CHAPITRE IV
MODE d'assistance DONT l'eNFANT EST l'OBJET.
Avoir traité de la mortalité des nourrissons au double point de vue de la clinique et de l'hygiène, ce n'est pas avoir épuisé le côté pratique de cet intéressant sujet; il me reste à parler du mode indirect d'assistance dont l'enfant est l'objet. Cette question, très difficile et très-délicate, semblerait n'être pas de ma compétence, si je voulais l'embrasser dans tous ses détails et en sonder les profondeurs; mais elle m'appartient, si je me renferme exclusivement dans l'étude de l'assistance.
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telle qu'elle est appliquée à la fille-mère, et dans l'appréciation de ses conséquences pour l'enfant.
Autrefois, quand le secret intermédiaire du tour suffisait pour ouvrir à l'enfant la porte de l'hospice, le décret de 1811 servait seul de règle uniforme à toutes les admissions.
La philanthropie moderne a trouvé contre nature de séparer ainsi l'enfant de sa mère, et fermer les tours lui a paru le meilleur moyen de raviver le sentiment de la famille qui semblait s'éteindre de jour en jour.
Aux expositions, trop faciles peut-être, succédèrent les admissions hérissées de difficultés; des secours furent alloués aux filles-mères à la condition qu'elles garderaient leurs enfants; enfin une inspection départementale, ne tarda pas à succéder à la surveillance exercée par les administrations des hospices sur les enfants des filles-mères.
Tel est le régime actuellement en vigueur, au plus grand bénéfice, dit-on, de la morale, de l'humanité et des finances départementales.
Sans doute, si toutes les filles-mères pouvaient ou voulaient allaiter elles-mêmes les nouveaunés ; si les secours alloués étaient suffisants ; surtout s'ils étaient délivrés immédiatement après les couches , l'enfant n'aurait qu'à gagner, sous tous les rapports, à l'existence d'un pareil état de
choses; mais malheureusement il n'en est pas ainsi.
Aussitôt la femme accouchée , soit à la Maternité, soit à l'hôpital, l'Inspection, informée, envoie un agent qui vient faire une enquête. La forme de cette enquête, qu'il me soit permis de le dire en passant, est toujours si peu convenable, parfois même si nuisible aux nouvelles accouchées, qu'à l'hôpital Saint-André on a été obligé d'interdire à ces employés l'entrée de la salle ; mais, ce qu'il est important de signaler, c'est qu'avant que la mère soit rétablie et que toutes les formalités administratives soient accomplies, il s'écoule toujours huit, dix, douze, quelquefois quinze jours, pendant lesquels l'enfant est censé allaité par sa mère. Celle-ci peut avoir au sein des fissures ou des abcès, elle peut manquer absolument de lait, ou même être atteinte de maladies diverses, et alors que devient l'enfant? Il est des mères qui, sachant qu'elles ne doivent pas continuer la lactation, se soucient peu d'augmenter la sécrétion lactée en donnant à téter à leur enfant ; il en est aussi, chose incroyable, mais je le sais par mes honorables confrères MM, Rousset et Labat, chargés l'un et l'autre de la clinique obstétricale; je le sais pour l'avoir constaté moi-même quand je partageais avec eux le service de la salle 9 à l'hôpital Saint-André, il en est qui, tout en feignant de
faire téter leur enfant, s'en débarrassent en commettant un véritable infanticide qu'on pourrait appeler l'infanticide par inanition!
Enfin, la mère sort de l'hôpital ! Son enfant vit encore, mais il est amaigri, exténué par la privation de nourriture. Elle le porte à la mairie pour le reconnaître ; de là , elle se rend au bureau de l'Inspection, où, quelque temps qu'il fasse, elle est souvent obligée de revenir plusieurs fois.
Et tout cela, notez-le bien, est imposé à une malheureuse femme qui relève de couches, qui peut à peine se soutenir, et qui porte sur ses bras son enfant encore plus malade qu'elle.
Telles sont les désastreuses conditions dans lesquelles ce pauvre petit être, dénué de langes suffisants, est remis, avec une somme de 35 ou 40 fr. montant du premier trimestre, non pas à la nourrice qui doit remplacer la mère , mais à une meneuse ou courtière, pour laquelle il va devenir un objet de lucre.
Vêtements insuffisants; privation de la seule alimentation possible pour l'enfant qui vient de naître ; voyage exécuté dans des conditions on ne peut plus défavorables; un biberon dans des mains mercenaires et cupides : en faut-il davantage pour qu'un enfant succombe ?
Quant au médecin-inspecteur, il interviendra sans délai, pour constater l'existence du place-
ment, et le plus souvent pour emporter la triste conviction qu'une mort déjà presque assurée le dispensera d'une seconde visite (1).
Il ne faut pas réfléchir longtemps à une organisation semblable, pour comprendre combien elle est vicieuse, et d'ailleurs le meilleur moyen de la juger n'est-il pas de rechercher les résultats qu'elle donne?
On sera certainement frappé de cette particularité que toutes les statistiques fournies à l'Académie de Médecine accusent un nombre considérable de décès de nourrissons , mais que pas une n'en peut préciser le chiffre! Nulle part, en effet, on ne relève officiellement le nombre des décès d'enfants mis en nourrice à la campagne; de sorte qu'en France, excepté dans les
(1) Extraits de deux lettres qui m'ont été adressées par des personnes honorables de l'arrondissement de Blaye, auxquelles j'avais demandé des renseignements relatifs à la manière dont se fait l'inspection. L'une dit :
« Nous avons ici deux nourrices, qui élèvent chacune six en- « fants ; personne n' exerce de surveillance sur elles, personne ne « va visiter les enfants pour s'assurer de leur état de santé; « elles vivent dans une quiétude désolante , surtout lorsque ' « leurs nourrissons sont malades au commencement d'un quar- « tier. »
« On peut affirmer, dit l'autre , que ces enfants sont des victi- « mes vouées à l'avance à une mort prochaine, et dont personne « ne sHnquiète. ■»
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villes de Paris, Lyon et Marseille , où il existe des bureaux de nourrices régulièrement organisés, il serait absolument impossible de dire combien il y a de nourrissons et combien il en meurt.
Ne pourrait-on pas combler cette lacune, en prescrivant que désormais chaque enfant mis en nourrice soit accompagné de son acte de naissance, et qu'en cas de mort, cette pièce officielle soit renvoyée à la mairie dont elle émane, avec une constatation légale du décès (1)?
D'après les chiifres fournis par notre confrère le D'' Brochard , Paris seul envoie tous les ans vingt mille enfants en nourrice; il en meurt quinze mille, et, des renseignements qu'a obtenus ce médecm, il résulterait qu'il meurt chaque année en France au moins cent mille nourrissons, sans compter les décès des enfants trouvés, dont le nombre, pour la première année, s'élève à 57 p. %.
A Bordeaux, les conditions ne sont guère meilleures pour les enfants des filles-mères, car, sur mille nouveau-nés , il en meurt deux cent cinquante-deux avant d'avoir atteint la fin de la première année, et il est à remarquer que ce nom-
(1) Je n'apprends l'arrivée des enfants des filles-mères dans ma commune^ m'écrit un maire, que par leur décès.
bre de décès fourni par l'administration est loin d'être l'expression de la réalité, car il faut y ajouter celui des enfants envoyés en nourrice , dont personne ne peut préciser le chiffre, et celui des enfants trouvés décédés à la campagne.
S'il m'était permis de reproduire ici les vingtcinq lettres que j'ai reçues, on serait effrayé de la mortalité considérable des nourrissons pendant la première année dans l'arrondissement de Blaye, où, comme on le sait, les femmes ont la spécialité de l'allaitement.
Ici, elle est de six sur six; là, de huit sur neuf; ailleurs, de douze sur douze; plus loin, de vingttrois sur vingt-quatre ; enfin, dans les communes les moins maltraitées, elle est de quinze sur trenteun ou de dix-neuf sur vingt-huit.
Dans ce grand débat, comme dans tous les drames judiciaires, il y a donc des victimes, et malheureusement elles sont nombreuses : ce sont de petits enfants qui meurent en nourrice avant d'avoir atteint la fin de leur première année; mais il y a aussi des coupables, et pour les découvrir il faut des preuves , que je trouve d'une part dans les chiffres ofiî ciels que je viens de produire , de l'autre dans cette série de lettres auxquelles j'emprunte les passages les plus significatifs.
Je lis, par exemple, dans l'une d'elles :
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« Depuis 1862, on a porté au cimetière une « cinquantaine de ces pauvres enfants, dest-à- « dire presque tous. »
Et dans une autre :
« Depuis deux ans , on a enterré une quin- « zaine de ces malheureuses victimes , c'est-à- « dire presque toutes celles qui nous ont été en- « voyées. »
Dans la suivante, on trouve des renseignements encore plus précis :
« Le nombre des enfants placés dans cette com- « mune depuis le P"" janvier 1862 jusqu'au 17 dé- « cembre 1866, est de quatre-vingt-seize. Sur « ces quatre-vingt-seize, il en est mort soixante- « quatorze, et pendant l'année 1862 il en mourut « vingt-cinq sur vingt-sept.
« Est-ce surprenant, ajoute l'auteur de la lettre, « quand les enfants, tous nourris au biberon, boi- « vent pendant l'été du lait tourné et du lait froid « pendant l'hiver; quand ils n'ont souvent d'autre « alimentation qu'une épaisse bouillie à l'eau, et « qu'à peine vêtus, ils sont abandonnés sur des « grabats, au nombre de trois ou quatre, quelque- « fois davantage, dans l'état le plus dégoûtant « de malpropreté et de misère? »
« On veut la conservation de ces enfants, dit « un quatrième correspondant , ou on ne la veut « pas. Si on la veut, il faut en prendre les moyens;
« sinon , on n'a qu'à persévérer dans le système « adopté depuis quelques années. »
Une autre lettre , dans laquelle on me félicite chaleureusement de mon intervention , se termine par ces mots :
« Puisse votre courageuse initiative protéger « efficacement tant de frêles créatures contre les- « quelles on croirait qu'une vaste conspiration est « organisée ! »
Enfin la dernière dit ceci :
« Il résulte du relevé des actes de décès, .tant à « l'église qu'à la mairie, qu'il est mort, pendant « les années 1863, 64, 65 et 66, trente-huit en- « fants de filles-mères, dans la première année « de leur âge, puisque pas un d'eux n'est arrivé « à son dixième mois. Ces décès sont enregistrés « ainsi :
Total 38
« Les renseignements recueillis constatent que « la plupart de ces enfants, si ce n'est tous, meu- « rent des suites d'une mauvaise alimentation et « d'une absence à peu près complète de soins. On « dirait qu'ils sont envoyés en nourrice pour y « débarrasser, par une mort à peu près certaine.
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« TAdministration qui paie, et la mère que l'en- « fant importune et gêne. »
Quel que soit le degré de lumière que ces renseignements jettent sur la question qui m'occupe, il est indispensable de donner une idée bien exacte de la proportion dans laquelle meurent les enfants assistés. A cet effet, j'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt de consigner ici le résultat comparatif des décès de deux communes, dont l'une reçoit, depuis quatre ans seulement, les enfants des filles-mères, et dont l'autre ne compte à peu près que des enfants indigènes.
Dans cette dernière , pendant une période de onze années , c'est-à-dire de 1854 à 1865, il y a eu treize cent huit naissances et cent soixantequatorze décès d'enfants ayant moins d'un an, soit 13,30 p. %; tandis que dans la première, où sont reçus en nourrice des enfants venant la plupart de Bordeaux, on compte, pour une période de quatre années, soixante-treize naissances et soixante-un décès d'enfants ayant moins d'un an, soit 83,56 p. %.
Ce résultat tristement significatif ne dispenset-il pas de tout commentaire ?
Si je n'étais retenu par la crainte de sortir de mon sujet et de m' éloigner du véritable but de la mission que je me suis imposée, je pourrais également publier une série de documents, plus affli-
géants les uns que les autres, qui me sont transmis sur le service des enfants assistés tel qu'il fonctionne actuellement. Ici, ce serait une mère qui, ayant perdu son enfant, en loue un, moyennant deux francs, pour pouvoir toucher un nouveau secours ; là, une autre mère qui, au lieu de payer la nourrice, donne à son amant les fonds que lui alloue l'Administration; plus loin, on pourrait voir des femmes de mauvaise vie venir en voiture toucher leur secours, se dépouiller en cachette des vêtements luxueux qu'elles portent, s'affubler d'enveloppes grossières, puis aller ensuite reprendre la livrée du vice et de la débauche; mais il vaut mieux ne pas s'appesantir sur des turpitudes, que la surveillance la plus vigilante ne saurait toujours éviter, car j'ai bien moins à m' occuper de la fille-mère que des nombreuses causes de destruction de son enfant.
Arrêtons-nous de préférence sur le cynisme de ces malheureuses femmes qui ravalent l'allaitement jusqu'à un vil métier où l'on retrouve tous les agissements qui peuvent s'appliquer aux plus honteux trafics : des intermédiaires , des primes, des calculs sur le plus ou moins de rendement de la marchandise, souvent même de véritables fraudes qui se produisent lorsque certaines mères,, ayant plus de sollicitude que d'autres, veuleut placer leur enfant au sein. La meneuse pré-
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sente alors une nourrice qui est agréée, mais, arrivé sur les lieux, l'enfant est mis au biberon. La nourrice n'était qu'une amorce pour la confiance des mères, qu'un leurre au profit des meneuses dont la suppression momentanée produisit, en 1864, une diminution subite de 25 p. % dans la mortalité des enfants envoyés à la campagne par l'hospice (1).'
Rien n'est à cet égard plus instructif que le passage suivant d'une lettre d'un vénérable ecclésiastique de la Gironde :
« Ces décès, dit-il, trop nombreux, hélas ! ne « laissent pas un grand deuil dans le cœur des « nourrices; elles en retirent d'autant plus de « profit que les pauvres enfants ont souvent « l'instinct de mourir dans la huitaine qui suit « le paiement du trimestre. Une de ces malheu- « reuses disait, il y a quelques jours, sans se « douter qu'elle dévoilait ainsi le secret de leur « honteux métier : La femme X... a eu joliment « de chance ; il lui en est mort cinq ou six de rang « le mois dernier, et comme elle ne les a gardés « que sept à huit jours, ça a été tout bénéfice pour « elle ! »
Dans une autre correspondance, on trouve
(1) Extrait du Rapport présenté sur ce service, en 1848, à M. le Préfet de la Gironde.
cette phrase, que je crois devoir transcrire textuellement malgré sa triviale réalité : « En v'ià « des champis (2) qui n'en ont pas pour long- « temps, disait, dans son argot de meneuse, une « vieille femme de la Saintonge , qui est à la fois « courtière et marchande de gâteaux dans nos « rues, en entassant cinq ou six de ces pauvres « petits êtres dans un grand panier pour les em- « porter au lieu de leur triste destination ! »
A ce tableau des meneuses et des courtières, j'aurais pu certainement donner des couleurs plus vives ; mais voulant prouver seulement qu'il ne s'agit pas d'un portrait de fantaisie , je me contenterai des citations suivantes :
« Ces enfants, confiés aux meneuses, nous arri- « vent ici exténués de privations et de fatigue. »
« Ce mal provient en grande partie des meneu- « ses, qui n'ont souci que de la prime qu'elles « prélèvent sur le premier trimestre. »
« Les meneuses ne remettent ces enfants qu'à « des femmes pauvres , qui n'aiment pas le tra- « vail, et qui trouvent plus commode de prendre « cinq et six enfants , auxquels , à défaut de lait,
(2) Nom donné aux. enfants naturels dans la Bretagne et la Saintonge.
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« elles se contentent de donner du pain bouilli « dans de l'eau. Aussi, bientôt, ils deviennent « squelettiques et rendent le dernier soupir. »
Enfin, nous écrit un maire :
« Une meneuse me disait souvent : Ces enfants « ne peuvent pas vivre, parce que ce sont des « enfants de filles. »
En présence de pareils documents, et de tant d'autres que les limites, de ce travail me forcent de passer sous silence, que penser de la solution donnée à la question des tours, et de la préférence marquée accordée au système des secours aux filles-mères, dans les Mémoires, d'ailleurs fort remarquables, lus par deux de nos honorables confrères devant le Congrès de Bordeaux ?
Ces faits , du reste , ne sont pas nouveaux. S. Em. le cardinal Donnet avait soulevé, en 1863,. la question de la mortalité des nouveau-nés , dans une lettre demeurée célèbre, et dont les détails avaient retenti jusque sous les voûtes du Sénat ; depuis cette époque presque rien n'a été changé, si ce n'est le personnel de l'inspection départementale.
Mais qu'importe un changement de personnel quand les institutions restent imparfaites? C'est dans une modification radicale qu'il faut chercher le remède au mal profond qui préoccupe la France entière, et ce n'est que dans l'espoir de la
provoquer que j*ai entrepris cette étude sur la mortalité des nourrissons.
Le passage suivant, que j'emprunte au Journal de Médecine de Bordeaux , novembre 1866, démontre clairement que cette excessive mortalité des enfants est réellement le résultat des institutions, et qu'elle est étrangère aux personnes sous la direction desquelles ces institutions fonctionnent :
« Le règlement préfectoral, dit-il, fait connaî- « tre la marche suivie pour les nourrices de l'hos- « pice. Les nourrices désignées par le médecin- « inspecteur doivent être agréées, à Bordeaux, « par le médecin de l'hospice. Elles ne sont admi- « ses qu'autant qu'elles sont parfaitement saines, « qu'elles n'allaitent pas depuis plus de douze à « quinze mois et qu'elles n'ont pas plus de qua- « rante ans. Ici, choix de la nourrice par le « médecin de la campagne , contrôle par le méde- « cin de l'hospice et transport de l'enfant à la « campagne par la nourrice elle-même.
« L'inspection n'a pas, que je sache, fait impri- « mer de règlement ; mais voici ce qui se passe : « Les femmes autorisées par l'inspecteur, dési- « gnées sous le nom de meneuses, prennent en « ville les enfants des filles-mères pour les em- « porter à la campagne et les confier à qui bon « ieur semble.
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« Pour les enfants de l'hospice, l'allaitement au « sein est la règle absolue et invariable. Pour les « enfants surveillés par l'inspection, l'allaitement « au biberon est la nourriture la plus ordinaire.
« L'arrivée de* premiers est annoncée officiel- « lement au médecin-inspecteur par l'Adminis- « tration des hospices, qui tient note du place- « ment. Pour les seconds, c'est la meneuse qui « est chargée de l'en informer, ce qui n'a pas tou- « jours lieu ; aussi voit-on quelquefois des enfants « qui, par l'inscription de leur dossier, sont placés « dans une commune, et qui, vu le silence des « rapports trimestriels, sont complètement ignorés « du médecin.
« Ces conditions si diverses doivent produire des « résultats différents. La statistique sera le meil- « leur contrôle de la valeur de ces deux procédés.
« Pendant les années 1863 et 1864, l'Adminis- « tration des hospices a placé à la campagne « deux cent vingt-cinq enfants ayant moins d'un « an ; onze ont été retirés, et quarante-quatre « sont morts pendant la première année ; la mor- « talité est ^onc de 19,56 p. %.
« Pendant les mêmes années , l'inspection a « placé, dans trois circonscriptions, quatre cent « soixante-un enfants de filles-mères secourues : « soixante-quinze ont disparu de ce service, soit « parce qu'ils ont quitté la circonscription, soit
« parce que les secours ont été supprimés ou bien « qu'ils ont été retirés par leur mère, et deux « cent quatre sont morts dans la première année ; « la mortalité est donc de 44,25 p. %. »
De tout cela n'ai-je pas le droit de conclure que les prétendues améliorations qui ont été apportées dans le régime des enfants assistés, depuis le commencement de ce siècle, sont bien plus fictives que réelles ?
Tout le monde, en effet, dans le remarquable discours qu'a dernièrement prononcé M. Husson à l'Académie de Médecine, a dû être frappé de la distance immense qui existe entre les aveux du savant directeur de l'Assistance publique et les brillantes promesses des auteurs de l'enquête de 1860, de cette enquête qui sert de thème à variations à tous ceux qui s'occupent de la suppression des tours !
Il suffit, du reste, de jeter un coup d'œil sur les conditions dans lesquelles cette enquête a eu lieu pour se rendre un compte exact du degré de confiance qu'il convient de lui accorder.
En 1848, plusieurs tours avaient été complètement fermés ; d'autres existaient encore, mais à l'état de tours surveillés, c'est-à-dire non libres à tout venant, et ne pouvant s'ouvrir que sur une autorisation administrative. Comme avec cette mesure coïncidaient les secours donnés aux filles-
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mères, l'hospice ne recevait que les enfants qui étaient absolument refusés par leurs mères, et l'assistance portait exclusivement sur ceux que leurs mères voulaient garder et nourrir, si du moins l'Administration leur rendait la chose possible par un secours suffisant.
C'est dans ces circonstances, exceptionnellement favorables, que fut prescrite l'enquête de 1860. Prenant pour terme de comparaison les années 1828 et 1858, elle établit qu'à l'époque où les tours fonctionnaient en pljeine liberté, la mortalité était de 60 à 70 p. %, tandis qu'elle n'était plus au moment de l'enquête que de 15 p. % chez les enfants laissés aux filles-mères.
Néanmoins , ce chiffre parut tellement faible aux commissaires-enquêteurs eux-mêmes (et ils avaient bien raison, puisque la mortalité normale des nouveau-nés le dépasse de beaucoup) , qu'ils n'osèrent pas l'accepter, et que, par une série de calculs de probabilités , ils fixèrent la mortalité à 28p.%.
Si on rapproche ce résultat des chifires de M. le Directeur de l'Assistance publique, (1) on ne saurait considérer comme sérieuse l'enquête de 1860, et, dans tous les cas, cet écart considérable qui existe entre des données émanant de sources offi-
(1) Husson : Discours à l'Académie de médecine 1866.
délies, et se produisant ainsi à six années d'intervalle, me conduit naturellement à appuyer de toutes mes forces la proposition de M. Husson : qyCune nouvelle enquête soit immédiatement prescrite sur toute l'étendue de l'Empire. Il ne m'appartient pas de m'immiscer dans les questions administratives, et je ne m'en sens pas la moindre velléité ; qu'il me soit permis cependant, en vue d'une solution pratique qui est de la plus grande urgence et à laquelle l'élément médical ne peut rester étranger, qu'il me soit permis de m' associer à une parole très-autorisée, et de rappeler avec elle qu'il existe déjà des Commissions d'enquête dans toute la France; je fais allusion aux Conseils d'hygiène publique et de salubrité, dans lesquels on trouverait les connaissances , le dévouement, surtout l'indépendance, nécessaires à une pareille mission ! Et si, de ces investigations faites avec la plus consciencieuse exactitude, il résulte que, par le système des secours aux filles-mères, la morale n'est pas sauvegardée et que la mortalité est augmentée, je me demande pourquoi la question des tours ne serait pas de nouveau mise à l'étude dans l'intérêt de l'humanité et du développement social.
M. de Bethmann, administrateur des hospices, dans une lettre très-énergique, adressée à M. le Préfet, à la date du 3 février 1866, déclarait que
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les modifications apportées dans le mode d'assistance doivent figurer au premier rang des causes de la mortalité fatalement exceptionnelle des nouveau-nés ; dominé par la même conviction, j'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt de procéder, d'ores et déjà, à une sorte d'enquête locale, en comparant, sous le rapport des naissances et des décès sur les enfants de moins d'un an, les années 1850 et 1851, oîi le tour fonctionnait en toute liberté, avec les années 1863 et 1864, où le système des secours donnés aux filles-mères était en pleine vigueur.
Consulter les registres des cinq cent quarantesept communes de la Gironde n'étant pas chose praticable, j'ai eu l'idée de m' adresser à l'Archevêché oîi, sur autant de registres qu'il y a de paroisses (quatre cents environ) , sont inscrits parallèlement toutes les naissances et tous les décès des catholiques de la Gironde. Cette tâche m'a été facilitée . par l'extrême obligeance de MM. les secrétaires de l'Archevêché, où, à l'aide d'un dépouillement sérieusement exécuté et qui n'a pas duré moins de huit jours, je suis arrivé aux résultats ci-après :
Innées.
Naissances.
Décès d'enfants de moins d'un
584 soit 5,730/0
Loin de moi la pensée que cette statistique soit absolument rigoureuse au point de vue de la mortalité générale des nouA^eau-nés, puisque, yu l'immensité du travail de dépouillement, elle n'a pu porter que sur un petit nombre d'années, et que les enfants, inhumés sans cérémonie religieuse, parce qu'ils étaient dépourvus de certificats de baptême, ne figurent pas sur les registres des paroisses; mais ce qui ressort bien évidemment de ce tableau, c'est que depuis l'époque oii le tour a cessé de fonctionner, il s'est produit une augmentation considérable dans la mortalité , coïncidant avec un abaissement énorme dans les naissances.
Tels sont les divers points de vue sous lesquels m'a paru devoir être envisagée la mortalité des nourrissons, qui est, au premier chef, une question d' hygiène sociale , et que M. Husson a même élevée à la hauteur d'une véritable question d'État.
Je croirais donc manquer à un devoir si je ne donnais à cette étude une sorte de consécration pratique en proposant à l'autorité supérieure l'application des mesures suivantes :
1° Réserver l'intervention administrative pour le service des enfants assistés; appeler la trèssérieuse attention du corps médical sur les cau-
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ses principales de la mortalité des nouyeaii-nés ; enfin inculquer à tous, par toutes les voies possibles, cette conviction que l'unique moyen de détruire, ou tout au moins d'atténuer les causes de cette mortalité, est d'éclairer les mères et les nourrices sur l'importance de la mission qui leur incombe et sur les funestes conséquences qu'entraîne infailliblement l'oubli de leurs devoirs ;
2° Abréger, pour ce qui concerne les enfants assistés, le temps qui s'écoule entre leur naissance et le moment où la mère est admise à recevoir des secours ;
3'' Faire en sorte que le secours accordé à la mère ne soit employé à aucun autre usage qu'à l'allaitement de son enfant;
4" Supprimer de la manière la plus radicale l'allaitement au biberon , si ce n'est pour les enfants reconnus atteints du vice syphilitique ;
5^ Rechercher les moyens de procurer à l'enfant une bonne nourrice immédiatement après la naissance ;
6° Interdire absolum^ent l'intermédiaire des meneuses ou courtières;
7° Créer une inspection médicale ayant pour but de contrôler au départ, l'état de la nourrice et l'état de l'enfant ;
8° Rendre plus sérieuse et plus efiîcace la surveillance du médecin-inspecteur dans les loca-
lités où sont mis en nourrice les enfants des flllesmères ; le charger des vaccinations, dont il serait obligé de tenir note, et qui , sauf le cas d'épidémie variolique, n'auraient lieu que dans le cours du premier trimestre ;
go prendre des mesures pour qu'un nourrisson n'arrive jamais dans une commune sans q.ue le Maire en soit immédiatement informé , et pour que son décès, officiellement constaté, puisse être signalé sur les registres de la commune où sa naissance a été consignée ;
10° Confier une nouvelle enquête à des Commissions dans lesquelles l'élément médical serait largement représenté, et remettre à l'étude la réouverture des tours, dans le cas où il résulterait de cette enquête que le mode d'assistance des filles-mères est essentiellement funeste à la conservation des enfants et, par suite, au développement de la population.
Janvier 1867,