‹ Etudes de médecine et d'hygiène publiqueChapitre 40 sur 48 · ÉTUDE D'HYGIÈNE · texte numérisé non relu

ÉTUDE D'HYGIÈNE

Grâce à la généreuse initiative du cardinal de Sourdis, du maréchal d'Ornano et de M. de Tourny traçant lui-même, en 1743, les grandes et magnifiques Yoies qui font encore l'orgueil de notre belle cité, nous sommes. Dieu merci, bien loin de l'époque fatale où des épidémies meurtrières décimaient plusieurs fois par an notre population.

Ces épidémies étaient inévitables quand Bordeaux avait pour limites : à l'est, les immenses terrains tourbeux de La Bastide; à l'ouest, les marais de Belleville et de l'Archevêché, qui partaient du fort du Hâ ; au sud , les marais de Bègles , qui commençaient au fort Louis ; au nord , les marais des Chartrons , qui longeaient le Châ-

teau-Trompette, et qui, réunis à ceux du Bouscat et de Bruges, ne contenaient pas moins de 1,671 hectares.

Le Conseil central d'hygiène publique et de salubrité de la Gironde peut, à juste titre, revendiquer une part de l'honneur qui se rattache aux améliorations importantes et pourtant très-incomplètes encore dont les marais du Bouscat, de Bruges et des Ghartrons, ainsi que ceux de Bègles , ont été l'objet.

S'il ne s'est pas aussi sérieusement occupé de ceux de Belleville et de l'Archevêché, ce n'est pas que l'urgence fût moins grande ; c'est que l'occasion favorable lui a toujours fait défaut. Cette occasion se présente aujourd'hui et doit être saisie avec d'autant plus d'empressement, que tout ce qui reste de ces deux marais se trouve compris dans l'enceinte même de la ville, par suite de la création du nouveau boulevard de ceinture,

La pétition suivante , transmise au Conseil par M. le Préfet, a été adressée à M. le Maire de Bordeaux par trente-deux propriétaires du quartier de Belleville :

Bordeaux, 8 mai 1868.

Monsieur le Maire ,

On a répandu , sur la salubrité des terrains et immeubles compris entre les rues Mouneyra et d'Ornano , le boulevard

de ceinture et le cours d'Albret, des bruits qui, s'ils n'étaient bientôt reconnus mal fondés, seraient de nature à nuire à nos intérêts en diminuant la valeur vénale de nos immeubles, ou simplement en abaissant leur prix de location.

Votre Administration, protectrice naturelle d'intérêts privés si considérables qu'ils se confondent dans l'intérêt public, ne voudra pas laisser se répandre l'opinion qu'à quelques centaines de mètres de notre Hôtel-de-Ville, il existe un foyer d'infection que rien ne peut faire disparaître, ni les travaux exécutés dans ces derniers temps, comme le boulevard de ceinture, le prolongement des rues d'Ornano, Lecoq et François-de-Sourdis, ni les travaux en cours d'exécution, comme notre grand égout collecteur, ni les travaux projetés, comme la rectification et la canalisation du Peugue, la continuation et l'achèvement des remblais du côté de la rue Lecoq.

C'est pourquoi , Monsieur le Maire , afin de répondre victorieusement aux allégations qui se sont produites, nous venons vous prier de vouloir bien consulter à cet égard le Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département.

A notre avis, ce Conseil devrait se prononcer : d'abord sur l'état actuel des lieux et les conditions hygiéniques dans lesquelles ils se trouvent ; ensuite, sur les conditions nouvelles dans lesquelles se trouveront ces mêmes lieux après l'achèvement de l'égout collecteur; enfin, sur les travaux que nous devrions exécuter pour obtenir une salubrité égale à celle des autres parties de la ville.

Daignez agréer, etc.

La question dont il s'agit est à la fois une des plus intéressantes et des plus graves qui puissent nous être soumises, et pour y répondre, je dois

évidemment me conformer aux divisions indiquées par la pétition elle-même.

État actuel des lieux.

Le cours d'Albret, le boulevard de ceinture, la rue du Tondu et la rue d'Ares, limitent un vaste parallélogramme d'une contenance d'environ 900,000 mètres carrés, qui constitue ce qu'on appelait autrefois les marais de Belleville et de l'Archevêché.

Il existe, sur un des côtés de ce parallélogramme, une série de voies soit perpendiculaires, soit parallèles au cours d'Albret qui, jusqu'à la rue François-de-Sourdis , n'exigent que des améliorations relativement peu importantes au point de vue de la salubrité, et doivent être considérées comme une conquête définitive sur le marais. On peut en dire autant de la portion comprise entre la rue du Tondu et le prolongement de la rue Mouneyra, ainsi que de l'espace circonscrit par la rue d'Ares et le ruisseau de la Devèze; mais à la condition cependant d'en excepter le cimetière de la Chartreuse, dans lequel, pour soustraire les sépultures à l'envahissement des eaux, nous avons dû réclamer un drainage dont l'exécution imparfaite a produit des résultats incomplets.

Ces défalcations faites, il reste encore un vaste emplacement dont le périmètre est limité par la rue François-de-Sourdis , le boulevard de ceinture, le prolongement de la rue Mouneyra et le cimetière de la Chartreuse ; c'est ce périmètre qui fait l'objet de l'étude actuelle.

Deux cours d'eau traversent ce terrain, d'une contenance d'environ 200,000 mètres carrés ; le Peugue, au sud de la rue Lecoq, et la Devèze, au nord de la rue d'Ornano.

A l'exception d'un plateau assez élevé situé à l'extrémité sud du domaine de Livran dont il forme la zone supérieure, toute l'étendue de ce périmètre comprend une succession de bas-fonds complètement inondés , à certaines époques de l'année, par les eaux pluviales qui s'y rendent de tous côtés, et qui n'en sortent que par évaporation, laissant après elles des flaques stagnantes d'oîi s'exhalent des émanations délétères.

Il est vrai que les rues du Hautoir, Lecoq et d'Ornano, par leur largeur, leur bon état d'entretien et leur animation habituelle, enlèvent à cette contrée l'aspect désolé qui caractérise ordinairement les marais; mais, en j regardant de plus près, on pourrait affirmer qu'au lieu d'améliorer la situation, ces grandes voies tendraient plutôt à aggraver le mal, en appelant sur ce point des constructions dont les jardins, en contre-bas

du sol des rues, deviennent une cause permanente d'insalubrité, soit par les eaux ménagères qu'on y déyerse, soit par les inondations souterraines auxquelles ils sont soumis.

Un simple coup d'oeil sur les habitations construites le long du prolongement de la rue Judaïque suffit pour donner une idée exacte de cet état de choses. En parcourant la chaussée, on se croit dans un quartier parfaitement assaini, alors que les sous-sols sont généralement humides et que tous les jardins sont souyent submergés.

Si maintenant nous nous rappelons que diverses industries gênent par des barrages le libre cours du Peugue et de la Devèze, et qu'elles y déversent des eaux chargées de matières putrescibles ; que de nombreux lavoirs amènent sur les berges des résidus organiques, savonneux et autres ; que des effluves miasmatiques proviennent en abondance d'un cimetière où, chaque année, il est inhumé plus de quatre mille cinq cents cadavres, nous aurons une bien triste mais trèsjuste idée de la salubrité du quartier de Belleville.

Peut-être y aurait-il lieu de demander une enquête pour connaître d'une manière précise quelle est,- sur la santé publique, l'influence de cette agglomération de causes d'insalubrité ; mais, en outre que cette enquête serait difficile, elle pourrait ne pas être exempte d'inconvénients.

Il m'a semblé préférable de me borner à consulter les registres des pompes funèbres, mis à ma disposition avec la plus parfaite obligeance par M. le directeur de cette Administration, et de comparer la mortalité dans la paroisse Saint- Bruno à celle d'une autre paroisse de la ville, dont la population est à peu près égale, celle de Saint-Michel, par exemple.

. De cette comparaison il est résulté que, pendant les années 1863, 64, 65, 66 et 67, le nombre des décès de Saint-Bruno a été de quatorze cent cinquante-quatre, et celui de Saint-Michel de quatorze cent quarante-huit.

Cette différence, quelque insignifiante qu'elle soit , ne doit pas cependant passer complètement inaperçue, surtout si l'on considère que dans la paroisse Saint-Bruno le nombre des enfants morts, pendant cette période de cinq années exempte d'épidémies, a été de six cent cinquante-cinq, tandis que dans Saint-Michel il n'a été que de cinq cent soixante-six.

Or, personne n'ignore que c'est particulièrement sur l'enfant que sévit, avec le plus de rigueur, l'influence paludéenne, tant sous le rapport des fièvres intermittentes que sous celui des affections diphtérétiques, telles que croups et angines couenneuses , dont on observe, chaque été, d'assez nombreux exemples dans les rues qui

aboutissent au cours d'Albret et qui se prolongent vers le marais.

Il est vraiment impossible de ne pas considérer la statistique comme une arme difficile à manier, et dont on ne saurait user avec trop de réserve, quand on constate que dans la paroisse Saint- Bruno, qui est en plein marais, la mortalité est à peu près la même que dans les autres paroisses de la ville , et lorsque , d'autre part , on se place en face de cette vérité presque mathématique, que certaines maladies graves , les fièvres intermittentes en particulier , sont la conséquencerforcée de l'habitation des lieux marécageux.

Ces deux faits sont, en apparence, contradictoires ; eh bien ! en les soumettant à une analyse attentive, on ne tarde pas à reconnaîre : que le vaste périmètre paludéen qui constitue la paroisse Saint-Bruno est relativement peu habité ; qu'aux heures où les effluves disséminées dans l'atmosphère redescendent vers le sol, c'est-à-dire le soir et la nuit, les ouvriers qui fréquentent les établissements industriels de cette contrée ne s'y trouvent pas réunis, parce qu'ils n'y ont généralement pas leurs demeures; qu'enfin, les nombreuses et larges voies perpendiculaires au cours d'Albret sont autant d'issues dans lesquelles s'engagent les miasmes qui , poussés par les vents de sud-ouest, s'éloignent du point où ils prennent

naissance, pour venir se répandre sur divers quartiers de notre cité.

On sait d'ailleurs que les effluves suivent toujours la direction des vents , que leur dispersion ne s'opère pas d'une manière égale, et que les miasmes sont tantôt entraînés au loin, tantôt concentrés dans certaines vallées, ou ils restent, pour ainsi dire, stagnants.

M. le docteur Lefebvre dit que les marais du Brouage envoient leurs effluves jusqu'à une distance de 7 à 8 kilomètres, et le docteur Melier, à la mémoire duquel je tiens à offrir, en passant, un témoignage de regret et de respectueuse gratitude, déclare, à propos des marais des environs de Marennes , que la ville est tour à tour préservée ou atteinte suivant que le vent vient de l'est ou de l'ouest. La limite que les miasmes atteignent en hauteur est même plus restreinte, car une différence d'étage, dit M. Tardieu, suffit, à Rome , pour neutraliser ou pour atténuer leur action.

Ainsi se trouvent expliqués à la fois, au point de vue étiologique, et le nombre relativement minime de fièvres paludéennes que l'on observe dans la paroisse Saint-Bruno, et la multiplicité d'accidents intermittents qui se produisent à Bordeaux avec des formes infiniment variées où des degrés divers d'intensité.

Les névralgies et les névroses, par exemple, qu'on désigne sous le nom de fièvres larvées quand elles prennent la forme périodique, ce qu'on observe chaque jour, ne pourraient-elles pas être considérées comme l'effet d'une puissance miasmatique atténuée, ou du deuxième degré? Enfin ne voit-on pas dans notre ville la plupart des maladies , quelle que soit leur nature , revêtir, à un moment donné , le type intermittent , et ne sommes-nous pas obligés pour les combattre d'avoir constamment recours à des médications spéciales?

Il faut bien le dire aussi, telles causes d'insalubrité qui restent latentes pendant plusieurs années, ou qui ne paraissent avoir que des conséquences peu graves, se manifestent tout d'un coup d'une manière violente et produisent les effets les plus désastreux sous l'influence du moindre prétexte, surtout lorsque l'explosion en est favorisée par une agglomérgition considérable d'individus.

Nous pourrions également, évoquant d'anciens et tristes souvenirs , rappeler ici que tous les auteurs qui ont écrit l'histoire de Bordeaux, à diverses époques, sont unanimes pour regarder les miasmes paludéens comme la cause des épidémies qui, aux 15% 16*" et 17® siècles, sévirent si cruellement qu'elles obligèrent, à plusieurs reprises, le Parlement à siéger, soit à Libourne, soit

à Bergerac ; et que , selon dom Devienne , Michel de Montaigne étant maire de Bordeaux, sur quarante mille habitants il en mourut quatorze mille en six mois.

Il y aurait peut-être à se demander, et c'est encore ml point en litige, si les pestes et les contagions de cette époque doiA'ent toutes être attribuées à l'influence paludéenne. Telle n'est pas l'opinion de mon honorable confrère et ami le docteur Péry, dans un mémoire intitulé : Les Épidémies à Bordeaux aux 15^, iô" et 17" siècles, travail qui a été couronné par l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de notre ville. Je crois, avec lui, qu'attribuer exclusivement aux émanations marécageuses ces grandes calamités publiques, ce serait aller un peu trop loin; cependant, on peut d'autant moins douter de la trèsgrande part qu'avaient, dans la production des épidémies, les immenses marais qui entouraient la ville, qu'on Tit graduellement diminuer ces maladies meurtrières en raison des progrès successifs du dessèchement.

Qui ne sait, du reste, que l'étendue de la surface d'évaporation et que l'état plus ou moins fangeux du marais ont une influence considérable sur la nature et sur l'intensité des accidents paludéens ! •

Un exemple bien frappant de ce fait est fourni

par l'exploitation des marais empoissonnés (1). On voit, en effet, des épidémies périodiques correspondre successivement, et dans un ordre régulier, aux trois années de mise en eau, de pleine eau et d'assec; le docteur Ancelon a même fait cette curieuse remarque que, dans la Meurthe, aux environs du grand étang de Lindre, la première année, les maladies revêtent le caractère franchement intermittent, la seconde la forme typhoïde, et la troisième le caractère charbonneux.

Nous avons été nous-même très-souvent témoin de faits analogues, soit à Saint- André-de- Cubzac, à l'occasion des grands travaux nécessités par la construction du pont sur la Dordogne ; soit à Gujan , lors de l'exploitation des rizières ; soit, plus récemment, dans diverses localités oh l'administration des chemins de fer avait fait creuser des chambres d'emprunt qui sont devenues d'affreux marécages; enfin, le mauvais état du ruisseau le Moron n'est-il pas évidemment la cause des nombreux cas de fièvre typhoïde et d'angine couenneuse qui, depuis plusieurs années, affligent, sur divers points, le canton de Saint-André-de-Cubzac ?

Pour compléter cette étude, je devrais peut-être rechercher si les paroisses Saint-Bruno, Saint-

(1) Tardieu, Dictiormaire d'hygiène.

Nicolas, Sainte-Croix, Saint-Louis et Saint-Martial, beaucoup plus maltraitées par le choléra que les autres quartiers de la ville, dans les deux épidémies qui ont sévi sur Bordeaux, n'ont pas dû ce triste privilège à ce qu'elles sont placées sous le vent des marais. Mais, dans cette question du choléra, tout est jusqu'à présent si obscur, on est même si peu fixé sur le véritable mode de transmission de cette maladie, que l'abstention est encore ce qu'il y a de plus sage.

Pourquoi des doutes, pourquoi des hypothèses, là où tout est clair, précis, j'allais dire mathématique? Car il n'y a rien de plus évident et de moins contestable que l'action délétère des miasmes palustres surla santé des hommes et sur celle des animaux.

Influence des travaux déjà accomplis ou en VOIE d'exécution.

J'établissais tout à l'heure que l'influence des grandes voies macadamisées qui traversent les marais de Belleville avait été jusqu'à présent plutôt nuisible que favorable , parce que ces larges chaussées emprisonnent les eaux et qu'elles engagent les populations à venir habiter, avant leur complet assèchement, des terrains qui con-

tiennent des quantités considérables de matières végétales et animales en décomposition.

Examinons maintenant quelles conditions nouvelles vont résulter, pour ces marais, de la construction du grand égout collecteur dont les travaux sont en voie d'achèvement.

Les odeurs fétides qu'exhalent la plupart de nos bouches d'égouts et les trop fréquentes inondations que produisent les soubernes (1) dans la partie basse de notre ville, appellent depuis longtemps des modifications dans la canalisation actuelle.

Ces égouts laissent trop à désirer, tant sous le rapport de leur nombre que sous celui de leur dimension et de leur entretien , pour qu'il soit possible d'aborder l'étude de cette importante question sans être immédiatement frappé des conditions désastreuses dans lesquelles se trouvent les deux voies d'écoulement parallèles qui, à peu de distance l'une de l'autre, traversent Bordeaux du nord-ouest au sud-est.

Manque de profondeur et de largeur du radier ; insuffisance et irrégularité des pentes; absence complète de voûtes dans une grande étendue; eaux trop abondantes en hiver, trop rares en été, et constamment viciées par les causes les plus

(1) Expression locale qui veut dire crue subite d'un cours d'eau avec débordement de moyenne intensité.

diverses ; cours intercepté par de nombreux barrages; refoulement des eaux supérieures par les grandes marées : tout contribue à faire du Peugue et de la Devèze deux sources permanentes d'insalubrité pour la ville de Bordeaux.

Il n'y avait donc pas de mesure pliis urgente et plus utile que la création d'un grand égout collecteur, dans des conditions telles, de largeur, de hauteur, de profondeur et surtout de pente , qu'il pût recevoir les eaux du Peugue et de la Devèze réunies et celles des émissaires collatéraux des égouts, en facilitant l'écoulement des unes et des autres.

Nul doute que cette œuvre considérable, qui est aujourd'hui presque achevée, ne contribue puissamment à l'assainissement de Bordeaux dans sa partie centrale. Mais jusqu'où s'étendra l'influence de ces magnifiques travaux? Contribueront-ils au dessèchement des terrains supérieurs?

Les travaux de l' égout collecteur s'arrêtent, pour le Peugue, à la rue du Palais de Justice; pour la Devèze, ils ne dépasseront guère la place Mériadeck.

Il est constant d'autre part que les lits du Peugue et de la Devèze ne sont nullement modifiés au-dessus des points oii s'arrêtent les travaux dont nous venons de parler, qu'il en est de même de leurs divers affluents, et que ces deux ruis-

seaux continueront à traverser une étendue considérable de terrains tourbeux et situés à un niveau tellement bas qu'ils sont exposés à être submergés par les moindres crues d'eau.

N'est-il pas facile de comprendre, d'après cela, qu'on ne peut espérer aucune amélioration sérieuse des marais de Belleville tant qu'on ne poursuivra pas la canalisation au-delà des limites actuellement établies?

Le grand collecteur favorisera sans doute l'écoulement des eaux qui lui seront apportées par les embranchements divers du Peugue , de la Devèze et du ruisseau de Caudéran , dans la partie la plus habitée de la ville de Bordeaux , mais, au-delà, tout est à faire, tout est à étudier, et les travaux en voie d'achèvement, sans effet sur la situation actuelle^ auront surtout pour résultat de préparer des entreprises ultérieures de dessèchement que nous devons appeler de tous nos vœux.

Quels sont les travaux a exécuter pour

ASSAINIR LES MARAIS DE BeLLEVILLE?

Il n'entre pas dans notre mission de nous livrer à uïie étude complète des voies et moyens les plus propres à assurer l'assainissement définitif

des marais de Belleville ; cependant l'hygiéniste ne doit rester étranger à rien de ce qui peut protéger la santé publique, et du reste cette question est trop formellement posée pour que nous puissions complètement nous abstenir d'y répondre.

S'il s'agissait d'assainir ces marais au point de vue exclusif des conditions agricoles ou de l'état cultural, l'opération deviendrait beaucoup moins complexe : il suffirait d'un simple dessèchement, et, pour y arriver, on pourrait se borner à créer des fossés ou des canaux d'écoulement; mais ces terrains sont, d'ores et déjà, destinés à l'agrandissement de la ville ; on a le projet d'y construire, dans un assez bref délai, des habitations particulières, des ateliers industriels, des établissements pubhcs ; on veut même les couper par des rues nouvelles ; dès lors, il sera indispensable, non-seulement d'y faire circuler l'eau et la lumière, mais encore de les doter de toutes les améliorations dont on a fait profiter les autres parties de la cité.

C'est là une grande et généreuse pensée à laquelle nous ne saurions trop applaudir, puisqu'elle va porter la vie dans une localité où il n'y a eu jusqu'à ce jour que des éléments de destruction. Cependant, qu'on le sache bien, ce n'est pas par des efforts isolés, mais par des travaux d'ensemble qu'on obtiendra ces heureuses transforma-

tions; il faut absolument arriver à un exhaussement général du sol avec toutes les mesures complémentaires qui s'y rattachent, depuis la rue du Hautoir jusqu'au cimetière de la Chartreuse , et depuis la rue François-de-Sourdis jusqu'au boulevard. Hors de là , pas de salut !

En juin 1860, le Conseil d'hygiène fut consulté au sujet d'une excavation considérable située devant le dépôt de mendicité. Les eaux pluviales s'y accumulaient en grande quantité à certaines époques de l'année; il en était résulté un marais artificiel dont les effluves exerçaient sur les habitants de cette partie du quartier Saint-Seurin, et surtout sur la population du dépôt de mendicité, une influence fâcheuse. Nous proposâmes un comblement immédiat : l'Administration municipale fit rapidement disparaître ces excavations, qui étaient de main d'homme, et les heureuses conséquences de ce travail ne tardèrent pas à se faire sentir.

Pour les marais de Belleville, la situation est la même au point de vue de l'hygiène , et bien plus fâcheuse encore puisque le périmètre paludéen est infiniment plus vaste. Mais, à part quelques parcelles de ces terrains qu'on livra, pendant un certain temps, à l'extraction de la tourbe, fait grave sur lequel nous appelâmes l'attention de l'Administration , les bas-fonds ne sont pas de

main d'homme ; il s'agit ici d'un marais naturel où les eaux pluviales, ainsi que les eaux supérieures, viennent fatalement se réunir, au grand détriment de la santé publique. Que faire donc en présence d'une pareille situation?

« Il est regrettable, dit notre savant liygié- « niste le professeur Tardieu (1) , que les marais « ne puissent pas être classés parmi les établis- « sements dangereux contre lesquels s'exerce « Faction de la loi; mais il appartient aux gou- « vernements soucieux de protéger la santé pu- « blique, d'ordonner et d'encourager, par tous les « moyens dont ils disposent, ces grands travaux « d'assainissement qui doivent à la fois contribuer « à la richesse du pays et au bien-être des po- « pulations. »

Tel est précisément l'esprit et le but de la loi du 16 septembre 1807, à laquelle j'emprunte les articles suivants :

Art. 35. — Tous les travaux de salubrité qai intéressent les villes et les communes seront ordonnés par le gouvernement , et les dépenses supportées par les communes intéressées.

Art. 36. — Tout ce qui est relatif aux travaux de salubrité sera réglé par l'Administration publique; elle aura égard, lors de la rédaction du rôle de la contribution spéciale destinée à faire face aux dépenses de ce genre de travaux,

(1) Dictionnaire d'hygiène.

aux avantages immédiats qu'acquerraient telles ou telles propriétés privées, pour les faire contribuer à la décharge de la commune dans des proportions variées et justifiées par les circonstances.

Art. 37. — L'exécution des deux articles précédents restera dans les attributions des Préfets et des Conseils de Préfecture.

Ainsi pas d'hésitation possible ! Le véritable , je devrais dire le seul et unique moyen pratique d'arriver dans un assez bref délai à l'assainissement complet des marais de Belleville, qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte même de Bordeaux, est de leur appliquer la loi du 16 septembre 1807 et de confier à des hommes spéciaux l'étude d'ensemble que va préalablement exiger cette immense entreprise.

L'occasion est, du reste, on ne peut plus favorable, puisque les propriétaires eux-mêmes demandent qu'on leur indique les travaux à exécuter pour obtenir que les conditions de salubrité de ce quartier soient aussi favorables que celles des autres parties de la ville.

Ne pas profiter de cette situation serait une faute d'autant plus grave que les travaux de salubrité publique sont de première nécessité; qu'ils peuvent être considérés comme étant de droit commun, et que seuls ils constituent des titres sérieux à la reconnaissance des populations, car ils élèvent

au rang des bienfaiteurs de l'humanité les Administrateur§ assez heureux pour y associer leurs noms.

Page 1