoir imposé un autre, avoir fondé une école, dater de son nom une ère littéraire ? Chénier n'a rien fait de tout cela. Il n'en a eu ni le temps, ni la volonté. Tout novateur qu'il fût et homme de progrès, il était, au moins en art, fortement attaché à la tradition. Il était bien loin de prévoir que la révolution sociale dont il était la victime serait suivie, à bref délai, d'une révolution dans la poésie française. Il avait l'esprit assez large pour rendre justice même aux œuvres qu'il ne goûtait pas dans la plénitude. Mais lui qui trouvait les poètes anglais tristes, enflés, sombres, pesants, qui les blâmait d'avoir « du bon

ANDRK CHENIER

sens rejeté les entraves (1) », qui se proposait de parler de Shakespeare de façon à s'attirer les insultes de ses convulsionnaires adorateurs, qui raillait la barbarie gothique, il n'aurait point aimé le romantisme, et le romantisme ne s'est pas inspiré de lui. Millevoye l'a copié ; mais les poètes nouveaux, Lamartine, Hugo, Vigny même, malgré Symétha et la Dryade, ont eu d'autres maîtres. S'ils ont connu la Grèce, ce n'est pas par les Bucoliques, c'est par Vliinéraire, les Martyrs et Childe- Harold. C'est plutôt parmi les poètes secondaires, Brizeux ou Sainte-Beuve, qu'il faudrait chercher des disciples à André. Quant aux théoriciens du Cénacle, ils se sont moins proposé de donner son œuvre pour modèle que de s'en faire une arme de combat et une couverture aux hardiesses du romantisme.

Ils ont vu dans Chénier un ancêtre possible, un précurseur, une de ces autorités dont les écoles nouvelles ont toujours besoin pour mater les récalcitrants. Encore n'est-ce pas tout de suite que l'admiration s'est déclarée. Victor Hugo, en 1819, tout en saluant (( une poésie nouvelle qui venait de naître », faisait sur l'œuvre de Chénier des réserves surprenantes. Il parlait de « style incorrect et parfois barbare », <( d'idées vagues et incohérentes », de « coupes bizarres ». Il plaidait les circonstances atténuantes : (( Qui osera lui reprocher ses imperfections, lorsque la hache révolutionnaire repose encore toute sanglante au milieu de ses travaux inachevés (2) ? ». En 1820, il était déjà moins timide : il revendiquait Chénier comme « un romantique parmi les classiques (3). Mais c'est Sainte-Beuve qui acheva l'annexion. Dans la petite chambre où Joseph Delorme lisait Goethe, Byron et Lamartine, il avait aussi un Chénier. Entre deux accès de werthérisme, il s'amusait à noter, dans V Aveugle ou dans les Elégies, les coupes hardies, les rejets heureux, les vers « drus et spacieux (4) » ; il y apprenait les secrets de la

(1) Œuvres complètes, III, p. 295-

Le Conservateur littéraire, Iro livraison, décembre 1819 ; éd. Marsan. Paris, 1922, I, p. 19. — L'article est signé E., et a été attribué parfois à Eugène Hugo. Mais il a été reproduit en 1834, par Victor Hugo, dans Littérature et Philosophie mêlées, et il est de ceux que M. Marsan déclare « que l'on peut, avec certitude, lui attribuer. » [Introd- p. xxxvii).

(3) Conservateur littéraire, 10« livraison, avril 1820, art. signé V. sur les Méditations poétiques.

(4) Pensées de Joseph Delorme. dans les Poésies Complètes, éd. Charpentier, 1883, p. 141.

30 ÉTUDES DE LTTTÉKATUIÎE PRÉROMANTIQUE

métrique. Avant de ranger André parmi les classiques^ au sens le plus large du terme, il voyait en lui, vers 1829, « le frère aîné des poètes nouveaux », frayant la voie à ses cadets, mais pour être dépassé par eux. « Il apporte au monde, disait le critique, une lyre nouvelle ; mais il y a chez lui des cordes qui manquent encore et que ses successeurs ont ajoutées ou ajouteront (1) ».

Un autre, laissant les questions de prosodie et d'école, voyait en Chénier un symbole, presque une entité ; le poète, martyr de l'iniquité sociale. Comme Gilbert avait été la victime de la monarchie absolue, et Chatterton du régime constitutionnel, André était la victime de la démocratie. L'auteur était d'autant plus disposé à lui accorder du génie qu'il trouvait dans sa destinée la pathétique illustration d'une thèse favorite. Le malheur, c'est que la Révolution a frappé Chénier pour crime non de poésie, mais de modéranti.sme, et le dramatique récit que nous fait Vigny de ses derniers jours n'est qu'un chapitre de roman (2).

Si l'on veut relever dans l'histoire de notre poésie des traces plus profondes de l'influence d'André Chénier, il faut passer trente ou quarante ans à compter de la publication des œuvres posthumes, et rapprocher de lui, plutôt que le poète des Méditations ou celui des Orientales, l'auteur des Poèmes antiques et les plus illustres de ceux qu'il a guidés par les sentiers du Parnasse. Leconte de Liste a de commun avec Chénier l'amour de la beauté plastique et l'admiration du génie lumineux de la Grèce. Mais, s'il s'est assis aux banquets des Muses helléniques, il a bu aussi <( au Permesse du Nord nébuleux (3) » ; il donne à ses descriptions une allure archéologique, il y répand une couleur éclatante que Chénier n'avait point connues. En somme, un des mérites éminents de Chénier a été de rouvrir au génie français la veine grecque. Toutes les fois que notre poésie ira se retremper à la source antique, elle trouvera Chénier assis au bord de la fontaine sacrée, et elle pourra invoquer en lui un précurseur et un maître.

La vérité, c'est que Chénier a été dans la littérature ce qu'il

(1) Mathurin Régnier et André Chénier, dans les Portraits littéraires I n 174

(2) Voir Stello. ' ' ^ "

(3) A. Chénier, Œuvres complètes, III, p. 229.

a été dans la vie, un indépendant et un isolé : indépendant dans la mesure où l'honnme peut s'affranchir d'un passé auquel il tient par toutes ses fibres : isolé, autant qu'un esprit original peut échapper aux influences de son temps. Né aux confins de deux glorieuses époques littéraires, il n'appartient en propre et exclusivement ni à l'une, ni à l'autre. Il est, à la suite de ses maîtres antiques, à travers eux et grâce à eux, de la grande école de la nature, mère de toute poésie et de toute beauté. Il a appris d'elle à aimer, à chanter la vie, et en retour il a reçu le don de la vie immortelle.

Le conte d'Emma et Eginhard dans la littérature française

On lit dans la Chronique de l'abbaye de Lorsch, au diocèse de Worms, que le domaine de Michlenstat devint, sous le règne de Charlemagne, la propriété de ce monastère par la générosité du vénérable Eginhard, qui le tenait lui-même de l'Empereur. Les circonstances dans lesquelles s'était exercée la libéralité du prince avaient paru au rédacteur dignes d'être conservées au souvenir des hommes. Il les rapporte tout au long, en un latin abondant et fleuri, dont voici la traduction :

Eginhard, archichapelain et notaire de Charlemagne, s'acquittait si honorablement d'à ses devoirs à la cour qu'il était bien venu de tout le monde ; mais il était surtout aimé de très vive ardeur par la fille de l'Empereur lui-même, nommée Imma et fiancée au roi des Grecs. Quelque temps s'était écoulé, et leur amour mutuel ne faisait que s'accroître de jour en jour. Retenus qu'ils étaient par la crainte de la colère impériale, ils n'osaient faire, pour se trouver ensemble, de périlleuses démarches ; mais un amour opiniâtre surmonte tous les obstacles. Aussi le noble jeune homme, se sentant consumer par une passion que rien ne pouvait éteindre, et désespérant d'arriver par un intermédiaire jusqu'aux oreilles de la jeune fille, prit tout d'un coup confiance en lui-même, et, une nuit, il se rendit secrètement à l'appartement qu'elle habitait. Là, il frappe doucement à la porte, s'annonce comme porteur d'un message de la part du Roi, et obtient la permission d'entrer. Seul avec la jeune fille, et l'ayant charmée par de secrets entretiens, il put enfin la presser dans ses bras et satis-

faire les désirs, de son amour. Cependant, lorsqu'à l'approche du jour il voulut profiter du silence de la nuit pour s'en retourner, il s'aperçut que, contre toute attente, il était tombé beaucoup de neige ; et craignant que la trace des pieds d'un bomme n'amenât sa perte en trahissant son secret, il n'osa pas sortir. Les angoisses, la frayeur causée par la conscience de leur faute les retenaient tous deux dans l'appartement ; et là, au milieu des plus vives inquiiétudeS', ils délibéraient sur ce qu'ils devaient faire, lorsque la charmante jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, imagina un expédient : prendre, en se baissant, Eginhard sur ses épaules, le porter avant le jour jusqu'à l'appartement qu'il habitait et qui était situé près de là, et après l'y avoir déposé, revenir en suivant bien soigneusement la trace de ses pas, tel fut le moyen qu'elle proposa.

Cependant l'Empereur, vraisemblablement par un effet de la volonté divine, avait passé cette même nuit sans dormir. S'étant levé au point du jour, il promenait ses regards du haut de son palais quand il vit sa fille s'avancer en chancelant toute courbée sous le poids de son fardeau, puis le déposer au lieu convenu, et revenir en toute hâte sur ses pas. Après les avoir longtemps considérés, l'Empereur, ému à la fois d'étonnement et d'e douleur, mais pensant que la volonté divine était poiir quelque chose dans tout cela, se contint et garda le silence sur ce qu'il avait vu.

Cependant Eginhard, inquiet de sa faute, et bien certain que l'Empereur ne serait pas longtemps à l'ignorer, finit, au milieu de ses angoisses, par prendre une résolution. Il alla trouver ce prince et fléchissant le genou, il lui demanda une mission, disant que les grands et nombreux services qu'il avait déjà rendus n'avaient pas été dignement récompensés. L'Empereur l'écouta ; mais au lieu de répondre directement à sa demande, il garda longtemps le silence, finit par lui dire qu'il ferait droit à sa requête le plus tôt possible, fixa le jour et donna aussitôt des ordres pour que ses conseillers, les grands du royaume et ses autres familiers eussent à se rendre auprès de lui. Lorsque ceFte magnifique assemblée, composée des divers officiers de l'Empire, se trouva réunie, l'Empereur commença en disant que la Majesté impériale avait été outrageusement offensée par l'indigne commerce de sa fille avec son notaire, et que son cœur était en proie à la plus violente indignation. Comme tous restaient frappés de stupeur, et que quelques-uns doutaient encore du fait, tant ce crime inouï leur paraissait grave, l'Empereur le leur prouva jusqu'à l'évidence, en leur racontant avec tous les détails ce qu'il avait vu de ses propres yeux, et leur demanda quel était leur avis à ce sujet. Le.s

LE CONTE d'eMMA ET EGINHARD i\

opinions furent divisées. Ils ne s'accordèrent point sur la nature et stir la gravité de la peine qu'il fallait imposer à l'auteur d-'un pareil attentat. Les uns voulaient qu'on infligeât un châtiment sans exemple, les autres qu'il fût puni de l'exil, d'autres enfin qu'il subît telle ou telle peine. Chacun décidait suivant la passion dont il était animé. Cependant quelques-uns, d*un caractère beaucoup plus doux, après en avoir délibéré ensemble, prirent à part l'Empereur et le supplièrent d'examiner la chose par lui-même, pour en décider ensuite suivant la prudence que Dieu lui avait accordée. L'Empereur, après avoir examiné les dispositions personnelles de chacun d'eux et choisi parmi ces avis divers le conseil qu'il devait suivre de préférence, leur adressa la parole en ces termes : « Vous n'ignorez pa«, leur dit-il, que le genre humain « est sujet à bien des accidents ; et il arrive fréquemment que « certaines choses, après avoir eu de mauvais commencements, « aboutissent à l'issue la plus favorable ; il ne faut donc pas se « désoler, mais il faut bien plutôt, dans cette affaire, qui par sa « gravité et sa nouveauté surpasse notre eniendement, désirer et « rechercher un acte bienveillant de la Providence divine, qui ne « se trompe jamais dans ce qu'elle fait et qui sait faire tourner « au bien même les plus mauvaises choses. Je n'infligerai point à € mon notaire, à cause de sa méchante action, une peine qui serait « bien plus propre à augmenter qu'à pallier le déshonneur de ma « fille ; je crois plus digne de nous et plus convenable à la gloire « d^ notre Empire de leur pardonner en faveur de leur jeunesse, « et de les unir en légitime mariage, en couvrant ainsi sous un « voile d'honnêteté la honte de leur faute. » En entendant cette sentence prononcée par l'Empereur, toute l'a^ssistance éclate en transports de joie, et on exalte à l'envi sa grandeur d'âme et sa clémence. Cependant Eginhard, qu'on avait envoyé chercher, entre dans l'assemblée, et l'Empereur le saluant aussitôt d'un visage tranquille, lui adresse la parole en ces termes : « Depuis « longtemps vos réelamations sont parvenues à nos oreilles : vous t vous êtes plaint de ce que notre royale munificence n'avait pas « encore reconnu dignement vos services ; mais, à vrai dire, c'est « à votre propre négligence qu'il faut d'abord l'attribuer, car, « malgré le lourd fardeau de si grandes affaires que je supporte « seul, si j'avais s'u quelque chose de vos désir?, je vous aurais « accordé les honneurs que vous avez mérités. Je ne veux pas vous « faire languir davantage en prolongeant ce discours, et je vais « faire cesser vos plaintes par le don le plus magnifique, afin « de vous trouver, comme auparavant, plein de fidélité et de « dévouement pour moi ; je ferai donc passer sous votre autorité

« et je vous donnerai en mariage ma fille, votre porteuse, celle « qui, l'autre fois, ceignant sa robe, a mis tant de complaisance t à vous porter. »

Aussitôt sur l'ordre du R-oi, sa fille fut amenée au milieu d'une suite nombreuse, et, le visage tout couvert d''une vive rougeur, elle passa des mains de son père dans celles d'Eginbard, qui reçut en même temps une riche dot de plusieurs domaines, avec d'innombrables présents d'or, d'argent et d'effets précieux (1).

Le récit, on le voit, est amplement développé et agréablement conduit. Le moine qui en est l'auteur n'est pas dépourvu de lettres ; il est capable de démarquer à propos un vers de Virgile ou d'Horace : Amor improbus omnia vincit, ou : Etsi enim sustineam tôt et tania negotia solus... (2). Il connaît les bons modèles ; il a du goût, de l'imagination et de l'esprit. Il a savouré manifestement, à traiter son sujet, une délectation qu'on pourrait juger quelque peu profane. Il a ménagé habilement l'intérêt et varié les effets, insistant, comme il convenait, sur les scènes où la majesté royale paraît tout entière, mais se gardant bien d'omettre celles où la grandeur se fait petite en face de l'amour ou du péril. Développez le côté galant de l'aventure, substituez au latin du Moyen Age l'harmonieux toscan du quatorzième siècle, ou le savoureux français du seizième, vous avez un conte de Boccace ou de la reine de Navarre. Aussi bien n'est-ce qu'un conte, comme n'a pas eu de peine à le démontrer (3), lui dixième, le savant éditeur des Œuvres d'Eginhard, Teulet, dont tout à l'heure j'empruntais la traduction. Imma, si elle fut bien l'épouse du célèbre annaliste, n'était pas la fille de Charlemagne, pas plus qu'Eginhard n'en était le notaire et l'archichapelain ; et l'aventure qui leur est prêtée avait déjà été mise, un demi-siècle auparavant, par le chroniqueur Guillaume de Malmesbury, au compte d'une

(1) On trouvera le texte latin dans les Monumenta Germanise historica de Pertz, Scriptorum tomus XXI, Hannoverœ, 1868, p. 357-359 ; — le texte latin et la traduction française dans la Notice sur Eginhard, à l8. suite de ses Œuvres complètes, édit Teulet, Paris, 1842I-1843, t. 'il, p. xxiv et 61. ^) Virgile, Géorgiques, I, 145-146 :

.Labor omnia vicit

Improbus.

Horace, Epttres, II, 1, 1 :

Cum tût sustineas et tanta negotia solus. (3) Dans sa Notice biographique sur Eginhand, Œuvres, t. II, p. xxix et suiv.

sœur de l'Empereur Henri III et d'un jeune homme de sa cour (1). Dans celte première version, non seulement les personnages étaient différents, mais la faute était plus grave et ne pouvait se réparer par un mariage, puisque la demoiselle était déjà entrée en religion, et l'amoureux engagé dans les ordres. Elle ne les empêcha point, si l'on en croit le chroniqueur, de recevoir, la moniale, une abbaye, le chanoine, un évêché, accompagnés, il est vrai, d'une allusion qui les fit rougir, — en ce temps-là on ne mâchait pas les mots, — et les ramena, paraît-il, à la vertu. Qu'y a-t-il de fondé dans cette anecdote ? A quel fait historique, à quelle tradition du pays du nord et de la neige doit-elle son origine ? De qui la tenait Guillaume de Malmesbury lui-même ? je ne saurais le dire. Mais, sous la forme que lui avait donnée notre bon moine, elle était trop jolie pour dormir éternellement dans le chartrier du monastère de Lorsch. Elle s'en échappa un beau jour et se mit à courir le monde. Elle en imposa quelquefois aux historiens ; elle inspira souvent les poètes et les conteurs. Elle les inspire encore de nos jours dans l'Allemagne, son pays d'origine : elle y a été mise vingt fois en vers ou en prose, en drame ou en récit. Elle s'est répandue en Flandre, en Danemark, en Angleterre, en Espagne et en Portugal. On la retrouve jusqu'en Amérique, importée au milieu du siècle dernier par Longfellow (2). Il serait bien étonnant qu'au cours de ces pérégrinations elle ne se fût pas arrêtée en France. Y suivre sa fortune, ce ne sera pas seulement satisfaire une innocente curiosité. Nous pourrons, à la faveur de ce minuscule exemple, noter, pendant plus d'un siècle, étape par étape, les vicissitudes de notre goût national.

{V; De Gestis Regum Anglorum, lib. II, § 190 ; édit. William Stubbs, London, 1887, t. I, p. 230. — Le même récit se trouve reproduit par Vincent de Beauvais dans son Spéculum Ilistoriale, liv. XXV, chap. 18.

(2) Voyez l'ouvrage du D^ Heinrich May, Die Behandlun(f€n der Sage von Eginhard und Emma, Berlin, 1900. M. May, dans son énumération très diligente des écrivains qui ont traité en diverses langues la légende d'Emma et d'Eginhard, ne mentionne pas le danois Baggessen ; il paraît avoir également ignoré la majeure partie des ouvrages français qui seront étudiés au cours du présent travail.

Notre Moyen Age n'a rien tiré de cette aimable fiction, qui n'eût pas déparé pourtant la collection de ses meilleurs fabliaux. Le « lai d'Eginhard » aurait pu faire un digne pendant au lai d'Arisiote, et le secrétaire de Charlemagne, monté sur les épaules de sa belle, n'eût pas moins déridé les auditeurs que le précepteur d'Alexandre, prenant sur son dos, dûment sellé et harnaché, la jolie fille à laquelle il fait litière de sa philosophie. Les nouvellistes des quinzième et seizième siècles n'ont pas soufflé mot de l'aventure. Le dix-septième siècle n'en a pas parlé davantage : vous en chercheriez aussi vainement la trace dans les Contes de La Fontaine que dans \ Histoire du grave Mézerai. La raison en est simple : l'anecdote ne nous était pas connue. Ce n'est qu'en 1697 qu'elle nous arriva d'Amsterdam dans un des épais in-folios du Dictionnaire historique et critique. Bayle l'avait extraite d'une compilation due à un érudit allemand, les Rei Germanicœ Scriptores de Marquard Freher (1), et bien qu'à peu près convaincu de son inauthenticité, il n'avait pu se retenir d'en « égayer », selon le mot du temps, son article sur Eginhart. « Je ne sais, disaitil, ce qu'il faut croire de ses Avantures avec une fille de Charlemagne. )) Mais il s'empressait d'ajouter : « Je suis sûr que la plupart de mes lecteurs se plaindroient de moi, si je ne racontois pas comment Charlemagne s'aperçut des bonnes fortunes d'Eginhart, et qu'ils me sauront gré d'avoir vu ici ce récit. » Là-dessus, il donnait de la narration du moine de Lorsch, mi en latin, mi en français, un « précis » presque aussi étendu que l'original. Des historiettes de ce genre, d'autres d'un ton même plus gaillard, contribuèrent, au grand bénéfice de l'imprimeur, à assurer le débit de l'ouvrage, et le succès du Dictionnaire leur valut en retour une large publicité.

Le premier effet en fut de susciter une querelle entre savants sur la réalité de cette intrigue et la filiation de l'héroïne. Mabillon, faisant, dans les Annales de Vordre de Saint

(1) Tome I de la 3e édit. (Argentorati, MDCCXVI), p. 101. La l'^ édit a paru à Francfoi-t de IGOO à 161 J.

LE CONTE d'eMMA ET EGINHARD 45

Benoit (1), une allusion rapide au mariage d'Eginhard, laissait la question en suspens. Elle iul discutée à fond et résolue né^ gativement par Dom Rivet dans l'article Eginhard de /7/istoire littéraire de la France (2), par l'abbé Lebeuf dans une dissertation qui remporta, en 1740, le prix proposé par l'Académie de Soissons (3). Dom Bouquet, en insérant dans son Recueil des Historiens des Gaules et de la France (4) le texte de la chronique de Lorsch, fit les plus expresses réserves sur le récit des fugitives amours d'Eginhard avec Imma, fille de Charles, qui « passe pour une fable chez presque tous les savans. » Par contre, des érudits moins difficiles semblaient disposés à y ajouter foi. Des Maizeaux, dans ses Remarques critiques sur le Dictionnaire de Bayle (5), n'est pas loin d'admettre la prétention des comtes d'Erpach à descendre de Charlemagne par l'intermédiaire d'Emma et d'Eginhard, et le père Daniel, après avoir raconté, d'après la Vita Caroli Magni, les désordres des filles de l'Empereur, ajoute que l'auteur, « selon quelques histoires, eut lui-même beaucoup de part à ces intrigues peu honorables (6). » Voltaire, avec son impétueux bon s-ens, démolit la légende en trois lignes (7). Mais les historiens ses confrères ne continuèrent pas moins soit d'en faire mention, comme Velly (8), en déclarant quelle avait tout l'air d'un roman, soit, comme Gaillard (9), de la reproduire tout au long. Elle est acceptée, avec ou sans réserves, dans les éditions nouvelles du Moreri (10), dans le Supplément à V Encyclopédie (11) ; elle s'étale dans les réimpressions augmentées de ce dernier

(1) Annales ordinis Sancti Benedicti, 170i, t. II, p. 288 : Egiiihnvdus qui Immam, Caroli filiam, duxisse crediiur.

(2) Paris, 1738, t. IV, p. 550 et suiv.

(3) Signalée par Dom Bouquet ; voir la note ci-dessous.

(4) Paris, 1744, t- V, p. xxi et 383. ^) 1752, article Eginhart.

(6) Histoire de France, nouvelle édition, Paris, 1755, t. II, p. 177.

(7) Annales de V Empire, édit. Beuchot, 1829, t. 23, p. 66 : « (Chailemagne) donna des terres à Eginhard, qa'on a dit l'amant de sa fille Emma. Les légendes sont pleines de fables dignes de l'archevêque Turpin sur cet Eginhard et cette prétendue fille de l'Empareur ; mais par malheur, jpmais Charlemagne n'eut de fille qui s'appelât Emma ».

(8) Histoire de France, par MM. Velly et Garnier ; t. 1. par l'abbi' Vellv, 1770, p. 233.

(9) Histoire de Charlemagne, Paris 1819, t. I. p- il5-U7. La l^e édition est de 1782.

(10) Edit. de 1759, article Eginhard.

(11) Supplément à VEnc\jclopédie, Amsterdam, 1777, t. II, p. 338 o, et t. IV, p. 704 h.

ouvrage (1). De compilation en compilation, elle aboutira au Dictionnaire Larousse, sous une forme, il est vrai, sensiblement différente de celle que nous lui connaissons dans la Chronique de l'abbaye de Lorsch (2).

Mais tandis que les savants en prenaient sujet de montrer la finesse ou l'absence de leur sens critique, d'autres, qui n'étaient pas des érudits, avaient eu l'idée d'utiliser l'anecdote, authentique ou non, pour des fins qui n'avaient rien à démêler avec l'histoire. Un moraliste s'en empara, qui n'était autre qu'Addison. Il l'inséra, en 1710, dans le n" 181 du Spectator (3). Il est question, dans ce numéro, des enfants qui se sont mariés sans l'aveu de leurs père et mère, et qui, pour ce motif, sont repoussés par eux avec la plus grande rigueur. Le rédacteur blâme hautement cette sévérité opiniâtre. « De toutes les duretés, dit-il, que les hommes ont les uns pour les autres, il n'y en a pas qu'on puisse moins excuser que celle des pères et mères pour leurs enfants. » Une humeur obstinée, inflexible et qui ne pardonne jamais, est odieuse en toute circonstance ; dans ce cas, elle répugne à la nature. Elle va contre les paroles de l'oraison dominicale, où nous demandons à Dieu qu'il nous pardonne comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et, sans prétendre épuiser tous les arguments, Addison conclut eh proposait aux intéressés un exemple qui vient de haut, puisque c'est celui de Charlemagne. Il conte l'histoire d'Imma et d'Eginhard, d'après la vieille chronique publiée par Freher, mais en usant de l'intermédiaire de Bayle, dont il reproduit si exactement le « précis », en l'allégeant seulement de quelques longueurs et de deux ou trois détails jugés sans doute un peu trop vifs, qu'en 1716 le traducteur français du Spectator n'aura qu'à copier cette page de sa version dans le Dictionnaire (4). On sait quelle fut, de ce côté du détroit, la popularité de l'ouvrage anglais. Elle profita,

(1) Encyclopédie Méthodique. Paris, Panckoucke, 1782-1792 ; Histoire, article Eginhard.

(2) Les deux jeunes gens s'enfuient et vont vivre dans une forêt où Charlemagne les retrouve plus tard au milieu de leurs enfants. — Il n'y e. pas lieu de tenir compte ici de cette version, qui provient d'une autre source que les Annales de Lorsch, et n'a inspiré aucun éciivain fnançais.

(3} The Works 0/ Joseph Addison, London, 1899, t. III, p. 43-41. (4) Le Spectateur, ou le Socrate moderne, traduit de l'anglais. Amsterdam 1716, t. II, p. 325-328.

LE CONTE d'eMMA ET EGINHARD 47

elle aussi, à notre légende. Signalée à l'allention des savants par l'in-folio de Bayle, répandue dans un public plus frivole par le léger et maniable in-12 du Speclator, elle commença enfin chez nous, vers le temps de la Régence, sa carrière littéraire.

Bayle en avait prédit le début : « Il n'y a guère de Contes dans le Decaméron de Boccace, ni dans VHeptaméron de la Reine de Navarre qui valussent celui-là, si on le brodoit ; et je suis sûr qu'entre les mains de M. de La Fontaine, il seroit devenu l'une des plus plaisantes narrations qui se puissent lire. » La Fontaine, par malheur, avait emporté avec lui le secret de son art. Les élèves qui s'évertuaient à copier sa manière égalaient plus facilement la licence de ses Contes qu'ils n'en imitaient le badinage. Est-ce La Chaussée, est-ce Grécourt qui s'avisa de traiter, à la façon, pensait-il, du bonhomme, l'aventure d'Emma et d'Eginhard (1) ? La question, pour discutée qu'elle a été, n'en est pas moins toiijours pendante (2) : c'est un de ces minuscules problèmes d'histoire littéraire dont la solution ne doit guère être attendue que du hasard. Grécourt ou La Chaussée, l'auteur se serait appliqué à donner au sujet le tour le plus vulgaire qu'il n'aurait pas mieux réussi. Ima est une fillette insignifiante, qui n'a pour elle que la fraîcheur de l'âge et la beauté du diable,

Jeune et partant gentille, Car à quinze ans point n'est de laide fille.

De tels minois sont la proie des galants. Celui qui conr-

(1) On trouve le conte intitulé Ima dans les Œuvres de Grécourt. Londres, Cazin, 1780, et dans le Supplément aux Œuvres de La Chaussée, Péris, 1762. — Je cite d'après la réédition de ce dernier ouvrage, Amsterdam, 1778.

(2) Voyez G. Lanson, Nivelle de La Chaussée et la Comédie larmoyante, Paris, 1887, p. 42. — Cependant, dans une autre partie de son ouvrage (p. 133), M. Lanson peraît admettre que La Chaussée est bien le véritable auteur d'/ma.

lise la belle n'aura pas grand peine à en venir à bout, car c'est « un fin renard » :

Tendron n'était dont la mine fût gente, Sur qui l'amour rie lui diit quelque rente.

Comme celle-ci est princesse, il faut bien qu'elle fasse quelques manières. Elle rougit de condescendre aux désirs d'un sujet. Mais elle a de la lecture. Elle sait, par Ovide, que maintes fois les déesses ont placé plus bas leur cboix. Elle cède donc. Et quand la neige les a mis, elle et son visiteur nocturne, dans le plus cruel embarras, elle se souvient, fort à propos, de Virgile. Elle enlèvera son amant sur ses épaules comme jadis Enée emporta son père et ses dieux. Le voyage se fait sans encombre. Mais la nuit suivante ramène l'heure d'un second rendez-vous. De nouveau il a neigé. Il serait aussi imprudent à Eginhard de pénétrer ce soir chez la princesse qu'il l'était hier d'en sorlir. Les amoureux se morfondront-ils ? xNous n'en sommes plus au premier pas, qui est le seul qui coûte. La princesse ira au-devant du galant, et le portera sur son dos jusqu'à sa chambre. C'est seulement quand il s'en retourne « par la même voiture », que Charlemagne l'aperçoit dans cette posture insolite. Il soumet l'affaire à son Conseil. Le Conseil, à l'unanimité, déclare le cas pendable. Le maître en juge avec plus d'indulgence, — ou avec un raffinement de sévérité, si l'on en croit l'épigramme qui sert de conclusion :

C'est la vertu d'un roi d''être clément. Charles le fut, si toutefois c'est l'être Quand on se sert d'un notaire et d'un prêtre. Est-ce pardon, est-ce punition Que d'épouser? Jugez la question.

Qu'on attribue le conte à Grécourt ou à La Chaussée dont il serait un péché de jeunesse, la composition doit en être placée au plus tard vers le premier tiers du dix-huitième siècle., puisque l'un est mort en 1743 et l'autre en 1754. Le sujet parutil du premier coup épuisé ? ou avait-il pour le goût du temps un air trop « gothique » ? Toujours est-il que personne n'y revint jusqu'en 1770, où l'on trouve, dans une livraison du Mercure, le premier chant d'un poème à'Eginhard et Imma.

LE CONTE D'eMMA ET EGINHARD 49

par M. Le B... (1). Lequel se dissimule, sous ces initiales, des innombrables Le Beau, Le Blanc, Le Blond, Le Brun qu'énumèrent les bibliographes, et de ceux, plus nombreux encore, dont ils n'ont pas enregistré les noms ? Aucun indice ne permet de le découvrir. L'auteur est, dans toute la force du terme, un homme de son temps, très au courant de la littérature à la mode, et grand ami des nouveautés. Il a lu V Esprit des Lois et VEssai sur les mœurs, feuilleté ÏEncyclopédie et dévoré la Nouvelle Héloïse. N'attendez pas de lui, en dépit du sujet, une œuvre frivole. Dès les premiers vers, il nous monte au diapason. Son héros, ce n'est pas le rusé séducteur qu'on nous peignait au temps de la Régence ;

C'est Eginliart, secrétaire d'Etat, Bon orateur, pliilosoplie et non fat, Dig-ne Germain, l'honneur de sa patrie.

Et le premier dont la plume hardie, Des nations étudiant les droits.

Osa tracer la conduite des rois.

Imma l'intéresse beaucoup moins que ce grand homme. Qu'on se figure

Une charmante et sensible princesse.

Il s'en rapporte à l'imagination du lecteur du soin de se la peindre sous les couleurs les plus séduisantes, et se hâte

de mettre l'écolière Sur les cahiers de l'aimable docteur.

Nouvel Abailard, et mieux, nouveau Saint-Preux, Eginhard instruit cette autre Héloïse, ou plutôt cette autre Julie. Il lui enseigne les lois de la nature ; il lui découvre l'empire des passions ; il s'entend surtout à lui faire partager la sienne. Le précepteur est encore trop timide, et l'élève trop innocente. Mais l'amour ne fait-il pas des merveilles ? Il donne à Eginhart le courage d'affronter les plus redoutables périls :

Je braverai le courroux de ton père.

Et ne crains plus, Imma, que ta colère. S'il faut mourir, je ne perdrai le jour Qu^en implorant ma princesse et l'amour.

(1) Mercure de France, livraison d'août 1770, p. 5-11.

50 ÉTUDES DE LITTÉEATUEE PRÉROMANTIQUE

Il inspire à Imma un dédain tout philosophique des avantages de la naissance :

Me dira-t-on, pour l'honneur de ma race, Qu'un prince doit m'épouser tôt ou tard ? Qu'est-ce qu'un prince a de plus qu'Eginhart ? Eginhart, seul, est le héros que j'aime. En lui je vois et sceptre et diadème, En ses enfants je vois les fils de Mars. Ah ! que ne puis- je en ma tendresse extrême 0 tendre amour, sous tes chers étendards Perpétuer le sang des Eginharts ?

Mais je m'égare, et ne suis qu'une esclave. Le point d'honneur, le trône, tout me brave. Ah! malheureuse, ah! pourquoi le destin N'a-t-il pas fait mon amant souverain ? Ou si pour moi ses mains moins libérales Avaient rendu nos fortunes égales.

Au rang obscur si nous rampions tous deux, Cher Eginhart, nous serions plus heureux î

Heureux, ils le furent sans doute, en dépit de letiquelte et des préjugés, puisqu'ainsi le veut la légende. Mais après quelles péripéties, quelles angoisses, et vraisemblablement, si l'on en juge par ce début, quels discours ? Comment triomphèrent de concert l'amour et la philosophie ? Le poète nous le laisse à deviner, car son premier chant n'a été suivi d'aucun autre. Mais, si nous ne voulons pas nous en donner la peine, nous n'aurons qu'à ouvrir le volume paru en août 1777 de la Bibliothèque des Romans (1).

Le rédacteur, invoquant l'autorité de Bayle, entreprend de tirer du récit de la chronique de Lorsch une nouvelle historique. Son procédé consiste à y coudre le plus de romanesque possible. Charlemagne, après une guerre contre les Saxons, a recueilli la veuve et le fds d'un brave seigneur austrasien tué à l'ennemi. Alpaïde est devenue une des dames d'honneur du palais, confidente et favorite de l'Impératrice, et gouvernante des princesses. La plus jeune est Imma ; elle a dix ans de moins qu'Eginhart. Le fds d'Alpaïde a marqué de bonne heure

(1] Pages 161 et suiv.

LE CONTE d'eMMA ET EGINIIAKD 51

pour l'étude des sciences les dispositions les plus heureuses. Comme il paraissait d'un tempérament délicat, sa mère l'a poussé dans cette voie. A quinze ans, on l'a jugé digne de servir d'instituteur à la jeune Imma. Il lui a enseigné à lire, et, pendant cinq ou six ans, il a continué son instruction. Tandis que la princesse grandit en savoir et en beauté, son précepteur se fait remarquer de l'Empereur. Il devient son conseiller intime, son secrétaire de confiance, et son historiographe. Il le suit à la guerre, en Italie, en Espagne, chez les Saxons et les Huns, et jusqu'au Danube. Enfin l'Empereur revient à Aix-1«- Chapelle prendre quelque repos. Eginhard revoit <( l'aimable Imma ». Il se fait rendre compte de ses études, et constate avec joie qu'elles n'ont pas été négligées pendant son absence. L'intérêt que l'élève inspire au jeune maître se change, sans qu'il y prenne garde, en une affection plus tendre ; la reconnaissance de l'élève pour le maître devient, sans qu'elle s'en aperçoive, une passion. C'est en lisant les poètes qu'ils finissent par voir clair dans leur cœur. Eginhard avait, fort à propos, rapporté de Rome VEnéide ; il l'explique à Imma : « L'on juge bien, dit notre auteur, que le quatrième livre et l'aventure de la grotte où entrèrent Didon et Enée, dévoient faire quelque impression sur deux jeunes cœurs qui étudioiient ensemble cette scène délicate et intéressante ; aussi cette lecture avançat-elle beaucoup les affaires d'Eginhard. » Il avait aussi rapporté une partie des ouvrages d'Ovide, VArt d'aimer, les Héroîdes, les Métamorphoses. Il s'était bien gardé de communiquer toutes ces belles choses aux savants de la cour : « la plupart de ces messieurs étoient des prêtres et des moines qu'Ovide auroil scandalisés. » Mais il n'hésita pas à en faire part à une princesse « qui étoit au-dessus des préjugés et osoit se croire au-dessus des faiblesses ». Après Ovide vint Horace ; après la poésie, la musique, a La flûte, la harpe et la lyre étoient connus depuis longtemps, mais la guitare et une espèce d'épinette ou de clavecin étoient de nouvelles inventions. Imma en prit des leçons avec le même précepteur qui lui avoit appris tant de choses. Bientôt elle se trouva en état de figurer dans l'Académie des sciences et des talents que Charlemagne avoit formée. » Elle y porte le nom de Sapho. Elle chante des hymnes pieuses, où, sous couleur .de s'adresser à Dieu, elle invoque

l'Amour. Mais « c eloit la nuit que ces deux amants se doiinoient et recevoient leurs plus chères et leurs plus tendres leçons ». Notre inflammable précepteur, à la faveur d'une lanterne sourde, gagne en secret la chambre de la princesse ; il lui fait lire à voix basse quelques vers galants du siècle d'Auguste, (( dont il fait toujours avec succès quelque heureuse application à ses propres sentiments ». Avec une pareille méthode d'enseignement, on ne s'étonne pas que les moments paraissent « délicieux » et les heures trop courtes. Un matin d'hiver, nos imprudents sont bloqués par la neige. Imma montre qu'elle est bonne latiniste, et pense au pater Anchises. Comme elle est robuste, elle joue le rôle d'Enée, et reporte chez lui son amant. Mais l'Empereur a tout vu. Le jour même a lieu l'assemblée de l'Académie. « On y proposa, suivant que cela se pratiquoit, des questions à décider aux différents membres de la Société littéraire. L'Empreur mit celle-ci sur le tapis : quelle est la passion qui produit les plus grands effets, et dont il peut résulter les suites les plus importantes ? » Alcuin nomme l'ambition, Théodulphe l'intérêt, Angilbert le fanatisme religieux. « Attendez, dit Charlemagne, je vais dire à présent mon avis. La passion qui peut produire les effets les plus extraordinaires, c'est l'amour ; cette nuit même j'en ai eu la preuve, j'ai vu une princesse oubHant son rang... » A ces mots, Imma s'évanouit, Eginhard perd la tête, l'assemblée entière est consternée. Mais l'auteur nous a dès longtemps prévenu que Charles était « doux et humain, père tendre, et maître facile à servir. » Il s'adresse à sa fille : « Imma, lui dit-il, je sais trop quelle est la force de la passion qui vous a entraînée ; j'en ai moi-même éprouvé plus d'une fois les effets, et, malgré, mon âge, je n.'ose m'assurer encore d'en être parfaitement à couvert. » Il l'excuse donc, et même la félicite sur l'objet de son inclination. « Il a cultivé votre esprit, et vous lui devez en partie vos lumières et vos talens : puisqu'il vous adore et qu'il vous plaît, je consens que vous fassiez son bonheur. » Et comme présent de noces, il leur offre un duché. Voilà un Charlemagne qui ne rappelle que d'assez loin celui de l'histoire. Mais quelle mesure, quelle dignité, quelle poHtesse, quelle humanité ! Tous les cœurs sensibles durent être ravis de ce dénouement.

Où les uns ont sujet de s'attendrir, d'autres trouvent ma-

LE CONTE d'eMMA ET EGINHARD 53

lière à philosopher. Mercier, dans son Tableau de Paris (1), fait une petite place à notre anecdote. Entre une diatribe contre le Tableau des avocats, et une réclame pour les bains du sieur Albert, il consacre une page à Y hôtel de Clugny. <( Le palais ordinaire des rois de la première race est habité aujourd'hui par le sieur Moutard, libraire ; il dîne où soupait l'empereur Julien, et ses servantes habitent les chambres où Charlomagne fit enfermer ses deux filles, qui avaient un peu trop hérité du tempérament de leur père. Ce fut pour Charlemagne un étrange spectacle, lorsque cet Empereur, levé de trop grand matin, se promenant dans sa chambre et jetant les yeux sur une petite cour de son palais, aperçut à travers les fenêtres, à la lueur du crépuscule, la princesse sa seconde fille, les pieds dans la neige, portant sur son dos le premier ministre... Eh bien ! cette plaisante scène s'est peut-être passée dans les cours du sieur Moutard, qui ne songe point à lire l'histoire, mais bien à la faire imprimer. » Voilà les réflexions d'un moraliste de la borne. Voulez-vous à présent celles d'un philosophe en jupons ? Ouvrez le prolixe et bizarre roman que M""^ de Genlis intitule : Les Chevaliers du Cygne, ou la Cour de Charlemagne, conte historique et moral (2). L'histoire d'Emma et d'Eginhard en est un des épisodes les plus complaisamment développés, avec l'intention non déguisée d'en tirer, à l'usage des princes (M™" de Genlis leur donnait des enseignements de toute sorte), une leçon à la fois de démocratie et de grandeur d'âme. Voici comment il se rattache au sujet. Les Chevaliers du Cygne, ce sont deux jeunes paladins, Olivier et Isambard, qui ont pris cet oiseau pour emblème, et l'ont fait peindre sur leurs boucliers avec la devise : Candeur et loyauté. Ils ont quitté la Cour de l'Empereur pour chercher aventure. Chemin faisant, ils dévident la chronique galante d'Aix-la-Chapelle. Olivier raconte à son compagnon une scène dont il a été le témoin. L'Empereur, qui mettait en lui toute sa confiance, l'avait retenu un soir fort avant dans la nuit, l'entretenant tour à tour de ses projets politiques et de ses chagrins de famille. Au point du jour, comme ils al-

(1) Nouvelle édition, 1782-1788, t. XI, p. 264-265.

(2) Paris, Hambourff, 1795, 3 vol. in-8. — L'histoire des amours d'Imma et d'Eginhord est racontée au tome I, ohap. XX, p. 322-330. — S'il faut en rro:re la préface du romen, M™« de Genlis avait commencé à l'écrire deux ans avant la Révolution.

laient se séparer, ils virent sur le perron du pavillon d'Emma, dans l'enclos réservé aux femmes, Eginard et la princesse, qui semblaient conférer ensemble, en regardant la neige tombée pendant la nuit. Olivier, en bon courtisan, gagnait discrètement la porte- L'Empereur le contraignit de suivre Taventure jusqu'au bout. La main de Charlemagne était tremblante, « l'altération de ses traits avait quelque chose de terrible et d'effrayant ». Il garda quelque temps le silence ; enfin, retrouvant la parole : <( Olivier, dit-il, j'ai su me préserver des préjugés absurdes que l'éducation, la flatterie et l'orgueil inspirent communément aux souverains ; celui qui, le seul de nos rois depuis les premiers successeurs de Glovis, admit le peuple aux assemblées législatives ; celui qui, dans les écoles d'éducation nationale, sans égard à la naissance, ne distribuant les prix et les emplois qu'au mérite et aux vertus, donne souvent un blâme public à l'héritier d'un grand seigneur, et couronne dans son concurrent le fds d'un simple artisan ; celui qui, dans l'Académie littéraire qu'il a fondée, a rejeté pour lui toute espèce de distinction particulière ; celui qui voulait, il y a quelques années, marier sa fdle à l'un de ses sujets, celui-là, dis-je, a bien prouvé qu'il n'attache aucun prix à la naissance. Aussi les motifs de mon ressentiment sont légitimes et fondés sur la raison. L'indigne suborneur de ma fdle me doit tout, son éducation, sa fortune et même la vie. Vous savez que dans une bataille je sauvai ses jours en exposant les miens. Parlez, Olivier, quelle punition mérite une telle ingratitude ? » Olivier, pour un chevaher de la candeur, ne manque pas de finesse. Il convient que le châtiment devrait être exemplaire ; mais il invoque « le soin de la gloire de la princesse » ; puis, profitant de l'effet produit et poussant son avantage, il rappelle au monarque qu'on ne saurait être à la fois juge et partie. « C'est pourquoi, Seigneur, un prince ne se venge jamais légitimement : c'est pourquoi il doit punir les causes qui intéressent l'Etat et la société, et pardonner toutes ses injures personnelles. » Charles, non sans quelque résistance, se rend à ses raisons. Comme empereur, il pardonne, et, comme père de famille, il s'empresse de régulariser la situation. Il accorde le consentement qu'on avait négligé die lui demander. Il ôte pour la forme, à Eginhard la place qu'il occupait auprès de lui ; mais comme il faut bien

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