HISTORIQUE
Il existe deux sortes de marais dans le département de la Gironde : les uns, situés au pied des dunes de sable qui longent le littoral de l'Océan , sont alimentés par les eaux pluviales et par des infiltrations; ce sont les lagunes ou grandes flaques d'eau disséminées au milieu de nos immenses landes ; les autres, beaucoup plus vastes, sont situés sur les rives de la Garonne , de la Gironde
et de la Dordogne, dont ils peuvent, à chaque marée, recevoir les eaux limoneuses.
C'est dans ces derniers qu'a pris naissance l'industrie qui fait l'objet de ce travail.
De tout temps, les uns et les autres ont été peuplés de sangsues indigènes que les habitants pouvaient librement pêcher, sans que les propriétaires des marais eussent jamais eu la pensée d'exiger la moindre rétribution. Un modeste agriculteur de la commune de Parempuyre, nommé Béchade, fut frappé de ce fait et rechercha pourquoi ces sangsues étaient payées à si chers deniers dans les entrepôts ou chez les pharmaciens. Il arriva bientôt à la solution du problème, quand il apprit que, par suite d'un accroissement considérable de la consommation de ces annélides, le plus grand nombre des marais de la France étant dépeuplés , on était obligé , malgré les chances de perte , de s'adresser à l'étranger ; d'autre part, comme il avait aussi remarqué que leur développement était plus rapide dans les localités les plus riches en bestiaux, sa fortune était faite, car il venait de découvrir V élève des sangsues à l'aide du gorgement par le sang chaud de l'animal.
De la découverte à l'exécution, il n'y eut qu'un pas. Il afferma un marais pour une faible somme; puis, opérant sur une plus grande échelle, il porta
successivement sa ferme à 3,000 fr., à 6,000 fr., à 15,000 fr. ; aujourd'hui, enfin, elle dépasse 30,000 fr., et chaque jour il l'augmente d'un nouveau bail pour agrandir à la fois son entreprise et sa fortune.
Que, delà simple observation d'un fait, l'homme s'élève graduellement à des combinaisons judicieuses et à des déductions utiles, c'est de l'intelligence; mais que, du premier élan, il arrive immédiatement à l'invention, à l'apphcation pratique et au succès, on pourrait appeler cela du génie !
Béchade eut bientôt de nombreux imitateurs. A son exemple, chaque paysan des environs voulut élever des sangsues ; et presque tous firent de tels bénéfices que les marais de la commune de Parempuyre ne tardèrent pas à être entièrement consacrés à l'exploitation de cette industrie. C'est alors que, pour la première fois, au mois de juillet 1850, le Conseil d'hygiène publique et de salubrité de la Gironde, usant du droit d'initiative que lui accorde le décret du 15 février 1849, crut devoir appeler l'attention de l'autorité sur une industrie dont le trop grand et trop rapide développement lui inspirait pour l'avenir les crain-
tes les plus sérieuses, car il la considérait, dès cette époque, non-seulement comme un obstacle au progrès du dessèchement, mais comme pouvant ramener certains marais, déjà desséchés, à l'état d'insalubrité d'où les avaient retirés de trèslongs et très-dispendieux travaux.
Ces considérations, basées sur une étude approfondie de cette industrie naissante, et sur la parfaite connaissance des localités où elle était exploitée, l'engagèrent à émettre l'avis :
1* Que les établissements destinés à l'élève et à la multiplication des sangsues doivent être rangés dans la première classe des établissements réputés insalubres et qui ne peuvent être formés qu'avec l'autorisation de l'administration, conformément au décret du 15 octobre 18J0;
2" Que l'ingénieur du service hydraulique doit être entendu dans l'instruction de chaque demande, afin qu'il puisse indiquer les travaux à exécuter pour assurer le renouvellement des eaux et en empêcher la clarification avant leur entrée dans les bassins à sangsues, où elles devront toujours arriver chargées de leur limon ;
3° Que les établissements déjà formés ne seront maintenus qu'à la charge par les exploitants de se conformer aux mesures indiquées par M. l'Ingénieur en chef du service hydraulique ;
4° Qu'il doit être expressément recommandé aux autorités locales de veiller à ce que les eaux qui alimentent ces établissements soient renouvelées au moins une fois tous les six jours, afin qu'elles ne puissent pas se corrompre;
5° Que les terrains communaux consacrés à l'industrie des
sangsues ne doivent pas être livrés aux bestiaux pour la dépaissance, lorsque les sangsues ne sont pas encore rentrées dans le sol ;
6° Que, si les établissements se multiplient, il y aura lieu d'instituer un ou plusieurs inspecteurs spéciaux, choisis et nommés par le Préfet, pour veiller à l'exécution des conditions imposées.
Le Conseil d'hygiène, en formulant ces conclusions, était évidemment préoccupé de cette double pensée : empêcher que la salubrité publique ne soit un jour compromise par l'exploitation libre des marais à sangsues ; assurer une protection efficace à une industrie qui pouvait être appelée à rendre de grands services, soit à la classe pauvre, soit aux hospices ou autres établissements de bienfaisance, dont les budgets sont notablement grevés chaque année par les prix de plus en plus élevés de ces annélides.
Le seul moyen de concilier ces deux grands intérêts était d'arrêter, par une réglementation immédiate, l'essor d'une industrie dont il était facile d'entrevoir les excès, et d'arriver par ce moyen au colmatage successif des vastes terrains marécageux situés sur les rives de nos deux fleuves.
Voici quelle fut la réponse du Ministre de Ta-
griculture et du commerce aux propositions faites par le Conseil :
« J'ai communiqué au Comité consultatif d'hygiène le rapport par lequel le Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Gironde a proposé de classer dans la première catégorie des établissements réputés insalubres ou incommodes , et qui , à ce titre , ne peuvent être ouverts sans une autorisation préalable, ceux qui sont destinés à la multiplication des sangsues ; le Comité, dans un avis qu'il vient de m'adresser, déclare que le rapport du Conseil d'hygiène de Bordeaux renferme des vues utiles sur les dispositions qui pourraient être prises dans l'intérêt de la santé publique, en raison des inconvénients que semblent présenter l'élève et la multiplication de ces annélides. Il ajoute que ces vues pourront trouver leur application lorsqu'on s'occupera d'un règlement généra! sur la pêche et la conservation des sangsues ; mais qu'il serait prématuré , dans l'état actuel de la législation et du commerce des sangsues, de classer les établissements consacrés à leur multiplication, et de les soumettre à des conditions particuhères. »
Le rapport était du mois de juillet ; la dépêche ministérielle arrivait en décembre; mais cet intervalle de six mois avait été plus que suffisant pour que les prévisions du Conseil eussent commencé à se réaliser; car déjà l'industrie s'était étendue de Parempuyre, son point de départ, aux communes de Bordeaux, de Bruges, de Blanquefort, de Ludon, d'Ambès et de Montferrant, où de nombreux bassins étaient formés, et oîi les terrains qu'ils occupent étaient loués à des prix
trois OU quatre fois plus éleyés qu'avant l'introduction de cette industrie.
En présence de ces faits, qu'il avait entrevus, et dont il ne croyait même pas la réalisation si prochaine, le Conseil s'empressa de présenter un second rapport, duquel j'extrais les passages suivants :
« Il est à craindre que le Comité consultatif d'hygiène, lorsqu'il a proposé l'ajournement d'une réglementation , n'ait pas été à même d'apprécier les graves inconvénients qui pourraient résulter de la multiplication des bassins à sangsues dans nos marais , et qu'il se soit laissé entraîner par celte idée, que les dispositions indiquées, en devenant générales, arrêteraient le développement d'une industrie dont le Conseil lui-même ne s'est pas dissimulé l'importance, puisqu'il l'a mise en relief dans son premier rapport.
Mais si, pour faciliter l'usage des sangsues, soit aux particuliers peu fortunés, soit aux établissements publics, on ne doit rien faire qui empêche la multiplication de ces annélides , il ne faut pas non plus s'exposer à voir compromettre la santé publique, surtout dans certaines localités, où l'on créerait de vastes foyers d'infection.
II faut prendre garde, au surplus [c' est par cette importante considération que se terminait le second rapport) , à ne pas agir, en cette circonstance, de manière à se trouver dans la position où l'on fut placé lorsque intervint le sage décret du 15 octobre 1810.
Frappé alors des graves inconvénients qui résultaient, pour la santé publique, de l'exploitation libre d'un grand
nombre d'industries, le Gouvernement voulut en réglementer l'exercice. Nos lois, qui s'opposent avec raison à la rétroactivité, ne permirent de prendre des dispositions réglementaires que pour l'avenir ; force fut de respecter les établissements existants , avec la réserve du recours à l'expropriation pour cause d'utilité publique; mais les sacrifices qu'aurait entraînés cette expropriation empêchèrent de provoquer la suppression d'un grand nombre d'ateliers qui produisaient les plus fâcheux effets. Telle serait la position qu'on se préparerait, si l'on ne se hâtait de prononcer la classitication des étabhssements destinés à la reproduction des sangsues. »
L'histoire d'un état de choses déjà compromettant pom" l'hygiène pubhque, et le présage d'mi avenir plus fâcheux encore et peu éloigné, tout était fidèlement résumé dans ces quelques lignes. Si elles eussent été prises en plus sérieuse considération à l'époque de leur publication officielle, je n'aurais pas à remplir le pénible et triste devoir que m'impose cette sorte de contagion industrielle, dont les conséquences deviennent de plus en plus menaçantes pour la salubrité générale de notre département.
L'ardeur des éleveurs, un moment ralentie par la crainte d'une réglementation prochaine, ne tarda pas à se rallumer avec une intensité toujours croissante, et le marais, nouvelle Califor-
nie où le riche et le pauvre se donnèrent rendezvous, devint bientôt, pour l'un comme pour l'autre, l'objet de tous les rêves, le but de toutes les spéculations.
Les privilégiés, ceux qui avaient le bonheur de posséder une très-grande étendue de ces terrains autrefois si peu estimés, ne se souciant pas de se donner le tourment de l'exploitation, affermaient leur sol à des prix vraiment fabuleux; d'autres se réunissaient en' société, et géraient à frais communs ; quelques-uns opéraient sur une trèspetite échelle, et n'en faisaient pas moins de trèsbeaux bénéfices; enfin, il s'est trouvé des spéculateurs, chose presque incroyable, qui, sous l'influence de cette surexcitation fébrile que donne l'appât du gain, ont eu le courage, je devrais dire le vandalisme, de transformer en marais à sangsues, en y introduisant artificiellement des eaux qui n'en pouvaient plus sortir, d'excellentes terres ou ils avaient fait chaque année d'amples récoltes de céréales et de fourrages.
Telle est la période à laquelle on était arrivé quand M. le docteur Mélier, membre du comité consultatif d'hygiène et président de l'Académie de Médecine, se mit en rapport avec le Conseil d'hygiène, pour obtenir de lui quelques renseignements sur diverses questions d'hygiène publique à l'occasion desquelles il venait en mission
dans la Gironde. L'industrie des sangsues était de ce nombre. Il désira s'en faire une juste idée par ses propres yeux, et se rendit dans les marais de Parempuyre, où j'eus l'honneur de l'accompagner.
Cette visite fut, à tous égards, pour le Conseil d'hygiène une bonne et heureuse fortune, car il saisit avec empressement cette occasion de signaler les excès prévus de cette industrie, ainsi que son envahissement sur près des deux tiers du territoire marécageux de la Gironde, et d'appeler la sérieuse attention de M. le Préfet sur l'urgence d'une intervention administrative immédiate, au double point de vue de l'agriculture et de la salubrité publique.
L'imprévoyance de l'homme est telle, qu'il ne songe jamais à s'occuper des intérêts généraux de la société et qu'il ne donne même ni attention ni reconnaissance à ceux qui ont pour mission de les étudier, à moins que ses intérêts matériels ne soient ou ne paraissent être plus ou moins lésés.
Il ne fallut rien moins, à Bordeaux, qu'une épidémie de fièvres typhoïdes dans le quartier des Chartrons, qu'elle fût ou non occasionnée par la
proximité des marais à sangsues, pour que la population songeât à se préoccuper d'une industrie sur les dangers de laquelle on cherchait vainement à fixer son attention depuis près de quatre années.
Jusque-là, indifférence absolue; mais, à la moindre appréhension, on s'émeut, on s'agite, et dépassant, dans son désir d'éloigner la cause du danger, les limites d'une saine et juste appréciation, on voudrait pouvoir anéantir le passé, faire disparaître le présent, parce qu'à ce moment rien n'est aussi précieux ni aussi cher que la santé publique ! Sorte de philanthropie passagère qui touche de très-près à l'égoïsme, mais dont néanmoins il est permis de profiter comme d'un levier puissant pour arriver au but qu'on se propose, quand ce but est l'intérêt général !
Tout venait donc en aide au Conseil d'hygiène : conversations particulières, rumeur publique, pétitions au Maire de Bordeaux, délibérations du Conseil municipal, lettres au Préfet de la Gironde, et renseignements oflîcieux. Au milieu de cette nuée de documents vrais ou erronés, exagérés ou faux, il ne lui resta plus pour poursuivre une oeuvre dès longtemps commencée, qu'à parcourir de nouveau les marais, libre de toute influence et de toute idée préconçue, afin de se rendre compte par lui-même de l'authenticité des faits annoncés.
Telles sont les diverses phases de l'industrie des sangsues dans le département de la Gironde ; telle est la mission difficile que s'est imposée le Conseil d'hygiène publique et de salubrité et qu'il a remplie avec autant d'indépendance que de dévouement.