‹ Etudes de médecine et d'hygiène publiqueChapitre 42 sur 48 · VARIOLE - VACCINE · texte numérisé non relu

VARIOLE - VACCINE

Lecture faite à la Société Médico-Chirurgicale , au sujet de la discussion sur la Vaccine Animale.

11 faut chercher à penser et à parler juste, sans vouloir ramener les autres à nos goûts et à nos sentiments. . . C'est une trop grande entreprise 1 La Bruïére.

J'ai pris une trop large part à tout ce qui s'est fait à Bordeaux , depuis vingt ans , en matière de vaccine, pour garder le silence à l'heure où se déroule l'un des procès les plus sérieux qui aient jamais été intentés à la grande découverte de Jenner.

Ce que j'ai à dire aurait pu, aurait dû peutêtre faire l'objet d'une causerie familière. Je l'eusse préféré, et telle était mon intention quand j'ai demandé la parole, àroccasion du procès-verbal de la dernière séance.

Mais depuis lors, Messieurs, j'ai rédéchi qu'en général la tolérance n'est pas précisément la vertu des hommes de mouvement et de progrès. La

plupart des novateurs poursuivent leur idéal avec une telle impatience, qu'ils s'indignent contre tout ce qu'ils croient être un obstacle à sa réalisation, et la simple expression d'un regret ou d'un souvenir reconnaissant accordé au passé, suffirait presque, à leurs yeux , pour vous transformer en un de ces anachronismes vivants dont la triste destinée est d'enrayer toute aspiration vers la vérité.

J'ai donc cru plus sage de ne pas me livrer aux éventualités d'une improvisation, dont la vivacité aurait pu nuire à la réserve commandée par la gravité de la question qui s'agite au sein de notre Société.

L'épidémie variolique que nous traversons, et qui sévit en même temps dans plusieurs autres grandes villes , surtout à Paris , est la quatrième qu'il m'a été donné d'observer dans le département de la Gironde.

La première, celle de 1847, eut pour point de départ l'hôpital Saint-André, et se renferma, pour ainsi dire, dans certains quartiers de la ville de Bordeaux. Elle se divisa en deux périodes : l'une, du 8 juillet au 31 août, pendant laquelle se produisirent vingt-quatre décès dans les paroisses Saint-Michel et Saint-Pierre; l'autre, du 15 septembre au P*" novembre, durant laquelle on compta trente-huit décès dans les paroisses Sainte-Croix et Saint-Seurin ; en

tout : soixante-deux décès pour la Aille, plus trente-cinq à F hôpital ; ce qui porte le chiffre total à quatre-vingt-dix-sept.

Chargé par l'ancien Conseil de salubrité, dont j'étais alors membre suppléant, du compte-rendu de cette épidémie , je le terminai par les conclusions suivantes, qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire ici :

1° Grâce à la vaccine, la variole a sévi sur beaucoup moins d'individus que la varioloïde, qui en est le diminutif;

2° Dans le nombre de ceux qui ont été atteints de variole il y en a tout au plus un dixième chez lesquels on a découvert des traces de vaccination ;

3° La maladie a revêtu des formes d'autant plus graves et pernicieuses, qu'elle sévissait sur des individus non vaccinés ;

4° Par opposition à la varioloïde, dont tous les accidents sérieux ont été observés au début, ceux de la variole se sont manifestés le plus ordinairement vers la fin du premier septénaire ;

5° La variole dite pourprée s'est montrée assez fréquemment pendant la durée de l'épidémie; elle a presque toujours été mortelle;

6° Les phlegmasies gastro-intestinales et cérébrales franches ont été assez rares dans le cours de la variole ; mais, en revanche, les formes dyssentériques, insidieuses, ataxo-adynamiques, ty-

phoïdes, ont été observées dans un très-grand nombre de cas, pendant la période suppurative ;

7° Le virus jennérien paraît être moins préservateur qu'autrefois, parce qu'il n'est peut-être plus assez répandu dans toutes les classes de la société ; les bienfaits de la vaccine sont affirmés néanmoins par la minime proportion des vaccinés atteints ;

8° Le Conseil croit devoir émettre le voeu que des mesures sérieuses soient prises pour généraliser la vaccine, et pour que les hommes de science et de dévouement, qui contribuent à sa propagation , reçoivent des encouragements dignes des services qu'ils rendent à la société.

Ce vœu était formulé au mois d'août 1848 , et le 10 juillet 1849, immédiatement après la promulgation du décret qui transformait les anciens Conseils de salubrité en Conseils d'hygiène publique et de salubrité, en leur donnant des attributions plus étendues , M. le Préfet nous adressait les deux questions suivantes :

Quels sont les moyens les plus efficaces pour ramener les esprits à la confiance que doit inspirer la vaccine ?

Quels seraient la nature et le mode des récompenses à accorder pour en favoriser la propagation ?

C'est assez dire que dès cette époque la vaccine avait eu ses détracteurs.

« La mort, sous des noms incomius au xviii^ siè- « cle, avait dit M. Carnot, prélève aujourd'hui « sur la jeunesse le tribut que la petite vérole « imposait autrefois à l'enfance (1). »

Espèce d'aphorisme duquel il semblait résulter que la vaccine, loin d'être un préservatif utile à l'enfance, n'était qu'un présent funeste fait à l'humanité, pour conserver des victimes destinées à être immolées pendant l'adolescence ou l'âge adulte.

Mon prédécesseur au secrétariat du Conseil d'hygiène, l'un des grands prêtres de l'homœopathie à Bordeaux, le d"" Marchand, comixie s'il eût pressenti la syphilis vaccinale, disait à la même époque , dans un de ses rapports officiels^ : « Le « virus vaccin, tel du moins que celui dont on se « sert actuellement, a perdu sa force préserva- « trice ; il est devenu plus nuisible qu'utile , à « cause de toutes les affections héréditaires dont « il peut être la source. »

Vous en conviendrez, Messieurs, il ne fallait rien moins qu'une foi robuste pour lutter avec quelque espoir de succès contre des griefs aussi nettement formulés, et s'adaptant surtout d'une manière complète à des préjugés qui, depuis longtemps déjà, nuisaient à la vulgarisation de la vaccine.

(1) Essai sur la mortalité.

Nous nous mîmes à l'œuvre résolument, et, sur notre demande, le Conseil général de la Gironde, dans sa séance du 11 septembre 1849, votait une somme de 3,000 fr. pour être distribuée, sous forme de prix en argent et de médailles d'honneur, à tous ceux qui, par leur influence morale, leurs écrits, leur dévouement et leur zèle, auraient contribué à la propagation de la vaccine.

D'autre part, une somme de 600 fr. était allouée pour la création d'une place de médecin vaccinateur. Ce médecin devait avoir pour mission de vacciner gratuitement, dans un local spécialement désigné , et d'entretenir d'une manière permanente une ample provision de virus vaccin.

Pendant la première année , trois mille quatre cent quatre-vingt-cinq vaccinations pratiquées par vingt -neuf concurrents furent la conséquence de l'application de ces mesures; et dès la troisième année, cinquante médecins ou sagesfemmes présentaient au concours un total de près de sept mille vaccinations ou revaccinations, avec indication des résultats obtenus. Quant au médecin vaccinateur, la distribution qu'il a faite jusqu'à ce jour de deux mille cent trente-trois tubes ou plaques de vaccin, à des médecins ou à des sages-femmes du département, et le chiffre de ses vaccinations personnelles, qui s'élèvent à plus de dix mille, témoignent suffisamment du zèle et du

dévouement qu'il apporte à T accomplissement de sa mission.

Peut-être y a-t-il de nouvelles dispositions à prendre et des perfectionnements à introduire dans les mesures actuelles pour les mettre en harmonie avec les nécessités du moment; mais il serait injuste de contester les services que l'ancienne organisation a rendus.

C'est en 1853 que se déclare la seconde épidémie variolique.

Au mois d'août, un jeune homme, non vacciné, de la commune d'Avensan, se rend à l'hôpital Saint- André de Bordeaux , pour s'y faire opérer d'un polype des fosses nasales. Il y contracte une variole qui se déclare le lendemain de son arrivée à son domicile, et dont il meurt du douzième au quinzième jour. Sa mère, non vaccinée, lui donne des soins, est atteinte de la variole et succombe vers la fin de septembre. Au mois d'octobre, son frère, également non vacciné, vient vendanger à Castelnau ; pris subitement de la variole, il est soigné sur les lieux; sa maladie dure vingt-cinq à trente jours, puis il rentre guéri dans sa commune. Le maître chez lequel il vendangeait s'empresse de faire laver les couches du malade, mais une couverture de laine est malheureusement oubliée, et sert deux mois après à une domestique, qui, prise à son tour d'une variole confluente, se retire

à Listrac, pour y recevoir les soins de sa famille. Quelques habitants de la commune de Carcans viennent déposer leurs échasses dans la maison qu'elle habite, et ils j contractent la maladie, qui de Carcans se communique à Hourteins ; enfin, c'est de là qu'un emballeur de laine la rapporte à Castelnau, commune de 1,300 âmes environ, ou dans l'espace de deux mois et demi , on compta cent trente-six cas de varioles graves, chez des individus non vaccinés , cent quatre-vingt-huit cas de varioloïdes plus ou moins bénignes sur des sujets vaccinés , et huit cas de varicelle. Total: trois cent trente-deux malades, sur lesquels quatre morts non vaccinés.

Je reçus à cette occasion, de M. le Préfet de la Gironde , en l'absence de M. le d"" Henri Gintrac, médecin des épidémies, la mission de me rendre à Castelnau, et de présenter un rapport dans le plus bref délai possible.

La première de mes conclusions démontra la nécessité des revaccinations immédiates, que je considérais comme le seul moyen d'éteindre l'épidémie, et j'en pratiquais moi-même un grand nombre.

De l'historique que je viens de tracer, il y avait à déduire cet autre enseignement pratique : que l'hôpital de Bordeaux était le point de départ des épidémies de Carcans, d'Hourteins,

d'Avensan et de Castelnau, comme il avait été la source de celles qui déjà s'étaient manifestées dans les arrondissements de Blaye et de Bazas , ainsi que sur plusieurs autres points du département.

L'isolement complet des varioleux dans cet hôpital me parut tout d'abord le meilleur, j'oserais dire l'unique moyen d'éteindre pour l'avenir le principal foyer de la contagion, et d'éviter, par cela même, le retour de pareilles calamités. Seulement, pour obtenir un tel résultat, il s'agissait moins de proposer des constructions nouvelles, de réclamer des emménagements particuliers , que de porter atteinte , jusqu'à un certain degré, à la liberté individuelle, en imposant à chaque malade une séquestration complète, sans aucune communication possible avec ses parents ou ses amis, à dater du jour de l'admission jusqu'au jour de la sortie, qui cesserait elle-même d'être libre.

C'était donc une mesure très-importante, etj'en comprenais toute la gravité; mais, en présence d'une question d'intérêt général, je ne crus pas devoir hésiter à en faire l'objet d'une proposition spéciale.

Le 22 octobre , M. le Préfet m'accusait réception de mon rapport, et le même jour il adressait à la Commission administrative des hospices la lettre suivante :

« A Messieurs les membres de la Commission administrative des hospices civils de Bordeaux.

« Messieurs,

« Une épidémie variolique règne depuis plusieurs mois à Castelnau et dans les communes environnantes.

« D'après les renseignements que j'ai recueillis, elle aurait été importée dans ces localités par des personnes sortant de l'hôpital Saint-André de Bordeaux, où elles auraient contracté cette maladie.

ce Je vous prie de prendre les dispositions nécessaires pour que les varioleux de l'hôpital soient tenus à l'avenir dans l'isolement le plus complet.

a Signé : de Mentque, Préfet de la Gironde. »

Ce n'est qu'au mois de janvier 1857 que l'isolement put être mis en vigueur, et je suis d'autant plus en mesure d'en apprécier les heureux résultats, que précisément je fus attaché comme médecin à ce service.

Le jour où des salles particulières furent livrées à ces malades, c'est-à-dire le 11 janvier 1857, il y avait dans l'hôpital onze varioleux qui furent immédiatement transférés dans le nouveau local.

Pendant le cours du même mois , trois autres varioleux y furent admis venant des salles ; onze les y suivirent en février , deux malades atteints de varioloïdes légères en mars, un varioleux en avril, quatre en mai, deux en juin, deux en juil-

let, deux en août, deux en septembre. En octobre, novembre et décembre 1857, ainsi qu'en janvier et février 1858, plus d'admissions : nous ne retrouvons que trois entrants en mars 1858, et le service des varioleux reste fermé jusqu'au mois d'avril 1862. Total : quarante-quatre malades; et comme de ce nombre il faut en défalquer onze qui étaient en traitement le jour de l'ouverture du service, il reste trente-trois admissions pour quinze mois , dans un hôpital où le chiffre des varioleux dépassait annuellement cent soixantedix.

Si l'on considère, en outre, qu'il n'a plus été question de variole dans aucun des arrondissements de la Gironde pendant quatre années consécutives, on sera forcé de reconnaître l'incontestable avantage de l'isolement.

Espérons qu'un jour viendra où l'on comprendra que le seul moyen de soustraire les populations à la désastreuse influence des maladies contagieuses, est de créer un asile spécial dans toutes les grandes villes !

A peu près à la même époque où j'étais envoyé à Castelnau, mon honorable collègue et ami le d'' Henri Gintrac recevait pour Gujan une mission identique à la mienne.

Dans cette commune, de 2,600 âmes environ, une femme vaccinée fut atteinte d'une variole

qu'elle avait contractée pendant un séjour prolongé auprès d'une parente affectée de la même maladie. Cette jeune femme reçut les soins de sa mère, qui ne tarda pas à être prise du même mal, bien qu'elle fût également vaccinée et qu'elle fût âgée de cinquante-sept ans. Elles guérirent toutes les deux; mais, au moment oii la mère entrait en convalescence, la maladie se propageait dans les environs sous forme épidémique , faisant invasion dans plusieurs familles, dont elle frappait successivement ou simultanément tous les membres.

Bientôt le nombre des individus atteints par la variole dépassa cent quatre-vingts , puis il grandit avec rapidité, et s'arrêta au chiffre de deux cent soixante , sur lesquels il y eut dix morts , tous non vaccinés.

Vous n'avez pas oublié, Messieurs, que les quatre morts de la commune de Castelnau étaient aussi non vaccinés, et vous reconnaîtrez certainement, dans cette circonstance extrêmement importante à signaler, une nouvelle preuve, et des plus écMantes, du service que rend la vaccine à l'humanité.

M. le d"" Henri Gintrac fit immédiatement pratiquer des vaccinations et des revaccinations dans des proportions telles, que l'épidémie fut enrayée sur-le-champ.

En moins de dix jours, en effet, on était arrivé à cent quatre-vingts vaccinations et sept cent douze revaccinations, dont les résultats furent les suivants :

Parmi les cent quatre-vingts vaccinés pour la première fois, cent soixante-onze présentèrent des pustules vraies ; chez les neuf autres, l'effet resta nul. Sur les sept cent douze revaccinations, trois cent douze furent suivies d'un succès complet et quatre-vingt-cinq d'un résultat douteux.

« En résumé , dit M. le d'' Henri Gintrac , dans « cette circonstance, la variole n'a pas frappé in- « distinctement et au hasard ; elle a généralement « attaqué les anciens vaccinés et respecté les nou- « veaux. »

Puis il ajoute :

« Si cette épidémie a montré que la vaccine « n'est pas absolument préservatrice, elle a mon- « tré aussi qu'elle exerce une influence salutaire « sur l'issue de la variole, en abrégeant sa durée, « en diminuant sa gravité. »

Voilà donc un nouvel exemple d'une vaccination générale qui arrête d'emblée les ravages d'une épidémie et qui en éteint le développement !

Je crois devoir insister d'autant plus sur ce fait, que quelques médecins conseillent encore de ne pas vacciner en temps d'épidémie, et qu'une pareille

Opinion, exprimée avec une certaine autorité, ne peut qu'être très-nuisible à la vulgarisation de la prophylaxie vaccinale.

C'est à la fin de 1861 qu'éclata la troisième épidémie variolique, dont on doit un très-intéressant historique à M. le d'' Charles Dubreuilh.

Le 14 novembre, un nommé John Quinef, matelot à bord du navire anglais le Canadian- Keif, entre à l'hôpital dans la salle des varioleux, qui, à cette époque, ne dépendait plus de mon service. Il était atteint d'une variole confluente. Peu de jours après, un matelot provenant du même bord est admis dans la même salle , ayant également une variole confluente à laquelle il succombe.

La variole ne se montrant plus à l'hôpital depuis longtemps, avait-on oubhé les ravages qu'elle y avait occasionnés, et s'était-on relâché des prescriptions réglementaires que j'avais contribué à faire adopter? Je n'oserais l'affirmer, mais tout porte à le croire ; car ces deux malades ne tardèrent pas à être suivis de huit autres, au nombre desquels un ouvrier menuisier travaillant dans une galerie voisine, et plusieurs femmes employées à la buanderie, auxquelles on permettait, pour aher étendre le linge, de passer journellement devant le service des varioleux. Ce fut là le début d'une épidémie qui ne tarda pas

à se répandre dans la yille, et même à se propager dans presque tout le département.

Cette épidémie dura près de trois années, sévissant tantôt sur un point, tantôt sur un autre, mais toujours importée par des individus qui en avaient contracté le germe à Bordeaux, et le plus souvent à l'hôpital Saint- André; ce qui n'eût pas été possible si les] conditions d'isolement avaient été les mêmes qu'au début.

Le chiffre des admissions à l'hôpital Saint- André, pendant l'année 1862, fut de cent soixanteneuf varioleux, sur lesquels dix-huit décès.

A l'hospice des Enfants, dont le chiffre de la population varie de 300 à 350, soixante-cinq sujets furent atteints de varioles ou varioloïdes plus ou moins bénignes ; il n'y eut qu'un seul cas de mort chez un adulte non vacciné.

Le mode d'importation de la variole dans cette maison est à la fois trop intéressant et trop rare pour ne pas être signalé.

Une femme mourut de la variole à l'hôpital Saint-André; elle venait d'accoucher, et son enfant mourut lui-même de la même maladie. L'interne de l'hospice des enfants , ayant fait la nécropsie de ce dernier, se piqua l'index de la main gauche; une pustule variohque se développa sur le lieu même de la plaie ; une varioloïde légère s'ensuivit. Le malade fut soigné par un infirmier qui fut

atteint à son tour, et la variole ne tarda pas à faire invasion dans le quartier des garçons, où plusieurs furent frappés presque en même temps.

A l'hôpital de la Maternité, un seul cas de varioloïde.

A l'hôpital Militaire, quarante-trois varioles ou varioloïdes : un seul décès. Sur les quarantetrois malades, quarante provenaient de la caserne Saint-Raphaël, qui avoisine l'hôpital Saint- André. Une caserne à côté d'un service de varioleux, est-ce admissible? Pourtant cet état de choses dure encore, et nous aurons occasion plus tard d'en faire constater les tristes conséquences.

On comprend que le nombre total des varioleux observés dans la ville de Bordeaux n'ait pu être obtenu d'une manière complète; mais il était facile d'avoir exactement le chiffre des décès : il a été de cent neuf, dont la plus grande partie appartenait au quartier sud de la ville oii l'épidémie a paru se concentrer, et où elle a surtout sévi avec une grande intensité , pendant les mois d'août, de septembre, d'octobre, de novembre et de décembre.

Sur ces cent neuf décès, il n'y avait, paraît-il, que sept vaccinés. Si ce chiffre est authentique, si cette constatation a pu être faite d'une manière tant soit peu précise, c'est certainement un ar-

gumeiit d'une grande puissance en layeur de la vaccine.

Plusieurs cas de variole se compliquèrent de [jurpura hemorrhagica : tous furent mortels.

A la même époque, la variole se manifestait à Pessac et à La Teste, deux communes de l'arrondissement de Bordeaux; à Saint-Paul près Blaye; à Toulène, à Fargues, à Langon et à Preignac, arrondissement de Bazas; à Soussac et à Pellegrue, dans l'arrondissement de La Réole ; enfin dans deux petites communes de l'arrondissement de Libourne.

Cette épidémie a prouvé une fois de plus :

Que le nombre des personnes atteintes par la variole est très-restreint relativement à ce qu'il était autrefois ;

Que la presque totalité des individus vaccinés a été épargnée ;

Que partout enfin où l'épidémie s'est montrée, les vaccinations et les revaccinations, pratiquées sur une large échelle, en ont facilement enrayé la marche.

En effet, dès le début de l'épidémie, M. le Préfet de la Gironde, informé par le Maire de Bordeaux de ce qui se passait à l'hôpital et dans le quartier sud de la ville, s'empressa, de concert avec le Conseil d'hygiène, de prendre les mesures nécessaires pour s'opposer à l'aggravation du mal.

Tous les bureaux de charité furent largement pourvus de plaques et de tubes contenant du virus vaccin. Des vaccinations publiques et gratuites avaient lieu deux fois par semaine dans la salle de l'Académie, par la Société de Médecine et par le médecin vaccinateur. Dans l'espace de quelques mois, ces vaccinations s'élcA^èrent à près de cinq mille, sans compter celles que les médecins et les sages-femmes pratiquaient dans leurs domiciles, à jour fixe, sur l'invitation de l'Administration. Tous les employés du chemin de fer, qui habitaient les quartiers les plus maltaités, furent revaccinés par les soins du médecin en chef, le docteur Soulé ; enfin , quatre cent cinquante plaques et cent quarante tubes furent remis ou envoyés, dans diverses communes, à deux cent trente médecins et à quarante-huit sages-femmes.

Nous arrivons maintenant. Messieurs, à l'épidémie actuelle, dont je n'ai pas à vous faire l'historique pour deux motifs :

Le premier, c'est qu'elle est peut-être encore loin de toucher à son terme , et que de tels comptes-rendus ne présentent une certaine utilité qu'à la condition . d'ofiï'ir une étude d'ensemble ; le second , c'est que cette mission , quand l'heure sera venue, incombera naturellement au médecin des épidémies.

La Société me permettra, cependant, d'attirer

son attention sur certains incidents qui ont déjà signalé cette épidémie, et d'établir quelques rapprochements avec les précédentes, dont je ne l'ai entretenue que dans l'espoir d'arriver à des déductions pratiques qui pourraient ne pas être sans intérêt.

C'est le l^"" novembre 1869 qu'un malade atteint de variole s'est présenté à l'hôpital Saint- André, venant du quartier Saint-Nicolas. Depuis cette époque jusqu'à ce jour, c'est-à-dire pendant cinq mois et demi, il y a eu à l'hôpital cent quarante-deux varioleux, sur lesquels trente-sept décès. La population du service des varioleux, au 17 avril, était de soixante-onze; elle est aujourd'hui de cent six, d'après M. le d"" Dudon, chef interne, à l'obligeance duquel je dois ces renseignements.

Sur ces cent quarante-deux malades, cent sept étaient vaccinés : quinze décès; trente-cinq ne l'étaient pas : vingt-deux décès. Cette proportion de 14 p. % chez les vaccinés et de 62.85 p. % chez les non vaccinés, est d'autant plus éloquente en faveur de la cause vaccinale que l'on a vu le même fait se produire dans les épidémies précédentes.

Le dangereux voisinage de l'hôpital et de la caserne Saint-Raphaël ne devait pas tarder à devenir, comme en 1862, une source de contagion pour nos soldats.

Le 1 1 novembre, un premier malade atteint de varioloïde est admis à l'hôpital Militaire venant de cette caserne, et depuis ce jour on compte dans cet hôpital, cinquante-deux varioloïdes et seize varioles sur lesquelles trois décès (1).

« A l'hospice des Enfants, l'épidémie débuta « vers la fin de décembre. Un jeune commission- « naire de dix-huit ans était allé se promener dans « l'hôpital Saint-André, que nous retrouvons en- « core et toujours comme point de départ de l'é- « pidémie. Il est pris de variole confluente , et « guérit ; mais il avait porté le germe de l'infec- « tion, et la variole, à partir de ce jour, élut do- « micile dans l'hospice. Elle se déclara sur dix- « sept garçons de plus de douze ans, dont onze « vaccinés et six non vaccinés, sur cinq enfants « de moins de huit ans, non vaccinés, et sur un « enfant à la mamelle. La première catégorie a « donné un mort, la deuxième en a également « donné un; six nourrices ont toutes été grave- « ment atteintes, ainsi que huit filles, âgées d'au « moins seize ans, dont deux, non vaccinées, « sont mortes. En tout : trente- sept malades et « quatre morts. » (2). ■

(1) Je remercie notre honorable vice-président, M. le d"" Larivière, de la parfaite obligeance avec laquelle il a bien voulu me transmettre ces renseignements.

(2) Journal de Médecine de Bordeaux, mars 1870.

M, le d"" Labat, à qui j'emprunte ces détails, fait remarquer que la population entière de l'hospice, en l'absence de toute mesure d'isolement, a été plus ou moins affectée de -la contagion; que malgré cela cependant, à part une seule exception, et encore, dans ce cas, l'éruption a-t-elle été des plus bénignes, pas un seul enfant, parmi ceux qui avaient été vaccinés dans leurs premières années, n'a été pris de la fièvre éruptive avant l'âge de douze ans. Il en conclut, avec juste raison, que la durée de l'immunité vaccinale peut au moins être portée à douze années. Mais, à cette réflexion de notre cher et honoré collègue, qu'il me soit permis d'en ajouter une autre : c'est qu'il est incroyable que, dans un hospice d'enfants, au moment ou éclate une épidémie de variole, on . puisse trouver quatorze individus qui n'aient pas encore été vaccinés.

La Miséricorde, par son voisinage et par ses rapports incessants avec l'hôpital, devait subir le même sort. Pendant deux mois, du 5 janvier au 12 mars , après d'inutiles efforts d'isolement, j'y ai obserA^é vingt-cinq varioles ou varioloïdes, dont cinq très-graves, six ou sept de moyenne intensité ; toutes les autres légères ; il n'y a pas eu de décès.

Au Collège, aux Dames de la Foi, aux Dames de Lorette, au Sacré-Cœur et dans les maisons d'éducation, même les plus voisines de l'hô-

pital, il ne s'est pas manifesté un seul cas de variole.

C'est un fait important, et qui mérite de fixer particulièrement notre attention, car je ne sais rien de plus probant en faveur de la vaccine que cette immunité presque générale, et déjà observée dans les épidémies de 1848, de 1853, de 1862, chez des sujets qui , par leur âge , sont encore sous l'influence de l'action préservatrice du vaccin.

Jusqu'à ces derniers temps, l'épidémie de 1870 est restée circonscrite dans l'hôpital Saint- André et dans quelques autres établissements dont le personnel avait eu des rapports de voisinage ou d'affaires avec cet hôpital.

En ville, on n'observait encore que quelques cas isolés. C'est, du moins, ce qui résultait des communications faites par nos confrères, soit au sein, de notre Société, soit à la Société impériale de Médecine, oîi chaque membre est appelé, le premier lundi du mois, à faire part de ses observations sur les maladies régnantes.

Depuis quelques jours l'épidémie envahit le sud de la ville, se répand dans les arrondissements les plus maltraités en 1848, ainsi qu'en 1862, et même elle menace de s'étendre davantage.

Quand il s'agissait du choléra, on accusait l'insalubrité de ces quartiers. Aujourd'hui, on ne peut s'en prendre qu'à la misère de leurs habi-

tants. La misère! elle est la cause prédisposante de toutes les maladies, mais elle devient ici la cause efficiente de la contagion, par l'incurie, l'ignorance ou les préjugés qui éloignent les pauvres de la pratique vaccinale. De cette circonstance presque inévitable , puisqu'elle se présente dans toutes les épidémies, il faut tirer deux enseignements : le premier, c'est qu'il se forme toujours des foyers épidémiques là oîi sont réunis en grand nombre les non vaccinés; le second, c'est qu'il n'est pas sans danger d'égarer l'opinion publique sur une question aussi grave que celle de la vaccine.

Il nous serait impossible de préciser le nombre des personnes qui ont été atteintes par la variole dans notre cité depuis le commencement de l'épidémie régnante ; mais, comme les registres de l'état civil indiquent exactement le chiffre des morts , nous pouvons affirmer l'exactitude des renseignements ci-après , que nous devons à l'extrême complaisance de notre confrère le d^'Méran.

Depuis le 22 décembre jusqu'au 11 avril inclusivement, la mortalité due à la variole se subdivise de la manière suivante : enfants âgés de moins de quinze ans , pour la plupart non vaccinés : vingt-sept en ville , deux à la Maternité, total vingt-neuf; enfants âgés de plus de quinze ans et adultes : quarante-neuf en ville, trente-

huit à l'hôpital, trois à l'hôpital Militaire, quatre à l'hospice des Enfants ; total : quatre-vingt-quatorze ; en tout cent vingt- trois.

Il serait certainement très-intéressant, je devrais dire très-essentiel, de connaître la proportion exacte des non vaccinés parmi les personnes qui ont succombé à la variole. Je crois cette proportion considérable , parce que je suis disposé à ranger dans la catégorie des non vaccinés ceux, et ils sont nombreux, sur le vaccin primitif desquels on ne possède pas de renseignements authentiques; mais on comprend combien cette statistique serait difficile, si tant il est vrai qu'elle fût possible.

On a dit, j'entends même répéter chaque jour, que la forme hémorrhagique est très-fréquente dans l'épidémie actuelle. Je n'ai pas eu encore occasion de voir un assez grand nombre de varioleux pour oser me prononcer à cet égard ; mais chez les Aingt-cinq malades de la Miséricorde, ainsi que dans les cinq cas pour lesquels j'ai été appelé en consultation par des confrères, je n'ai vu qu'une seule fois se produire la forme hémorrhagique ; c'était chez un diabétique dont la mort fut trèsrapide. Les complications les plus ordinaires paraissent avoir été, jusqu'à ce jour : la méningite, la pneumonie et la résorption purulente , avec le triste cortège des accidents qui la caractérisent.

Je crois devoir lïi' abstenir de toute appréciation sur l'insuffisance probable des conditions d'isolement à l'hôpital Saint- André dans le début de cette épidémie. Ce sont des questions qu'on ne saurait juger à distance; mais quand je songe aux services que j'ai vu rendre par l'isolement, et quand j'examine ce qui vient de se passer à la prison départementale, où, sous*rinfluence de la sévère application de cette mesure, une épidémie menaçante a pu être réduite au chiffre relativement minime de trois hommes et de neuf femmes, sur un personnel de trois cent soixante individus, je ne crains pas de répéter que l'isolement est la véritable ancre de salut en fait de maladies contagieuses, et d'affirmer une fois de plus que la création d'un hôpital exclusivement attribué à ce genre d'affection serait certainement un des plus, grands services qu'on pût rendre à notre cité.

Dans une de ses dernières réunions, la Commission médico-chirurgicale de l'hôpital Saint- André crut devoir appeler l'attention de l'Administration sur les progrès croissants de l'épidémie, et sur la nécessité d'instituer un grand service de vaccination, s'apphquant à la fois aux malades de l'hôpital, qui servent d'ahment incessant à la contagion, et aux habitants de la ville de Bordeaux, qui chaque jour en sont de plus en plus menacés.

Une Commission de quatre membres fut nom-

mée pour la réalisation de cet excellent projet. Peut-être y a-t-il lieu de regretter qu'on n'ait pas songé à compléter cette Commission, en lui adjoignant les deux médecins des hôpitaux , qui , par leur position officielle et tout à fait spéciale, étaient naturellement appelés à en faire partie; je veux parler de nos honorables confrères , le médecin vaccinateur et le médecin des épidémies.

L'un aurait pu donner des renseignements extrêmement utiles sur l'organisation du service de vaccine, et sur l'application qui en fut faite d'une manière si heureuse durant l'épidémie de

L'autre aurait initié la Commission aux diverses phases locales par lesquelles a déjà passé la question du vaccin animal ; il aurait raconté , qu'ayant à se prononcer sur un vœu du Conseil d'arrondissement de Bordeaux, le Conseil général de la Gironde , avait demandé que le Conseil central d'hygiène publique et de salubrité fût consulté sur la question de savoir s'il était nécessaire d'organiser dans notre ville un service de vaccine animale; et la Commission, ne fût-ce qu'à titre de renseignement, aurait pu prendi-e connaissance du remarquable rapport fait par M. le médecin des épidémies sur cette grave question.

La lecture des considérants et de la conclusion de ce rapport va nous donner la preuve que le

sujet a déjà été étudié avec toute l'attention et tout le sérieux qu'il mérite.

« En résumé, dit M. le d'' Henri Gintrac : « Considérant :

« Que la vaccine animale n'a pas affirmé sa su- » périorité sur la vaccine humaine d'une manière « suffisamment éclatante , par des expériences « assez nombreuses et assez probantes ;

« Que la vaccine humaine , malgré ses détrac- « teurs , continue à rendre , dans l'intérêt de la « santé des populations, d'immenses et incontes- « tables services ;

« Que des expérimentations relatives à la vac- « cine animale s'effectuent actuellement, et qu'il « n'est pas possible de se prononcer encore d'une « manière définitive sur l'efficacité de cette mé- « thode ;

« Votre Commission pense qu'il y a lieu de dif- « férer l'installation d'un service de vaccination « animale. »

Dépourvue de ces précieux renseignements, qu'a fait la Commission actuelle ?

Elle s'est dit :

Nous sommes en présence d'une épidémie de variole qui menace de se répandre dans la ville; le vaccin manque à Bordeaux ; il faut aller chercher du cowpoûo à Paris. Puis elle s'est rendue auprès de l'honorable magistrat qui est à la tête

de notre cité ; l'adoption du vaccin animal a été décrétée d'office ; et, peu de jours après, la génisse vaccinifère faisait son entrée dans nos murs.

J'ai cherché vainement un rapport dans lequel cette question si importante aurait dû être traitée avec tous ses détails et sous toutes ses phases. Il paraît que ce document n'a été adressé ni à l'administration des hospices, ni à M. le Maire de Bordeaux, et que la décision prise a été la conséquence d'une simple communication verbale.

J'en demande pardon à mes honorables confrères, mais il me paraît difficile de traiter moins sérieusement une question aussi grave que celle de l'organisation, en temps d' épidémie, de înesures préventives qui ne s'adressent pas seulement à la ville , mais au département, car il pourrait bien se faire que les barrières de notre cité ne fussent pas celles de la contagion.

Le vaccin manque à Bordeaux, dites-vous ! Eh bien ! savez-vous ce que je faisais au moment où vous preniez cette assertion pour point de départ de votre système prophylactique? Je vaccinais ce jour-là même deux beaux enfants, avec du vaccin que je devais à l'obhgeance de M. le Médecin vaccinateur, et j'obtenais douze pustules de virus jennérien, dont je me servais, huit jours après , pour pratiquer plus de quatre-vingts re-

vaccinations et pour vacciner deux nouveaux enfants qui me donnèrent encore douze belles pustules.

Ainsi donc, à l'instant même où, par une déclaration officielle, la source vaccinale semblait tarie dans notre ville , j'ai pu , par une série de vaccinations de semaine en semaine , avoir à ma disposition vingt-deux enfants vaccinifères , à l'aide desquels ont été vaccinés ou revaccinés quatre cent soixante-trois individus, dont vingt-huit pour la première fois, et avec succès.

Quant aux quatre cent trente-cinq revaccinations, elles se divisent de la manière suivante :

Pustules de vrai A^accin, cent vingt-six : toutes observées chez des adultes de vingt à cinquantecinq ans, et d'autant mieux réussies que les sujets étaient plus avancés en âge.

Pustules douteuses , cent six : chez des personnes de divers âges.

Résultats nuls, trente-deux : presque tous chez des enfants de dix à seize ans.

Sans renseignements : cent quatre-vingt-dixneuf.

Total : quatre cent soixante-trois.

Cette proportion de résultats favorables qui est à peu près de moitié , puisqu'elle ne peut porter que sur les résultats connus, dépasse de beaucoup les moyennes obtenues en temps ordinaire par les

vaccinateurs qui nous soumettent annuellement leurs tableaux de revaccinations.

On aurait peut-être le droit de se demander si l'influence épidémique n'est pas pour quelque chose dans la réussite infiniment plus grande des vaccinations actuelles ? Ce n'est pas probable : la circonstance que je signale me paraît tenir bien plutôt à ce fait, qu'en temps ordinaire les revaccinations sont généralement dues à la sollicitude maternelle, et qu'elles portent plus spécialement sur des sujets de quinze à vingt ans. En temps d'épidémie, au contraire, elles sont dues à la frayeur de la contagion, et sont pratiquées pour la plupart sur des sujets qui, beaucoup plus avancés en âge, ont dépassé par cela même les limites de l'immunité qu'ils devaient à une première vaccination.

Supposons maintenant chez les quatre mem-" bres de la Commission une pensée identique à la mienne, et nous arrivons au chiffre de cent dix vaccinifères, à l'aide desquels des vaccinations sur une très-large échelle auraient pu être immédiatement organisées, tant à l'hôpital que dans la ville.

Supposons, en outre, que par les soins de l'administration municipale ou départementale, une circulaire eût été adressée à tous les médecins et à toutes les sages-femmes de Bordeaux, pour les prier d'instituer des vaccinations hebdomadaires

à domicile, et que des vaccinations publiques eussent été organisées comme en 1862; croit-on que, dans ces conditions, on aurait pu dire que le vaccin manquait à Bordeaux ? Non , Messieurs , ce n'est jamais en vain, surtout en temps d'épidémie, qu'on fait appel au corps médical !

La Commission a préféré, suivant à cet égard les errements de la capitale, faire l'essai du vaccin animal, qu'elle espérait peut-être , en le destinant à de bonnes oeuvres, réhabiliter de l'exploitation regrettable dont il est encore l'objet. Avant-hier, en effet, je recevais par la poste une lettre m' offrant du vaccin de génisse à 2 fr. la plaque, et, quelques jours avant, un autre industriel mettait à ma disposition du vaccin de génisse à 2 fr., et du vaccin humain à 1 fr. la plaque : ce dernier, vu sa rareté supposée , ne devrait pourtant pas être offert au rabais.

Singulière époque que la nôtre , où les découvertes les plus respectables et les plus utiles à l'humanité, subissant la loi commune, rentrent fatalement dans le domaine de la réclame et de la spéculation !

Je sais qu'on reproche au Conseil d'hygiène son silence et son abstention; mais chacun de nous peut se souvenir qu'ici même, dans une de nos dernières séances, il fut affirmé, par tous les membres présents, que la frayeur était exagérée, qu'il

ne s'était agi jusqu'à ce moment que d'une épidémie d'hôpital, et que les cas observés en ville étaient peu nombreux. Or, je me demande si, dans ces conditions , le Conseil eût été bien venu d'intervenir d'office, et de proposer l'application de mesures générales pour une épidémie qui semblait deA^oir être réprimée par un isolement plus complet, ou du moins plus sévèrement exécuté.

L'Administration sait, du reste, que le Conseil ne lui a jamais fait défaut et qu'en toute occasion elle peut compter sur son dévouement.

Depuis cette époque, l'épidémie a pris à r.hôpital des proportions tellement sérieuses que le service spécial ne suffit plus ; elle s'est en outre manifestée avec une certaine intensité sur divers points de la ville, plus particulièrement dans les paroisses Sainte-Eulalie, Saint-Nicolas, Saint-Michel , Sainte-Croix, et dès lors, l'intervention du Conseil d'hygiène devenant urgente, voici les propositions qu'il a cru devoir soumettre à M. le Préfet :

1° Écrire une lettre à la Société impériale de médecine, à la Société médicale d'émulation et à la Société médico-chirurgicale , pour les engager à organiser des vaccinations hebdomadaires ;

2° Prier M. le Maire de Bordeaux d'instituer immédiatement, une fois par semaine, dans les

neuf maisons de secours, des vaccinations gratuites;

3° Inviter M. le médecin vaccinateur du département à établir une vaccination gratuite chaque semaine dans un local déterminé, et des dépôts de virus jennérien dans tous les établissements hospitaliers, ainsi que dans les neuf maisons de secours ;

4° Faire connaître, par la voie des journaux et par des affiches, les jours et heures des vaccinations ;

5° Adresser à tous les médecins et à toutes les sages-femmes du département, une circulaire dans laquelle on engagerait chacun d'eux à instituer une vaccination hebdomadaire gratuite;

6° Inviter l'administration des hospices à prendre immédiatement des mesures pour que le service des varioleux soit placé, en dehors de l'hôpital, dans des conditions d'isolement absolu.

Si ces propositions sont favorablement accueillies, la prophylaxie vaccinale se trouvera organisée de manière à ce qu'on puisse concevoir l'espérance d'arrêter, à bref délai, l'épidémie qui sévit sur notre ville, et qui menace d'envahir le département tout entier.

Mais deux questions importantes viennent immédiatement se dresser devant nous :

De quel vaccin clevra-t-on se servir ?

Les reproches adressés à la vaccine et les préjugés dont elle est l'objet, n'empêcheront-ils pas les populations de profiter des moyens de préservation qui leur sont si libéralement offerts ?

Puisque la syphilis vaccinale et le vaccin animal sont considérés comme deux questions absolument connexes , il y a, ce me semble , un véritable intérêt pratique à savoir si, par cela même que la syphilis vaccinale serait une réalité , il y aurait urgence à renoncer immédiatement et sans hésitation au vaccin humain.

Une telle solution me paraîtrait trop radicale, et je trouverais très-imprudent de ne faire à cet égard aucune réserve. Ainsi, pour ma part, je suis très-disposé à accepter comme authentiques les faits recueilhs à Auray (Morbihan), à Figeac (Lot), à Roshein (Bas-Rhin), bien qu'ils soient mis en doute par des médecins très-recommandables ; mais puis-je oublier que sur cent vingt cinq mille vaccinations ou revaccinations pratiquées dans la Gironde, depuis l'institution du concours de vaccine, il ne s'est pas produit un seul exemple de syphilis vaccinale?

Ce fait considérable est de nature à ramener la confiance dans les esprits, et me donne le droit de conclure que le danger auquel on s'expose, en acceptant les chances infiniment rares de l'inocu-

lation spécifique, est certainement moins grand que le danger qu'il y aurait à discréditer la vaccine par l'exhibition incessante du fantôme syphilitique.

Je n'éprouve pas non plus la moindre velléité de m'inscrire en faux contre les résultats heureux qu'on prétend obtenir par l'emploi du vaccin animal; je m'en réjouis, au contraire, pour les vaccinés , et j'attends patiemment l'issue de la grande enquête qui se fait actuellement dans presque toute la France.

Cette enquête sera-t-elle favorable au vaccin de génisse? J'en doute, car les statistiques déjà connues démontrent qu'on obtient moins de succès qu'avec le vaccin humain ; mais, dans tous les cas, il resterait à juger la grave question des résultats ultérieurs.

Quand tout est doute sur la durée de la préservation, quand elle ne peut être appréciée que dans un avenir très-éloigné , ce n'est pas sans quelque surprise qu'on voit offrir, comme une ancre de salut, un virus qui a pu inspirer à l'un des promoteurs de la vaccine animale dans notre ville, cette phrase empreinte d'une tristesse professionnelle suffisamment justifiée par l'expérience de chaque jour :

« La vaccine ainsi produite donnera-t-elle « d'aussi bons résultats que la vaccine jenné-

« Tienne? Personne n'oserait V affirmer ; mais les « pères rachitiques ne pourront plus accuser les « médecins d'avoir rendu leurs enfants scrofu- « leux en les vaccinant. »

Il reste maintenant à déterminer si le corps d'une génisse est aussi favorable à la conservation du virus que le corps humain , en un mot , quel est le terrain le plus propre au développement de la graine %

Peut-être pense-t-on que toutes les probabilités sont en faveur du vaccin animal à cause de la prédilection que ce vaccin doit avoir pour un sol qui semble lui être naturel; cependant, on ne peut pas oublier que M. Lanoix, ayant perdu son cowpox, a été obligé de recourir à M. Depaul pour le renouveler par du vaccin humain.

On sait , en outre , que des parcs vaccinogènes furent fondés à Rotterdam en avril 1868 pour la propagation de la vaccine. La première génisse fut envoyée par M. Warlomont (de Bruxelles) aifin d'être inoculée, et il est arrivé, dit M. le d"" Bezelt qui a publié plusieurs articles à ce sujet, que, par des inoculations successives de génisse à génisse, le vaccin animal a tellement perdu son action qu'il est devenu nécessaire de le renouveler, de le revivifier de temps en temps en l'humanisant , c'està-dire en inoculant les génisses avec du vaccin humain.

J'aurais compris, d'ailleurs, jusqu'à un certain point, qu'on eût inoculé des vaches laitières pour transmettre le vaccin animal, puisque c'est sur elles que se développe primordialement le C010J30ÛG ; mais au lieu de cela qu'a-t-on fait? On a inoculé des individus d'âge et de sexe différents; on s'est empressé de donner le nom de cowpoûc aux pustules provenant de ces inoculations, et de distribuer le virus en toute confiance, urhi et orM^ sans concevoir le moindre doute sur sa vertu préservatrice.

Qu'il me soit permis de rester à cet égard dans une réserve absolue, car je crains fort que de si belles espérances ne se réalisent jamais !

Si le terrain ne vaut pas mieux, ce sera sans doute la facilité de la propagation qui devra faire donner la préférence au vaccin animal? Pour moi, je trouve plus commode de vacciner avec un enfant qu'avec une génisse; et puis, je redoute un peu, je l'avoue, qu'il ne s'introduise des fraudes dans la pratique, celle, par exemple, de présenter comme du cowpooc ^ du vaccin provenant d'une génisse inoculée avec le virus jennérien.

Je me demande aussi à qui vont incomber les dépenses de cette prophylaxie dispendieuse? Ce seront probablement des dépenses départementales; et lorsque tout l'argent, utilement employé aujourd'hui à distribuer des prix et des récom-

penses, aura été complètement absorbé par les frais considérables qu'exigera l'entretien des étables vaccinogènes , n'arrivera-t-il pas un jour où l'on sera obligé de faire payer les vaccinations? Ce jour-là la vaccine sera perdue !

On nous dira peut-être , pour mettre à néant toutes nos objections, que la vaccine animale est déjà chose jugée et que, depuis longtemps, en Italie comme en Allemagne, on ne vaccine pas autrement.

Ah! Messieurs, que d'importations itahennes et allemandes je pourrais vous citer, auxquelles le sol de notre France n'a pas été favorable !

Cette innovation dans le mode de transmission vaccinale ne pourra-t-elle pas du moins avoir l'avantage de provoquer un grand nombre de vaccinations?

C'est de toute évidence, et croyez bien que je le constate avec satisfaction. Cependant, prenez-y garde, pour peu que la mode s'en mêle, vous arriverez facilement à d'assez gros chiffres ; mais défi ez-vous de cet affolement momentané, car vous savez, tout aussi bien que moi, que ce n'est pas le vertige proj^hy lactique survenant dans un certain monde, au moment du danger, qui empêchera les populations d'être décimées par la variole.

Et les petites villes ! et les campagnes ! y créerat-on aussi des étables vaccinogènes? Y trouvera-

t-on des médecins qui consentiront à se rendre an chef-lien d'arrondissement ou de canton , pour vacciner les populations empressées ?

Qu'une génisse vaccinifère puisse être transportée dans une localité plus ou moins éloignée, et qu'une ample distribution de vaccin y soit faite en un jour, ce n'est pas improbable; ce qui me paraît plus difficile, ce dont je me permets de douter, c'est que durant toute l'année on puisse avoir, dans les campagnes, des génisses en permanence pour distribuer aux habitants le virus préservateur. Et , d'ailleurs , ou seront ces génisses? Les amènera-t-on, plusieurs fois par an, au chef-lieu de l'arrondissement, ou les ferat-on promener, à des époques déterminées , dans les communes , afin d'assurer cette propagation incessante de la vaccine qui seule peut empêcher le développement des épidémies varioliques? Quand je pense à tout cela, je crois rêver, et je persiste plus que jamais dans ce; te conviction, que si le A^accin animal arrivait à détrôner la vaccination de bras à bras, les campagnes finiraient par être absolument déshéritées des bienfaits de la vaccine.

La nécessité des revaccinations étant admise, et elle né fait plus pour personne l'ombre d'un doute, il faut évidemment tâcher d'obtenir pour cette pratique des résultats analogues à ceux qu'a-

valent produits, en faiseur de la première vaccination, de longues années d'une intervention à la fois officieuse et officielle, mais toujours patiente, persuasive, dévouée; il faudrait arriver, par exemple, à l'exigence du certificat de revaccination pour l'enseignement supérieur, ainsi que pour l'admission dans les ateliers de l'Etat ; à la revaccination obligatoire des soldats, des marins, des douaniers, des détenus ; à la revaccination générale de tous les entrants dans les hôpitaux, voire même à la nécessité d'un certificat de revaccination pour l'admission dans les bureaux de secours.

Nous sommes peut-être encore loin de l'époque où ces mesures seront applicables; mais, dans tous les cas, le moyen de réaliser bientôt ce programme, ce n'est ni d'égarer l'opinion, ni de semer le doute, ni d'inspirer la défiance.

Je dois ajouter, pour compléter ma pensée, que les tristes débats dont la vaccine est l'objet depuis quelques années auraient dû avoir lieu à huis clos; que je considère leur retentissement dans le monde entier, par les cent voix de la presse, comme une véritable calamité sociale; et que toute organisation prophylactique viendra fatalement échouer contre le discrédit dans lequel , par notre faute, la pratique vaccinale tombe de jour en jour davantage.

Si l'on veut obtenir que le vaccin s'infiltre dans

les organismes, il faut d'abord que la vaccine s'infiltre dans les esprits ; ce n'est donc pas en la discréditant d'une manière incessante que nous arriverons à cet heureux résultat , et ces épidémies varioliques, de plus en plus fréquentes, qu'on se plaît à mettre sur le compte d'une prétendue dégénérescence du virus, sont bien plutôt, à mes yeux, le résultat de l'indifférence croissante que montrent les populations pour un moyen qui ne leur inspire plus la même sécurité !

Il me semble d'ailleurs qu'il existe en médecine trop peu de faits absolument certains, et par cela même susceptibles d'inspirer une foi pleine et entière, pour ne pas s'incliner avec une sorte de respect devant une découverte comme celle de Jenner, et pour ne pas sauvegarder, par tous les moyens possibles, cet immense service rendu à l'humanité.

De ce qui précède , Messieurs , et particulièrement des observations faites pendant les épidémies varioliques de 1848, 1853, 1862 et 1870, semblent se dégager les propositions suivantes, que. j'ai l'honneur de soumettre à votre appréciation :

1° L'influence préservatrice de la vaccine est mise en évidence par un trop grand nombre de faits pour être révoquée en doute ;

2" L'immunité vaccinale n'est pas absolue;

3° La préservation temjioraire a pour corollaire inévitable la nécessité des revaccinations ;

4° Il paraît nécessseire de se faire revacciner tous les dix à douze ans ;

5° Les revaccinations , en temps d'épidémie variolique, sont indispensables au double point de vue de la préservation personnelle et de l'extinction du fléau ;

6° La prédilection constante des épidémies varioliques pour les quartiers habités par la classe pauvre, prouve surabondamment que l'extension de la contagion a lieu en raison directe de la négligence prophylactique ;

7" Les non vaccinés et ceux des vaccinés qui ont perdu le bénéfice de la première inoculation, ont une telle aptitude à contracter la variole qu'ils contribuent incessamment à la propagation et à la perpétuité des épidémies ;

S" L'isolement absolu des varioleux est le meilleur moyen d'empêcher la contagion. Dans toutes les grandes villes, il devrait y avoir un hôpital spécial pour les maladies contagieuses ;

9" La nécessité des- re vaccinations avait déjà porté une atteinte assez sérieuse à la confiance des populations dans la vaccine, sans qu'on la discréditât encore à leurs yeux par des débats publics sur la syphilis vaccinale ;

lO'' En admettant la possibilité de la transmission de la syphilis par la vaccine, cette transmission est si exceptionnelle et si rare qu'elle ne doit pas faire renoncer à l'emploi du virus jen~ nérien ; "

11° On ne saurait se dissimuler que la génisse vaccinifère est une sorte de protestation vivante contre le vaccin humain, et qu'elle contribue à égarer l'opinion publique sur les services rendus par la vaccine ;

12° La vaccine animale paraît devoir être d'une application très-difficile dans les campagnes, tant à cause de l'éloignement des habitations qu'à cause des frais considérables qu'exige l'entretien des étables vaccinogènes ;

13° Il existe une grande différence entre l'expérimentation de la vaccine animale au point de vue scientifique, et son adoption officielle comme moyen prophylactique; l'une a lieu sous la responsabilité du médecin qui en a fait usage; l'autre semble exclure toute incertitude à l'endroit de ses propriétés préservatrices , ce qui , dans l'état actuel de la science, ne paraît pas être l'expression de la réalité;

14° L'organisation administratÎA^e de la vaccine est plus que jamais nécessaire pour en favoriser la propagation. Il serait à désirer : que l'on pût arriver le plus tôt possible aux certificats de revacci-

nation pour l'enseignement supérieur, pour les écoles et ateliers de l'État, même pour l'admission dans les bureaux de secours; que tous les malades des hôpitaux fussent revaccinés, et qu'on rendît la revaccination obligatoire pour les soldats, les marins, les douaniers, les détenus, etc.;

15° L'administration doit user de tous les moyens dont elle peut disposer pour l'entretien du virus jennérien, qui, depuis soixante-dix ans, a suffisamment fait ses preuves, et dont la propagation en France est élevée à la hauteur d'une institution d'utilité publique;

16° Rien ne prouve que le virus vaccin ait dégénéré et que cette prétendue dégénérescence soit cause de la plus grande fréquence des épidémies de variole. Ne pourrait-on pas en accuser plutôt V indifférence croissante des populations pour la pratique vaccinale ?

17° Ce n'est ni par l'affolement de la mode, ni par celui de la peur, qu'on arrivera à préserver les populations des atteintes meurtrières de la variole ; c'est en s' abstenant de semer au milieu d'elles l'inquiétude et le doute par d'incessantes attaques contre l'immortelle découverte de Jenner.

22 ÂVHiL 1870.

LE VACCIN JENNERIEN

LE

VACCIN JENNÉRIEN

Réponse à M. le d' Moussous (1)

Messieurs,

Il est des esprits qui ont Theureux privilège d'élargir et d'élever toutes les questions; tel est celui de notre honorable et cher collègue le d'' Moussous. S'agit-il de la mortalité des enfants du premier âge, il en fait le prétexte d'une étude de philosophie médicale dont vous avez tous gardé le souvenir. S'agit-il de la vaccine , elle lui donne l'occasion d'une remarquable dissertation sur la dégénérescence des virus, que

(1) Société médico-chirurgicale de Bordeaux. — Séaace du 24 juin 1870. -~ Continuation de la discussion sur le vaccin animal.

350 LE VACCIN JENNERIEN

VOUS avez écoutée avec toute l' attention qu'elle méritait , et que , pour ma part , j'ai lue avec un vif intérêt.

Permettez-moi de remercier notre excellent confrère de l'extrême complaisance avec laquelle il a bien voulu mettre son manuscrit à ma disposition, en lui exprimant toutefois le regret que des obligations professionnelles, qui malheureusement, à l'heure actuelle et depuis trop longtemps, sont devenues pour nous tous incessantes et sévères, m'aient empêché de profiter plus tôt de son offre obligeante.

Il est vrai que, plein de confiance dans votre bienveillance habituelle , j'avais tout d'abord conçu la pensée d'une réponse verbale ; mais, en présence de la gravité du sujet et de la vaste érudition avec laquelle il a été traité, j'ai dîi renoncer à ce téméraire projet. J'ai donc repris la plume presque à la dernière heure, car je tenais essentiellement à ne pas laisser notre Société sous l'influence de cette triste pensée, que la plus grande découverte des temps modernes perd chaque jour de son action bienfaisante, et cela, par une dégénérescence successive , qui serait la loi de tous les virus et qui , pour le virus jennérien en particulier, serait la conséquence fatale de son passage au travers d'un nombre indéfini d'organismes humains.

« Je m'étais imposé, dit notre collègue en résu- « mant son mémoire, la tàclie pénible de démon- « trer, contrairement à Topinion émise par M. Le- « vieux dans sa seizième proposition, que le vaccin « peut dégénérer et qu'il dégénère. Pour arriver « à établir cette démonstration, j'ai d'abord de- « mandé aux écrits des médecins, qui se sont « occupés de la vaccine , ce qu'il fallait penser de « la dégénérescence, et presque tous m'ont ré- « pondu qu'ils y croyaient.

« J'ai ensuite appelé à mon aide l'histoire na- « turelle des virus, et comme elle enseigne que « tous ces agents morbides finissent par s'altérer « avec le temps, je me suis cru le devoir d'affir- « mer qu'il en était de même pour le virus vaccin. « J'ai dit aussi que les virus transportés de leur « terrain sur un sol qui n'est pas le leur y dépé- « rissaient, et que le vaccin en passant du pis de « la vache au bras de l'homme se trouvait dans « les conditions où ce dépérissement s'effectue ; « enfin, pour compléter mes démonstrations, j'ai « fait une étude parallèle des efîets locaux et « généraux obtenus au moyen des inoculations « pratiquées avec les deux vaccins, et je crois « avoir prouvé péremptoirement que le virus

352 LE VACCIN JENNÉRIEN

« régénéré dénote une activité et une puis- « sance auxquelles ne saurait prétendre l'an- « cien virus. »

Il est impossible d'être plus net, plus précis et plus complet. Aussi, vais-je emprunter, le même cadre pour ma réponse, afin qu'il soit plus facile de comparer les deux tableaux.

La dégénérescence vaccinale est, à mes yeux comme à ceux de mon honorable contradicteur, je m'empresse de le déclarer, une question de premier ordre. La place que j'ai assignée à cette question dans les propositions qui résument le précédent mémoire était naturellement indiquée par le rang qu'elle occupe dans le travail lui-même, dont les deux premiers tiers sont consacrés à l'étude historique des épidémies de variole qui se sont succédé dans la Gironde depuis l'année 1848. N'at-il pas d'ailleurs sa raison d'être le procédé qui consiste à réserver pour la fin les propositions ou les arguments les plus susceptibles de porter la conviction dans l'esprit de ses auditeurs?

Je cherchais à démontrer, non pas, comme on me le fait dire sans cesse, qu'il ne faut pas retremper la lancette à la source vaccinale , le cowpoœ, toutes les fois qu'on en trouve l'occasion; non pas que le vaccin de génisse est un vaccin absolument impuissant, mais qu'on se trouvait en présence de deux inconnues :

1° Le degré d'efficacité actuelle du vaccin animal, qui était à l'heure où j'écrivais , et qui est encore, l'olDJet d'une vaste enquête;

2" Sa puissance de préservation ultérieure, qui ne pourra être jugée que beaucoup plus tard.

Je désirais surtout, Messieurs, faire passer dans vos esprits cette pensée que je crois être l'expression d'une vérité essentiellement pratique : c'est que lorsqu'on a le bonheur d'être en possession d'un moyen prophylactique qui a rendu autant de services que celui qui nous a été donné par l'immortel Jenner, il y a un véritable danger social à y porter la moindre atteinte ; et j'ajoutais, en prévision de l'objection que je savais être suspendue aux lèvres de quelques-uns d'entre vous : « Rien « ne prouve d'ailleurs que le virus vaccin ait « dégénéré, et que cette prétendue dégénéres- « cence soit cause de la plus grande fréquence « des épidémies de variole. »

Mon honorable contradicteur espère me faire passer par la mite de la dégénérescence , comme j'ai passé par la mue des revaccinations. Mais , qu'il me permette de le lui dire : Nous ne nous servons pas tous les deux des mêmes instruments d'optique pour regarder les mêmes objets, et surtout nous n'avons pas le même mode d'impressionnabilité.

Telles défaillances prophylactiques ou théra-

354 LE VACCIN JENNÉRIEN

peutiques que son esprit recherche avec l'indifférente curiosité de l'homme de science et le scepticisme du philosophe, m'inspirent, si je parviens à les constater, une véritable tristesse! Je détourne la tête, j'espère m' être trompé, et je lutte, contre moi-même, jusqu'au jour ou, éclairé par la lumière de l'évidence, je me vois contraint de compter une déception de plus!

L'immunité temporaire du virus vaccin a donc été pour moi, je l'avoue, un sérieux mécompte.

J'ai redouté , avec tous mes honorables collègues du Conseil d'hygiène, que la nécessité des revaccinations ne portât une grave atteinte à la confiance des populations dans l'action préservatrice de la vaccine; et ce qui se passe sous nos yeux , à l'heure actuelle (je veux parler de l'invincible répugnance d'une certaine partie de notre population pour cette utile pratique), ne prouve-t-il pas que nous avions raison ?

Cq platonisme , il est vrai, n'est peut-être pas du goût de notre cher collègue ; et , cependant , s'il veut bien parcourir les Bulletins de l'Académie de Médecine de Paris depuis 1823, époque de sa fondation, jusqu'en 1838, et même jusqu'en 1840, il acquerra la preuve que ce corps savant n'accueillait, lui aussi, qu'avec une sorte d'impatience la relation des faits de revaccinations suivies de succès, ou de varioles survenant chez

des vaccinés, faits qui de temps en temps, lui étaient transmis par des médecins de province. Si l'Académie n'avait envisagé la question qu'au point de vue médical, elle se serait empressée, croyez-le bien , de conclure à la nécessité des revaccinations; mais elle crut plus sage d'attendre et de s'abstenir, que de lancer inconsidérément les populations, comme on n'hésite plus à le faire de nos jours, dans la voie du doute, de l'indifférence et de l'incrédulité.

Nous voilà donc en présence de cette vérité peu consolante , mais incontestable , que Vimmunitè vaccinale n'est que temporaire ; que sa durée ne peut être précisée d'une manière absolue, et que, dans tous les cas, il est infiniment probable qu'elle varie suivant les individus, peutêtre aussi suivant les maladies survenues dans le cours de l'existence : telle est l'opinion, trèsjudicieuse à mon avis , émise par M. le d"" Vernois.

Voyons maintenant si, par ce seul fait, aujourd'hui parfaitement acquis et non contesté, de V immunité vaccinale temporaire, on ne peut parvenir à exphquer à la fois les varioles postvaccinales et la réussite des revaccinations, sans être obligé d'avoir recours à la dégénérescence du virus : c'est là, ce me semble, qu'est toute la question.

356 LE VACCIN JENNÉRIEN

Brisset , dites- vous , dans un mémoire lu à la Société de Médecine de la Faculté de Paris, le 28 mai 1818 , accuse formellement la vaccine de ne plus donner une préservation aussi assurée que par le passé, et le vaccin de dégénérer.

Pour être complètement dans le vrai, Brisset aurait dû s'arrêter à sa première proposition. Quelle nécessité d'invoquer la dégénérescence précisément à l'époque où l'on pouvait commencer à s'apercevoir que l'immunité vaccinale n'était pas absolue, c'est-à-dire dix-huit ans après la découverte de Jenner ?

Mais en 1818, en 1820-22-24-26, on avait déjà signalé un grand nombre de pseudo- varioles, et même de varioles véritables après vaccination , et on avait observé beaucoup de vaccinations secondaires suivies de succès !

Baron, membre de l'Académie de Médecine (séance du 22, novembre 1825), communique une lettre de M. Berlau , médecin à Cérat (Pyrénées- Orientales), dans laquelle ce médecin annonce qu'à l'occasion d'une épidémie de variole, qui a sévi en 1821 dans le pays qu'il habite, il a vu 'beau coup d' éruptions varioleuses attaquer les vaccinés; puis il ajoute que les sujets atteints de varioles modifiées et de varioloïdes, étaient surtout

ceux qui avaient été vaccinés assez nouvellement, tandis que les véritables varioles se montraient sur ceux qui avaient été vaccinés plus anciennement.

Soupçonnant, d'après cela, que la vaccine n'avait qu'une faculté préservatrice limitée, il revaccina des personnes de différents âges, et sa prévision se trouva confirmée quand il put constater que les secondes vaccinations produisaient des pustules d'autant' plus régulières et légitimes qu'il s'agissait d'individus dont la première vaccination remontait à une époque reculée ; tandis qu'elles étaient , au contraire , d'autant plus mal caractérisées que les sujets avaient plus récemment subi la première vaccination. Il ajoute même que, dans certains cas, les "secondes vaccinations ont produit des pustules si évidemment légitimes que le virus a pu être inoculé avec succès à des personnes non vaccinées.

Je prie la Société de remarquer que, lorsque ces faits se sont produits, la découverte de la vaccine ne datait que de vingt ans. Or, tous les jours, des faits absolument identiques sont observés en grand nombre par chacun de nous, et ce sont ceux précisément qu'on nous oppose comme preuve de Yinsènescence du virus, quand ils ne témoignent que d'une seule chose : c'est qu'on avait trop présumé de la vertu, préservatrice de la vaccine.

358 LE VACCIN JENNERIEN

Le comte D..., A^acciné en 1802, dit Hufeland, renouvela tous les ans l'insertion jennérienne jusqu'en 1811, sans résultat. En 1812, il eut de trèsbeau vaccin (1).

Moreau, dans un rapport fait en 1824 au nom du comité de vaccine, cite le fait d'un médecin de l'Ariége, ayant vacciné avec succès un jeune homme qui l'avait été six mois auparavant, et celui de M. Sue, médecin à Orléans, obtenant trois succès du même genre, après une première vaccination légitime datant de huit mois ; mais il s'empresse d'ajouter, pour ne pas conclure à la nécessité des revaccinations, que ce sont des faits tout aussi exceptionnels que celui de M. Cavin, vaccinant une dame de trente-cinq ans qui porte des traces non équivoques de la petite vérole la plus confluente, et qui obtient des pustules si belles qu'elles ont servi à vacciner plusieurs enfants avec un plein succès.

Je me demande , enfin , ce que les partisans de la dégénérescence pensent de ces deux cas de revaccination cités par Jenner lui-même, et que j'emprunte à la thèse de M. Truchetet {Recherches sur la vaccine. Paris, 1855) :

« WiUiam Smith étant, en 1770, chez un fer- « mier du voisinage, fut appelé à panser les ulcè-

(1) Bulletin des Sciences médic, t. VI^ p. 237.

« res des chevaux de la ferme qui avaient pris le « javart. Il porta l'infection aux vaches, et en fut « atteint lui-même.

« En 1791 , il se trouva chez un autre fermier « parmi les vaches duquel la maladie se mani- « festa : il la prit pour la seconde fois aussi for- « tement que la première ; enfin, il l'eut une troi- « sième fois en 1794, sans aucune diminution « dans les symptômes ; aussi put-il, en 1795, être « inoculé deux fois sans succès.

« Elisabeth Wine, qui avait eu la petite vérole « des vaches en 1759, fut inoculée en 1768 avec « du pus variolique sans succès; mais, en 1798, « elle eut la petite vérole des vaches pour la se- « conde fois. »

De tout cela, faut-il conclure que ce sont des exemples de réceptivité exceptionnelle ? On pourrait alors opposer la même fin de non-recevoir à tous les faits qu'on invoque comme preuve de la dégérescence vaccinale !

A mon sens , il est beaucoup plus sage d'en tirer cette conséquence pratique, dont on ne saurait trop faire ressortir l'importance : que, dans la question de la vaccine, il n'y a pas seulement à considérer la graine, mais le terrain qui la reçoit ; et peut-être aussi, la main qui la sème.

C'est l'allemand Léo Wolf, dites-vous, qui, dès 1822, aurait eu le premier l'idée des vaccinations

360 LE VACCIN JENNERIEN

animales telles qu'on les pratique de nos jours, et qui, n'ayant plus de confiance dans la vaccine reproduite de bras à bras , engageait les gouvernements à fonder de grandes étables, pour propager le vaccin au moyen des inoculations successives de vache à vache.

Ce qui se passe en Hollande de nos jours dans les parcs vaccinogènes fondés à Rotterdam en 1868, ne me porte pas, je l'avoue, à considérer comme un bienfait ce mode de propagation vaccinale. On se rappelle en effet que , par des inoculations successives de génisse à génisse , le vaccin animal a fini par perdre à un tel degré son action sur l'homme qu'il est devenu nécessaire de le renouveler et de le revivifier de temps en temps en l'humanisant.

Après cela, que penser de Troja, qui, à la même époque, inoculait des génisses à Naples avec du vaccin humain, dans l'espoir de lui redonner l'énergie qu'il avait perdue dans ses transmissions successives ?

On nous a parlé de Steinbrenner, qu'on a cité, autant qu'il m'en souvient, comme l'un des représentants les plus autorisés de cette pensée : que, pour rendre au virus toute sa force, pour le rajeunir en un mot, il faut le replacer sur son terrain primitif, le pis de la vache.

Ce qui arriva au fermier William Smith, qui,

au dire de Jenner lui-même , fut inoculé en pansant les chevaux de son maître, laisse bien dans mon esprit quelques doutes sur le terrain primitif, sur la patrie bien authentique du vaccin ; mais cette recherche nous entraînerait trop loin , et j'aime mieux revenir au Traité de Vaccine de Steinbrenner, otije trouve, page 622, « qu'ayant « inoculé, en septembre 1841, plusieurs vaches « avec du vaccin de génération récente, il n'obtint « que des pustules fort ordinaires sans symptô- « mes de réaction générale, et reproduisant la « vaccine sur la peau humaine, comme si le virus « n'eût traversé aucun autre organisme. »

Fiard fut-il plus heureux dans ses essais de transplantation de la matière vaccinale? Gérardin va nous le dire dans son rapport sur les vaccinations de 1833 {Gazette médic, t. III, p. 212) :

« En 1824 et en 1825, Fiard vaccina soixante- « dix vaches : six ou sept présentèrent des érup- « tions imparfaites, et qui ne furent pas conta- « gieuses; en 1828, il renouvela ses essais avec la « matière d'un cowpoûo d'Angleterre. Il y eut une « éruption qui offrit les apparences d'une belle « vaccine; huit personnes en furent vaccinées : « siûG offrirent des pustules assez mal caractêri- « sèes et sans symptômes généraux. Cependant, « plusieurs vaches et quelques enfants furent « inoculés avec le virus de ces éruptions im^par-

362 LE VACCIN JENNÉRIEN

« faites , les résultats en furent peu encoura- « géants. »

Plus de quarante ans se sont écoulés, et de nouveaux essais sont encore tentés dans le même sens. Or, tout le mionde connaît ici les résultats obtenus dans la garnison, dans les prisons et dans les collèges de Paris. Notre statistique girondine est peut-être plus concluante , grâce aux soins de nos consciencieux collègues, MM. Moussous et Péry, et cependant la moyenne des succès est encore inférieure à celle qui résulte de l'inoculation de Y ancien vaccin.

Enfin , il n'est pas jusqu'à M. Warlomond luimême, le directeur de la vaccine en Belgique, qui ne vienne affirmer ce qu'une triste expérience nous avait appris déjà : que le vaccin de génisse se conserve très-difficilement, qu'il suffit parfois de retarder d'une heure l'emploi du virus recueilli sur des plaques ou dans des tubes , pour lui faire perdre son action, et qu'en raison de son extrême altérabilité, il a imaginé de le recevoir sur des pointes d'ivoire , entre deux couches de solution gommeuse.

M. Warlomond attribue également les insuccès de la vaccination animale au mode d'inoculation généralement mis en usage ; il propose de lui substituer un nouveau procédé, qui consiste à faire à la peau des incisions ou des scarifications super-

iîcielles sur lesquelles on promène les pointes d'ivoire imprégnées du vaccin conservé entre deux couches de gomme.

Et voilà pourtant le vaccin de vos rêves ! Voilà ce que vous nous présentez comme le virus régénérateur !

Poursuivons : Passons à Gregory, médecin de l'hôpital des varioleux à Londres, que nous savons tous être un excellent observateur, mais que mon honorable contradicteur prend soin de signaler comme un calculateur émérite, et surtout comme très-expert dans le maniement de cette arme à deux tranchants qu'on appelle la statistique.

« Gregory, dites-vous, a résumé dans un ta- « bleau tous les cas de variole qui, dans son hôpi- « tal, ont passé sous ses yeux de 1809 à 1825, et « ce tableau nous paraît être la démonstration « évidente de la progression toujours croissante « du nombre des vaccinés atteints de varioloïdes, «puisque, en 1809, Gregory constatait quatre « vaccinés sur cent quarante-six varioles, tandis « que, en 1822, il en comptait cinquante-sept sur « cent quatre-vingt-quatorze, c'est-à-dire une « proportion douze fois plus forte. »

Je me sentirais quelque tendance, je l'avoue, à contester au célèbre médecin anglais le grand talent de statisticien dont le gratifie notre cher collègue, si je pouvais supposer qu'il eût omis de

364 LE VACCIN JENNERIEN

signaler, dans son tableau , l'âge des vaccinés et le nombre des cicatrices.

On peut juger de l'importance de ce dernier point par le tableau suivant du d'' Marson (1).

Sur cinq mille cas de varioles post-vaccinales observées à « the small poœ Hospital » de 1836 à 1855, il a noté les faits suivants :

1° Non vaccinés 35 . » p. %

2° Disant être vaccinés, mais ne portant pas

de cicatrices 25.57 —

3" Vaccinés : 1 cicatrice 7.73 —

2 cicatrices 4.70 —

3 cicatrices 1 . 95 —

de 4 à 6 cicatrices 0,55 —

ayant des cicatrices bien marquées 2.55 —

— mal marquées 8.82 —

4° Ayant eu la petite vérole antérieurement. 19. » —

La valeur clinique de ce tableau ne peut échapper à personne, et nous ne saurions admettre que Gregory ait négligé de signaler l'âge de ses varioles après vaccination, ainsi que le nombre et le plus ou moins d'évidence des cicatrices vaccinales de chacun d'eux.

Ce qu'il est surtout difficile de comprendre, c'est que Gregory, et plus tard Suders, d'Altona, en 1826, n'aient trouvé d'autre explication delà va-

(1) Journal des Conn. méd. chir. (Gaffe), année 1870.

riole de plus en plus fréquente chez les vaccinés que V altération d'un vaccin dont on se servait à Londres depuis i799, et qui, disaient-ils, était tro]g humanisé pour être efficace.

Mais la date seule des vaccinations, l'immunité temporaire étant admise, suffit pour nous permettre de donner au tableau de Gregory une tout autre interprétation que la sienne. Sur cent quarante-six varioles en 1809, il comptait quatre vaccinés et le vaccin avait au plus dix ans ; or, nous savons que c'est la période encore assignée à l'immunité; et quand, en 1822, il comptait cinquante-sept vaccinés sur cent quatrevingt-quatorze varioleux, c'est que le vaccin, chez ces cinquante-sept individus, pouvait avoir dépassé du double la limite qu'on a le droit d'attribuer à l'immunité vaccinale.

Ce n'est pas, d'aiUeurs, la première fois que cet argument de la statistique de Gregory a été mis en avant pour défendre la cause de la dégénérescence vaccinale. M. Depaul, dans la discussion de l'Académie de Médecine de Paris (séance du 24 août 1869) insiste beaucoup sur son importance, et voici ce que lui répond M. Hérard :

« L'argument ^rm(?i^<x? qu'a fait valoir M. De- « paul , et qu'il tire de la statistique de Gregory, « ne me paraît pas avoir toute la portée qu'il lui « attribue. M. Depaul n'a peut-être pas suffisam-

366 LE VACCIN JENNÉRIEN

« ment réfléchi que, de 1809 à 1822, il y avait « eu un nombre considérable d'individus vaccinés, « qui, d'après ce que nous savons de la vertu pré- « servatrice temporaire du vaccin, avaient perdu « leur immunité contre la variole , et nécessaire- « ment devaient grossir le chiffre que l'on cons- « tatait en 1822 des individus atteints de variole « après vaccination. »

Je reviens à Fiard , un des plus fervents apôtres de la dégénérescence du vaccin : « Ce qui, ditesvous, ne lui permettait pas de douter de la dégénérescence du vaccin , c'était la diversité de l'évolution des pustules suivant le virus employé. » La question de savoir si le mode d'évolution et la vivacité des réactions locales ont une influence bien réelle sur la durée de la préservation, ne me paraît pas absolument jugée; cependant, je veux bien accepter l'opinion de Fiard, et je le suis dans ses inoculations successives, jusqu'en 1844, où il reçoit des mains de Magendie du cow^ooo récent, virus type, produisant des pustules dont la dessiccation ne s'opérait qu'au dix-septième jour.

Mais voyez. Messieurs, combien je suis heureusement servi par les circonstances ! Il y a six semaines environ , une de mes clientes amena à l'une de mes séances de vaccination une dame d'une quarantaine d'années, qui, à l'âge de seize

ans , avait été vaccinée pour la première fois à Paris, en 1844, par Magendie lui-même, avec du cowpoûo de Cernay, et qui ne consentait à une nouvelle vaccination que par déférence pour son amie, car elle était bien persuadée qu'elle resterait sa vie durant sous l'influence préservatrice de ce virus exceptionnel. Dix jours après, cette dame quittait notre ville avec quatre larges pustules en pleine suppuration sur le bras gauche.

C'est donc encore, et toujours, V immunité temrporaire qui est en cause, et non la dégénérescence vaccinale, avec laquelle on ne cesse de la confondre.

Peut-être dira-t-on que ce sont deux questions connexes : eh bien ! je l'accepte ; je consens à ce que l'origine et l'âge du virus vaccin exercent une sérieuse influence sur la durée de l'immunité. Mais alors je demande la preuve que le vaccin de génisse, ce prétendu cowpoœ dont la véritable origine n'est peut-être rien moins que très-authentique , préserve mieux que le virus jennèrien, qui a près d'un siècle !

J'ai pour moi le passé, vous n'avez que l'avenir; et ce qu'il vous dira, j'ose vous le prédire par l'abandon presque général dont votre méthode vaccinale est déjà l'objet !

368 LE VACCIN JENNÉRIEN

Des assertions émanant de noms très-recommandables sans doute, avec absence de jjreuves , voilà donc en quoi se résume jusqu'à présent, Messieurs , cette collection de recherches bibliographiques.

Mais, à des opinions personnelles, on peut toujours en opposer d'autres. On est allé chercher celles-ci en Allemagne ou en Italie; j'en trouverai en France, même de nos jours , parmi les hommes qui inspirent la plus grande confiance.

Et d'abord notre vénéré maître, le d"" Gin trac père, qui, dans son Traité de Pathologie interne et de Thérapie médicale, volume IV, page 238, dit formellement :

« Si la vaccine humaine est susceptible de dé- « générer, pourquoi le cowpox, qui se propage « aussi par contagion, ne se modifierait-il pas en « passant par tant d'organismes? La dégénéres- « cence du virus vaccin, si elle était réelle, se « ferait sentir à tous les vaccinés et non à quel- « ques-uns; le défaut de préservation serait le « fait général, et la garantie assurée, l'exception.

« On peut donc admettre que la dégénéres- « cence du vaccin est loin d'être prouvée. »

M. le d'" Vernois , qui , en pleine Académie de

Médecine, déclare accepter le fait de la fréquence plus grande des varioles ainsi que le succès d'un plus grand nombre de revaccinations, et qui ajoute :

« De ces faits, on ne doit cependant pas con~ « dure à la dégénérescence du vaccin; il faut « bien plutôt les mettre sur le compte de la neu- « tralisation du virus par de graves maladies « diathésiques altérant le sang dans sa quantité « ou dans sa qualité. »

M. le d"" Hérard, qui, dans un discours prononcé en 1869, la date est récente, soutient que la proportion plus grande des cas de variole chez les vaccinés provient, non de la dégénérescence du vaccin, mais de ce que le virus variolique est devenu plus actif, comme l'analogie permet de le croire, puisque le croup lui aussi se montre beaucoup plus fréquent et plus grave qu'autrefois.

Puis il ajoute que la principale cause de ces faits, provient de ce que la vertu préservatrice du vaccin est limitée, et il en trouve la preuve péremptoire dans cette épidémie de variole de Grujan, relatée par M. le d'" Henri Gintrac, où tous les enfants vaccinés au-dessous de douze ans furent préservés, tandis que les adultes et les vieillards furent atteints dans la même famille avec une intensité graduelle suivant l'âge.

370 LE VACCIN JENNERIEN

Enfin , dit en terminant M. Hérard , et ce passage je le copie textuellement {Bulletin de l'Académie de Médecine, séance du 14 août 1869, p. 703) : « L'hypothèse de l'affaiblissement et de « la dégénérescence du vaccin, sans la rejeter « absolument , ne me paraît pas démontrée aussi « clairement qu'à M. Depaul. »

Et pourtant, à la page 30 du manuscrit de notre honorable et cher contradicteur, je trouve le nom de M. Hérard à côté de ceux de MM. Depaul, Bousquet, Jules Guérin et Bouchardat, comme défendant ou accusant hier encore les vaccinations animales, mais acceptant tous l'amoindrissement du vaccin à titre de fait indiscutable.

Il va sans dire que je m'associe absolument à l'opinion de notre éminent confrère le d'" Hérard. Je lui demande cependant la permission de la compléter, en ajoutant que l'indifférence croissante pour la pratique vaccinale, et que la fausse sécurité dans laquelle on s'était endormi depuis quelques années , pourraient bien ne pas être étrangères à la réapparition plus fréquente de ces épidémies varioliques qui, malgré leur sévérité relative, laissent encore bien loin derrière elles, sous le rapport de la gravité, celles qui décimaient les populations avant la découverte de Jenner.

J'ai hâte d'aborder les yéritables preuves de la non dégénérescence du virus vaccin.

Je veux parler de ses caractères cliniques :

Se sont-ils modifiés ?

Se sont-ils amoindris ?

Ce n'est pas sans une profonde surprise que, dans le remarquable travail de notre honorable collègue, je constate les affirmations de Brisset, de Luders, de Fiard et de quelques autres encore, à l'endroit du changement de physionomie et de l'amoindrissement successif des pustules vaccinales.

Il y a plus de trente ans que j'en observe; je les trouve toujours identiques à elles-mêmes ; que dis-je? Dans ces derniers temps, j'ai constaté chez mes revaccinés, dont le nombre dépasse mille, des phénomènes locaux et généraux comme je n'en avais jamais vu : largeur et développement inaccoutumés des pustules, aspect nacré, dépression centrale profonde , aréole rouge s' étendant presque toujours à une assez grande distance et se compliquant parfois d'engorgement des ganglions axillaires, de malaise et de fièvre. Dans plusieurs cas même le repos au lit a été nécessaire, ainsi que l'application de cataplasmes émoi-

372 LE VACCIN JENNERIEN

lients sur les piqûres. C'est ce que j'appelle le vrai type jennèrien dans toute sa splendeur, le même que vous avez décrit dans votre mémoire comme étant le résultat de l'insertion du cowpoo) récent, et que je vous signale dans ma réponse comme étant la conséquence de l'insertion d'un virus qui a passé par des millions d'organismes.

Barrey, de Besançon {Clinique médicale ^ cli. II, p. 372), fit représenter par la peinture, en 1826, des pustules dues à un vaccin qui en était à sa 1 ,352'"® inoculation ; elles ressemblaient exactement à celles dont les dessins datent de l'introduction de la vaccine en France.

M. le d"" Gintrac père vient encore à l'appui de cette opinion dans son article Dégénérescence et rénovation du virus vaccin, dont j'ai déjà extrait un passage :

« Le même virus, dit-il, sert à l'hospice des « enfants-trouvés de Bordeaux depuis le com- « mencement de ce siècle, et les vaccinations y << ont été dirigées depuis l'année 181 1 jusqu'en « 1842 par le d"" de Lamothe. Dans une note qu'il « me remit le 13 mars 1854, il m'assurait n'avoir « reconnu aucune différence, durant ce long es- « pace de temps, dans les effets du vaccin ; le plus « ou moins de développement des pustules tenait « à la force ou à la faiblesse, à la maigreur ou à

« l'embonpoint des enfants ; leur âge influait éga- « lement sur la largeur des pustules ; enfln, ces « différences dépendaient des individus et non de « la vaccine. »

C'est qu'en effet la dégénérescence du vaccin n'est pas une utopie ; elle existe bien réellement comme celle de tous les virus , mais elle existe d'une manière tout à fait relative, ainsi que l'a dit M. le d*" J. Guérin à l'Académie de Médecine. Et si, pour porter remède à cet affaiblissement, qui provient exclusivement du choix des sujets, il a proposé, avec un grand bonheur d'expression, la culture du vaccin, c'est qu'il savait, comme nous savons tous, que le choix de la graine et du terrain est indispensable à la beauté du produit ; ce n'est donc pas de la dégénérescence essentielle; c'est un phénomène physiologique, pour ainsi dire volontaire, tout à fait analogue à celui dont parle M. de Serres dans son remarquable rapport à l'Institut. Lui aussi, sous l'inspiration des candidats dont il analyse les Mémoires, paraît disposé à pencher en faveur de la dégénérescence, et voici la preuve qu'il en donne :

« Dans toutes les contrées, dit-il, où le nourris- << sage des moutons est important, et où le cla- « veau, sous lequel des milliers de moutons suc- « combent, est fréquent, on introduit l'inoculation

374 LE VACCIN, JENNÉRIEN

« de telle façon que chaque année on inocule tous « les agneaux, en se servant du virus pris sur le « mouton le moins malade , et en continuant à « ne transmettre que le virus du mouton le plus « sain. Par ce procédé , on obtient à la dixième « transmission un virus, qui, plutôt locale n'oc- « casionne que rarement un claveau général, « de façon que cette maladie des moutons (qui « est leur petite vérole) devient très-douce et sans « danger. »

Certainement, l'adoucissement graduel du virus clavellique est ici manifeste ; mais, encore une fois, cette modification est volontaire, c'est de la sélection; c'est l'histoire de la prétendue syphilisation d'Auzias Turenne, qui pourtant ne fut jamais qu'un leurre et qu'une conception délirante; c'est enfin, et surtout, la culture vaccinale de M. Jules Guérin.

Notre cher contradicteur pousse la bienveillance à mon égard jusqu'à me placer en présence de cet éloquent défenseur de la vaccine jennèrienne, se réservant, dit-il, le malin plaisir de jouir de notre embarras.

A plus d'un titre. Messieurs, je crois devoir décliner un pareil honneur; mais je ne craindrais pas de l'accepter, s'il ne s'agissait que de l'énergie de mes convictions et de la mesure de ma persévérance.

J'arrive au cœur de la question, c'est-à-dire à V action préservatrice du virus vaccin.

Elle ne fait, pour qui que ce soit, l'ombre d'un doute, et M. Moussons est un des premiers à la proclamer hautement.

Il est donc inutile de revenir sur les immenses services rendus par la vaccine; cependant, comme il est certain que les épidémies varioliques ont pour résultat d'élever la contagion de la variole à son plus haut degré d'intensité, c'est surtout dans ces conditions spéciales qu'il faut apprécier l'action plus ou moins puissante du virus préservateur.

Laissons parler les faits, et, pour plus de sûreté, je les emprunte au rapport de M. de Serres à l'Institut.

« Nous avons déjà cité le fait du collège de « Sorèze et celui de l'hospice des enfants-trouvés « de Mantoue. La variole sévissait sur les vacci- « nés : une seconde vaccination en arrête instan- « tanément la propagation.

« Et, ce qu'il y a de plus remarquable dans ces « deux expériences, dit-il, c'est que tous les revac- « cinés sans exception furent préservés, soit que « la seconde vaccination eût réuss-, soit qu'elle « eût échoué.

376 LE VACCIN JENNERIEN

« De même, en Allemagne, les docteurs Roescth, « Elbe Bauer et Kofer coupèrent court à des épi- « démies varioliques par une seconde vaccination.

« Le d'" Horlocher lit mieux encore : il empé- « cha par la revaccination l'épidémie varioleuse « de pénétrer dans son district, autour duquel les « vaccinés étaient atteints comme les non vac- « cinés.

« Le d'' Wagner, dont la confiance dans la vac- « cine était ébranlée par l'invasion de la variole « chez les vaccinés, se décida néanmoins à recou- « rir à une seconde vaccination dans le cours « d'une épidémie grave, et il eut la satisfaction « de voir tous les revaccinés préservés.

« Le d'" Heim fait remarquer que, dans les par- « ties du royaume de Wurtemberg où la séques- « tration était ordonnée pour arrêter les progrès « de l'épidémie varioleuse, les résultats obtenus « par les revaccinations furent de beaucoup plus « efficaces que ceux obtenus par cette mesure. »

Ces expériences n'ont pas besoin de commentaires; je me demande même si, retournant l'argument, on ne pourrait pas soutenir que des succès aussi constants sont bien plutôt une preuve de la conservation de l'activité du virus que de son atfaiblissement,

« En France, dans l'épidémie de Marseille, qui « a laissé de si désastreux souvenirs, le d'' Robert

« pratiqua, comme essai, vingt-quatre revacci- « nations : deux seulement lui donnèrent une « bonne vaccine ; néanmoins , tous les vaccinés « furent préservés.

« Au Lazaret de la même ville, le d*' Ducros « obtint exactement le même résultat sur ses re- « vaccinés.

« Les revaccinations, pratiquées en grand nom- « bre dans les graves épidémies qui désolèrent « Genève et Malte en 1832, furent toutes égale- « ment préservatrices.

« Dans l'épidémie qui régna à Strasbourg en « 1836 et 1837, six cent quatre-vingt-cinq per- « sonnes, revaccinées par le d'" Newmann, furent « toutes préservées. Dans l'épidémie de Nantes, « en 1841, les d''^ Sallion et Hullin obtinrent le « même succès des secondes vaccinations. »

Voilà ce qui se passait de 1825 à 1841 : si la dégénérescence vaccinale était aussi réelle qu'on veut bien le dire, pourrions-nous signaler des résultats analogues, en 1848 dans l'épidémie de Bayonne, en 1852 dans celle de Castelnau, en 1853 dans celle de Gujan , qui toutes furent enrayées de la manière la plus évidente et la plus prompte par des revaccinations, et cela, à l'aide de ce vaccin qu'on prétend être épuisé dans sa source, modifié dans sa nature, affaibli dans ses effets?

378 LE VACCIN JENNERIEN

A la vérité, les résultats fournis par la revaccination dans l'armée prussienne semblent venir à l'appui de l'affaiblissement progressif de la vertu préservatrice du vaccin. A mesure que s'opère sa transmission successive, on y remarque, en effet, et notre confrère a beaucoup insisté sur cette circonstance, que le nombre des succès complets va diminuant d'année en année depuis 1883 jusqu'en 1846.

Mais, avant d'adopter la conclusion qui en a été déduite en Prusse, il serait nécessaire de prouver que le' succès des revaccinations donne la mesure exacte de l'aptitude des vaccinés à contracter la variole, ce qui n'est pas absolument établi; et puis enfin, n'avons-nous point le droit de nous demander si cet argument, toujours mis en avant, des re vaccinations de l'armée prussienne, a toute la valeur qu'on veut bien lui prêter ? Pour répondre à cette question, je laisse de nouveau la parole à M. de Serres.

« Ce qui frappe d'abord, dit-il, dans cette ques- « tion des revaccinations, c'est la différence des « résultats obtenus dans les divers pays : tandis « qu'à Saint-Pétersbourg le succès des secondes « vaccinations n'est que de 3 p. % chez les en- « fants trouvés; tandis qu'en France, avec Tan- « cien vaccin, il atteignait à peine 10 p. %, et « que, depuis 1836, il ne dépasse pas 20 avec

« le vaccin renouvelé, en PiTisse, il s'élevait à 50 « et au-delà; dans certaines parties du royaume « de Wurtemberg, il atteignait la proportion « énorme de 70 p. %.

« En supposant les premières vaccinations éga- « lement bien faites dans les deux pays, il sem- « blait difficile et il l'est, en effet, d'accorder de « telles disproportions. Il suffit d'examiner avec « soin la question, pour en entrevoir peut-être la « cause. En France, nous ne considérons comme « bonnes vaccinations que celles qui le sont réel- « lement, c'est-à-dire celles ou les phénomènes « locaux sont accompagnés de symptômes géné- « raux. N'en serait-il pas de même en Allemagne ? « les sj'^mptômes locaux suffiraient-ils dans beau- « coup de cas pour présenter une bonne vaccina- « tion? Nous l'ignorons.

« Il faut bien qu'en Allemagne ces désignations « de bonne revaccination, de revaccination par- « faite, ne représentent pas exactement le même « groupe de phénomènes vaccinaux ; sans cela, « comment expliquer la différence des résultats « que l'on remarque dans les secondes vaccina- « tions d'un même pays?

« Ainsi, dans le royaume de Wurtemberg, que « nous choisissons pour exemple parce qu'il n'est « pas de pays oti les vaccinations et les revacci- « nations soient surveillées avec plus de soin,

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« nous trouvons que, dans le département du Da- « nube, les bonnes revaccinations ne dépassent « pas 29 p. % et celles de l'armée 34. Dans le dé- « partement de la Forêt-Noire, au contraire, elles « s'élèvent à 50, et dans celui de Jaxst à 70. Est- « il vraisemblable que la même règle ait ser^d de « base dans ces divers départements pour classer « les revaccinations ? Cette inégalité de résultats « porte à présumer le contraire. »

On permettra sans doute qu'à l'autorité d'un membre de l'Institut, j'ajoute celle d'un membre de l'Académie de Médecine, dont personne ne révoquera la haute compétence en pareille matière.

M. le d"" Bonafont dit textuellement (séance du 31 août 1869) : « Dans les vaccinations régimen- « taires que j'ai pratiquées et que j'avais la mis- « sion de surveiller, j'ai toujours été très-étonné « du grand nombre de jeunes soldats qui, inscrits « sur les registres comme ayant été vaccinés, « m'assuraient, eux aussi, l'avoir été, eineprè- « sentaient cependant aucune trace de cette opè- « ration, ou que des cicatrices très-peu impor- « tantes. ^

« Soumis à une nouvelle vaccination, un très- « grand nombre s'y montraient accessibles. En « présence d'un pareil résultat, fallait-il ranger « ces hommes parmi ceux qui avaient été vacci-

« nés une première fois avec succès? Non : et « je n'hésite pas à les placer dans la catégorie « de ceux qui n'avaient pas été vaccinés avec «succès. »

Comprend-on maintenant pourquoi je me défie des statistiques en général, et des statistiques étrangères en particulier ?

Il y a tant de causes d'erreur dans ces classements de faits, en apparence identiques mais en réalité sans la moindre analogie, et il est si rare que les conclusions qu'on en tire soient l'expression de la vérité !

Après avoir recherché la preuve de la non dégénérescence du vaccin dans ses caractères cliniques et dans la conservation de sa puissance préservatrice , il me reste à examiner si , comme le répète, avec Brisset, notre honorable contradicteur, le virus vaccin est condamné fatalement à s'affaiblir, subissant en cela les lois générales qui régissent tous les agents morbides de même nature.

Dieu veuille qu'il en soit ainsi, Messieurs, et je fais des vœux sincères pour que nos descendants soient un jour délivrés des deux véroles !

La syphihs d'abord, ce triste fléau dont l'ori-

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gine est douteuse, mais dont les désastres, au point de vue social, ne sauraient être contestés.

Elle n'a plus la même intensité qu'autrefois, dites-vous, depuis qu'on l'a débarrassée des traitements excentriques auxquels elle était soumise, et que , par une expectation raisonnée , on lui a laissé la liberté de parcourir son évolution naturelle sans trop la troubler. C'est évident! Toujours et partout le même système ! La négation et le doute mis à la place des faits acquis par l'expérience du passé ! Je regrette que vous me replaciez sur ce terrain, où vos arguments sont déjà venus se briser contre mes convictions trèsarrêtées ; mais puisque vous m'y ramenez malgré moi, je n'hésite pas à vous déclarer une fois de plus que j'ai le même Credo qu'à cette époque ; que le Principiis obsta d'Hippocrate me paraît être applicable à cette affection plus qu'à aucune autre ; que je n'ai jamais observé de désastres que dans les cas où, par défaut de diagnostic, par incurie ou par système, la maladie a été abandonnée à elle-même; que, pour moi, sans être partisan des médications à outrance, les modifications graduelles qui se sont produites dans les manifestations syphilitiques ne tiennent pas plus à cette méthode qu'on appelle Y expectation, qu'à V atténuation essentielle du virus spécifique.

C'est évidemment dans l'application, plus sérieuse qu'à aucune autre époque, des mesures hygiéniques et administratives, qu'il faut en chercher la cause, en même temps que dans les remarquables travaux du plus grand syphilographe des temps modernes, le professeur Ricord, auprès duquel je suis heureux de pouvoir, en cette occasion, me faire l'interprète de la reconnaissance publique.

Et la variole ! Croyez- vous qu'elle ait aussi subi la loi fatale de la dégénérescence et de l'affaibhssement ?

Ouvrez Sydenham ! C'était la lecture favorite de Trousseau ! Lisez sa magnifique description de la variole, et vous verrez si, dans ce tableau saisissant qui a le cachet du grand artiste, vous ne reconnaissez pas la variole de nos jours !

« Que si le onzième jour, dit-il, vous n'observez « pas , en même temps que la salivation , le gon- « flement des mains et de la face, votre malade « mourra infailliblement. . . Necesse est ut pereat « œger (1) »

(1) At vero ia confluentibus maxime periclitantur aegri, et plerique moriuntui 'lie undecimo; nam cum hoc fere tempore salivatio, quse segrum liactenus in tuto posuit , soleal desinere sponte sua, nisi faciei intumescentia adhuc aliquantulum persistens, ac mauuum insigniter jam incipiens , ejus vicem subeat, necesse est ut pereat ssger.

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Transportez-vous maintenant dans cette malheureuse famille du quartier Saint-Nicolas, où, la semaine dernière, il est mort quatre personnes sur six, et vous verrez si la variole d'aujourd'hui n'a pas les mêmes allures que celle d'autrefois.

Parcourez les salles de notre hôpital oîi les malades succombent le troisième jour à la forme hémorrhagique ; consultez enfin les registres de l'état civil, et vous saurez me dire si le virus variolique s'est affaibli !

Il est vrai qu'on ne perd plus comme autrefois huit malades sur dix; mais à quoi le doit-on? Précisément à ce préservatif vieilli dont vous nous annoncez l'affaiblissement graduel et la dégénérescence fatale.

■ Alphonse Karr disait à propos de l'abolition de la peine de mort : Que les assassins commencent !

Et moi je dis à propos de votre prétendue dégénérescence vaccinale : Que la variole commence !

Je m'étais imposé la tâche pénible de démontrer, contrairement à l'opinion émise par mon honorable collègue le d'" Moussons, et conformément à la seizième conclusion de mon Mémoire, que le virus vaccin n'a pas dégénéré et que cette prétendue dégénérescence n'est pas cause de la plus grande fréquence des épidémies de variole.

Pour arriver à établir cette démonstration, j'ai d'abord demandé, aux écrits des médecins qui se sont occupés de la question, ce qu'il, fallait penser de la dégénérescence ; les uns m'ont répondu qu'ils n'y croyaient pas, et j'ai acquis la conyiction que les autres avaient confondu Vimmunitè vaccinale temporaire , dont la constatation date des premiers jours de la vaccine, avec la dégénérescence du virus.

Puis, je me suis livré incidemment à une appréciation comparative de Y ancien vaccin et du cow- 2J0X au point de vue pratique , et de ce parallèle il est résulté que l'inoculation du virus jennèrie7i donne une plus grande proportion de succès que celle du cowpox ; qu'en outre la conservation de ce dernier est à peu près impossible.

Passant à l'étude des caractères cliniques du vaccin humain, j'ai prouvé de la manière la plus formelle qu'il ne s'était produit aucune modification qui pût faire croire à sa dégénérescence.

Comparant ensuite les résultats qu'il donne aujourd'hui à ceux qu'il donnait autrefois sous le rapport de l'extinction des épidémies , je suis arrivé à cette conclusion qu'ils sont absolument identiques.

Enfin, pour compléter ma démonstration, faisant appel à l'histoire naturelle des virus, j'ai constaté que leur dégénérescence n'est que rela-

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tive; qu'on ne peut, jusqu'à un certain point, les modifier que par la sélection, et que les maladies virulentes sont aujourd'hui ce qu'elles étaient jadis sous le rapport de leur marche, de leur symptomatologie et de leur terminaison.

D'oîi je conclus de nouveau, Messieurs, dans toute la plénitude de ma conviction , que le vaccin humain, dit ancien vaccin, ou virus jennèrien, jouit encore d'une activité et d'une puissance auxquelles ne saurait prétendre le vaccin dit régénère, cowpox ou vaccin de génisse, et que ce virus n'a pas subi la moindre dégénérescence, depuis que Jenner l'emprunta à la main de Sarah Neslem, infectée parla vache de son maître, pour l'inoculer au bras de James Phipps.

Juin 1870.

DES CAUSES D'IlSALUBRlTi

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