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QUESTION ADMINISTRATIVE

L'histoire des temps passés offre de loin en loin quelques noms illustres qui résument à eux seuls un ensemble de conceptions utiles, et personnifient de grands services rendus. En tête de ces noms est inscrit celui d'Henri IV. Il est .impossible de s'occuper de la question des marais sans remonter jusqu'à lui, et sans se rappeler que c'est à la haute raison non moins qu'à la cordiale philanthropie de ce grand roi et de son célèbre ministre, que l'humanité doit un inappréciable bienfait et la France un immense progrès dans la voie de la civilisation. Dans son édit du 8 avril 1599, monument trop peu connu de grandeur et de sagesse , révélant sa généreuse pensée, il pose les bases et les principes du dessèchement des marais. Là il établit et déclare que ce genre de propriété, tout respectable qu'il est, n'en est pas moins soumis

à des règles qui lui sont particulières, notamment à l'obligation pour chaque propriétaire de faire le dessèchement ou de le laisser faire à d'autres. « Une administration sage, dit Poteret (Code des Dessèchements), ne doit jamais renoncer à cette obligation, à cause de ses effets immédiats sur la prospérité et la salubrité publiques. »

Plus tard Louis XIII, sous l'influence de cette tendance protectrice, accorde des lettres de naturalisation et des titres de noblesse aux citoyens qui voudraient entreprendre les dessèchements ; et,, non-seulement il les exempte de toute contribution, mais il ordonne que tous les matériaux qui leur sont nécessaires soient libres de tout péage , pontage , et tous autres droits ou contributions, soit par eau, soit par terre.

Ces principes, que les déclarations ultérieures des 5 juillet et 19 octobre 1613 et 4 mai I64I avaient confirmés, en modifiant quelques-unes de leurs dispositions, et qui, malgré l'imperfection inévitable d'un premier essai, avaient déjà produit certaines améliorations dans plusieurs provinces, furent à peu près oubliés sous le règne de Louis XIV.

Les conséquences fâcheuses , qui furent le résultat de cet abandon, démontrèrent de nouveau la nécessité d'une loi générale ; c'est alors que parut l'édit du 14 juillet 1764, par lequel Louis XV

rétablit les propriétaires dans la plénitude de leurs droits sur des marais gratuitement concédés à des compagnies puissantes qui ne leur rendaient plus aucun service.

Toutefois , le but proposé ne fut pas complètement atteint : le dessèchement ayant cessé d'être obligatoire, le propriétaire aima mieux renoncer aux encouragements promis qu'endurer les fatigues d'une grande entreprise, et l'œuvre fut de nouveau enrayée.

Pour constater un retour véritable vers les anciens principes sur lesquels s'appuyait la législation des marais, il faut arriver jusqu'à la loi du 6 janvier 1791, qui, voulant faire de chaque dessèchement une entreprise administrative au compte et au profit direct de l'Etat, donne à chaque propriétaire un délai de six mois pour déclarer s'il veut faire lui-même dessécher son marais.

Enfin, la loi du 16 septembre 1807 est promulguée, et, médiatrice impartiale entre le propriétaire dont elle protège les droits et le spéculateur dont elle encourage l'industrie, elle fait du dessèchement une obligation sérieuse, dont elle ne permet pas d'éluder l'exécution quand son utilité est bien démontrée.

En fixant l'attention sur les défauts de la législation précédente, la même loi fait remarquer qu'il est indispensable d'éclairer d'abord les possesseurs

de marais sur la nature d'une propriété qui est trop intimement liée à V intérêt général, à la santé y à la vie de V homme, à l'accroissement des produits du territoire, pour n'être pas iwrmédiatement placée sous l'autorité de l'administration publique.

Il résulte de cette législation qu'un homme, en acquérant ou en recevant la transmission d'un marais, saura désormais que ce genre de propriété diffère essentiellement de tout autre.

Les obstacles parurent alors levés, toutes les difficultés semblèrent surmontées, et, sous l'empire du nouveau régime que consacra cette loi, le gouvernement impérial constitua dans la Gironde des associations syndicales, dont l'unique but fut le dessèchement des marais les plus importants.

L'industrie de l'élève et de la multiplication des sangsues est-elle de nature à faire avancer ou rétrograder ce dessèchement? C'est ce qu'il nous reste à examiner.

Quel que soit le système d'éducation auquel on donne la préférence, celui de l'irrigation continue ou celui de l'irrigation temporaire, il est une condition inhérente à l'élève des sangsues : c'est que le marais soit couvert d'eau pendant toute l'année

pour les uns, pendant dix mois seulement pour les autres, et que cette eau soit constamment maintenue au même niveau.

Voyons comment procèdent les éleveurs afin d'obtenir ce résultat obligé.

Le dessèchement tel que les Hollandais le pratiquaient, consistait généralement à préserver le marais des eaux extérieures par des canaux de ceinture, et à assurer l'écoulement des eaux intérieures par un seul canal dit de dessèchement ou d'évacuation. Telle fut la méthode suivie pour les divers marais de la Gironde qui leur furent concédés en vertu d'anciens édits.

Un pareil régime ne pouvait suffire aux exigences d'une industrie qui réclame de si grandes masses d'eau, et à laquelle des voies particulières d'irrigation sont indispensables. Pour se soustraire aux charges qu'une semblable création devait leur imposer, les éleveurs n'eurent qu'un seul parti à prendre, et ils n'hésitèrent pas un instant : ce fut de transformer le canal d'évacuation en un canal d'introduction, ou plutôt de lui faire remplir successivement un double rôle, toutes les fois qu'une prise d'eau deviendrait nécessaire aux besoins de leur industrie.

Sans nous arrêter actueUement aux désastreuses conséquences de ce changement de destination, au point de vue de l'agriculture et de l'hygiène

publique, bornons-nous à constater que l'évacuation des eaux intérieures étant sans cesse gênée par l'introduction de celles du fleuve , il doit en résulter nécessairement une inondation presque perpétuelle du marais, c'est-à-dire une entrave absolue et permanente à l'œuvre du dessèchement.

Voilà ce qui se passe dans les marais qui avoi-

sinent le fleuve. Voyons maintenant quel est le

système adopté pour l'irrigation de ceux que les

eaux de rivière ne peuvent atteindre facilement,

- à cause de leur trop grand éloignement.

Le mécanisme est le même, mais ce qui est encore plus étrange c'est que, pour inonder les marais, on s'adresse précisément aux canaux dont la mission spéciale est d'en éloigner les eaux extérieures, c'est-à-dire aux canaux de ceinture. Le cours de ces derniers étant arrêté à l'aide d'empellements artificiels qui remplissent les fonctions d'écluses, on élève à volonté les eaux extérieures au niveau du marais qu'on a besoin d'irriguer, et on les y introduit par de petites dalles en bois, établies de distance en distance.

C'est ce qu'on observe notamment dans les padouens de Blanquefort, le long de la jalle de La Lande, qui, au lieu de concourir à préserver le marais des eaux extérieures, sert maintenant à l'inonder, à époques indéterminées. Les éleveurs avaient même été plus loin en fait d'oubli des

règlements et de mépris du droit commun. De leur propre autorité, afin d'avoir à volonté les quantités d'eau nécessaires à leur exploitation, ils avaient transformé purement et simplement la jalle de La Lande, de voie d'écoulement en voie d'introduction, et prenaient ainsi chaque mois le nombre d'immersions que réclamaient les exigences de leur industrie.

On comprend quel trouble cette transformation apporta dans le marais. Les eaux de la Garonne, illicitement introduites , refoulaient les eaux extérieures, et causaient des débordements dont les industriels s'applaudissaient, mais dont les terrains cultivés souffraient considérablement.

Les agriculteurs portèrent leurs plaintes au directeur du syndicat, qui hésita longtemps entre les intérêts industriels et les intérêts agricoles, faisant alternativement des concessions aux uns et aux autres. Mais il fallut enfin mettre un terme à cet état révolutionnaire dans le régime des eaux du marais , car il en résultait que les éleveurs prétendaient constamment manquer de l'eau nécessaire à leur industrie, quand les agriculteurs, au contraire, se plaignaient d'être toujours inondés.

L'autorité préfectorale intervint alors, et prit un arrêté, en date du 21 octobre 1851 , qui, consacrant les vrais principes admis jusqu'à ce jour en matière de dessèchement, rétabhssait d'une

manière formelle la distinction des voies, et défendait expressément l'introduction des eaux du fleuve par la jalle de La Lande.

Les éleveurs durent revenir à un système presque aussi déplorable, celui de l'irrigation du marais par des prises d'eau illicites dans la jalle de La Lande qui venait d'être rendue à sa destination véritable; mais, comme ces eaux extérieures ne pouvaient suffire aux exigences de leur industrie, ils ne se laissèrent pas décourager par ce premier échec ; ils intervinrent de nouveau auprès de l'autorité administrative; se pourvurent en Conseil d'Etat contre l'arrêté préfectoral, et obtinrent qu'il fût sursis à l'exécution de cet arrêté.

Éblouis de cette apparente victoire, ils ne tardèrent pas à la compromettre par leurs propres excès, car à dater de ce moment, l'autorité syndicale s' étant effacée, le garde-digue devint le dispensateur des eaux fluviales , ou , pour mieux dire, l'instrument passif dont chacun se servit au gré de ses besoins ou de son caprice. Nouvelle période qui ne dut pas être de longue durée, parce que les abus devenaient de plus en plus nombreux à cause de l'immense développement qu'avait pris, depuis deux ans, l'industrie des sangsues, et parce que les agriculteurs avaient appris, à leurs dépens, à mieux connaître leurs droits.

Ceux-ci réclamèrent énergiquement auprès du

ministre des travaux publics ; l'affaire fut examinée en conseil général des ponts et chaussées; l'arrêté préfectoral du 22 octobre 1851, qui interdisait l'introduction des eaux de la Glaronne par la jalle de La Lande, fut définitivement maintenu; et, par une décision ministérielle du 13 mai 1853, le principe, si fécond pour l'avenir,, de la distinction des voies de dessèchement et d'irrigation fut solennellement consacré.

Cet épisode administratif, que je ne reproduis ici que parce qu'il jette, par sa solution, un grand jour sur la grave affaire qui nous occupe, vient merveilleusement à l'appui de ce que je cherche à démontrer : c'est que l'élève des sangsues est un obstacle radical au dessèchement, et qu'il faudrait réformer la législation tout entière pour pouvoir mettre la moindre harmonie entre cette industrie, telle qu'elle est pratiquée dans la Gironde, et les décrets ou ordonnances qui régissent la propriété des marais.

11 y a dans cette importante question, comme on a pu l'entrevoir par ce qui précède, un fait qui, au point de vue administratif, domine tous les autres, et sur lequel je crois devoir appeler la sérieuse attention de l'autorité supérieure : sur

1,800 à 2,000 hectares environ de marais, qui, d'après des relevés officiels, sont transformés en bassins à sangsues dans le département de la Gironde (1), la plupart sont régis par des commissions syndicales constituées en vertu de règlements d'administration publique, conformément aux lois du 14 floréal an XI et du 16 septembre 1807 (2).

Or, si l'on remonte à l'origine des syndicats, il sera facile de se rendre compte que le but de leur création, par la loi du 16 septembre 1807, était de centraliser et de faciliter l'action des proprié-

(1) M. de Bellegarde;, ingénieur des ponts et chaussées, parle de 5,000 hectares dans sa brochure sur le dessèchement des terrains marécageux. Si ce chiffre est peut-être exagéré, dans ma conviction, celui de 1,800 est évidemment bien au-dessous de la vérité.

(2) Voici quelle serait approximativement la contenance des terrains livrés aux sangsues dans la pai'tie syndiquée de nos marais, si du moins il est permis de compter sur l'exactitude complète des renseignements recueillis par l'enquête administrative :

Marais

De Cubzac 13 hect. Ordonn, du I3 février 1836.

De Talais 30 — Ordonn. roy. du 24 mai 1824.

De Ludon 70 — Décret du 23 janvier 1828»

De Parempuyre (Flamands). 150 — Décret du 21 février 1814.

De Blanquefort (Padouens). 192 — Ordonn. roy. du 26 juin 1844.

D'Eysines 18 — Décr. imp. du 2 juillet 1812.

De Bruges 18 — Idem.

De Bordeaux 250 — Idem.

Total 741 hectares.

DES SANGSUES lOÏ

taires sur les opérations de dessèchement, et de faire représenter, dans l'accomplissement de cette grande oeuvre , les intérêts souA^ent divergents d'une ou de plusieurs communes, par les propriétaires les plus imposés.

Quelques membres isolés de ces associations restent encore fidèles à la mission qui leur a été confiée, et luttent courageusement contre l'oubli des règlements qui les régissent; mais leur voix est étouffée sous la voix plus puissante d'une majorité qu'éblouit l'appât du gain, au point de lui faire confondre les intérêts de quelques industriels, avec ceux bien plus considérables et bien plus sacrés de tout un département.

Chaque marais ayant sa physionomie et sa topographie particulières, on comprend que les moyens de dessèchement doivent dépendre de la nature des obstacles présentés par chaque localité. Cependant, il est généralement admis en principe aujourd'hui que pour opérer un dessèchement il est indispensable :

1° D'isoler le marais par des canaux de ceinture, afin d'empêcher les eaux extérieures d'y afîluer et de l'inonder;

2° D'établir des canaux intérieurs à pentes diri-

gées des coteaux vers le fleuve, pour l'écoulement des eaux intérieures ou des eaux pluviales tombées sur la surface du marais ;

3° De créer des voies spéciales d'irrigation ou d'introduction, à pentes dirigées du fleuve vers le pied des coteaux, pour donner au marais l'eau nécessaire à ses divers besoins.

Dessèchement et irrigation mi\i donc, dans l'état actuel de la science hydraulique, deux opérations qui ne sauraient être séparées, et puisque la nécessité des voies d'introduction et d'évacuation est reconnue et consacrée, il y a urgence, à cause de l'immense développement qu'a pris l'industrie des sangsues, à l'appliquer immédiatement aux marais de la Gironde.

Quoi qu'on fasse, du reste, cette industrie, il ne faut pas se le dissimuler, sera toujours un obstacle au complet dessèchement des marais. Si, cependant, en vue des services qu'elle peut rendre à l'humanité en abaissant le prix d'un agent thérapeutique qui n'est plus à la portée de toutes les fortunes, on veut protéger cette industrie en la réglementant et en la réduisant à certaines limites, le meilleur moyen d'atténuer les inconvénients qui s'y attachent est de rentrer immédiatement dans les vues déjà émises par le Conseil d'hygiène, et d'arriver graduellement au colmatage. Les résultats qu'il donnera en fertilisant le

sol seront tout d'abord moins brillants que les revenus actuels des marais, mais ils seront plus durables et surtout plus en harmonie avec les véritables intérêts agricoles et hygiéniques des populations.

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