CONCLUSIONS GÉNÉRALES
I. — L'ahmentation publique devra être l'objet d'une surveillance incessante, qui ne s'exercera pas seulement sur les marchés et sur les revendeuses de la rue, mais qui s'étendra aux marchands de comestibles, aux charcutiers, aux tueries particulières et à l'abattoir. Il est indispensable qu'en temps d'épidémie cette surveillance devienne exceptionnellement active et sévère.
II. — La situation de l'Abattoir, au milieu d'établissements publics d'une grande importance, impose à l'autorité un redoublement de soins pour son organisation. Il est donc à désirer que
les améliorations, depuis longtemps réclamées, soient enfin exécutées, et qu'on veille à l'accomplissement rigoureux des règlements intérieurs.
III. — L'insalubrité des habitations exerce une si puissante influence, tant sur la santé des particuliers que sur le développement et l'extension des épidémies, qu'on ne saurait trop veiller à l'application rigoureuse et persévérante de la loi du 13 avril 1850.
IV. — Les établissements insalubres doivent être soumis à une surveillance constante. Ce n'est qu'à ce prix qu'on peut sauvegarder à la fois les intérêts si souvent opposés de l'industrie et de la santé publique.
v. — La sollicitude dont on entoure, à si juste titre, les hospices et les hôpitaux, doit redoubler pendant la durée d'une épidémie.
L'expérience du passé, relativement au mode de propagation du choléra-morbus donne un caractère d'urgence à nos propositions concernant l'Hôtel-Dieu.
VI. — La prison municipale pourrait, à un moment donné, devenir un centre de contagion : on ne saurait prendre trop de précautions pour éviter ce danger. Dans tous les cas, il est absolument nécessaire que ce bâtiment serve exclttsivement de prison transitoire.
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VII. — Les casernes incombent à une administration spéciale et c'est elle qui doit veiller à faire disparaître toutes les causes susceptibles de compromettre la santé du nombreux personnel confié à ses soins.
VIII. — Le cimetière de la Chartreuse exerce en tout temps une fâcheuse influence, non -seulement sur l'hygiène des localités environnantes, mais certainement aussi sur la constitution médicale de toute la ville. Il y a des mesures à prendre, dans le plus bref délai possible, afin que, le cas échéant d'une invasion épidémique, ce cimetière ne soit pas la source d'accidents graves.
IX. — Un grand nombre de rues ou d'impasses, surtout parmi celles que l'administration n'a pas cru devoir encore accepter, laissent beaucoup à dësirer sous le rapport de la salubrité. Il y a lieu d'y remédier sans retard. Le Saugeon, lès Chartrons et Bacalan ont été trop maltraités dans les dernières épidémies pour que ces quartiers ne soient pas immédiatement l'objet d'une exploration attentive.
X. — Les écuries publiques, les lieux d'aisances publics et les colonnes-urinoirs des quais exigent, à divers titres, une attention spéciale.
XI. — L'opération des vidanges, à cause des continuelles infractions aux règlements, nécessite la surveillance la plus vigilante.
XII. — Les émanations méphitiques des égouts, toujours nuisibles, peuvent devenir un danger sérieux en temps d'épidémie. On ne saurait trop se hâter de mettre en pratique les moyens proposés pour atténuer ou faire disparaître ces émanations.
XIII. — Le dessèchement des marais qui environnent Bordeaux serait un immense bienfait pour la population, en même temps qu'une grande gloire pour les administrateurs. Ceux-ci doivent donc faire converger tous leurs efforts vers ce but essentiellement humanitaire.
XIV. — La continuation du grand canal collecteur du Peugue et de la Devèze jusqu'au boulevard de ceinture délivrerait notre cité de causes très graves d'insalubrité.
XV. — Dans l'intérêt de la santé publique, le curage des cours d'eau non navigables et de leurs affluents devrait cesser d'appartenir aux maires pour rentrer dans les attributions des préfets, avec le concours du service hydrauhque.
XVI. — La question des lavoirs est complexe : ce qui en rend la solution très difficile, c'est que des intérêts divers et même des droits de propriété viennent sans cesse se mêler à l'intérêt général. Le seul moyen de les sauvegarder tous serait peut-être de faire construire, sur divers points, dans des conditions d'installation conve-
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nable, des lavoirs publics en assez grand nombre poxir répondre aux besoins de la population.
XVII. — Si notre ville avait le malheur de subir une quatrième invasion du choléra, cette cruelle maladie pourrait sévir avec intensité sur le faubourg de La Bastide, où elle trouverait toutes sortes de prétextes à son développement. Il y a donc urgence à interA^enir sans délai pour certaines questions de détail, en attendant l'exécution des grands travaux qui ne peuvent être entrepris qu'après une étude d'ensemble et sur un plan général adopté par l'Administration.
La nature de la rage est une énigme dont le mol, toujours cherché, n'a jamais élé trouvé.
H. BoiiLT,Y {Conférence à la Sorbomte\
J'ai lu avec une attention mêlée de tristesse les observations de rage commu7iiquèe , qui viennent d'être publiées par mes honorables confrères, les docteurs Lande, Gervais et Douaud.
Comment, en effet, se soustraire à la profonde émotion, je devrais dire au sentiment d'effroi, qu'inspire une horrible maladie qui, de plus en plus fréquente, semble déjouer toutes les mesures prescrites pour en empêcher le développement; qui toujours nous surprend sans défense possible ; et dont la cause ne nous laisse pas même la sécurité du foyer dom estique, puisque nous, pouvons y trouver la mort en échange d'aune caresse !
Qu'il me soit permis, à cette occasion, de raconter une histoire qui m'est personnelle, et qui, sous le rapport pratique, pourrait présenter un certain intérêt.
Le 30 août 1868, je fus appelé chez le contremaître d'un de nos vétérinaires les plus distingués, pour y voir son enfant.
A peine avais-je entr' ouvert la porte de la chambre qu'il habitait au rez-de-chaussée, qu'un jeune bull-terrier, de la plus pure race, se précipita au-devant de moi, comme s'il eût voulu s'enfuir par la porte entre-bâillée. Je le repoussai de la main, en lui faisant quelques caresses, et je me dirigeai vers la pièce voisine où il me suivit, et ou la mère du petit malade était assise près d'un berceau. « Ce chien ne nous appartient pas, « me dit-elle; depuis plusieurs jours, il est triste « de ne plus voir son maître, et voudrait à tout « instant s'échapper pour aller le rejoindre. »
J'examinai l'enfant, et après avoir fait une prescription, je me retirai, toujours en compagnie du jeune terrier, qu'il me fallut encore repousser, pour l'empêcher de sortir avec moi ; puis, aussitôt arrivé dans la rue, je trouvai le contre-maître, à qui je rendis compte de .l'état de son enfant, et je m'éloignai.
Quand il ouvrit la porte que je venais de fermer soigneusement , le chien se précipita
sur lui et lui fit deux morsures, l'une à la main droite, l'autre à l'avant-bras du même côté. A partir de ce moment, on constata chez ce chien une telle surexcitation, qu'il parut prudent de l'enfermer dans une cour, oii, pendant deux fois vingt-quatre heures, on put successivement observer une série de symptômes qui ne laissèrent aucun doute sur un accès de rage confirmée : il déchirait tous les objets à sa portée, rongeait jusqu'au bois des portes, et arriva bientôt à un tel paroxysme de fureur, qu'on fut obligé de le détruire à coups de fusil.
Chose inouïe ! tant est grand le besoin d'illusion, même en présence des plus graves dangers, le vétérinaire et moi nous parvînmes, sans beaucoup d'efforts, à faire passer dans l'esprit du blessé la conviction que le bull-terrier n'était atteint que d'un délire nerveux, survenu sous l'influence de la tristesse que lui avait occasionnée la séparation de son maître. Les plaies, peu profondes d'ailleurs, ne saignèrent pas, et lavées sur le moment à l'eau froide , elles ne furent cautérisées par l'acide azotique que plus de trois quarts d'heure après la morsure.
L'accident datait de quatre jours lorsque je fus consulté : je prescrivis un bain de vapeur tous les deux jours et deux bouteilles d'eau de Sedlitz par semaine, ce qui, pour toute la durée du
traitement, fit un ensemble de seize à dixhuit bains de vapeur et de dix à douze purgations.
Le vingtième jour, le malade fut pris, au milieu de la nuit, d'un affreux cauchemar : il se voyait poursuivi par des chiens enragés, aux morsures desquels il lui était impossible de se soustraire, et pour la première fois il se manifesta une extrême inquiétude que je ne parvins à calmer qu'en affirmant l'existence d'un remède infaillible contre la rage. Je faisais allusion à la poudre d'alisma plantago, dont je fis prendre pendant sept à huit jours vingt ou vingt-cinq grammes chaque matin, étendue sur une tartine de beurre.
Sous l'influence de ce médicament, accepté avec la plus grande confiance, le calme ne tarda pas à renaître dans l'esprit du malade qui, cepen^' dant, ne put reprendre ses travaux que plusieurs mois après, tant il avait été amaigri et profondément affaibli par le traitement auquel je l'avais soumis.
Y avait-il eu contagion ?
Avait-il suffi, pour annihiler la puissa,nce du virus rabique, de laver les plaies, et de les cautériser tardivement avec l'acide azotique, quand elles auraient dû être cautérisées im'médiatement et de préférence avec le fer rouge?
L'administration de cette plante aquatique, qui est considérée en Russie comme un préservatif infaillible, avait-elle eu véritablement un autre effet que celui de rassurer le malade?
Cet homme doit-il aux bains de vapeur et aux purgatifs si énergiquement employés, d'avoir été préservé des conséquences terribles des morsures?
Ce sont autant de questions que je me borne à poser, sans oser même chercher une solution qui, dans tous les cas, n'aurait quelque valeur scientifique qu'à la condition d'être appuyée sur un grand nombre de faits bien observés.
J'ai personnellement peu de foi dans les antidotes, et rapprochant le fait que je viens de citer de l'intéressante observation qui est due à M. le professeur Gosselin, observation dans laquelle les bains de vapeur et les purgatifs semblent avoir donné les meilleurs résultats, je me demande pourquoi nous ne préférerions pas désormais cette thérapeutique, à l'insuccès certain de l'expectation.
Laissant de côté ce fait particulier, et passant maintenant à l'examen de la question rabique en elle-même, je crois qu'il existe un moyen plus sûr d'empêcher le développement de la rage humaine, car je suis de ceux qui pensent que cette maladie, si profondément mystérieuse, n'est jamais spontanée chez l'homme; ce moyen serait
de nous soustraire, autant que possible , à la morsure des animaux susceptibles d' hydrophobie et particulièrement à celle du chien, chez lequel il est hors de doute que la rage se développe spontanément sous l'influence de causes diverses.
On a invoqué, tour à tour, un excès de chaleur ou de froid, le manque de nourriture, la mauvaise qualité des aliments, la soif prolongée, les mauvais traitements, les courses forcées et fatigantes; on pourrait peut-être signaler bien d'autres causes, et surtout ne pas laisser dans l'oubli les conditions essentiellement anormales dans lesquelles l'homme, pour satisfaire ses goûts, ses caprices et ses passions , place son serviteur fidèle, j'oserais presque dire son ami. Telles sont : la chaîne; l'emprisonnement journalier dans un réduit obscur, d'oii cet animal, à humeur essentiellement vagabonde, sort tout au plus une demi-heure matin et soir, sous les yeux du maître qui le surveille; le passage alternatif d'une séquestration prolongée aux fatigues exagérées de la chasse; anfin, l'usage de la muselière que je considère comme inutile ou dangereux.
Si la muselière consiste dans une lanière de cuir qui entoure la partie supérieure du museau, elle est absolument inefficace, parce qu'elle n'empêche pas de mordre, et que, d'ailleurs, l'animal
atteint de rage ne tarderait pas à s'en débarrasser.
Si elle est plus complète, si elle enveloppe le museau tout entier, elle devient nuisible, parce qu'elle gêne la respiration. Voyez un chien haletant à la suite d'une longue course : pourquoi at-il la gueule largement ouverte et la langue pendante? On dit dans le vulgaire que le chien transpire par la langue ; il est possible, en effet, que chez lui les fonctions de la peau soient incomplètes; mais c'est surtout parce que ses fosses nasales sont très étroites et que, pour suffire aux exigences de l'hématose, il a besoin de recevoir en un temps très court une colonne d'air puissante et qui se renouvelle incessamment.
Ne pourrait-on pas également trouver une cause prédisposante de la rage, car elle paraît avoir une sorte de prédilection pour les chiens de luxe, dans les attentions minutieuses dont ces animaux sont l'objet et particulièrement dans le régime auquel ils sont soumis?
Il n'est pas, en effet, jusqu'à l'alimentation du chien qui n'ait subi, entre les mains de l'homme, une perturbation profonde. Le chien est un animal surtout Carnivore, et nous avons trouvé à la fois plus commode et plus économique de lui constituer une nourriture presque exclusivement féculente, sous le fallacieux prétexte que la viande
lui donne Y entérite du jeune âge et le prédispose pour plus tard aux affections de la peau. Cette observation peut être yraie dans les conditions d'esclavage où nous plaçons ces pauvres animaux, dont nous aimons à faire nos familiers, nos suivants de toutes les heures , quelquefois même nos commensaux, mais elle cesserait d'être juste si nous leur rendions la liberté.
Pour apprécier l'influence que peut avoir sur l'organisation du chien son hygiène alimentaire, il suffirait d'ailleurs de jeter un coup d'oeil sur ce que nous observons chez nous-mêmes. Tous les rapprochements sont permis quand il s'agit d'élucider une question scientifique.
Nous savons tous que les médecins praticiens ont à lutter chaque jour contre de jeunes enfants, des jeunes filles surtout, qui, par goût ou par caprice, se refusent à manger de la viande et s'obstinent dans le choix des aliments les moins réparateurs. Ces enfants sont évidemment des anémiques, des névropathiques en herbe, et quand nous les retrouvons plus tard aux prises avec les préoccupations, les tristesses et les difficultés de la vie militante , nous sommes trop souvent consultés , utero adjuvante, pour ces affections à forme étrange, à manifestations bizarres qui ont pu faire croire à la spontanéité de la rage humaine, tandis qu'il est aujourd'hui bien avéré que la dys-
phagie, l'hydrophobie, qu'on observe dans ces cas relativement rares, ne sont que le résultat d'une névrose transitoire et toujours curable, quand elle ne revêt pas la forme chronique.
Enfin, ne doit-on pas considérer comme une des causes les plus fréquentes de la rage, tantôt les privations que nous avons la cruauté d'imposer à ces animaux pour nous éviter les ennuis de leur reproduction, tantôt, et surtout, ces excitations sexuelles non satisfaites, dont nous sommes chaque jour témoins sur la voie publique et qui rappellent ce vers de Lafontaine :
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
On dit qu'en Algérie, que dans le nord de la Chine, qu'à Constantinople , oii les chiens sont entièrement libres et vivent, pour ainsi dire, à l'état sauvage, il n'est jamais question d' hydrophobie. N'est-ce pas là pour nous un grand enseignement, et l'hygiéniste ne doit-il pas en tirer cette conclusion , que le meilleur moyen de faire disparaître la rage serait peut-être de rendre au chien sa liberté ?
Qu'on ne songe pas surtout à exclure le chien de la vie de la famille et à le reléguer exclusivement dans le chenil ou dans la basse-cour, car ce n'est pas possible. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, on n'empêchera jamais ce fidèle animal de
rester l'ami de l'homme, d'être son compagnon, et de partager, avec la mère et la nourrice, les premières caresses de nos enfants.
Ce n'est pas, d'ailleurs, sur la race humaine seulement que s'exerce l'infiuen(*e énervante delà civilisation mal comprise! Chez nous, elle conduit à l'anémie, au névrosisme, à l'hystéricisme, ainsi qu'à toutes ces affections malheureusement héréditaires, qui peuvent être considérées comme une des plaies de la génération moderne ; chez l'animal qui est le plus associé à notre existence par son caractère souple, par sa nature douce et attachante, la même influence ne peut-elle pas amener une profonde modification constitutionnelle et plus particulièrement une surexcitation du système nerveux qui le prédisposent à la rage?
Sous ce rapport, il y aurait à dresser une statistique très intéressante qui amènerait à découvrir dans quelle race de chien se manifeste le plus fréquemment la rage spontanée.
Je doute que cette statistique ait pu être laite, parce qu'un nombre de chiens hydrophobes étant donné, il est difficile de savoir quels sont ceux de ces animaux chez lesquels la maladie est due à la contagion, et quels sont ceux chez lesquels elle s'est développée spontanément; mais je suis bien convaincu, et c'est aussi l'opinion de M. H. Bouley, que les races le plus exposées à
cette cruelle affection sont certainement celles dont le système nerveux est le plus excitable ; comme la mélancolique levrette, le king's-Charles, le braq-ue si intelligent et si vif, le carlin, le loulou, et le petit griffon tapageur.
Quoi qu'il en soit, et dans l'impuissance où nous sommes de modifier à l'égard du chien les habitudes des populations , il est urgent de rechercher quels sont les meilleurs moyens de soustraire l'homme aux chances de la contagion rabique.
La destruction des chiens à l'aide du poison sur la voie publique, à certaines époques de l'année, était depuis longtemps en honneur, lorsque, en 1852, je fis au Conseil d'hygiène la proposition de demander la suppression de cette coutume, que je trouvais non seulement barbare, mais inconvenante à plus d'un titre.
Il fallait au moins laisser aux propriétaires de chiens qui ont quelquefois une assez grande valeur, la ressource de pouvoir les réclamer; et puis, n'était-ce pas un odieux spectacle que celui de ces pauvres bêtes, dont les cadavres gisaient des journées entières sur la voie publique, après qu'on les avait vues se débattre dans les convulsions de l'agonie ?
C'est alors que fut institué le service de la chasse au lacet, tel qu'il est actuellement organisé. Il est bon de noter, à titre de circonstance
atténuante, que si l'on n'a pas retiré des propositions faites à cette époque par le Conseil d'hygiène tout le bénéfice qu'on avait le droit d'en attendre, c'est que, au lieu de plusieurs charrettes fonctionnant chaque jour de l'année, comme nous l'avions demandé, il n'en existe qu'une seule pour toute la ville de Bordeaux ou , malgré la quantité considérable de chiens errants, la moyenne de ceux qu'on y arrête ne dépasse pas annuellement le chiffre de douze cents.
« La police des chiens errants, disait notre ho- « norable et cher collègue le d"" Henri Gintrac (1), « n'a jamais été faite que d'une façon très-ir- « régulière. A l'occasion de quelque catastrophe, « on ordonne tout à coup une chasse générale, « on poursuit les chiens de toute part ; mais le « lendemain le malheur est oublié, et les choses « reviennent comme auparavant. »
Ce qui se passait alors arrive encore aujourd'hui. Rien n'est moins observé que les mesures de police sur les chiens errants, car elles ont toutes été prescrites dans un but d'application permanente, et toutes sont généralement restreintes aux périodes de l'année oh les chaleurs sont le plus fortes.
Or, la statistique prouve surabondamment qu'il
(1 ) Travaux du Conseil central d'hygiène publique et de salubrité du département de la Gironde, vol. 11, page 319.
y a des cas de rage dans toutes les saisons, et les chiffres sur lesquels la science s'appuie démontrent que le nombre de ces cas n'est pas moindre dans les mois de février , mars et octobre, que dans les mois d'été.
Voici, en effet, les résultats de trois statistiques publiées à Paris : l'une, en 1846, par M. Delafond ; les deux autres, en 1851 et 1852, par M. A. Tardieu :
statistique de M. Delafond, 1846 :
Mai 30
Juillet 22
Mars 15
Avril 15
Février 15
Octobre 14
Juin . , 13
Septembre 13
Décembre 12
Janvier 9
Août 9
Novembre 6
iVinsi , sauf le mois de juillet, qui occupe le deuxième rang, les autres mois caniculaires sont placés les derniers dans cette liste, avec des chiffres comparativement bien faibles, et les mois de mars et d'avril occupent la troisième place.
statistique de M. Tardieu, 1851 :
Juillet
Décembre
Janvier
Août.
Mars
Avril
Octobre
Septembre
Juin
Novembre
Mai
Février
11 faut également resmarquer ici que le mois de
mars se trouve dans la seconde catégorie, et qu'il n'y a qu'un seul mois d'été qui offre un chiffre plus élevé.
Statistique de M. Tardieu, 1852 :
Cette statistique n'est plus mensuelle ; les documents n'étant pas assez complets, M. Tardieu a classé le nombre des cas par trimestre :
Juin, juillet, août 16
Mars, avril, mai 10
Décembre, janvier, février 10
Septembre, octobre, novembre 4
Ici, le printemps et l'hiver présentent des cas en nombre égal à ceux qui ont été obsei^és pendant l'été et pendant l'automne ; mais ce qui ressort évidemment de ces relevés considérés dans leur ensemble, c'est qu'il j a urgence à faire en tout temps, et dans tous les quartiers, à des heures et à des jours indéterminés , la chasse aux chiens errants.
Or, il y a deux classes de chiens errants :
L'une, la plus nombreuse, est composée des chiens qui n'ont ni maître, ni domicile, et, par un motif qu'on devine facilement , ce sont ceux auxquels on s'adresse le moins (1).
L'autre comprend les chiens qui jouissent chez
(1) Sur les 1,200 chiens mis en fourrière, le nombre de ceux que Ton détruit ne dépasse jamais 400. Tous les autres sont rendus à leurs propriétaires, moyennant la somme de 5 fr. par chien.
leurs maîtres d'une liberté assez illimitée, ou qui appartiennent à un propriétaire se croyant exempt de toutes précautions, parce qu'il est soumis à un impôt et qu'il l'a payé.
Cette classe de chiens, qui est la plus traquée par les employés de l'Administration, devrait peut-être être épargnée, à la condition expresse que chaque chien fût pourvu, non pas d'une muselière, dont je condamne absolument l'usage, mais d'un collier portant en gros caractères, sur une plaque en cuivre, le nom et l'adresse du propriétaire, lequel deviendrait ainsi responsable pécuniairement des sévices et des désastres que l'animal pourrait occasionner.
« En cas de mort d'homme, causée par lamor- « sure d'un chien enragé, dit M. H. Bouley, de « l'Institut, dans sa conférence à la Sorbonne, la « réparation pouA^ant et devant toujours s'élever « à des chiffres très considérables, j'ai la convic- « tion que, dans le plus grand noml)re des cas, « on se résignera à la mort des chiens suspects, « plutôt que de courir la chance redoutable des « lourdes responsabilités que leurs sévices peu- « vent entraîner. »
Ce résultat pourrait être obtenu sans qu'il fût nécessaire de faire des lois nouvelles ; il suffirait d'invoquer les articles 1382, 1383 et 1385 du Code civil, qui sont ainsi conçus :
Art. 1382. Tout fait quelconque d'un homme qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer .
Art. 1383. Chacun est responsable du dommage qu'il a causé, non seulement par son fait, mais encore par sa négligence ou son imprudence.
Art. 1385. Le propriétaire d'un animal, ou celui qui s'en sert pendant qu'il est à son usage, est responsable du dommage que l'animal a causé, soit que l'animal fût sous sa garde, soit qu'il fût égaré ou échappé.
Pour entrer dans l'esprit de cette législation il est donc indispensable que tout chien , sous peine d'être enlevé et mis à mort, soit pourvu d'un collier sur lequel seraient indiqués le nom et l'adresse du propriétaire ; mais pour que cette mesure soit réellement efficace, il faut l'exécuter rigoureusement, et de plus, exiger l'inscription de chaque chien à la mairie avee un numéro d'ordre fixé au collier de l'animal le jour même ou l'on en ferait la déclaration.
Cependant, il est une autre partie de l'histoire de la propagation de la rage qu'il ne faut pas laisser passer inaperçue :
« Supposons, dit M. Peyronny, dans un de ses « rapports au Conseil d'hygiène, supposons qu'un « chien soit affecté de la rage, et c'est malheu- « reusement une sup[)Osition qui se réalise cha- « que année ; il s'échappe et court 4ans les rue^
« de la ville, sur les chemins ou dans les champs. « Dans son trajet, qui ne peut durer qu'un temps « très court, un quart d'heure, demi-heure, une « heure au plus, il attaque d'autres chiens, et, « après en avoir mordu dix, par exemple, il est « tué.
« L'observation pratique des faits a démontré « que, sur ces dix chiens mordus, il n'y en aura « qu'un certain nombre, deux, trois, quatre, cinq, « qui, après un temps d'incubation plus ou moins « prolongé, présenteront les symptômes caracté- « ristiques de la rage. ♦
« Mais enfin dix chiens ont été mordus : ces « dix chiens peuvent devenir enragés, et comme « dans tous les cas, il est absolument impossible « de distinguer ceux qui sont réfractaires à l'ino- « culation du virus rabique, il y a là dix causes « possibles de propagation du fléau. Or, il est in- « téressant de rechercher ce que deviennent ces « dix chiens mordus, et de savoir surtout s'ils ont « été mis dans l'impossibilité absolue de nuire « plus tard aux populations. »
Il peut alors se présenter trois cas :
1° Le propriétaire est intelhgent et pour ne pas vivre dans une inquiétude continuelle sur le sort de sa femme, sur celui de ses enfants, sur le sien propre, il n'hésite pas à donner la mort à son chien, quelque chagrin que lui cause ce sacrifice.
- 2" Le propriétaire est d'un caractère indifférent. Lorsqu'on le questionne sur le sort de son chien, il répond avec négligence qu'il n'a pas été mordu, m*is seulement roulé ; que, d'ailleurs, il n'est pas prouvé que le premier chien soit enragé; en conséquence, il garde le sien, sans prendre aucune précaution contre des accidents possibles et irrémédiables.
3" Enfin, dans une troisième classe de propriétaires , on trouve des esprits crédules qui se contentent d'envoyer leur chien passer trois semaines ou un mois chez un maréchal, un berger ou un sorcier quelconque, pour y être soumis au traitement anti-rabique. Au bout de ce laps de temps, le chien, soi-disant guéri, est rendu à son maître; après une incubation de quelques mois, la rage se déclare, et le trop confiant propriétaire est quelquefois la première victime de son erreur. En effet, si l'on s'en rapportait aux derniers relevés de M. A. Tardieu, l'incubation de la rage serait en moyenne de trois mois, pendant lesquels le chien mordu devrait être soumis aux formalités rigoureuses, prescrites par de nombreuses lois, pour tout animal suspect.
C'est ainsi, entre autres, que l'article V de l'arrêt du Conseil d'État, 16 juillet 1784, prononçait une amende de 500 livres contre toute personne qui, ayant un animal atteint ou soupçonné
de maladie contagieuse et nominativement de la rage, n'aurait pas fait immédiatement sa déclaration à l'autorité ;
Que l'article 4 du même arrêt défendait, sous la même peine, à tous maréchaux, bergers et autres, de traiter aucun animal dans ces conditions, sans avoir fait ime déclaration préalable à l'autorité. Ce dernier article ordonnait, en outre, pour tout animal suspect, une séquestration rigoureuse dont la durée, selon M. H. Bouley, ne devait pas être moindre de huit mois.
Les articles 45 et suivants du Code pénal donnent encore plus de force à ces mesures préventives ; mais à quoi sert que la loi soit précise et qu'elle soit sévère, si on la laisse tomber en désuétude et si jamais elle n'est mise à exécution ?
En résumé, comme moyens préservatifs de la contagion rabique, nous avons :
Des mesures de police municipale qui, jusqu'à ce jour ont été très incomplètement appliquées , et qui consistent à diminuer le nombre des chiens errants ;
Des articles du Code civil, qui rendent les propriétaires responsables des dommages occasionnés par leurs chiens ;
Des articles du Code pénal tombés en désuétude, qui ne peuvent s'adresser qu'au propriétaire de l'animal suspect ou déjà malade.
Il y a évidemment quelque chose de mieux à faire, et il est temps d'entrer plus résolument dans la voie de la préservation.
C'est ce qu'avait aussi pensé le Conseil central d'hygiène pubhque et de salubrité de la Gironde, lorsqu'il confia, en 1868, à l'un de ses membres, M. Peyronny, chirurgien vétérinaire distingué, la rédaction d'une instruction destinée à donner une idée exacte de l'état de l'animal au moment ou se manifestent chez lui les premiers symptômes de la rage ; et lorqu'il émit le vœu que cette instruction, ou toute autre analogue, fût insérée quatre fois par an dans toutes les feuilles publiques du département ; une fois par mois dans le Moniteur des Communes; et que, de plus, elle fût imprimée au verso du récépissé de la déclaration de l'impôt, ainsi qu'au verso des permis de chasse.
Voici cette instruction qu'il est bon de ne pas oubher :
« Un jour, quelquefois deux jours avant l'invasion de la a rage, il se produit dans l'état habituel du chien des modifi- « cations qu'il est indispensable de connaître pour se préser- « ver des atteintes de l'animal.
« Première période. — Le chien est inquiet, agité ; il « tourne continuellement dans sa niche ; s'il est en liberté, « il va, il vient, furette dans tous les coins comme s'il était à « la recherche d'un objet perdu; puis, immobile et aux aguets,
« il se lance dans l'espace, mord dans l'air, semble vouloir « attraper une mouche au vol, se précipite contre le mur en «■ aboyant ou en hurlant. Cependant, il obéit encore à la voix « du maître, mais avec lenteur, hésitation et comme à re- « gret.
« Deuxième période. — A cette période, le chien ne cherce elle pas à mordre ; il est doux, même caressant, mange et « BOIT ; mais il déchire, broie et avale une foule de corps « étrangers, tels que sa litière, le bas des rideaux, la laine « des coussins, les couvertures des lits, les tapis, le gazon, « le bois, etc., etc.
« Troisième période. — Aux mouvements de ses pattes, « sur les côtés de sa gueule béante , on pourrait croire qu'il « veut se débarrasser d'un os engagé dans sa gorge ; sa voix « subit alors un tel changement qu'il est impossible de n'en « pas être frappé. Enfin, le chien devient agressif contre les « autres chiens, ce qui est absolument caractéristique lorsque « ses habitudes sont ordinairement pacifiques.
« Nota. — Quand arrive cette troisième période, le mal « est déjà très avancé, et le moment est proche où l'homme « serait exposé aux dangereuses atteintes de l'animal, s'il ne « s'empressait de l'enchaîner comme suspect, ou mieux de « le détruire. »
S'il est yrai que l'ensemble des mesures que nous venons d'énumérer soit l'expression la plus complète des moyens propres à nous sauvegarder de la contagion rabique, il faut que l'Administration essaie de faire sortir ces mesures de l'oubli dans lequel elles sont tombées, et c'est avec l'espoir d'obtenir leur prochaine application que je crois devoir, comme résumé et comme
conséquence de ce qui précède, formuler les propositions suivantes :
P La cautérisation, à la condition qu'elle soit immédiate, est le plus sûr moyen de conjurer les dangers de l'inoculation rabique; elle doit être pratiquée de préférence avec le fer rouge, mais en l'absence du cautère actuel^ on peut avoir recours à toute espèce de caustique ;
2" De tous les remèdes secrets vantés comme préservatifs de la rage , il n'en est pas un seul qui, jusqu'à ce jour, ait suffisamment fait ses preuves pour inspirer la moindre sécurité ;
3° Attendre dans l'inaction le développement des premiers accidents rabiques est une pratique coupable. Si rien ne prouve encore que le traitement par les bains de vapeur associés aux purgatifs ait donné des résultats favorables, on peut du moins affirmer que ce traitement est physiologique, et qu'à ce titre il devrait être expérimenté sur une large échelle ;
4'' La rage, qui chez l'homme est toujours le résultat de la contagion, peut être spontanée chez le chien; ses causes sont multiples, mais les plus puissantes et les plus fréquentes paraissent être : d'une part, les mauvaises conditions hygiéniques auxquelles le chien est généralement soumis ; de l'autre, les atteintes portées à sa liberté et surtout à l'expansion naturelle de ses
facultés reproductrices, en même temps que les surexcitations génésiques non satisfaites auxquelles il est exposé ;
5° La muselière doit être supprimée comme mutile o\\ danger e%ise\
6° Le système de la chasse au lacet est, sous tous les rapports, de beaucoup préférable à l'empoisonnement des chiens sur la voie publique ; il serait juste que cette chasse ne s'appliquât qu'aux chiens errants et sans propriétaires connus ; dans tous les cas , pour être efficace , elle devrait être exercée, chaque jour, sur plusieurs points de la ville à la fois, à des heures indéterminées et dans toutes les saisons ;
7° Chaque chien devrait être inscrit à la mairie sous un numéro d'ordre, qui serait fixé à son collier le jour même de la déclaration ;
8° Le collier, qui deviendrait obligatoire et qui serait la sauvegarde du chien, devrait en outre être pourvu d'une plaque en cuivre, sur laquelle seraient inscrits le nom et l'adresse du propriétaire dont, par cela même, la responsabilité se trouverait engagée ;
9° Tout chien non porteur de ce collier et du numéro d'inscription devrait être irrévocablement abattu ;
10° Par apphcation des articles 1382, 1383 et 1385 du Code civil, les propriétaires devraient
toujours être rendus responsables des sinistres occasionnés par leurs animaux;
11° Les articles du Code pénal relatifs aux animaux malades ou suspects de rage, devraient être maux ;
12" Une instruction précise sur les symptômes précurseurs et initiaux de la rage canine, devrait être insérée quatre fois par an dans tous les journaux du département, et une fois par mois dans le Moniteur des Communes ; il serait urgent, en outre, que des mesures fussent prises pour obtenir du Gouvernement que cette instruction fût imprimée au verso du récépissé de la déclaration de l'impôt sur les chiens, ainsi qu'au verso des permis de chasse.
Mars 1872.
PROPHYLAXIE DU CHOLEM