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MODE DE PROPAGATION

Comme je ne veux pas quitter mon rôle d'historien pour me livrer à des recherches sur une question aussi ardue que celle du mode de propagation du choléra, je me borne à constater que dans le département de la Gironde, les épidémies cholériques de 1832 et de 1849 ont donné lieu à certains faits en apparence contradictoires, dont les uns seraient favorables à la contagion; tandis que d'autres s'expliqueraient mieux par une cause miasmatique ou infectieuse.

En voici quelques exemples :

Un employé des bateaux à vapeur du haut de la rivière est pris, à Bordeaux, des premiers symptômes du choléra. Il se fait transporter à Saint-Macaire, où il meurt quelques heures après; et immédiatement, plusieurs cas de choléra se produisent dans cette petite ville.

Une jeune femme de Saint-Savin est atteinte du choléra. Son frère en est informé ; il quitte la commune qu'il habite, éloignée de Saint-Savin de vingt à vingt-cinq kilomètres; il donne quelques soins à sa soeur, qu'il trouve agonisante, et meurt lui-même frappé de la même affection, dans les vingt-quatre heures qui suivent son arrivée.

A Bordeaux, pendant la première période de l'épidémie, le quartier Sainte-Eulalie est complètement épargné jusqu'à la fin du mois de juillet. Un cas de choléra se déclare à cette époque dans la rue Sauteyron, et de la même maison on voit sortir huit morts dans le court espace d'une semaine.

Une dame qui jouit de la plus parfaite santé se rend aux Chartrons pour y visiter sa soeur, qu'elle trouve dans la période asphyxique. Revenue chez elle, rue Porte-Dijeaux, oii l'on ne connaît encore aucun cas de choléra, elle est prise de vomissements, de crampes, de déjections caractéristiques, et succombe après soixante-douze heures d'horribles souff'rances.

On pourrait, en outre, faire remarquer en faveur de la contagion, que les pensions, les communautés religieuses, le collège, les séminaires, la plupart des hospices, la prison départementale, le dépôt de mendicité, et même les personnes qui, par leur position, se trouvaient pour ainsi dire séquestrées du reste de la population, ont été, en 1849, presque complètement épargnés.

Toutefois, si pour prouver la contagion on invoquait l'existence de ces divers faits, leur autorité serait immédiatement infirmée par d'autres faits non moins significatifs et peut-être plus nombreux.

Ainsi la garnison de Bordeaux, dont l'effectif

était alors de 2,300 hommes, ne compta que 19 cas de choléra. Cependant, les soldats étaient exposés aux atteintes de l'épidémie, comme le reste de la population avec laquelle ils avaient de fréquentes relations. Les médecins militaires ont constaté d'ailleurs , que la maladie a particulièrement sévi sur les hommes qui avaient éprouvé des fatigues exagérées, qui s'étaient livrés à de fréquents excès, ou qui avaient eu l'imprudence, ayant chaud après les manœuvres, d'étancher leur soif avec de l'eau froide.

Comme les élèves du collège, des pensions, des séminaires, des couvents, et comme les détenus de la prison départementale, les soldats sont astreints à un régime alimentaire très régulier : n'est-ce pas à cette cause, autant qu'à l'isolement ou à la séquestration, que doit être attribuée l'immunité des uns et des autres?

Il est constant, d'autre part, que les personnes qui ont le plus fréquenté les cholériques et qui ont vécu dans l'atmosphère de leurs émanations : les médecins, les internes des hôpitaux, et l'interne de l'asile des aliénées en particulier, les sœurs de charité, les garde-malades, les infirmiers, forment précisément la classe sur laquelle le choléra a prélevé le plus mince tribu.

Chaque exemple de contagion ou &' infection a donc son exemple contradictoire. Mais ces

contradictions ne sont peut-être pas aussi absolues qu'on le pense; et je ne mets pas en doute que, par l'analyse consciencieuse et désintéressée de ces divers faits, on n'arrivât à leur explication judicieuse, en les rattachant tous à un même mode d'origine et de propagation.

Je laisse à d'autres le soin de faire cette analyse, qui demande plus d'éléments que je n'en possède, et surtout une puissance d'interprétation qui n'appartient qu'aux esprits les plus éminents.

SYMPTOMATOLOGIE.

L'épidémie cholérique de 1849 n'a pas été parfaitement identique à celle de 1832 ; elle a paru se distinguer par quelques nuances symptomatiques que je tâcherai d'apprécier plus tard; mais l'une et l'autre ont présenté un groupe commun de phénomènes qui , pour la facilité de l'étude, peuvent se diviser en trois parties bien distinctes : Période d'invasion; jpèriode al gide ; période de réaction.

\° Période d'invasion — Le début des attaques n'est pas constamment le même : tantôt elles se manifestent après plusieurs heures ou plusieurs

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jours de prostration, de lassitude et d'anxiété ; tantôt elles sont précédées d'une cholérine qui dure depuis un temps plus ou moins long, et sont accompagnées de flatuosités, d'embarras gastrique, de sécheresse de la langue; mais, le plus souvent, l'inA^asion a lieu d'une manière subite, au milieu du jour ou pendant le sommeil. Dans ce cas, surviennent instantanément des coliques violentes, des vomissements, des diarrhées, des fourmillements dans les muscles des mollets ou des crampes très douloureuses. Les tranchées, qui reviennent à de courts intervalles, se manifestent alternativement du côté de l'épigastre ou vers le bas-ventre, donnant heu, après chaque nouvelle crise, à des évacuations de quantités et d'aspects variés. C'est ainsi que, dans certains cas, les selles sont jaunâtres et fétides, tandis que dans d'autres elles sont primitivement oryzées et complètement inodores. Mais, quelle que soit leur nature, elles sont presque toujours suivies d'une sorte de défaillance qui va quelquefois jusqu'à la syncope, et d'une tendance irrésistible au sommeil, que ne tardent pas à venir interrompre de violentes contractions des muscles abdominaux , prélude certain d'évacuations nouvelles.

Langue pâle, mais encore chaude, soif vive , pouls filiforme, voix affaibhe, commencement de froid aux extrémités, traits altérés, abattement

moral profond : tels sont les symptômes qui viennent compléter le tableau de cette première période.

Dans les cas les plus heureux, soit qu'un traitement énergique ait immédiatement enrayé les accidents, soit que le malade n'ait été que légèrement frappé, ces premiers symptômes s'amen-^ dent graduellement , et tout reste dans les proportions d'une simple cholérine dont la guérison ne se fait pas longtemps attendre. Dans la plupart des cas , cependant , les choses ne se passent pas ainsi : cette période, dite d'invasion, ne dure que quelques heures, et déjà surgissent les affreuses conséquences de Yalgiditè et de la cyanose.

£0 Période al gicle. — Arrivés à cette période, les cholériques ne conservent un peu de chaleur que sur le ventre et sur la poitrine. Les pieds, les mains, la face, sont littéralement glacés. Une sueur froide et visqueuse inonde les membres, les tempes , le front, le cou, souvent même la partie supérieure du thorax. Une teinte bleuâtre, la cyanose, plus ou moins foncée, selon les circonstances, selon les individus et selon le degré de la maladie, se manifeste sur toute la surface du corps, mais elle se fait plus particulièrement remarquer aux pieds et aux mains, dont la peau, privée de son élasticité, se fronce et se plisse à la manière

de celle des noyés. Le nez s'effile, les yeux s'enfoncent dans l'orbite, les muscles de l'abdomen se contractent à un tel point qu'on les dirait collés à la colonne vertébrale; enfin, la maigreur fait de si rapides progrès qu'en quelques heures les malades sont méconnaissables. Tel est l'aspect extérieur.

Langue sèche et froide, soif ardente que rien ne peut étancher, sentiment de brûlure dans les entrailles, persistance des yomisssements et des selles oryzées, suppression complète de la sécrétion urinaire, crampes violentes avec rétraction des doigts des pieds et des rnains, contractions spasmodiques des muscles des avant-bras et des mollets, pouls insensible, voix cassée, décomposition complète des traits : voilà le complément de cette seconde période ; mais ce qui contribue surtout à donner à l'ensemble de cette scène un aspect lugubre, c'est que l'intelligence conserve la plus parfaite intégrité, et que les cholériques assistent^ les uns avec résignation , les autres avec désespoir, à une agonie dont ils entrevoient et quelquefois désirent la fin prochaine.

Cette phase est tantôt très courte, tantôt assez longue; sa durée moyenne est de six à huit heures après lesquelles il peut survenir deux choses : 1° la période de réaction que je vais examiner tout à l'heure ; 2° ce qu'on appelle généralement la période asjphyœique , dont je ne crois pas devoir

faire une catégorie à part, ne la considérant que comme le terme nécessairement fatal de celle que je viens de décrire.

C'est qu'en effet, il arrive un certain degré de la période algide où , par suite de l'altération du sang d'une part et de la contraction spasmodique des muscles thoraciques et laryngiens de l'autre, les phénomèmes physiologiques de l'acte respiratoire cessent de pouvoir s'accomplir. Alors, les yeux s'éteignent, l'ouïe s'affaiblit; la cyanose, dont l'apparition est quelquefois tardive, fait de rapides progrès ; les cholériques ne peuvent plus avaler la moindre goutte de liquide; ils n'articulent que quelques sons qu'on entend à peine; ils s'agitent en tous sens, font signe qu'ils ont besoin d'air, se redressent violemment sur leur lit, et promènent autour d'eux un regard égaré comme pour chercher sur la figure des assistants une dernière espérance qui leur échappe; quelques-uns même conservent assez d'intelligence pour réclamer, dans ce moment suprême, les secours de la religion et pour dire un dernier adieu à leurs parents ou à leurs amis; puis l'angoisse précordiale augmente, la respiration devient stertoreuse; le coeur cesse de battre et les malades expirent, en proie aux convulsions de V asphyxie.

Dans quelques cas heureusement rares, et particulièrement chez les jeunes sujets, le cho-

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léra débute , pour ainsi dire , par la période asjpliyooique. Alors, il n'y a ni crampes, ni vomissements, ni diarrhée (cJioUra sec). La prostration est subite et profonde ; le pouls devient insensible ; le refroidissement et la cyanose se manifestent instantanément, et la mort survient presque toujours dans le court délai de quatre ou cinq heures.

30 période de réaction. — Au lieu de ce triste et déchirant spectacle, j'ai eu quelquefois le bonheur de constater une série de phénomènes qui sont comme l'indice d'un retour à la vie : c'est ce qu'on appelle la réaction.

La circulation se ranime peu à peu, le pouls commence à se faire sentir, la face s'injecte, les extrémités se réchauffent, la langue reprend graduellement sa température normale, la soif s'appaise, les vomissements et la diarrhée se calment ou tout au moins changent de couleur, les crampes disparaissent, et une transpiration plus ou moins abondante s'établit sur toute la surface du corps. Mais ici trois circonstances différentes se sont présentées à mon observation : la réaction peut ne pas être franche; elle peut se maintenir dans de justes bornes, ou dépasser les limites qu'elle est obligée d'atteindre pour être complète.

Dans le premier cas, cette transpiration, qu'on a considérée comme un symptôme favorable, devient froide et visqueuse; les phénomènes alar-

mants de la période algide reprennent le dessus, et les malades succombent à l'asphyxie, qui ne se fait pas longtemps attendre.

Dans le second cas, la transpiration se maintient chaude et bienfaisante ; si les selles et les vomissements apparaissent encore de loin en loin, ils n'ont plus cette abondance et cette teinte oryzée qui est un des principaux symptômes de l'affection cholérique; le pouls devient plein, quelquefois dur, et même fébrile ; enfin, on constate, en dernier lieu, la réapparition des urines comme signe à peu près infaillible d'un prochain retour à la santé.

Dans le troisième cas, les choses se passent de la même manière que dans le second, aA^ec cette différence, cependant, que la réaction dépassant les limites qui lui sont nécessaires, la fièvre s'allume, le cerveau se congestionne, le délire survient; ce n'est plus alors le choléra qu'on doit redouter, mais, chez les jeunes sujets, l'arachnitis, et chez les adultes, la gastro-entérite ou la fièvre typhoïde, avec son cortège ordinaire de phénomènes ataxiques et pernicieux. Il est bien rare que les malades y résistent, épuisés qu'ils sont déjà par la violence des accidents antérieurs.

Ajoutons à cela que le profond ébranlement imprimé à toute l'économie par une affection aussi terrible que le choléra, ne se dissipe pas avec le dernier symptôme morbide ; que la convalescence,

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toujours très-longue, est un temps d'écueil, pendant lequel le moindre écart peut entraîner les plus graves conséquences , et nous aurons tracé, je crois, un tableau symptomatologique assez fidèle des deux épidémies cholériques observées dans le département de la Gironde.

Quelques mots encore, pour tâcher de faire ressortir les différences séméiotiques que ces épidémies ont présentées :

En 1832, les selles et les vomissements bilieux se montraient rarement; en 1849, au contraire, ils ont marqué très-souvent le début de la maladie, et quelquefois même ont persisté pendant toute sa durée.

En 1832, les vomissements riziformes étaient douloureux, fréquents, opiniâtres, et s'opéraient comme par fusées ; en 1849, ils n'ont pas eu le même caractère, car, dans certains cas, on les a vus ne se reproduire qu'à de longs intervalles, et disparaître bientôt pour ne plus revenir.

En 1832, la cyanose et l'amaigrissement étaient extrêmement prononcés chez la plupart des cholériques ; en 1849, il était assez rare que les malades fussent complètement bleus, même dans les cas suivis de mort, et l'amaigrissement n'était guère sensible qu'à la face.

Enfin, en 1832, la mort survenait presque constamment dans la période aï gide ; en 1849, elle

survenait assez fréquemment pendant la réaction, qui s'arrêtait tout-à-coup pour faire place à l'asphyxie, ou qui, dépassant les bornes d'une réaction salutaire , était suivie de phlegmasies viscérales, ou d'accidents typhoïdiques et pernicieux.

Il n'est pas possible, d'ailleurs, qu'une maladie quelconque , fût-ce la plus vulgaire et la mieux connue, se montre toujours absolument la même, et pour qu'on la reconnaisse, il n'est pas nécessaire qu'elle soit constamment identique dans toutes ses manifestations. Je ne partage donc pas l'avis de certains médecins, qui considèrent ces quelques nuances différentielles comme une modification profonde dans la nature intime de l'affection cholérique, et sans être plus exigeant pour cette maladie qu'à l'égard de toutes les autres, je crois qu'on peut en établir le diagnostic par la constatation des phénomènes essentiels qui la caractérisent.

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