ALIMENTATION
Allaitement maternel, mercenaire, artificiel ou mixte , telle est la classification adoptée par tous les ouvrages sur les divers genres de nourriture de l'enfant.
Pour moi qui n'ai à rechercher que l'influence du mode d'alimentation sur l'existence dans le premier âge, cette division classique serait sans profit. Il m'a paru plus naturel de classer tous les cas en deux groupes : le premier comprenant les enfants nourris au sein; le second, les enfants élevés au biberon.
Tout le monde est d'accord pour préférer l'allaitement au sein à l'allaitement artificiel, excepté Van Helmont, Brouzet et quelques rares partisans
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de cette école, guidés par certaines idées théoriques ou économiques.
Si l'on considérait des cas isolés, il serait difficile d'avoir une opinion bien nette à cet égard, car, à un fait favorable au biberon, on pourrait toujours opposer un fait négatif.
C'est donc à des observations multiples qu'il faut demander une balance exacte.
Pour l'allaitement au sein, les bonnes statistiques sont difficiles à obtenir, parce que généralement on ne tient pas compte du nombre d'enfants allaités de la sorte.
Cependant, si l'on veut avoir une idée assez juste de la mortalité, pendant la première année, chez les enfants nourris au sein, il faut se reporter aux chiffres déjà signalés à propos des naissances légitimes et illégitimes.
J'ai établi , qu'avec l'allaitement au sein, les enfants placés à la campagne, par la Commission des hospices, avaient donné, chez les sujets ayant moins d'un an , une mortalité de 25,33 p. % sur les enfants naturels, et de 18,97 p. % sur les enfants légitimes ; moyenne : 22,15.
J'ai également ajouté que, dans une commune de l'arrondissement de Bordeaux, la mortalité des enfants légitimes était de 12,62 p. %, et celle des enfants naturels de 22,73 p. %, ce qui donne une moyenne de 17,67.
D'autre part, d'après Benoiston de Châteauneuf, à Paris, sur cent enfants nourris par leur mère, il en meurt dix-huit dans la première année, tandis qu'il en périt vingt-neuf sur cent allaités par des nourrices. La moyenne serait donc de vingt-quatre.
On voit, par ces divers calculs, que la mortalité des enfants nourris au sein ne dépasse pas 25 p. % dans la première année. Cette donnée étant établie, constatons les elfets produits par l'allaitement artificiel.
Ce mode d'alimentation, employé dans quelques familles, a été adopté comme principal moyen de nourriture par beaucoup d'établissements charitables pour leurs enfants.
Les documents relatifs à cette seconde catégorie abondent; il n'en est pas de même pour la première. Cependant , s'il n'est pas possible de citer des chiffres précis, on peut au moins avancer que chez les enfants élevés par leurs parents, le biberon ne présente pas les graves inconvénients sur lesquels nous avons à appeler l'attention.'
En 1763 , quelques personnes , témoins des avantages de l'allaitement artificiel dans les familles , résolurent d'établir à Rouen une maison où tous les enfants trouvés seraient nourris au biberon. Du 15 septembre 1763 au 15 mars 1765, cent trente-deux enfants furent admis; au
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15 septembre 1765, cinq seulement avaient survécu, ce qui constitue une mortalité de 96 p. % dans les deux premières années.
En 1775, les administrateurs de l'hôpital d'Aix consultèrent la Faculté de Médecine de Paris pour qu'elle leur indiquât le moyen de conserver leurs enfants trouvés, qui périssaient presque tous avant l'âge de quatre mois et demi. Ils demandaient quelle pouvait être la cause de cette mortalité? La Faculté de Médecine la trouva dans l'allaitement au biberon.
Le 13 février 1822, l'administration des hôpitaux de Paris envoya treize enfants , dont douze nouveau-nés, et un enfant de six mois et demi, dans l'arrondissement de Vendôme, pour qu'ils y fussent élevés au biberon. Quinze jours après, dix avaient cessé de vivre.
A ces faits, je pourrais en joindre beaucoup d'autres, ceux, par exemple, que Gaillard a consignés, dans son ouvrage intitulé : Résultats du défaut d'allaitement des nouveau-nés et de la suppression des tours sur la mortalité des enfants trouvés ; mais , comme j'ai pris pour terme de comparaison la mortahté des enfants nés dans le département et nourris au sein, qui ne dépasse pas 20 p. %, il y a lieu de rechercher quelle est, dans la Gironde, la mortalité des enfants nourris au biberon.
A une certaine époque, la Commission des hospices de Bordeaux essaya de faire élever des enfants à l'aide de ce procédé, et des instructions, rédigées par des médecins, furent données aux personnes chargées de ce mode d'allaitement. La suppression de cette mesure, peu de temps après son adoption, démontre suffisamment que l'administration fut peu satisfaite des résultats obtenus.
Si l'allaitement au sein semble être la règle de nos institutions charitables, il n'en est pas de même pour les filles-mères, dont les enfants sont presque tous élevés au biberon.
D'après les recherches sur la mortalité des enfants placés en nourrice à la campagne, on trouve que pendant la première année elle s'élève à 52,84 p. %, et peut-être même ce chiffre n'estil pas très-exact, par la raison que quelquesuns de ces enfants avaient été nourris au sein.
On pourra aussi avoir une idée de la différence de mortalité pendant la première année, suivant le mode d'allaitement, en songeant qu'avant 1862, la mortalité chez les enfants des filles-mères était de 18,06 p. %, tandis que depuis cette époque elle est de 45,90 p. %, parce qu'avant 1862, les enfants gardés par leur mère étaient nourris au sein , tandis que , depuis cette époque , ils sont généralement élevés au biberon.
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En présence de pareils résultats, qui semblent jeter un jour suffisant sur la question, est-il permis de songer à mettre à exécution un projet comme celui qui a été présenté par Raulin ?
« Il est très-aisé , dit-il , de nourrir des enfants « du lait d'animaux. Les enfants trouvés pour- « raient être élevés de la même façon, s'ils étaient « distribués dans les campagnes. Les vieilles fem- « mes deviendraient de bonnes nourrices ; une « seule suffirait pour trois ou quatre. Les jeunes « femmes, au lieu d'exercer les fonctions de nour- « rice, dont elles s'acquittent mal, s'occuperaient « des travaux de leur état ; elles en seraient plus « longtemps fécondes, et deviendraient mères plus « souvent : ce serait donc un avantage considé- « rable pour les populations. »
Raulin a-t-il raison de croire à ce progrès dans la population, si l'on employait un pareil moyen? Je n'ai qu'à citer les documents qui me sont parvenus, pour répondre qu'il s'est fait une complète illusion !
Sur douze enfants de ffiles-mères confiés cette année à deux vieilles femmes, un de mes confrères a constaté douze décès.
Une autre personne m'écrit :
« Les enfants nourris au sein le sont générale- « ment dans d'assez bonnes conditions, et il y a « peu de mortalité; mais il est loin d'en être ainsi
« pour les enfants des filles-mères secourues. Tous, « sauf quelques rares exceptions, sont nourris au « biberon par de vieilles femmes, indigentes et im- « potentes, qui sont dans l'impossibilité de se pro- « curer les choses indispensables et de donner les « soins nécessaires. Telle est constamment la cause « de cette mortalité considérable que nous dé- « plorons chaque année, et qui entre pour plus de « moitié dans la liste des décès de la commune. »
En comparant la mortalité des enfants nourris au sein à celle des enfants élevés au biberon, le doute n'est plus permis sur la valeur respective de ces deux modes d'allaitement, et l'on ne peut que répéter ce qu'a dit M, Bouchut en parlant de l'allaitement artificiel :
« Cette pratique est déplorable, et malgré les « exemples de succès qu'on en pourrait citer, il « faut dire que les enfants nourris de cette manière « sont plus difficiles à élever que les autres ; qu'ils « sont plus souvent malades, et enfin qu'ils suc- « combent pour la plupart. Quelles que soient « les précautions que l'on mette en usage, la « nourriture artificielle sera toujours inférieure à « l'allaitement maternel et à l'allaitement par une « bonne nourrice. Or, si on accepte que cette ali- « mentation est inférieure, c'est déclarer qu'elle « est nuisible; il faut donc la bannir sans réserve. « Toute transaction à cet égard serait condamna-
« ble, et le médecin doit la repousser de toute son « autorité. »
Je suis trop pénétré de cette vérité pour ne pas m' associer sans réserve aux conclusions de M. Bouchut; n'existe-t-il pas, d'ailleurs, une immense différence entre le biberon de la famille et le biberon administratif? D'un côté, vous avez une mère dont le cœur guide la main, et qui veille, avec une constante sollicitude , à ce que tout soit bien préparé, à ce que le vase soit propre, le lait frais, la température convenable, le coupage toujours identique; à ce qu'il y ait surtout une grande régularité dans les heures et dans les quantités. De l'autre, vous n'avez que de pauvres vieilles femmes, pour lesquelles élever des enfants n'est qu'une industrie vulgaire ; moins on y dépense de temps, de soins, de travail et de lait, plus grand est le bénéfice. Dans ces conditions , je le demande, le biberon ne doit-il pas être considéré comme une des principales causes de la mort des nourrissons? Cependant, en accordant une juste préférence à l'allaitement par le sein, je ne resterais pas absolument dans le vrai si je ne m'empressais de déclarer que ce mode d'allaitement, quand il est confié à des nourrices mercenaires, et qu'il n'est pas pratiqué avec intelligence, ce qui arrive presque toujours, n'est pas plus exempt de danger que le biberon.
Ne trouve- t-on pas chaque jour des nourrices qui, tantôt sous l'influence de préjugés ridicules, tantôt parce qu'elles manquent de lait, gorgent les enfants, souvent dès les premiers mois de leur existence, de bouillies et de panades plus ou moins épaisses, qui sont loin d'être en harmonie avec les facultés digestives de ces frêles créatures? Or, on le sait, cette alimentation prématurément exagérée a trop souvent pour conséquence : des gastroentérites aiguës et chroniques, l'engorgement des ganglions mésentériques, le carreau, le rachitisme avec ses formes les plus variées, quelquefois même la mort!
Et quand on songe que d'autres arrivent aux mêmes résultats par insuffisance de lait, on se demande s'il ne serait pas possible, à l'aide d'une instruction simple et à la portée de tous, d'éclairer les familles sur les causes incessantes de mort ou de détérioration constitutionnelle qui planent sur leurs enfants?