‹ Etudes de médecine et d'hygiène publiqueChapitre 10 sur 48 · HYGIÈNE INDIVIDUELLE OU PRIVÉE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE INDIVIDUELLE OU PRIVÉE

Alimentation, causes morales, excès de tous genres, professions, vêtements et habitations. Ces quelques mots résument tout ce qu'il y a à dire sur l'hygiène individuelle ou privée en ce qui concerne le choléra dans nos contrées. Il résulte, en effet, de mes observations particuhères et de celles de la plupart de mes confrères, que presque tous les cas constatés dans le département pourraient, au point de vue de leur étiologie secondaire, être rapportés à l'une de ces catégories.

U alimentation doit être placée en première ligne, car elle est certainement de toutes les causes prédisposantes celle qui a la plus grande part dans la production de la maladie. C'est tantôt la privation d'une nourriture suffisamment substantielle qui en a favorisé le développement, tantôt l'excès opposé qui a produit un résultat analogue ; mais c'est surtout à la nature des aliments que doit être attribuée le plus fréquemment la manifestation des accidents cholériques. On ne saurait se dissimuler, en effet, que l'alimentation de la classe pauvre se compose presque exclusivement de viandes salées, de légumes secs plus ou moins cuits, de poissons quelquefois avariés dont on fait provision pour plusieurs jours, enfin,

de fruits de qualité inférieure et le plus souvent incomplètement mûris.

Tout en convenant que ces conditions alimentaires sont évidemment fâcheuses, on pourra peut-être demander, sous forme d'objection, pourquoi la classe aisée de la société a été plus particulièrement frappée dans la seconde période de l'épidémie? Cette circonstance est, en effet, singulière, et peut-être serait-on tenté de la ranger parmi les nombreuses inconnues qui déjouent, en fait de choléra, l'observation la plus attentive; mais, en y réfléchissant bien, on découvre précisément que la nature de l'alimentation n'y est peutêtre pas aussi étrangère qu'on le pense, car, par suite d'une idée erronée, les gens aisés s'étaient crus obligés, pour se soustraire aux atteintes de la maladie, de ne composer leur régime habituel que de toniques et de stimulants , dont l'abus longtemps prolongé explique suffisamment pourquoi la recrudescence cholérique d'abord, et plus tard la dyssenterie, les ont si cruellement frappés.

Causes morales. — Ces causes occupent une place très-importante dans l'étiologie du choléra. Qui de nous, en effet, n'a constaté que le chagrin, l'ennui, la tristesse, et surtout la crainte qu'inspire cette affreuse maladie, ont prédisposé un grand nombre de personnes à la contracter ? Pour ma part, je connais dans notre ville plu-

sieurs exemples d'individus qui ont été mortellement frappés, immédiatement après avoir rendu les derniers devoirs à un parent ou à un ami, dont la mort, quelquefois très prompte, les avait vivement impressionnés. Les faits de ce genre pourraient sans doute être cités comme démonstration du principe contagieux ; mais j'ai de sérieux motifs de croire que, dans plusieurs circonstances, l'influence morale n'a pas été complètement étrangère à la production immédiate des accidents.

Je n'essaierai pas de rechercher dans quelle proportion, même approximative, les excès de tous genres ont favorisé le développement des phénomènes cholériques. Une pareille statistique serait impossible à faire ; mais on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que, dans notre département comme partout ailleurs, les excès ont eu leur large part d'influence, et qu'ils ont figuré comme cause prédisposante dans un très grand nombre de cas.

En ce qui concerne les professions, c'est seulement dans les hôpitaux qu'on pourrait trouver les éléments d'un calcul reposant sur des bases certaines ; mais le nombre des malades, proportionnellement restreint dans ces établissements, n'a pas permis de présenter à cet égard une moyenne de quelque valeur ; cependant, il semblerait résulter d'observations nombreuses, faites en 1832 et

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en 1849, que de toutes les professions, celle de marin est peut être la plus accessible aux atteintes de l'épidémie.

Cette prédisposition chez les marins doit-elle être attribuée à leur alimentation généralement excitante, aux excès de boisson si fréquents parmi eux, à la nature de leurs travaux, à leur séjour presque continuel sur l'eau où ils sont exposés jour et nuit aux intempéries des saisons? Il me paraît probable que ces divers motifs concourent simultanément, et d'une manière à peu près égale, à donner aux marins plus d'aptitude à l'imprégnation du miasme cholérique.

Enfin, les habitations et les vêtements Mi&miQ'ïii se ranger en dernière ligne comme causes individuelles, et compléter la différence des conditions hygiéniques entre les classes pauvres et les classes riches de la société, au double point de vue du bien-être matériel et de la prédisposition à contracter les nombreuses maladies dont l'homme peut être affligé.

Ainsi se trouve expliqué pourquoi l'épidémie a sévi plutôt sur une classe que sur l'autre, et pourquoi le chiffre des décès, si élevé d'un côté, est proportionnellement si faible de l'autre ! Toutefois, je suis heureux de constater que si le choléra, en 1832 comme en 1849, n'a pas fait dans notre beau département les mêmes ravages

DE L'ANNÉE 1849 m

que dans beaucoup d'autres parties de la France, on le doit surtout à ce que nos populations, par cela même qu'elles sont intelligentes et laborieuses, jouissent ordinairement d'une alimentation suffisante, de vêtements convenables, de logements assez salubres, et qu'elles sont, pour la plupart, à l'abri des grandes misères.

3° CAUSES LOCALES d' INSALUBRITÉ.

On peut établir d'une manière générale qu'ici , comme partout ailleurs, les égoùts mal nettoyés, les canaux mal entretenus , les lieux d'aisances d'où s'exhalent des odeurs délétères, les tas d'immondices, les fumiers, ainsi que les cloaques qui donnent lieu à des émanations putrides, ont certainement exercé une grande influence sur le développement et l'accroissement de l'épidémie dans les localités où ils ont échappé à la surveillance administrative. Je pourrais citer, à l'appui de cette assertion, le bourg de La Bastide, avec ses fumiers infects, situés presque à la porte de chaque logement, et certaines maisons de notre ville, véritables hôtels de miracles, où succombèrent presque tous les malheureux qui y étaient entassés; mais je préfère glisser sur ces généralités pour m' occuper d'un travail plus important dans la circonstance actuelle, et qui consiste à signaler les causes d'insalubrité par-

ticulières aux deux contrées du département où l'épidémie a sévi avec le plus de violence : BordeauûG et La Teste.

Les points de Bordeaux sur lesquels le choléra s'est appesanti davantage sont : les faubourgs des Chartrons, de la Chartreuse et de Sainte-Croix.

Le premier a pour voisinage une vaste étendue de marais, véritables foyers de vapeurs malsaines, surtout pendant les mois de juillet et d'août.

Le second compte aussi plusieurs causes d'insalubrité : le cimetière, qui doit être placé en première ligne à cause des nombreuses inhumations qu'on y faisait chaque jour; un établissement d'engrais animalisés d'où s'exhalaient des émanations putrides et dont le propriétaire n'avait jamais voulu s'astreindre à l'accomplissement des conditions sévères qui lui étaient imposées; enfin, de nombreux lavoirs où étaient établis des barrages fixes, quand ils devaient être mobiles, et où la stagnation des eaux savonneuses devenait en été une cause puissante et permanente d'insalubrité.

L'un des points qui ont été le plus maltraités par l'épidémie appartient au quartier Sainte-Croix. Je veux parler du Saujon. Placé sur un sol sablonneux et élevé, il est percé de larges rues macadamisées où les eaux s'écoulent librement; les maisons y sont bien bâties et les habitants y vivent

de la même manière que la population ouvrière des autres parties de la ville. Cependant, il faut remarquer que les hommes, presque tous bouviers ou charretiers, stationnent tout le long du jour sur les quais, tandis que leurs femmes, toutes blanchisseuses, s'occupent à laver le linge sur le cours d'eau le plus voisin qu'on appelle Vestey de Bègles. A part cette double circonstance de profession, rien ne semble exphquer, jusqu'à présent, le ravage fait par le choléra sur ce malheureux quartier, ainsi que sur l'asile des aliénées qui l'avoisine et qui a partagé ses calamités. Mais ce qui ne peut et ne doit pas échapper à nos investigations étiologiques, c'est que, dans le faubourg dont il s'agit, il n'y a pas une seule maison qui soit pourvue de lieux d'aisances; que les matières fécales recueillies dans des barriques sont déversées, comme engrais, sur une vaste étendue de jardins; et que, dans les environs, ont été réunis plus d'établissements insalubres qu'on n'en compte dans tout le reste de la ville.

En première ligne, il faut signaler l'Abattoir, pour lequel il y a urgence à réclamer à la fois des modifications de construction et de police intérieure ; puis un fossé qui longe la partie est de l'asile des aliénées, et qui est devenu le réceptacle de toutes sortes d'immondices.

N'y aurait-il pas également lieu d'appeler l'at-

tention de l'administration : sur de nombreuses porcheries, sur plusieurs boyauderies, sur des usines pour la préparation des crins et des soies de porcs, sur des fabriques d'engrais animalisés, des amidonneries, des savonneries, des dépôts d'os, des parchemineries , des raffineries, dont l'ensemble constitue soixante établissements incommodes ou insalubres, groupés dans un espace d'environ quinze cents mètres de longueur ?

Signalons enfin Vestey de Bégles , dont les eaux, qui arrivent des landes, claires et limpides, sont souillées, à partir du pont du Guit : par les immondices de nombreux lieux d'aisances, par une multitude de lavanderies, par les résidus de diverses fabriques, par les eaux grasses de l'Abattoir, et se répandent, ainsi chargées de matières putrescibles, dans des fossés en contre-bas du sol, qui n'ont pas été curés depuis plus de trente ans. Je m'empresse d'ajouter que cette description ne serait pas tout à fait complète, si je ne faisais remarquer que tous ces résidus, au lieu d'être entraînés dans la Garonne par le courant du ruisseau, sont retenus à la surface de l'eau à l'aide d'un grillage établi et maintenu, contrairement aux lois, par le propriétaire de cette usine, près et en amont du moulin de Sainte- Croix.

Si donc quelque chose doit être une cause de

surprise dans la marche et le développement de l'épidémie en 1849, c'est que le quartier Sainte-Croix n'ait pas été encore plus maltraité, et que l'hospice des vieillards, celui des enfantstrouvés, ainsi que le Petit -Séminaire, placés au centre de ces nombreuses et puissantes causes d'insalubrité, n'aient pas eu à déplorer des pertes à peu près analogues à celles que nous avons eu le regret de constater dans l'asile des aliénées.

Quelques esprits, désireux d'atténuer l'importance que mérite l'étiologie du choléra, pourraient objecter qu'en 1832 il n'y eut pas un seul cholérique dans cet asile, dont la situation était la même, et dont l'organisation intérieure n'avait pas changé. Mais on se rappelle que si l'asile fut épargné, les quartiers des Terres-de-Bordes et de Saint-Nicolas furent du nombre des plus maltraités; ce qui prouve d'ailleurs l'influence incontestable des conditions hygiéniques locales sur le développement du choléra, c'est que notre dépôt de mendicité, dont la population atfaiblie par l'âge, par les infirmités et par de longues privations, fut décimée en 1832, n'a plus éprouvé la moindre atteinte épidémique depuis que des améliorations bien entendues ont été faites dans cet établissement, et que ses environs ont été notablement assainis.

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Dans la petite ville de La Teste, les causes d'insalubrité, bien que d'un autre genre, ne furent certainement pas étrangères à l'extension rapide que prit le fléau; quoi qu'il en soit, elles sont de nature à ne pas être passées sous silence.

Je citerai d'abord le défaut de pentes convenablement calculées, ainsi que l'absence d'un pavage régulier ; il en résulte que, même en été, les rues deviennent autant de bourbiers et de cloaques, d'où s'exhalent les miasmes les plus nuisibles à la santé publique.

Mais là n'est pas la principale cause des exhalaisons qui font de cette ville une localité toujours fiévreuse et qui contribuèrent puissamment à donner à l'épidémie des proportions qu'elle n'aurait probablement pas eues dans d'autres conditions hygiéniques. C'est surtout en se dirigeant, de La Teste, vers les bords du bassin d'Arcachon, où depuis quelques années s'élève une ville neuve, qu'on découvre la véritable source de ces émanations malsaines.

A l'abri des miasmes paludéens par sa position, Arcachon est à peu près exempt des fièvres intermittentes qui désolent le reste de la contrée, et, chose remarquable, cette commune fut tout à fait préservée, en 1849, des atteintes de l'épidémie cholérique, bien qu'une population de plus de

deux mille âmes y fût réunie pour la saison des bains de mer.

Voici d'oîi vient la différence qui existe, au point de vue hygiénique, entre cette nouvelle ville et La Teste.

L'une, située sur les bords du bassin, est dominée par la forêt ; l'autre, construite dans un basfond, est bordée de divers côtés par ce que l'on appelle les près salés, immense étendue de terrains que la mer baignait de temps en temps dans les plus hautes marées , et qui , depuis la construction des établissements de bains et des maisons adjacentes, a été partagée, en deux portions inégales, par une large voie macadamisée. La partie qui est au nord de la route est encore inondée à chaque marée montante; mais celle qui est placée au sud-ouest, n'étant plus lavée par la mer, même dans les plus fortes marées, est transformée en un marais immense, où l'eau croupit, verdâtre et fangeuse, et d'où s'exhalent, surtout le matin et le soir, les émanations les plus fétides et les plus délétères.

Il y a vraiment urgence à dessécher cette vaste plaine marécageuse, pour mettre un terme aux fièvres intermittentes, insidieuses et typhoïdes qui affligent presque chaque année La Teste et ses environs.

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