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QUESTION AGRICOLE

S'il est permis de se féliciter que le département de la Gironde ait trouvé, dans des marais presque improductifs, et autrefois extrêmement insalubres , une source aussi féconde de richesse que l'a été jusqu'à ce jour l'industrie des sangsues , on se demande , en oubliant un instant le présent pour jeter un coup d'œil sur l'avenir, si ce nouveau pactole n'est pas le résultat d'un mirage, qui éblouit tout d'abord, mais qui peu à peu s'éloigne et finit par disparaître.

Les marais de la Gironde, tristement célèbres par les épidémies qui , aux XI V% XV'' et XVP siècles, décimèrent à plusieurs reprises nos populations, sont depuis fort longtemps, de la part du gouvernement, l'objet d'une sollicitude toute particulière.

Les premiers travaux furent entrepris, en 1599, par Honfroy Bradley. Dans la même année,

un autre ingénieur flamand, Conrad Gaussem, qui a laissé son nom à une de nos j ailes de dessèchement les plus importantes , yint à Bordeaux , comme concessionnaire de Bradley, traiter avec les jurats pour le desséchemeiit des marais de Bruges et du Bouscat. Enfin, plus tard, en 1611, on vit le cardinal de Sourdis, archevêque de Boi^ deaux, employer ses propres deniers au dessèchement des marais situés à l'ouest de la ville, noble et généreuse action qui mérite d'être religieusement gardée dans la mémoire d'un peuple.

Malgré tant d'efîbrts, malgré tant de sacrifices, les habitants étaient encore décimés par des fièvres graves, et les animaux mouraient souvent de la maladie charbonneuse , quand , par son décret du 25 avril 1808, l'Empereur affecta une somme de 50,000 fr. à l'assainissement des marais de Bordeaux et de Bruges, Cet acte de munificence gouvernementale porta ses fruits : d'immenses étendues de terrain furent livrées à l'exploitation agricole, et, dans ces dernières années, on y récolta du maïs, du foin, de l'avoine; on se livra même aux cultures maraîchères, sur un sol où, jusqu'alors, on n'avait vu croître que des joncs.

Cependant, il restait encore beaucoup à faire. Des travaux de dessèchement sur une très-grande échelle étaient à l'étude, et quelques-uns de nos marais, si merveilleusement situés pour le col-

matage, allaient être prochainement transformés en plaines fertiles , quand surgit tout à coup Vindustrie des sangsues.

Entre un projet de dessèchement, dont l'exécution devait être dispendieuse en même temps que les conséquences fertilisatrices plus ou moins éloi • gnées, et une industrie, qui avait aux yeux des propriétaires l'immense avantage de donner presque immédiatement de très-grands bénéfices, le choix n'était pas douteux : ils choisirent l'industrie. Cela devait être, pour deux motifs : le premier, c'est que tous les hommes ne sont ni suffisamment intelligents, ni suflisamment instruits pour bien comprendre la portée, la valeur et les conséquences de leurs actes; le second, c'est que l'intérêt général n'est presque jamais aux prises avec l'intérêt privé, sans que ce dernier ne l'emporte.

Bientôt donc l'élève de la sangsue devient une fièvre qui gagne de proche en proche presque tous les propriétaires de marais. Chacun s'empresse d'endiguer son terrain et de l'entourer de larges fossés; on s'efibrce d'y faire arriver de l'eau par tous les moyens possibles, et de l'y maintenir toujours au même niveau, sans assurer à son écoulement des voies libres et faciles; on forme des barrails, pour y jeter une quantité plus ou moins considérable de sangsues ; et quand a lieu la pê-

clie , au bout de trois années , et qu'on a doublé, souvent triplé son capital, est-ce de l'opération agricole ou de l'opération financière qu'on se réjouit?

Appliquée à des marais à peu près improductifs, cette exploitation n'eût pas été exempte de conséquences fâcheuses, au double point de vue de l'agriculture et de la salubrité publique ; mais ses résultats auraient été moins désastreux, et nous n'aurions à parler maintenant que de ses inconvénients pour l'avenir des marais, tandis que nous avons malheureusement à nous occuper de ses excès et des détériorations qu'elle occasionne.

Est-il possible, en effet, de ne pas être saisi d'un sentiment de profonde tristesse, à la vue d'excellents terrains, de jardins, de prairies, dont on admirait naguère les produits, les récoltes, les bons pâturages, et qui, réduits maintenant à l'état de fange,, où s'enfonce sans effort une perche de trois à quatre mètres, sont inondés presque constamment, et couverts de chevaux étiques qui attendent la mort.

Ces actes si regrettables ne sauraient être révoqués en doute ; nous citerions au besoin les noms des propriétaires auxquels on peut en faire un trop légitime reproche; et d'ailleurs en parcourant, comme nous l'avons fait plusieurs fois, les communes de Bruges , de Blanquefort , de Ludon et

de Parempuyre, il serait facile de se rendre compte de l'authenticité de nos constatations.

C'est ici le cas de dire, et de dire bien haut, qu'au point oîi les choses sont arrivées , il existe entre les divers propriétaires des marais une solidarité telle, que ceux mêmes qui auraient le désir de faire de l'agriculture se voient contraints à se lancer dans l'industrie. Comment n'y seraientils pas entraînés quand le niveau des eaux, indispensable aux éleveurs, submerge constamment leur culture et détruit complètement leur récolte?

En outre, on ne peut se dissimuler qu'en contrariant ainsi chaque jour l'œuvre du dessèchement, les industriels commettent de véritables contraventions aux règlements ou ordonnances qui régissent la police de la grande voirie.

Mais je me hâte de rentrer dans la partie purement agricole de mon sujet, et je me demande quel peut être l'avenir du marais , en admettant la continuation de l'industrie actuelle?

Les marais se trouvent placés entre deux causes incessantes de détérioration. D'une part, le séjour constant de l'eau qui les pénètre et les réduit à l'état de boue ; de l'autre, le piétinement incessant des chevaux, qui les défoncent quelquefois à une

telle profondeur, que les malheureux animaux s'y engloutissent sans qu'il soit possible de les en retirer.

Ces deux causes agissent sur tous les sols marécageux; mais leur action se fait sentir d'une manière plus ou moins prompte, selon la nature des terrains exploités. Ainsi, par exemple, la croûte ou superficie des marais tourbeux est constituée par une couche épaisse de roseaux et de racines entrecroisées qui résistent assez longtemps à l'imbibition et au piétinement; mais dans les terrains ou la bêche et la charrue ont passé, et qui ont déjà reçu les fumures nécessaires à leur destination agricole antérieure, surtout dans les jardins livrés aux cultures maraîchères, le défoncement est tellement rapide que quelques éleveurs ont eu la pensée de remplacer les chevaux par des ânes , à cause de la différence de leur poids. Malgré cette précaution, le défoncement ne s'en opère pas moins avec une très-grande promptitude, et il n'est pas rare qu'au bout de quelques années, des éleveurs se voient dans l'obligation d'abandonner certains barrails devenus impropres à l'élève et à la multiplication des sangsues, parce qu'ils ne peuvent plus recevoir les animaux, qu'ils croient indispensables à leur alimentation. Cette détérioration progressive des marais ne serait pas aussi redoutable si les industriels, comme l'avait

demandé le Conseil d'hygiène dans son premier rapport, étaient astreints à n'employer les eaux du fleuve que chargées de leur limon et à les renouveler très-fréquemment. Mais, au contraire, ils les renouvellent le moins souvent possible, et quand ils sont obligés de le faire , ils ont soin de laisser reposer le limon dans les fossés, pour ne répandre que de l'eau à peu près claire sur la surface des marais.

Du reste, ils comprendraient mal leurs intérêts s'ils n'agissaient de la sorte, car le dépôt vaseux ne nuit pas à l'élève de la sangsue tant que la transformation du sol n'a pas dépassé ce qu'on appelle l'état de terre hâtarde; mais quand cette limite est franchie , et dans la plupart de nos marais, elle l'est bientôt, la sangsue ne pouvant plus traverser la couche hmoneuse qui recouvre le sol, l'éleveur se verrait obligé, au bout de quelques années, de renoncer à l'industrie dans les terrains arrivés à ce degré de colmatage.

Ainsi donc : s'ils dépouillent les eaux de leur limon avant d'inonder les barrails, ils marchent à grands pas vers le défoncement inévitable des marais, surtout avec le système du piétinement des chevaux; s'ils introduisent les eaux chargées de vase, le colmatage se fera malgré eux, et dans quelques années le marais sera impropre à la multiplication des sangsues. Triste et singulière alter-

native à laquelle les éleveurs n'ont peut-être pas suffisamment réfléchi! Fiers de leur prospérité actuelle, ils ne songent pas qu'elle est due en grande partie à cette circonstance que les nouveaux industriels, à mesure qu'ils s'établissent, achètent à leurs devanciers des quantités considérables de sangsues pour peupler leurs marais. Mais qu'ils se tiennent sur la réserve; car, par les motifs sur lesquels je viens d'appeler leur attention, l'avenir de leur industrie me paraît tout aussi déplorable que celui des marais qu'ils exploitent, et qu'ils seront obligés d'abandonner plus tard, si une réglementation n'intervient pas avant qu'ils les aient réduits à l'état des marais pontins.

Un de nos éleveurs les plus intelligents, M. Louis Vayson, dans une brochure publiée en 1852 (1), représente l'industrie des sangsues comme se liant intimement, par son ensemble et par ses détails, à la question agricole; comme lui venant en aide, la simplifiant et la complétant, en enrichissant V agriculture d'une nouvelle et fort importante hr anche de revenus.

Financièrement parlant, il peut avoir raison;

(1) Guide pratique des éleveurs de sangsues, p. 138.

il est, en effet, très-probable que l'industrie des sangsues, par l'aisance qu'elle a procurée, soit aux propriétaires, soit aux fermiers de ces marais jusqu'alors à peu près improductifs, a dû exercer une heureuse influence sur le développement des travaux agricoles, et par cela même a pu contribuer momentanément au bien-être des populations rurales. Je lui accorde également, et je crois avec lui, que dans les conditions qu'il indique, et dans des limites toutefois assez restreintes, l'industrie des sangsues peut offrir certains avantages d'intérêt général. Mais il est, à mes yeux, sous l'influence d'une illusion profonde, quand il la représente comme une industrie agricole nouvelle que le gouvernement doit propager par la jjresse et joar l'action de ses préfets, encourager par des primes, par des concessions de terrains, et dont il doit faire connaître luimême les éléments et les résultats par les grands m^oyens dont il peut seul disposer (1).

L'industrie des sangsues une industrie agricole! Il serait bien plus vrai de dire que c'est une industrie anti- agricole. Et M. Vayson surtout peut-il lui donner une autre qualification, quand, dans le système d'éducation qu'il préconise, certainement préférable aux autres au point de vue

(1) Guide pratique des éleveurs de sangsues, p. 146.

de la salubrité, il recommande précisément les deux conditions les plus propres à la détérioration successive des marais : leur inondation permanente et l'alimentation des annélides par les chevaux ?

Je crois donc avoir démontré que les bassins à sangsues ne doivent pas être regardés comme une exjjïoitation agricole, mais bien comme des èta- Missements industriels. Ce point était d'autant plus important à établir que, considérés comme exploitations agricoles, ils se trouvaient exclus de tout classement, tandis que placés dans la catégorie des établissements industriels ( et ce n'est que là qu'ils peuvent être), ils tombent directement sous le coup de la loi du 15 octobre 1810.

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