‹ Etudes de médecine homoeopathiqueChapitre 101 sur 116 · L OBSERVATEUR EN MÉDECINE · texte numérisé non relu

L OBSERVATEUR EN MÉDECINE

Mais afin que les médicaments possédassent réellement ces substances, qu'ils ne renfermaient pas jusqu'ici, autant qu'on peut s'en souvenir, on les leur conféra formellement à tous dans le silence du cabinet, et une matière médicale fut créée, qui décréta ce que chacun d'eux devait contenir d'azote, d'hydrogène et de carbone.

Est-il possible de pousser plus loin l'arbitraire médical, ou de se jouer plus audacieusement de la vie des hommes?

Combien durera encore ce jeu sans responsabilité sur l'existence de ses semblables?

N'est-il pas temps, après vingt-trois siècles, aujourd'hui surtout que le genre humain semble s'éveiller par toute la terre afin de recouvrer ses droits, n'est-il pas temps enfin que le jour de la délivrance luise pour l'humanité souffrante, qu'ont tourmentée jusqu'ici non pas seulement les maladies réelles, mais encore les remèdes dirigés contre d'imaginaires maladies, au gré de la fantaisie délirante de médecins tirant vanité de l'antiquité de leur art?

Faut-il que les fatales déceptions du charlatanisme médical se prolongent encore de nos jours?

Les prières du malade, pour qu'on écoute le récit de ses souffrances, doivent-elles se perdre dans les airs?

Ou bien les plaintes si évidemment variées des malades expriment-elles autre chose que les particularités de la maladie dont chacun est atteint? Ce langage si frappant de la nature, qui s'exprime en termes bien clairs dans les accidents si diversifiés dont le malade est atteint, quel serait son but, sinon de mettre le médecin compatissant à portée de reconnaître aussi exactement que possible l'état maladif, afin qu'il puisse distinguer

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les nuances même les plus délicates qui existent entre

lui et tout autre?

La nature, qui est si bienfaisante et qui déploie si hautement sa toute-puissance en notre faveur, par le simple, sage et admirable don qu'elle nous a fait d'exprimer les modifications survenues dans notre manière de sentir et d'agir au moyen de signes et de sons, auraitelle agi sans but, sans intention de nous mettre à portée de rendre notre état de souffrance, et d'employer à cet effet le seul genre de peinture qui ne puisse pas induire le médecin en erreur? La maladie, comme qualité, ne peut point parler, elle ne saurait se raconter elle-même; mais celui qui en est porteur peut l'exprimer par les divers signes du malaise et des souffrances qu'il ressent, par les plaintes que lui arrachent les accidents auxquels il est en proie, par les changements que les sens signalent en lui. Or, c'est là précisément ce que la fausse sagesse des médecins vulgaires croit digne à peine d'être pris en considération; c'est ce qu'elle regarde, quand elle s'en aperçoit, comme une chose insignifiante, comme une minutie empirique, comme une action fort irrationnelle de la part de la nature, qui ne saurait s'accommoder avec ses livres de pathologie. C'est ce qu'elle remplace par une image factice d'un état morbide intérieur qu'elle n'a jamais vu, par un portrait mensonger qu'elle substitue dans son délire au portrait fidèle et vrai, tracé par la nature, de l'état individuel de chaque cas morbide, et contre lequel, fière de ce qu'elle appelle son tact médical, elle dirige toutes les armes de sa matière médicale.

Et quelles armes encore? Des doses considérables de médicaments, c'est-à-dire, chose qu'on doit bien remarquer, de substances énergiques qui, lorsqu'elles ne

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peuvent porter secours, doivent nuire et nuisent réellement au malade, puisque la qualité de tout médicament, quel qu'il soit, lient uniquement à la faculté qu'il possède, après avoir été mis en contact avec le corps vivant et sensible, de lui faire éprouver une certaine modification morbide. Ces substances doivent donc rendre les malades plus malades encore qu'ils ne le sont, lorsqu'elles n'ont point été choisies avec le plus grand soin, afin que leur faculté spéciale.s'accommode bien à l'état morbide. Or, ce sont de pareils corps, nuisibles par eux-mêmes, souvent très nuisibles, utiles seulement dans le cas approprié à leur usage, et inconnus sous le rapport de leur action véritable et spécifique, qu'on prend au hasard ou d'après l'indication du recueil de mensonges appelé matière médicale , qu'on en tire comme d'une roue de loterie, qu'on môle ensemble, quand on ne trouve pas le mélange tout fait dans le formulaire, pour martyriser encore davantage le malade en lui administrant ce barbare assemblage d'odeur et de saveur repoussantes. Est-ce pour son bien qu'il le prend? Non, grand Dieu, c'est à son détriment. Un acte si contraire à la nature et à la raison, répété d'heure en heure, selon l'ordonnance, doit le plus ordinairement aggraver d'une manière visible son état, aggravation que le malheureux, dans son ignorance, attribue à la malignité de la maladie. Pauvre malade! que peuvent faire des substances si énergiquement nuisibles quand elles ne sont pas convenablement placées, et qu'on les amalgame ainsi au gré des .caprices de l'école médicale dominante, sinon rendre plus fâcheux encore un état qui l'est déjà par lui-même?

Et Ton voudrait demeurer dans celte funeste route, dédaignant la vérité qui se fait entendre à haute et in-

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telligible voix, parce que, depuis un temps immémorial,. il est reçu de tourmenter ainsi méthodiquement les malades pour leur argent!

Quel homme, n'eût-il en son cœur que la moindre étincelle de la crainte de Dieu, voudrait ne pas abandonner de pareilles erreurs !

En vain crois-tu étouffer la voix redoutable de la conscience par ce pitoyable subterfuge que les autres agissent comme toi, et que l'usage est, depuis des siècles, de se conduire ainsi ; en vain cherches-tu à l'étourdir par les railleries de l'athéisme, par les fumées des boissons qui voilent la raison ; le saint, le tout-puissant vit, et avec lui son éternelle et immuable justice !

Comme ce qui se passe clans l'organisme de l'homme vivant ne peut ôlre aperçu de nous, comme nous ne saurions le connaître , .ni dans Télat de santé, ni dans celui de maladie, 1ant que nous serons hommes et non pas dieux, comme, par conséquent, toute conclusion appliquée de l'extérieur à l'intérieur est fallacieuse, que la connaissance des maladies ne peut point être un problème de métaphysique, qu'on ne saurait non plus la créer en imagination, et qu'elle est le pur résultat de l'expérience acquise par les sens, puisque la maladie, en sa qualité de phénomène, ne peut être aperçue qu'à la faveur de l'observation , il suit de là que tout homme impartial n'a point de peine à sentir que, l'observation attentive nous faisant trouver tous les cas de maladie différents dans la nature (1), on ne doit attacher aux cas morbides réels aucun nom tiré de la pathologie humaine, et qu'en général i.l ne peut presque point y

(1) A l'exception des maladies qui sont produites pal* des miasmes fixes ou des causes toujours semblables à elles-mêmes.

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avoir d'image hypothétique qu'on cherche à se faire d'une maladie quelconque qui ne soit imaginaire et contraire à la vérité.

Les maladies ne sont autre chose que des changements survenus dans la manière dont nous nous trouvons régulièrement quand nous nous portons bien. Comme ce changement ne consiste que dans l'apparition de certains accidents, de symptômes morbides, de modifications appréciables aux sens, qui diffèrent de l'état où l'on se trouvait auparavant, puisque après l'enlèvement de tous ces accidents et symptômes rien autre chose ne peut rester que la santé, le médecin ne saurait non plus, pour découvrir ce qui se présente à guérir dans les maladies, les considérer autrement que comme l'expression des changements appréciables survenus chez le malade.

Par conséquent, le médecin loyal, à qui sa conscience lie permet pas d'imaginer une image mensongère du mal qu'il doit guérir, ou de le donner légèrement pour une des formes déjà reçues dans la pathologie, qui, en un mot, prend sérieusement à cœur de savoir ce que la maladie actuelle offre de particulier, afin d'être mis par là en état de guérir son malade avec certitude, celui-là l'observera exactement avec le secours de tous ses sens; il se fera raconter en détail ses souffrances par lui-même et par ceux qui le soignent, et il mettra le tout par écrit sans y rien ajouter, sans en rien retrancher : alors il aura une image fidèle et vraie de la maladie, et par suite une connaissance exacte de tout ce qui peut être objet deguérison dans ce cas; il aura une connaissance réelle de la maladie.

Les maladies ne pouvant être que des changements apportés à l'état régulier dans lequel on se trouve pendant la santé, et toute modification apportée à la manière

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dont se sent un homme bien portant étant une maladie, la guérison ne saurait non plus être autre chose qu'une modification par l'effet de laquelle l'état non régulier redevient état régulier et de santé.

Si donc personne ne peut nier que les médicaments soient les moyens de guérir les maladies, ils devront aussi avoir la puissance de modifier l'état de l'homme.

Comme il ne peut y avoir aucune modification de l'état dans lequel se trouve l'homme en santé qui ne rende ce dernier malade de bien portant qu'il était, les médicaments, qui ont le pouvoir de guérir, qui, par conséquent, peuvent modifier l'état. de l'homme, même de celui qui jouit de la santé, doivent, dans leur action sur ce der^nier, provoquer certains accidents, certains symptômes, certaines aberrations du type de la santé.

Supposons maintenant, ce que personne ne contestera non plus, qu'en fait de guérison le principal devoir du médecin soit de connaître par avance le médicament dont on est fondé à espérer le rétablissement du malade avec le plus de certitude possible ; comme la guérison au moyen des médicaments n'a lieu qu'en vertu d'un changement opéré dans l'état du sujet, avant de faire choix d'une substance médicinale pour l'administrer, il doit savoir ce qu'elle est en état de produire chez l'homme, sous peine de se rendre coupable d'une imprudence impardonnable: car si tout médicament énergique rend déjà malade l'homme qui se porte bien, un médicament qu'on choisit sans le connaître , et par conséquent sans qu'il soit approprié au cas, doit nécessairement rendre le malade plus malade encore qu'il ne l'était.

Les efforts de tout homme qui se consacre à la guérison des maladies doivent donc tendre avant tout à lui faire connaître par avance les effets des médicaments

l'obseuvateuu en médecine. 359

au moyen desquels il peut accomplir, avec le plus pos^ sible de certitude, la guérison ou l'amélioration des cas morbides individuels, c'est-à-dire qu'avant de commencer l'exercice de la médecine il doit s'être instruit parfaitement des modifications spéciales que chaque substance médicamenteuse peut produire chez l'homme, afin d'être en état de choisir-, daps chaque cas maladif, le médicament apte à provoquer la modification la plus appropriée à la guérison.

Maintenant, il est impossible que les modifications susceptibles d'être produites par les médicaments se fassent connaître d'une manière plus pure, plus certaine et plus complète, que par Faction de ces substances sur l'homme bien portant. On ne conçoit môme pas d'autre voie par laquelle il fût praticable d'arriver à connaître, d'uue manière tant soit peu claire, les véritables changements qu'ils sont susceptibles d'occasionner en nous ; car ce qu'ils manifestent avec les réactifs chimiques ne met en évidence que leurs propriétés chimiques, sans qu'on ait rien à en conclure relativement à l'organisme vivant de l'homme. Les changements qu'ils provoquent chez les animaux auxquels on les fait prendre n'annoncent que ce qu'ils peuvent déterminer dans ces êtres, d'après la nature spéciale de chacun, mais ne conduit à aucune conclusion par rapport à ce qu'on doit attendre de leur part chez l'homme, dont l'organisation diffère en tout point de celle des animaux, et qui n'a pas la même manière de sentir ni d'agir queux. Si même on les donnait dans des maladies de l'homme , croyant par là connaître mieux leurs effets, les symptômes qui leur appartiendraient en propre, et à eux seuls, ne se prononceraient jamais clairement au milieu des symptômes morbides déjà existants, ils ne se dessineraient pas pu-

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rement, cl de manière qu'il fût permis de distinguer quels dépendent du remède, quels doivent être attribues à la maladie. Aussi ne trouve-t-on pas un mot de la connaissance des effets vrais et purs des médicaments dans la matière médicale ordinaire, qui va puiser ses fables sur les vertus des drogues dans les résultats de l'administration des mélanges de médicaments contre des maladies dont les livres se contentent même fort souvent de rapporter les noms que la pathologie a imaginés pour elles.

Il ne nous reste que la voie simple de la nature pour connaître avec certitude, évidence et pureté, les vertus des médicaments chez l'homme, c'est-à-dire les changements qu'ils peuvent apporter dans notre état. Nous devons faire prendre ces substances à des personnes bien portantes, qui soient assez attentives pour observer sur elles-mêmes ce que chacune produit de changements particuliers, et qui notent avec soin les symptômes, les modifications dans l'état du moral et du physique résultant de leur action. En effet, pendant la durée de Taclion d'un médicament, si Ton est à l'abri de toute grande affection morale ou de toute autre influence nuisible du dehors, il ne peut rien survenir, chez un sujet bien portant, qui ne dépende du médicament, puisque alors il n'y a que celui-ci qui domine son existence tout entière.

Avant d'entreprendre le plus important de tous les actes, la guérison d'une maladie, le médecin doit avoir la connaissance la plus complète du plus grand nombre possible de médicaments. Cette condition est de rigueur pour se hasarder à donner des substances qui, prescrites mal à propos, sont si nuisibles et mettent fréquemment la vie en danger.

C'est uniquement de cette manière que le médecin

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consciencieux procède dans l'action la plus grave et la plus sérieuse qu'il puisse accomplir, dans l'acquisition de la connaissance des effets purs des médicaments, et dans l'appréciation des cas individuels de maladies d'après les indications claires et hautement exprimées de la nature. Cette voie est la seule par laquelle il procède d'une manière conforme à la nature et avec conscience , en supposant même qu'il ne sût point encore quels symptômes morbides, artificiellement excités chez l'homme en santé par des médicaments, la nature a destinés à éteindre des symptômes donnés dans des maladies naturelles.

Ce problème ne peut non plus être résolu ni par des spéculations, ni par des raisonnements à priori, ni par des créations de l'imagination. L'expérience et l'observation peuvent seules en procurer la solution.

Or, ce n'est pas une seule expérience, ce sont toutes les expériences faites avec soin qui démontrent à quiconque veut se convaincre que, parmi les médicaments dont on a éprouvé les effets purs, los seuls aptes à guérir un cas donné de maladie avec promptitude, avec facilité et d'une manière durable, sont ceux qui ont la faculté de produire par eux-mêmes des états maladifs semblables chez l'homme bien portant, et que ceux-là ne manquent jamais de la guérir. A la place de la maladie naturelle s'établit dans l'organisme la maladie médicamenteuse artificielle, qui est un peu plus forte, et qui, désormais, occupant seule la vie, s'éteint rapidement en raison de l'exiguïté de la dose, laissant le corps sans maladie, c'est-à-dire homœopathiquement guéri.

Si donc la bienfaisante nature nous montre dans la médecine homœopathiquo le seul moyen certain et infaillible d'enlever complètement, avec facilité et d'une

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manière durable? la totalité des symptômes d'une maladie, c'est-à-dire tout ce qui la constitue telle, si toutes les cures entreprises de cette manière nous font voir les guérisons les plus infaillibles, qui pourrait être assez insensé pour refuser son propre avantage et celui de ses semblables, pour vouloir conserver, au détriment des malades, de vieilles méthodes- curalives que rien ne saurait défendre, et dont l'imagination a fait tous les frais?

Je sais bien que quand des préjugés ont pris racine dans notre esprit, et acquis par leur ancienneté une sorte de caractère de sainteté, il faut beaucoup de -courage pour en secouer soi-même le joug, et que, sans une force peu commune de jugement, on ne parvient point à se débarrasser de toutes les folies dont notre impressionnable enfance a été rebattue comme d'autant d'oracles, et à les échanger contre des vérités nouvelles.

Mais le calme que nous procure une conscience tranquille compense mille et mille fois les efforts qu'il doit nous en coûter pour cela.

Est-ce que de vieux mensonges deviennent des vérités par le seul fait de leur ancienneté? Est-ce que la vérité, n'eûl-elle été trouvée que depuis une heure, ne porte point en elle le cachet de l'éternité? Perdrait-elle son caractère de vérité parce qu'on vient seulement de la découvrir? Y a-l-il une découverte ou une vérité qui n'ait point commencé par être nouvelle?

ESGULAPE DANS LA BALANCE. âi)3

Après avoir reconnu la faiblesse et les erreurs de mes maîtres et de mes livres, je tombai dans un élat d'indignation mélancolique, qui m'aurait presque dégoûté d'étudier la médecine. J'étais sur le point de croire que Fart tout entier se réduisait à rien, et qu'iln'y avait pas moyen de le perfectionner. Je m'abandonnai h mes réflexions solitaires, et résolus de n'y mettre un terme que quand je me serais enfin arrêté à tin parti décisif.

Habitant de la terre, me disais-je, combien est borné le nombre de tes jours ici-bas, et que de difficultés tu rencontres à chaque instant pour te procurer une existence supportable, quand tu veux rester dans la voie de la morale! Mais toutes ces joies que tu payes si cher, que sont-elles encore lorsque la santé te manque?

Et combien de fois n'arrive-t-il pas que la santé se dérange, qu'elle soit troublée par des malaises plus ou moins graves? Comment calculer le nombre des maladies et des douleurs sous le poids desquelles les mortels ploient et se traînent péniblement vers le terme de leur existence, et qui ne les épargnent pas même au milieu des fumées de la gloire, ou des jouissances du luxe? Cependant, ô homme, que ton origine est noble, ta des-

(1) Ce fragment a paru en 1805.

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tinéc grande, le but de la vie élevé ! N'es-tu pas destiné à te rapprocher par des sensations qui assurent ton bonheur, par des actions qui relèvent ta dignité, par des connaissances qui embrassent l'univers, du grand esprit qu'adorent les habitants de tous les systèmes solaires? Se pourrait-il que le souffle divin qui t'anime et qui t'inspire une si noble activité fût condamné à succomber, sans que rien pût lui apporter secours, sous l'influence de ces petits dérangements du corps auxquels nous donnons le nom de maladies?

Oh! non, l'être infiniment bon, lorsqu'il permit aux maladies de blesser ses enfants, savait bien qu'il avait déposé quelque part un art au moyen duquel ces puissances 'malyrisanles pourraient être enchaînées et anéanties. Mettons-nous doncsur les traces de cet art, le plus noble de tous. Il est possible cet art salutaire; il doit être possible, il doit même déjà exister.

Ne voyons-nous pas effectivement de temps en temps un homme échapper, comme par miracle, aune maladie mortelle? Les annales de la médecine ne nous signalent-elles pas des cas où des maladies qui semblaient ne devoir se terminer que par une mort déplorable, ont été rapidement vaincues, et ont fait place à une santé parfaite ?

Combien sont rares ces cas éclatants, où la guérison a dépendu davantage du remède que de la vigueur du jeune âge, que de l'influence inaperçue d'une ou plusieurs circonstances accessoires! Mais fussent-ils plus nombreux que je n'en aperçois, s'ensuivrait-il de là que nous pussions réussir à les imiter? Ce sont des points isolés dans l'histoire du genre humain : on ne peut reproduire qu'une très faible partie des traits sous lesquels ils se sont offerts une seule fois, et une imitation

liSCULAPE DANS LA BALANCIÏ. 365

complète est chose presque impossible. Nous voyons seulement que de grandes guérisons ont pu avoir lieu ; mais comment ont-elles pu arriver, dans lesquelles des circonstances dont nous disposons se sont-elles effectuées, et quels moyens employer pour faire naître absolument les mêmes conditions dans d'autres cas, voilà ce que nos yeux n'aperçoivent point. Peut-être aussi n'estce point en cela que consiste l'art de guérir envisagé d'une manière générale. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet art existe, mais non dans nos têtes, mais non dans nos systèmes.

Cependant, me dira-ton, nous voyons tous les jours des maladeaqui recouvrent la santé entre les mains du médecin instruit, de l'homme médiocre et même de l'être le plus profondément ignorant. Sans doute, répondrai-je. Mais voici ce qui arrive alors.

La plupart des maladies pour lesquelles on appelle un médecin sont des affections aiguës, c'est-à-dire des dérangements de la sanlé qui n'ont qu'un court espace de temps à parcourir pour revenir à la santé ou conduire à la mort. Le malheureux succombe-t-il, son médecin accompagne modestement le cercueil. Vient-il à guérir, il faut que la nature ait eu bien de la force pour triompher à la fois et de la maladie et de l'action des médicaments, qui s'exerce généralement en sens inverse de ce qu'elle devrait être. Or, celte force, la nature l'a souvent, elle l'a même dans le plus grand nombre des cas.

Dans les dyssenteries qui régnent en automne, on voit guérir à peu près autant de malades parmi ceux qui, sans prendre de médicaments, règlent leur genre de vie d'après les sages suggestions de la nature, que parmi ceux qui sont traités suivant la méthode de Brown ou

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de S'ioll, de Fr. Hoffmann ou de Vogler. Des deux côtés aussi le nombre des morts est à peu près égal, et cependant tous les médecins qui ont traité des sujets guéris entre leurs mains se vantent d'avoir procuré la guérison par la puissance de leur art. Que doit-on conclure de là? Assurément on ne dira pas que tous ont traité convenablement leurs malades, mais peut-être sera-t-on fondé à dire que tous les ont mal traités. Combien il y a de prétention à tant se vanter de ce qu'on a pu faire dans une maladie qui guérit d'elle-même toutes les fois qu'elle n'est pas très intense et que le malade ne commet aucun grand écart de régime.

Je pourrais ainsi passer en revue la série entière des maladies aiguës, et je trouverais que le rétablissement de tous les malades qui ont été traités d'après des méthodes opposées n'est point une guérison due à la médecine, mais un retour spontané à la santé.

Tant qu'on ne pourra pas dire, par exemple dans une épidémie presque générale dedyssenlerie: Donnezmoi les malades que vous jugerez être le plus dangereusement atteints, et je vais les guérir, les guérir promptement,les guérir sans qu'il leur reste aucune affection consécutive; tant qu'on ne pourra pas prendre un pareil engagement et le remplir* on ne sera point admis non plus à se vanter d'avoir le talent de guérir la dyssenterie, et à réfuter ceux qui regardent comme des guérisons spontanées celles que le médecin s'attribue.

Souvent aussi, je le dis avec douleur, souvent les malades guérissent, comme par enchantement, d'affections aiguës très graves, lorsqu'ils laissent de côté les médicaments presque tous si désagréables qui leur sont ordonnés parfois avec tant de prodigalité. Dans la crainte de blesser, ils ne se vantent pas de celte heureuse idée,

cl la guérison laisse croire au public que le médecin leur a élé d'un grand secours. 11 arrive à plus d'un malade de se rétablir ainsi d'une manière presque miraculeuse, parce qu'au lieu de prendre les remèdes et de suivre le régime qu'on leur prescrit, ils s'abandonnent sans contrainte à leur propre caprice, c'est-à-dire aux impulsions si puissantes de l'instinct, et font usage des choses bizarres pour lesquelles ils ont souvent une appétence irrésistible. On a vu le cochon, la choucroute, les pommes de terre, les harengs, les huîtres, les œufs, la pâtisserie, l'eau-de-vie, le vin, le punch, le café et autres choses sévèrement interdites par le médecin, procurer fréquemment la guérison rapide de maladies qui, soumises à la méthode tracée par l'école, n'auraient pas manqué de se terminer en peu de temps par la mort.

Voilà ce que sont les prétendues cures de maladies aiguës; car les puissantes répressions d'épidémies pestilentielles par la séquestration des conlrées et des personnes infectées, par des fumigations, etc., sont des mesures de sage police et non des guérisons médicales.

Mais l'impuissance de l'art se montre à nu dans les lieux séquestrés eux-mêmes, où l'on ne peut plus songer à isoler les malades de ceux qui se portent bien. Là tout ce qui doit mourir meurt, sans que Galien, Boerhaave ou Brown y puissenlrien, et il n'échappe à la mort que ce qui n'était pas mûr pour elle. Là le tombeau dévore infirmiers et médecins, apothicaires et chirurgiens.

Cependant on ne saurait disconvenir que, môme dans ces calamités si décourageantes pour un art fanfaron, il se présente des guérisons, rares à la vérité, mais si évidemment dues à des médicaments, qu'on ne

peut retenir. sa surprise de voir quelques victimes se soustraire ainsi aux mains de la mort déjà étendues sur elles. Ces faits-là nous prouvent qu'il y a réellement un art de guérir.

Mais comment cet art a-t-il agi alors, à quels moyens le succès est-il réellement dû, quels étaient les caractères précis de la maladie, toutes circonstances qu'il nous faut connaître afin de pouvoir imiter clans d'autres cas la conduite qui a été tenue dans celui-là? Voilà malheureusement ce que nous ne savons pas. On n'a pas mis assez de soin ou à observer ou à décrire le cas. Mais le moyen dont on s'est servi ? Non, ce n'est pas un remède unique qu'on a donné-, comme toutes les recettes portant le vernis de la science, c'était un élixir, une poudre, une mixture, en un mot un mélange de médicaments différents. Dieu sait laquelle de ces drogues a été utile (1). Le malade a pris en outre une tisane préparée avec plusieurs herbes dont le médecin ne se souvient pas bien, et le malade lui-môme ne saurait trop dire combien il a bu de cette tisane.

Comment imiter avec succès dans un cas semblable en apparence, quand on ne connaît exactement ni le cas lui-môme, ni la conduite qui a été tenue? Aussi tous

(1) Qu'on ne m'objecte pas que tous ces ingrédients n'ont produit effet que par leur réunion, et qu'il faut n'ajouter ni ne retrancher rien au mélange, si l'on veut imiter le fait. Les drogues nombreuses ne sont jamais d'une égale bonté, d'une égale efficacité, dans deux pharmacies, ou dans une môme pharmacie, en des temps différents. Un médicament d'ailleurs varie d'un jour à l'autre, chez le môme pharmacien, suivant qu'on ajoute tel ou tel ingrédient au mélange avant l'autre, qu'aujourd'hui on broie l'une des drogues ou le tout plus fort qu'un autre jour, que le tout est plus ou moins chaud, la pesée est plus ou moins exacte, le pharmacien lui-même plus ou moins attentif ou distrait, etc. Consultez G. Weber, Codex des médicaments homœopathiques , ou Pharmacopée pratique et raisonnée. Paris, 1854, in- 12.

les résultats que des imitateurs ont pu vouloir en déduire depuis sont-ils illusoires ; le fait est perdu à jamais pour la postérité. On voit seulement qu'il est possible de guérir, mais on ne voit pas comment il est possible de le faire et comment un semblable cas, que personne ne saurait préciser, serait susceptible de contribuer au perfectionnement de la médecine.

J'entends dire que, le médecin n'étant qu'un homme, on doit user d'indulgence à son égard, quand il s'agit de maladies épidémiques séquestrées par un cordon sanitaire, où il ne peut guère éviter d'agir avec précipitation, mais que, dans les maladies chroniques, le même embarras n'a pas lieu, qu'alors il a le temps et le sangfroid nécessaires pour prouver, contre Molière, Guy Patin, Agrippa, Valesius, Cardan, Rousseau et Arcésilas, qu'il peut, non-seulement guérir les malades qui se rétablissent d'eux-mêmes, mais encore guérir tous ceux qui s'adressent à lui, et accomplir tout ce qu'on exige de lui. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! Mais ce qui fait voir que les médecins eux-mêmes sentent leur insuffisance dans les maladies chroniques, c'est qu'ils évitent autant qu'il estpossible de s?en charger. On en appelle un auprès d'une personne âgée,, qui est tombée en paralysie depuis quelques années, et on le prie d'exercer ses talents sur ce malade. Naturellement il n'avoue pas combien l'art est impuissant entre ses mains, et cherche des détours pour sortir d'embarras. Il lève les épaules, il donne à entendre que le malade n'a point assez de force pour supporter un traitement, qui presque toujours, en effet, doit porter une atteinte profonde à l'économie et la débiliter singulièrement; il expose, en composant son maintien et son air, les conditions défavorables de la saison et du temps, il insinue qu'on doit I. 24

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ajourner la cure à une époque plus propice, et attendre que le printemps ail fait renaître les herbages salutaires, ou bien il parle d'eaux minérales éloignées, où des guérisons de ce genre onl été obtenues, et où le malade pourra être conduit dans six ou huit mois, si le ciel lui accorde de vivre jusque-là. Quoi qu'il en soit, voulant néanmoins conserver le malade, sans se compromettre, et tirer parti de la circonstance, mais ne sachant au juste quelle conduite tenir, il fait des prescriptions sur le résultat desquelles aucune donnée certaine ne lui permet de compter. Tantôt c'est l'asthénie qu'il cherche à combattre par des stimulants internes ou externes ; tantôt c'est le ton de la fibre qu'il veut ranimer à l'aide d'une foule d'extraits amers (1) qui lui sont inconnus ; il essaie de fortifier les organes digestifs par le quinquina, ou de purifier la masse du sang par des décoctions d'herbes dont les propriétés ne lui sont pas mieux connues, ou de résoudre l'engorgement des glandes et des capillaires du bas-ventre, qu'il soupçonne sans jamais l'avoir vu , par une foule de substances salines, métalliques et végétales, ou d'expulser par des purgatifs certaines impuretés qui préoccupent son imagination, et de rétablir pour quelques heures les évacuations retardées. Là il s'attaque à un principe arthritique, ici à une gonorrhée répercutée, à un vice psorique, ou à quelque autre âcreté semblable. Un changement s'opère sans contredit, mais ce n'est pas celui sur lequel on comptait. Peu à peu, sous prétexte d'affaires pressantes, le médecin s'éloigne, et enfin, lorsque

(1) A chaque instant on lit dans les observations publiées, mOme par les médecins distingués : « Je donnai alors les amers, » comme si les? plantes amères ne différaient pas loules les unes des autres, sous le rapport des effets particuliers.

les parents du malade le serrent de près, il les console en leur disant que l'art est trop faible en pareil cas.

Et c'est sur cet oreiller commode, l'impuissance d'un art si fier cependant, qu'il s'endort ordinairement dans une multitude de maladies chroniques, la goutte, la phlhisie pulmonaire, les ulcères invétérés, les contractures, les innombrables hydropisies et cachexies, l'asthme chronique, l'angine de poitrine, les douleurs, les spasmes, les éruptions cutanées, les dérangements des facultés intellectuelles, et tant d'autres que je pourrais citer encore.

Nulle part le néant de la médecine n'est plus sensible que dans les anciennes affections corporelles dont il n'y a presque pas de famille qui n'ait à souffrir dans l'un ou l'autre de ses membres, et contre lesquelles elle a vainement mis à l'essai l'habileté prétendue de tous les médecins proches et éloignés. Les malheureux traînent en silence le fardeau de leurs maux indomptables, et délaissés par la main secourable de l'homme, ils n'ont plus d'autre ressource que de chercher des consolations dans le &ein de la religion.

Mais ce sont là des maladies notoirement incurables, vont dire les médecins de l'école, en haussant les épaules d'un air de compassion ; nos livres déclarent qu'on ne saurait les guérir ! Comme si des millions d'infortunés qui souffrent pouvaient trouver quelque motif de consolation dans cet aveu d'impuissance! Comme si l'être qui a créé ces malheureux n'avait pas créé aussi des moyens propres à leur porter secours! Comme s'il n'était point pour eux également la source éternelle d'une bonté sans bornes, à l'égard de laquelle l'amour maternel le plus tendre n'apparaît que comme une ombre à côté de l'éclat du soleil !

J'entends dire encore à l'école, pour s'excuser, qu'il faut attribuer l'incurabililé de ces maux aux vices de nos institutions politiques, à notre genre dévie si éloigné de ce qu'il serait dans l'état de nature, aux suites énervantes d'un luxe qui se reproduit sous mille formes diverses, et qu'il n'y a rien de plus facile que de justifier l'impuissance de l'art en pareil cas.

Ainsi, vous croyez que la sagesse infinie qui veille aux intérêts du genre humain, n'a pas su faire entrer les complications de nos pactes sociaux et notre régime factice dans le plan qu'elle a tracé pour assurer notre bonheur, pour éloigner de nous les maux et les souffrances ! Quel genre de vie serait assez singulier pour que l'homme rie pût pas s'y accoutumer sans détruire irrévocablement sa santé? Le lard de phoque et l'huile de baleine qui, avec un pain fait d'arêtes de poissons grillées, forment la nourriture du Groënlendais (1), n'excluent pas plus la santé que lu$age continuel du lait adopté par l'habitant des montagnes de la Suisse, que la nourriture entièrement végétale du pauvre Allemand, que la nourriture presque exclusivement animale du riche Anglais. S'imaginerait-on donc que le magnat hongrois s'accoutume moins facilement, et avec plus de danger pour sa santé, aux vingt et trente plats qui garnissent sa table, que le Chinois à sa maigre bouillie de riz, le montagnard saxon à ses pommes de terre, l'insulaire de la mer du Sud à ses fruits grillés d'arbre à pain, l'highlandais d'Ecosse à ses gâteaux d'avoine, etc.

J'accorde volontiers que le conflit de passions discordantes et de jouissances multipliées, l'indolence et le

(1) Prichard, Histoire naturelle de l'homme. Paris, 1843, t. If, p. 279.

défaut d'exercice, peuvent occasionner, dans les palais des grandes villes, des maladies plus nombreuses et plus rares que celles qu'on rencontre sous le toit rustique d'une chaumière de village. Mais lout cela ne change rien au fond. Noire médecine se montre aussi impuissante contre les coliques auxquelles l'homme du peuple est sujet dans la basse Saxe, le tsœmer des Hongrois et des Transylvains, la radesyge des Norwégiens, le sibbens des Écossais, le ho Une des Lapons, la pellagre des Lombards, la plique de quelques nations Slaves, et plusieurs, autres affections du simple habitant des campagnes, en diverses contrées de la terre, que contre les maladies des hommes plus raffinés qui peuplent nos grandes villes. En faudrait-il donc une différente pour les uns et pour les autres? Si la vraie médecine avait été trouvée, ne devrait-elle pas suffire partout?

Elle n'existe pas, il est vrai, dans nos livres, dans nos écoles, dans nos têtes; mais elle existe en elle-même, elle est possible.

II arrive quelquefois à un médecin gradué d'opérer, comme par l'effet du hasard, une cure dont tout le monde s'étonne et qui le surprend lui-même-, mais, parmi les nombreux moyens qu'il a mis en usage, il ignore quel est celui auquel le succès doit être rapporté. Assez souvent aussi, un de ces médecins sans titre qu'on appelle charlatans, opère des cures non moins surprenantes. Mais ni lui ni son confrère titré ne savent extraire de cet événement la vérité vivante et féconde. L'un et l'autre sont incapables de dire quelle est la substance qui a été réellement utile, et de la désigner avec certitude au milieu du fatras dans lequel elle est comme noyée. Ni l'un ni l'autre ne détermine exacte-

2>l!i ESCULAPE DANS LA BALANCE.

ment le cas dans lequel cette substance s'est montrée salutaire, et où elle pourrait à coup sûr le redevenir encore. En un mot, ni l'un ni Fautre ne sait tirer de là une vérité dont l'application soit générale, une méthode curative assurée, qui convienne à tous les cas futurs et qui ne manque jamais son effet. Ce qu'ils ont observé, quoique fort remarquable, ne peut presque jamais être d'aucune utilité pour l'avenir. On entrevoit seulement qu'une médecine réellement efficace est possible; mais, dans ce cas, comme dans cent autres semblables, on acquiert l'intime conviction qu'elle ne s'est point encore élevée au rang de science, qu'on ne connaît même pas la voie où il faut la chercher, qu'on ignore comment l'apprendre et l'enseigner aux autres. C'est comme si elle n'existait pas pour nous.

Cependant, parmi ces cures éclatantes, d'ailleurs peu communes, il s'en trouve beaucoup qui, malgré tout le bruit qu'elles ont pu faire, ne méritent pas qu'on les imite, car elles ont été obtenues par ce qu'on appelle vulgairement des médecines de cheval, c'est-à-dire par les moyens les plus violents, prodigués à des doses énormes, et qui ont mis les malades à deux doigts de leur perte. Dans les luttes effroyables de la vie contre la mort, la nature n'a pu prendre ainsi le dessus que parce que la balance penchait un peu de son côté, sans qu'on s'en fût aperçu d'abord. Un pied déjà dans la tombe, les malades se sont ranimés et ont échappé à la destruction.

Une cure opérée par deux scrupules de résine de jalap ne le cède en rien à l'elléborisme des anciens médecins de la Grèce et de Rome (1).

(1) Voyez Dissertation historique et médicale sur VElleborisme

De pareilles cures ressemblent assez à des meurtres ; Tissue seule les soustrait à la vindicte des lois, et leur prête même les couleurs d'une bonne action, d'un bienfait.

Ce ne peut point être là Fart divin qui, de même que le grand agent de la nature, doit produire les grands effets d'une manière simple, douce et inaperçue, avec les plus petits moyens.

La méthode que nos médecins vulgaires suivent généralement dans le traitement des maladies se rapproche beaucoup de ces effrayantes cures révolutionnaires. Ils arrivent en partie au but, mais à l'aide de moyens nuisibles. Par exemple, ils traitent une maladie qu'ils ne connaissent pas et qui est accompagnée d'enflure générale. En raison de cette enflure, c'est à leurs yeux une maladie qui se représente journellement. Sans hésiter, ils la nomment hydropisie, comme si un seul symptôme faisait l'essence de toute une maladie, et de suite ils procèdent au traitement. Enlevons l'eau, et tout sera dit. On se met à l'ouvrage, et l'on n'épargne pas les purgatifs drastiques décorés du titre d'hydragogues. Le ventre s'affaisse, les bras, les jambes et le visage redeviennent maigres et effilés. Voyez, disent-ils, ce que je puis faire, quelle est la puissance de mon art ! Nous avons triomphé d'une maladie aussi grave que l'hydropisie ! Il n'y a qu'une petite difficulté, c'est qu'il est survenu une maladie nouvelle, à laquelle personne ne songeait, une maudite lientérie, que nous devons maintenant attaquer avec d'autres armes.

Voilà comme ils se consolent de temps en temps. Cependant il est impossible de dire que la guérison a été

dans Ilahnemann , Éludes de médecine homceopatliiqut, Paris, 1855, t. II, p. 155 à 228.

376 15SCUL/VPE DANS LA BALANCE.

obtenue quand l'emploi de moyens énergiques et inconvenants n'a fait qu'enlever à la maladie une partie de sa forme extérieure, et lui a donné un aspect différent. Changer une maladie en une autre, n'est point guérir.

Plus je déchiffre les cures ordinaires, et plus j'acquiers de certitude qu'elles ne sont pas des conversions directes de la maladie en santé, mais des révolutions causées dans la marche naturelle des choses par des médicaments qui, bien que n'étant point à proprement parler convenables, n'avaient cependant point assez de force pour déterminer l'apparition d'une autre forme morbide. Voilà ce qu'on appelle des guérisons.

Je suis parvenu, dit un médecin, à guérir cette dame de l'hystérie dont elle était atteinte.

Non! vous n'avez fait que changer la forme de sa maladie, qui a pris celle d'une métrorrhagie.

Quelque temps après, je l'entends se vanter d'avoir guéri l'hémorrhagie utérine.

Mais ne voyez-vous pas que la peau brunit, que le blanc des yeux prend une teinte jaune, que les selles sont d'un gris blanc, que les urines ont acquis une couleur orangée?

C'est ainsi que marchent les prétendues guérisons, comme les actes successifs d'une seule et même tragédie.

Les cas les plus heureux sont encore ceux où la révolution opérée par les médicaments produit une autre maladie qui fait, si Ton peut s'exprimer ainsi, que la nature oublie l'ancienne, la laisse s'échapper et ne s'occupe plus que de la nouvelle, jusqu'à ce qu'une circonstance favorable la débarrasse également de cette dernière. 11 y a plusieurs choses qui peuvent produire ce

résultat: la renonciation aux médicaments, la vigueur de la jeunesse, l'apparition ou la cessation des règles au temps fixé par la nature, un événement qui influe sur le bonheur. Ou bien, ce qui est rare, mais arrive cependant quelquefois comme un quine à la loterie, la guérison tient à ce que, parmi les médicaments qui ont été prescrits pêle-mêle, il s'en trouve un approprié au cas.

Ainsi, les erreurs dans les étiquettes que les pharmaciens apposent sur leurs médicaments, ont souvent été l'occasion de guérisons surprenantes; mais de semblables événements sont-ils des titres de recommandation pour un art qui, jusqu'à présent, s'est montré le plus incertain de tous? Je ne le pense point.

Le médecin ordinaire n'entend souvent par guérison qu'une action violente exercée sur le corps avec des choses prises dans l'officine d'un apothicaire, ou avec un régime tout différent de celui que suivait le malade, et calculé d'après les préceptes de l'école. Il faut que le malade soit bien abattu avant que je puisse lui porter secours ; s'il m'était donné seulement de le faire mettre au lit ! Mais le médecin n'ajoute pas qu'il est aussi facile, infiniment plus facile même, de passer du lit dans le cercueil, que du lit à la guérison.

Les médecins qui partagent les principes de la théorie de l'excitement ont pour usage de prescrire presque partout un régime directement contraire à celui que suivait le malade : leur secte le veut ainsi. Us ordonnent du jambon, des consommés, de l'eau-de-vie, dans des cas souvent où la seule odeur de la viande donne des nausées au malade, qui ne peut supporter que l'eau froide. Ils ne lui épargnent pas non plus les remèdes violents, à des doses énormes.

Les uns et les autres sont autorisés par leurs écoles à suivre cette marche. Point de doses pour rire, disent- < ils, agissez hardiment, énergiquement, aussi fort que vous le pourrez. Ils ont raison si, par traiter, on doit entendre révolutionner.

Mais comment se fait-il qu'un art aussi nécessaire que la médecine ait fait si peu de progrès pendant les trente -cinq siècles écoulés depuis Esculape? Quels obstacles a-t-il donc rencontrés? car ce que les médecins ont fait jusqu'à ce jour est à peine la centième partie de ce qui aurait pu et dû être fait.

Tous les peuples qui jouissent des bienfaits de la civilisation, ceux même qui ne les goûtent que d'une manière imparfaite, ont senti la nécessité, l'inestimable prix de cet art. Ils le supposaient chez ceux qui se donnaient pour médecins. Les médecins eux-mêmes ont, dans presque tous les temps, affecté devant leurs malades d'en avoir pleine et entière possession; mais, entre eux et dans leurs écrits, ils ont cherché à masquer les lacunes et les contradictions de leur prétendue science, en épuisant les ressources de la dialectique à construire des systèmes avec des conjectures, des hypothèses et des définitions, et entassé même systèmes sur systèmes, afin que chaque secte, son chef en tête, pût se vanter d'avoir élevé un temple digne du dieu qui y rend ses oracles à tout venant.

Les temps les plus reculés font seuls exception sous ce rapport.

Jamais on ne fut plus près de découvrir l'art de guérir qu'à l'époque d'Hippocrale. Cet observateur scrupuleux cherchait la nature dans la nature. II décrivait les maladies exactement , sans y rien ajouter, sans emprunter des couleurs à la peinture , sans se permettre

aucun raisonnement. Nul médecin n'a surpassé depuis son talent pour l'observation pure. Une seule branche de la médecine manquait encore à ce favori de la nature, sans quoi il aurait possédé L'art tout entier : c'est la connaissance des remèdes et de leur emploi. Mais il n'affectait pas non plus d'avoir cette connaissance : il avouait même qu'elle lui manquait , en ne prescrivant presque aucun médicament, et se contentant de sou* mettre le régime à quelques règles.

Tous les siècles postérieurs à Hippocrate ont dégénéré ; ils se sont tous plus ou moins écartés de la voie tracée par lui, si l'on en excepte les derniers partisans de l'honorable secte des empiriques, et jusqu'à un certain point Àrétée (1).

Les sophistes pénétrèrent en médecine. Quelquesuns cherchèrent l'origine des maladies dans un principe ennemi général, dans un poison produisant presque tous les maux qu'il fallait combattre et anéantir. De là l'idée de ces antidotes réunissant un nombre immense d'ingrédients, qui devaient guérir presque tous les maux; de là cette thériaque, ce mithridate et autres compositions analogues tant célébrées depuis Nicandre jusqu'à nous. C'est de ces temps anciens que date la malheureuse idée qu'en mêlant ensemble beaucoup de drogues, il ne peut manquer de s'en trouver une dans le nombre qui soit apte à vaincre l'ennemi de la santé, en admettant même qu'on connût peu ou qu'on ne connût pas du tout la tendance de chacune. Cette opinion fut partagée par Galien et par Celse, par les derniers

(i) Quelque pittoresques que soient ses descriptions de maladies, ce ne sont cependant que des tableaux de généralités extraites de plusieurs cas individuels. Hippocrate nVn avait point agi ainsi, mais les palhologistes modernes oui suivi la même marche qu'Arétée.

médecins grecs et par les Arabes. On ne s'en est pas départi au renouvellement des écoles de médecine, à Bologne, Padoue, Séville et Paris, pendant le moyen âge. Elle domine encore dans toutes les écoles modernes.

Durant toute cette grande période , qui embrasse presque deux mille ans, l'observation pure des maladies fut négligée. On voulait montrer plus d'art, et Ton allait à la recherche des causes premières de ces maladies, parce qu'on s'imaginait qu'après les avoir trouvées il serait facile de choisir des remèdes contre elles. Galien imagina dans cette vue un système, celui des quatre qualités et de leurs degrés, et jusqu'à un siècle et demi avant le nôtre, ce système fut suivi aveuglément dans tout notre hémisphère. Mais, en s'étayant de toutes ces chimères, on ne guérissait pas plus qu'avant leur invention ; loin de là même, on guérissait moins.

Quand il fut devenu plus facile de communiquer ses idées et de se faire un nom en fabriquant des hypothèses, quand on put lire les écrits des autres sans de grands frais, en un mot après l'invention de l'imprimerie, les systèmes se multiplièrent et se renversèrent les uns les autres jusqu'aux temps les plus rapprochés de nous. Alors les maladies furent attribuées tantôt à l'influence des aslres, tantôt à celle des mauvais génies et des sorciers; elles le furent par les alchimistes à leur sel, à leur soufre et à leur mercure; par Sylvius, à l'acide, à la bile et à la pituite; par les iatromathématiciens et les mécaniciens, à la forme des particules, à la pesanteur, à la pression, au frottement, etc.; parles humoristes, à certaines âcrelés des humeurs; par les solidistes, à des changements dans la tonicité de la fibre et l'état des nerfs; par Reil, à une modification dans la composition intime et la forme des molécules; par les

ialrochiuiistes , à la production de divers gaz, etc. Nos souvenirs sont pleins encore de la manière dont Brown et ses partisans expliquaient les causes des maladies, et de la hardiesse avec laquelle ils voulaient réduire le grand art à deux seuls axiomes. Je passe sous silence les gigantesques et ridicules efforts de la philosophie dite naturelle.

On ne voulut plus voir les maladies telles qu'elles étaient, ni se contenter de ce qu'on voyait; mais on voulut toujours en cherchera priori la source, que nous ne découvrirons jamais dans des régions inabordables aux mortels. Nos bâtisseurs de systèmes se complaisaient dans ces régions hyperphysiques, où il leur était facile de ne pas perdre de terrain; car dans cet empire sans bornes de l'imagination est roi celui qui s'élève le plus au delà des cinq sens. Le vernis de supériorité qu'ils savaient se donner en construisant ces colosses aériens masquait leur impuissance dans l'art de guérir lui-même.

On me dira cependant que , depuis l'invention de l'imprimerie, les sciences préliminaires de la médecine, l'histoire naturelle et la physique en général, l'anatomie, la physiologie, la chimie et la botanique en particulier; ont fait de notables progrès.

Oui, sans doute ; mais une chose qui mérite les plus profondes méditations, c'est de rechercher comment il se fait que ces connaissances, qui étendent effectivement beaucoup le savoir du médecin, n'ont cependant contribué en rien à perfectionner l'art de guérir lui-même. Leur influence immédiate se réduit à fort peu de chose, et il y eut des temps où leur abus nuisit à la médecine pratique.

On a vu les anatomistes se dire en possession d'expli-

quer les fonctions du corps vivant, et prétendre que ce qu'ils savaient de la situation des parties internes suffisait pour se rendre raison des phénomènes mômes de la maladie. Les membranes ou le tissu cellulaire d'un organe étant, suivant eux, la continuation des membranes ou du tissu cellulaire d'un autre organe, rien de plus facile que de concevoir d'après cela les métastases. Si celte ressource venait à manquer, il se trouvait toujours bien quelque petit filet nerveux, pouvant servir comme de pont pour le transport de la maladie d'une région du corps dans une autre. Aussitôt après la découverte du système des vaisseaux lymphatiques, l'anatomie s'empressa de montrer aux médecins la route que les sub&lances médicamenteuses doivent suivre dans cet appareil pour arriver à la parlie du corps où leur action secourable est nécessaire , et elle n'épargna pas ces démonstrations matérielles si nuisibles au véritable art de guérir. Plus d'une fois môme elle régna en despote, refusant le litre de médecin à quiconque dirigeait le scalpel autrement qu'elle ne l'avait prescrit, et ne savait pas dire sur-le-champ le nom du moindre enfoncement à la surface d'un os, ou l'insertion du plus petit muscle, de muscles môme qui souvent n'étaient redevables de leur individualité qu'à ses dissections. Les examens d^un aspirant au doctorat roulaient alors en grande partie sur l'anatomie; quand il la savait par cœur, quand il la connaissait jusqu'au pédantisme, on le déclarait médecin consommé.

La physiologie n'avait jamais regardé qu'à travers le prisme des hypothèses, des explications grossièrement mécaniques et des axiomes scolastiques, lorsque Haller entreprit de démontrer qu'il n'y a que les sens et la véritable expérience qui puissent nous faire connaître

les phénomènes du corps humain en santé. La science ne s'est guère enrichie depuis ce grand homme. On y a seulement ajouté le peu que des substances, des forces ou des lois nouvellement découvertes pouvaient nous apprendre louchant les fonctions de l'économie (1). Mais, même avec toutes ces ressources, il est peu de fonctions qu'elle soit capable d'expliquer d'une manière conforme à la vérité.

La physique a été fréquemment assez peu modeste pour s'immiscer dans l'explication des phénomènes de la santé et de la maladie ; ainsi, elle a prétendu que les lois de la production, de la combinaison et de la propagation du calorique- et de l'électricité dans le monde inorganique pouvaient servir, sans nul changement et sans la moindre exception, à rendre raison des opérations de la vie.

Mais nulle des sciences préliminaires du médecin n'a égalé la chimie sous le rapport des prétentions. Il est de fait qu'elle explique quelques-uns des phénomènes du corps de l'homme bien portant et malade, et qu'elle nous sert de guide dans la préparation do plusieurs médicaments. Mais on ne saurait croire combien de fois il lui est arrivé d'usurper la domination dans les théories physiologiques et pathologiques , et de se montrer prompte à autoriser l'emploi de tels ou tels remèdes.

Je répète qu'il est digne de toutes nos méditations de rechercher comment ces sciences, si recommandables à tant d'autres égards, et qui ont marché d'un pas si rapide depuis moins d'un demi-siècle, n'ont cependant pas contribué d'une manière notable à perfectionner le traitement des maladies.

Essayons d'en trouver la cause.

(i) Voyez C. F. Burdacli, Traité de physiologie.

L'anatomie nous montre bien l'extérieur de toutes les parties qui peuvent être séparées par le couteau, la scie ou la macération; mais elle ne nous met point à portée d'en contempler l'intérieur. Lors même que nous ouvrons un viscère nous n'apercevons que l'extérieur de ses surfaces internes. Quand nous anatomiserions des animaux ou même des hommes vivants, nos regards n'en plongeraient pas davantage dans l'intérieur des fonctions exécutées par les parties que nous aurions sous les yeux. Les meilleurs microscopes n'accroissent pas non plus la portée de notre vue à cet égard, lorsque la réfraction ne les rend point pour nous une source d'illusions. Partout et de toutes les manières nous ne voyons que les dehors des organes, qu'une substance grossière; notre œil terrestre n'aperçoit jamais l'essence intime et les détails de l'opération.

Il est vrai qu'en réunissant des expériences pures et des méditations impartiales aux données fournies par l'anatomie, la physique et la chimie, nous sommes arrivés à nous faire une assez grande masse de propositions vraisemblables sur les fonctions et les phénomènes vitaux du corps humain en santé, parce que, dans le corps qu'on appelle sain ou bien portant, les phénomènes se reproduisent avec assez de similitude, ce qui a permis de les observer souvent et comparativement sur tous les points de vue des connaissances qui y ont quelque rapport. Mais ce n'en est pas moins une vérité, et très décourageante, que les notions anthropologiques ou physiologiques commencent à nous être inutiles précisément aussitôt que le corps s'éloigne de la santé. Toute explication d'un acte morbide tirée de ce que nous savons sur les fonctions en santé n'est qu'une pure illusion, qui s'écarte plus ou moins de la vérité. Du moins manquons-

nous alors de signes auxquels nous puissions reconnaître l'exactitude de ces explications ainsi transportées d'un domaine dans un autre, et de temps en temps elles sont réfutées par l'expérience, qui les juge en dernier ressort. Ainsi une explication ne convient point à l'état morbide par cela seul qu'elle s'applique à Tétai, de santé. Que nous en fassions l'aveu on non, il n'est que trop vrai qu'au moment où nous cherchons à contempler anthropologiquement l'état du corps malade, un voile épais s'étend sur nos connaissances physiologiques, qui auparavant jetaient un si vif éclat. Tout notre savoir en physiologie s'écroule quand il s'agit d'expliquer les phénomènes qui ont lieu dans un corps malade. Il n'en reste presque rien, rien du tout même, dont nous puissions tirer parti. À la vérité, l'application forcée des axiomes de l'anthropologie à la pathologie nous permet bien d'arriver à une sorte d'explication, mais ce n'est jamais là qu'une illusion, une erreur capable d'égarer.

La chimie ne devrait pas prétendre à expliquer, d'une manière exacte, la marche anormale des fonctions du corps malade, elle qui déjà y parvient si rarement lorsqu'il ne s'agit encore que de l'étal de santé. Nous ditelle ce qui devrait avoir lieu d'après ses axiomes, c'est tout autre chose qui arrive. La vitalité l'emporte sur elle dans l'état de santé, et plus encore dans celui de maladie, o.ù tant d'autres puissances inconnues exercent aussi leur action. Elle ne devrait pas non plus s'immiscer à prononcer sur l'opportunité ou l'inopportunité des médicaments, puisque ce qu'il y a de nuisible et de salutaire dans ces substances ne rentre pas dans le point de vue sous lequel elle les envisage, et qu'elle n'a point de principes, point de mesure, qui lui permettent de i. 25 .

juger si elles seront ou non utiles dans les divers cas morbides.

Ainsi, l'homme qui s'adonne à Part de guérir a toujours été isolé, délaissé par ses sciences accessoires tant vantées, abandonné par ses systèmes hyperphysiques; tous ces prétendus secours font défaut lorsqu'il se présente seulement une fièvre intermittente qui n'a pas voulu céder aux évacuants et au quinquina.

Que faire en pareil cas? demande-1-il à ses oracles; quelle conduite tenir pour arriver à un résultat certain? Un profond silence est la seule réponse qu'il reçoive.

11 rentre alors en lui-même , et la malencontreuse idée lui vient que son irrésolution, relativement à ce qu'il doit faire dans ce cas, dépend de ce qu'il ne connaît point la nature intime de la fièvre intermittente. Il feuillette vingt des ouvrages les plus célèbres, et si les auteurs ne se sont pas copiés les uns les aulres; il trouve autant d'explications différentes qu'il a ouvert de livres. Laquelle de ces explications doit-il choisir pour guide? Elles se contredisent toutes.

Je vois bien, se dit-il, que cette marche ne peut me mener à rien.

Dès lors, il ne s'inquiète plus de la fièvre intermittente, et ne s'attache qu'à savoir quels sont les médicaments qui, indépendamment du quinquina et des évacuants, ont été préconisés par l'expérience de tous les temps. Il ouvre de nouveau ses livres, et il apprend, à sa grande surprise, qu'une foule immense de remèdes sont devenus célèbres contre la fièvre intermittente.

Par lequel commencer, que donner ensuite, et par où terminer? 11 promène ses regards tout autour de lui; mais nul ange conducteur ne lui apparaît, et nulle inspiration du ciel ne lui souffle à l'oreille quelle est la

HSCULATE DAISS LA BALÀKCIÏ. 387

substance qu'il doit choisir parmi un si grand nombre.

Quoi de plus naturel, quoi de plus conforme à la faiblesse humaine, qu'en l'absence de tout ce qui pourrait diriger son choix, il prenne le fâcheux parti de mêler ensemble un grand nombre des antifébriles les plus renommés, et de faire prendre le mélange à son malade? Quel autre moyen d'échapper à l'embarras où il se trouve que de réunir ainsi plusieurs drogues? Personne lie pouvant lui dire si l'une d'elles possède une nature différente de celle des autres, il croit n'avoir rien de mieux à faire que d'en introduire plutôt plus que moins dans sa formule (1). Et quand bien même, pense-t-il, chaque ingrédient différerait des autres par sa manière d'agir, ce qu'il y aurait encore de plus profitable serait de multiplier dans la mixture le nombre des substances qui sont réputées antipyrétiques.

Ce serait jouer de malheur, pense-t-il, si, parmi le grand nombre de substances qu'il fait entrer dans son élixir, ses pilules, son électuaire, sa potion, son apozème, il ne s'en trouvait pas une au moins capable de

(1) Les médecins savanls cherchent à excuser la complication de leurs recettes journalières, en disant que la plupart des ingrédients y oui été introduits d'après des vues rationnelles, c'est-à-dire d'après les indications qui, chaque fois, se présentaient, et que toute recelte, construite d'après les règles de l'art, doit avoir une forme orthodoxe, c'csl-a-dire comprendre une base ou substance fondamcnlalc, un correctif propre à obvier aux inconvénients de la base, un adjuvant destiné à couvrir les faiblesses de cette même base, et un excipient ou véhicule qui donne la forme au lout. De ces deux excuses, la première repose sur un fait imaginaire, et la seconde sur des subtilités scolastiques ; car comment se fait-il que l'opium ajouté ne procure pas de sommeil, (juc les sels neutres ne produisent pas d'effet laxatif, ou que l'eau de sureau ne porte point a la peau? Pourquoi les mélanges qui contiennent ces diverses subslancs ne produisent-ils point ces divers effets, dans la majorité des cas, si les indications qui ont déterminé à les admettre élaîent exactes ?

faire du bien. Il peut se faire que la substance utile soit le médicament le plus frais et le plus énergique, cl que les autres moins utiles, ou môme propres à retarder la guérison, qui raccompagnent, soient les moins actives. Espérons-le, et rapportons-nous en au hasard.

Pericidosœ plénum opus aleœ! Que penser d'un art qui base ses opérations sur le hasard?

Maintenant, que ce médicament composé soit efficace, ou qu'il ne le soit pas, je demande comment on a appris que telle ou telle drogue convient dans la fièvre intermittente?

Les matières médicales, me répond-on, le disent, en traitant de chacune.

Mais, d'où leur viennent ces renseignements? Indiquez-moi les auteurs qui ont employé chacune de ces drogues, seule et sans mélange, dans des fièvres intermittentes.

Oh! je ne le puis. Les uns citent des garants, ou d'autres matières médicales, à l'appui de ce qu'ils avancent. Les autres ne font aucune citation, et ne disent cependant pas d'où ils savent ce qu'ils nous enseignent.

Feuilletons cependant les ouvrages de ceux qu'on nous donne pour garants.

La plupart ne doivent pas la conviction qu'ils étalent à leurs propres expériences. Us citent d'autres matières médicales, ou bien Ray, Tabernaemontanus, Tragus, Fuchs, Tournefort, Bauhin, Lange, etc.

Et ceux-ci, que disent-ils?

Ils renvoient à la pratique domestique. Des paysans, des gens sans instruction, ont constaté le fait dans telle ou telle contrée.

Et les autres garants, que nous apprennent-ils?

Us disent avoir employé avec succès telle ou telle

drogue simple , non pas seule à la vérité, mais môlcc avec d'autres, comme il convient à un médecin savant de le faire. Cependant, ils n'en pensaient pas moins que l'heureuse issue devait leur être attribuée, et non point mise sur le compte des autres drogues.

Belle consolation! excellente conviction que celle qui repose sur une simple opinion dénuée de toute probabilité !

En un mot, presque toutes les autorités, en ce qui concerne les effets des substances médicinales simples, reposent finalement, ou sur remploi tumultueux de ces drogues mêlées avec d'autres, ou sur la pratique domestique, c'est-à-dire sur les essais faits au hasard par des personnes étrangères à l'art, et qui ont trouvé telle ou telle substance utile clans telle ou telle maladie, comme si celui qui n'est pas médecin pouvait distinguer les maladies !

C'est là vraiment une source bien certaine et bien pure pour notre fière matière médicale ! Et cependant , si l'homme étranger à l'art n'avait pas fait des essais à ses risques et périls, s'il n'avait pas transmis ses expériences à d'autres, nous ignorerions le peu môme que nous savons de la plupart des médicaments; car, si j'excepte ce qu'ont fait un petit nombre d'hommes de mérite, comme Conrad Gesner, Stœrck, Cullen, Àlcxander, Coste et Willemet (1), qui ont employé des médicaments simples, sans nul mélange, soit dans des maladies déterminées, soit chez des sujets bien portants, tout ce que les médecins nous apprennent n'est qu'opinion , croyance, mensonge. Marc Herz pensait que le phellandre avait guéri la phthisie ulcéreuse, quoiqu'il l'eût

(1) Matière médicale indigène, Nancy, 1793, in-8.

390 HSCULAPË DANS ÏA BALANCE.

donné conjointement avec plusieurs autres choses (1). Quand Lange assure que le vulgaire emploie fréquemment la plante seule dans cette maladie, ce qu'il dit est d'un bien plus grand poids pour moi que l'opinion du conseiller Herz, par la raison toute simple qu'il s'agit chez l'un du phellandre mêlé avec d'autres drogues, et chez l'autre du même végétal exempt de tout mélange.

La matière médicale n'était pas dans un plus chétif état aux temps même les plus reculés. Alors elle avait pour source les récits de guérisons par des simples consignés dans les tables votives. Dioscoride (2) et Pline ont évidemment eu sous les yeux les grossières découvertes du vulgaire en écrivant ce qu'ils nous ont laissé sur les effets de médicaments simples. Ainsi, nous n'aurions point fait un pas de plus au bout de dix et de vingt siècles ! Source unique de nos connaissances sur les vertus des substances médicinales, combien lu es trouble! Et voilà ce dont le corps savant des médecins se contente dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, lorsqu'il s'agit de la chose la plus importante pour les mortels, du plus précieux de tous les biens terrestres, la vie et la santé de l'homme! Ne soyons donc pas surpris du résultat.

Si, après de tels antécédents, quelqu'un se trouvait encore qui espérât que la médecine fît un seul pas vers la perfection en suivant celte voie, il faudrait que la na-

(1) Tel est le procédé généralement suivi, et inexcusable, de tous nos médecins. Jamais ils n'ordonnent une substance seule ; toujours ils la mêlent avec d'autres choses, c'est-à-dire, pour parler le langage scientifique, qu'ils écrivent des recettes. On i^e peut appeler recette, dit Grimer, que ce qui, renferme plusieurs ingrédients Ainsi vous vous crevez les yeux, afin d'y \o\v plus clair!

(2) De matcn'a critica, car. G. Sprcngcl, Lipsiae-, 1829, 2 vol. ia-8r

ture lui eût refusé toute faculté de distinguer la vraisemblance de l'impossibilité.

Pour combler la mesure des erreurs et des illusions dans l'emploi des médicaments contre les maladies, on a imaginé la pharmacie moderne, art dont l'existence repose sur le mélange de ces substances. Jamais les formules composées ne tomberont dans un discrédit absolu, tant que le corps maintenant si puissant des apothicaires conservera son influence.

Temps malheureux du moyen âge, qui produisirent un Nicolas Myrepsus, à l'exemple duquel parurent ensuite tant d'antidotaires et de codes en Italie et en Allemagne! Auparavant, les apothicaires n'étaient que des marchands non privilégiés de médicaments simples, des droguistes. Tout au plus vendaient ils aussi , mais sans y être obligés, un peu de thériaque et de mithridate, avec quelques emplâtres^ onguents et sirops à l'usage des galénistes.

Le médecin n'achetait que chez ceux qui débitaient des marchandises de bonne qualité, et il mêlait ensemble ces drogues simples d'après ses propres lumières. Personne ne l'empêchait non plus de les donner à ses malades avant d'en avoir opéré le mélange.

Mais depuis que les gouvernements ont introduit des Dispensaires, c'est-à-dire des recueils de médicaments composés dont on doit avoir provision, il est devenu nécessaire de réunir les apothicaires en corporation, et de leur donner, en échange de l'obligation qui leur était imposée, un monopole en vertu duquel leur nombre se trouve fixé et restreint, afin qu'ils ne puissent pas se nuire les uns aux autres par la concurrence, et que les drogues dispendieuses ne s'altèrent point par défaut de débit suffisant.

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L'autorité ayant commis la faute de sanctionner ces mélanges informes clans les dispensaires, il élait effectivement équitable qu'elle accordât aux pharmaciens le privilège exclusif de les débiter. Mais son premier lort a été de prêter appui à l'art absurde des mixtures; car, sans son intervention, le commerce des substances médicinales simples serait resté ce qu'il était auparavant, et Ton n'aurait point eu besoin de ces privilèges d'apothicaires, qui peu à peu ont porté un préjudice incalculable à la médecine.

Tous les dispensaires, depuis les plus anciens jusqu'aux plus modernes, ont donné à chaque formule composée un nom bien sonore, emprunté de la maladie qu'elle était destinée à guérir, et après chaque formule vient une instruction sur la manière de «'en servir, avec des éloges sans fin. Par là les jeunes médecins se trouvèrent poussés à employer les médicaments composés de préférence aux simples, d'autant plus que les premiers avaient pour eux la sanction des gouvernements.

Les apothicaires une fois investis du privilège, leur intérêt était d'accroître autant que possible le nombre des mélanges, dont ils tiraient bien plus de profit que des drogues simples. C'est ainsi que le petit dispensaire in-octavo de Valerius Cordus fit place peu à peu aux Codes in-folio de Vienne, de Prague, d'Augsbourg, de Brandebourg, de Wurtemberg, etc. Dès lors, il n'y eut plus une seule maladie connue contre laquelle le dispensaire n'offrît une foule de médicaments composés, ou au moins de formules accompagnées d'éloges pompeux; dès lors, on fut homme de l'art achevé, pourvu qu'on tînt entre les mains un de ces recueils de recettes sanctionnées par l'autorité locale. Que pouvait-il, en

effet, manquer à celui qui voulait guérir les maladies? Combien on lui avait rendu facile l'étude et l'application du grand art!

Ce n'est que dans ces derniers temps qu'on a fait subir quelques modifications à cet état de choses. Les formules des dispensaires ont reçu des noms moins empreints de charlatanisme, et Ton a diminué la liste des composés surtout qui doivent exister tout préparés d'avance dans les pharmacies. Mais il reste encore un bon nombre de formules magistrales (t).

Le temps avait fini par obliger à rayer les perles, les pierres gemmes, lesbézoards, la licorne, etc., jadis d'un si grand rapport pour les apothicaires; les préparations des médicaments avaient été simplifiées, personne ne demandait plus de l'alcool cohobé dix fois, ou du calomélas qui eût subi douze sublimations, et l'introduction de taxes plus sévères pour les pharmaciens menaçait de convertir leurs anciennes mines d'or en simples mines d'argent, lorsque tout à coup les choses prirent inopinément une tournure des plus favorables à leurs intérêts, et par cela môme d'autant plus préjudiciable à la médecine.

Les anciens règlements relatifs à la médecine (2) avaient déjà commencé à donner aux apothicaires le monopole de la préparation des médicaments composés, et à restreindre sous ce rapport l'action des médecins. Mais les lois nouvelles ont mis la dernière main à cette œuvre on interdisant aux médecins jusqu'à la faculté môme de convertir les médicaments simples en mérlica-

(1) Voyez Jourdan, Pharmacopée universelle, ou conspeclus de toutes les pharmacopées, Paris, I8Z1O, 2 vol. in-8.

(*2) Par exemple, Constituliones Friderici II, imperaloris.

ments composés, et de fournir aucune drogue médicinale quelconque à leurs malades (1).

On ne pouvait travailler d'une manière plus efficace à la ruine de la médecine.

Trois motifs avaient pu donner lieu à ces dispositions législatives ; on avait pu se demander :

1° Y a-t-il chez les médecins modernes incapacité assez notoire de préparer les médicaments composés, et même de peser convenablement les substances simples, pour qu'on doive leur interdire cette faculté, comme aux sages-femmes le maniement du forceps? Si cette cruelle supposition était fondée, comment les médecins pourraient-ils formuler des recettes , c'est-à-dire prescrire la manière de mêler ensemble plusieurs médicaments, quand on les jugerait incapables d'exécuter euxmêmes ce qu'ils ordonneraient à-d'autres de faire?

2° Ou bien n'en a-t-on agi ainsi que dans l'intérêt des apothicaires, auquel la dispensation des remèdes par les médecins eux-mêmes aurait porté atteinte? Si la médecine n'existait dans le monde qu'à cause des apothicaires, si nos frères ne tombaient malades que pour nourrir les pharmaciens, si des hommes instruits devaient se faire médecins, moins pour guérir leurs semblables que pour contribuer à enrichir ceux-ci, alors on concevrait que la dispensation des médicaments fût interdite aux médecins et livrée au monopole des apothicaires.

Ou enfin, la-t-on fait dans l'intérêt des malades? On devrait croire que tel a été, en effet, le but des lois relatives à l'exercice de la médecine. Examinons s'il a été atteint avec celles qui sont en vigueur.

(i) Voyez Trébuchel, Jurisprudence de la médecine, de la chirurgie et de la pliarmacie en France, Paris, 1836, p. 346.

En ne dispensant pas lui-même les médicaments, le médecin perd l'habileté nécessaire pour exécuter les procédés qu'exige le mélange de plusieurs médicaments, qui la plupart du temps exercent une action chimique les uns sur les autres et se décomposent plus ou moins. Peu à peu il devient de moins en moins exercé à cet art, et finit par ne plus pouvoir donner aucune formule détaillée (i)r par en écrire même qui énoncent des substances incompatibles, et par devenir ainsi la risée du pharmacien. Dès lors, il se trouve entièrement à la merci de ce dernier. 11 faut que le docteur et son malade se contentent de ce qu'il plaît à l'apothicaire, ou même à son apprenti, de faire.

Le médecin veut-il, par exemple, prescrire sous forme de poudre de la myrrhe et du camphre à parties égales, le défaut d'habitude dans les manipulations lui laisse ignorer que ces- deux substances ne peuvent jamais produire une poudre, et qu'elles donnent lieu à une masse onctueuse, à une sorte de liquide, lorsqu'on les broie longtemps ensemble. Ou bien alors le pharmacien, pour jouer pièce au médecin, envoie la bouillie, en place de poudre, avec des annotations pleines de sarcasmes, ou bien il trompe le docteur, pour conserver ses bonnes grâces, et donne au malade autre chose que la prescription, une poudre brune quelconque ayant l'odeur du camphre. Un médecin prescrit-il, contre l'hémoptysie une poudre d'alun et de sel commun broyés ensemble? Quoique ces deux sels soient,

(1) Voilà comme on arrive à un résultat qui déjà, en effet, est presque général aujourd'hui. Le médecin en est réduit à ne plus oser imaginer lui-même une recelte; il est forcé de copier loutes celles dont il a besoin dans quelque dispensaire connu, pour ne pas s*exposer au danger de commettre des contradictions et des inconséquences pharmaceutiques.

chacun à part, une substance sèche, cependant ce n'est point une poudre qui résulte de leur trituration en commun, mais un liquide, ce que ne pouvait deviner le médecin qui n'a point l'habitude de dispenser luimême les remèdes. Que fera l'apothicaire en pareil cas? Il ne lui reste que l'alternative de blesser le docteur, ou de le tromper.

Est-il possible que de telles collisions, et mille autres du même genre, tournent jamais au profit des malades?

Des méprises de toute espèce que l'apothicaire ou ses délégués commettent, dans les mélanges, soit par ignorance ou précipitation, soit par défaut d'exactitude, ou par calcul d'intérêt privé, sont pour les connaisseurs qui analysent ces mélanges, un problème de solution souvent difficile et même parfois impossible, lorsqu'il s'agit d'ingrédients tirés du règne végétal. Combien la difficulté ne doit-elle pas être plus grande encore pour le médecin qui n'a jamais eu occasion de pratiquer la pharmacie, à qui même l'opération d'associer des médicaments est interdite! Comment reconnaîlra-t-il les méprises ou les falsifications qu'un autre aura pu commeltrcen exéculant ses prescriptions ?S'il ne s'en aperçoit pas, ce qui se conçoit aisément dans l'état borné de ses connaissances, quels inconvénients ne peut et ne doit-il pas résulter de là pour les malades? Et s'il ne les découvre point, comment empêcher les garçons du pharmacien de rire à ses dépens, lorsqu'il a le dos tourné?

En privant le médecin du droit de dispenser luimême les médicaments, les choses tournent dans tous les cas au plus grand profit de l'apothicaire. D'après quelle taxe vérifier ses mémoires? Et s'il craint. un con-

trôle, sa conscience ne tolère t-elle pas qu'il remplace une substance dispendieuse par une au Ire qui Test moins, substitutions que beaucoup de pharmaciens ont poussées jusqu'à la fourberie? De pareils méfaits se commettent depuis plus de quinze cents ans. Le petit livre de Galien, 7vepl àvTiêa"X"Xo[/iv(ov, nous révèle déjà des traits de ce genre, et Ton pourrait composer une petite bibliothèque de tous les livres qui ont été publiés sur les falsifications et les tromperies que se permettent les apothicaires.

Quelle confiance avoir, d'après cela, dans un traitement qui a pour but de guérir les malades !

Mais, dira-t-on, les lois sur l'exercice de la médecine n'ont pas songé aux pharmaciens seulement; elles se sont occupées aussi des médecins, qui reçoivent tant par recette.

Ainsi on accorde au médecin la même somme pour la recette qu'il copie dans un dispensaire imprimé, que pour celle dont la conception lui coûte une heure de travail! Étonnez-vous de ce qu'il aime mieux faire des copies, dont il peut exécuter un grand nombre dans une seule matinée ! Étonnez-vous de ce qu'il écrit beaucoup, plus même que ne l'exigent les intérêts du malade, puisqu'il estpayé en raison du nombre de ses recettes, et qu'il a besoin du prix de recettes multipliées pour assurer son existence ou pour vivre dans la splendeur !

Adieu donc, art de guérir ! adieu, salut des malades!

A part même tout ce qu'il y a d'humiliant pour un savant, pour un artiste de premier ordre, comme devrait être le médecin, à se faire payer d'après le nombre de ses copies ou de ses pas, il est bien certain que l'institution manque son but. La médecine se trouve réduite à la condition d'une profession vulgaire, et son exercice

devient le plus mécanique de tous les métiers : le médecin écrit des recettes, sans s'inquiéter du résultat, et prend ses honoraires.

Comment pourrait-on le rendre responsable du résultat, puisque ce n'est pas lui qui prépare les remèdes (1)? Celle préparation est confiée par l'État à un autre qui n'a rien non plus à démêler avec ce résultat, les cas exceptés où il commet d'énormes erreurs, et qu'on ne peut soumettre à aucun contrôle pour les inexactitudes sans nombre qu'il commet dans la préparation des remèdes composés, parce que, la plupart du temps, il est impossible, quand une fois le mélange est fait, d'apporter la preuve de ce qui devrait déposer contre lui.

L'art de guérir ayant pour but le salut des hommes, c'est-à-dire le plus noble et le plus important de tous les actes, la nature même des choses voudrait qu'il fut défendu au médecin, sous peine correctionnelle, ou sous peine de mort, de faire préparer par d'autres les remèdes nécessaires à ses malades : il devrait être tenu de les préparer lui-même, afin de pouvoir répondre des effets qui en résultent.

Mais personne n'aurait jamais imaginé à pilori qu'il put être défendu au médecin de préparer lui-même ce qu'il emploie pour sauver la vie de ses semblables.

L'autorité aurait du bien plutôt défendre à un Titien, l\ un Guido Reni, à un Michel-Ange, à un Corrége, à un Raphaël, à un Mengs, de préparer eux-mêmes les couleurs dont ils se servaient, et leur enjoindre de les

(1) A proprement parler, un traitement est une sorte de contrat que le malade passe avec le médecin seul : do ut facias. Le médecin lui promet secours, lui promet des remèdes salutaires et préparés aussi bien que possible. Mais il ne dépend pas de lui de remplir cette promesse, les lois lui en interdisent la faculté; la prome-sse doit être remplie par an tiers qui n'est pas lié avec le malade par un contrat. Quelle inconséquence 1

acheter dans telle boutique de préférence à telle autre. Alors leurs tableaux, au lieu d'être d'inimitables chefsd'œuvre, seraient devenus des peintures vulgaires et des enseignes de cabaret Mais il y aurait eu moins de mal à cela qu'à mettre en danger la vie même du plus vil esclave , qui toujours reste homme, en le forçant à prendre des médicaments incertains, préparés par des personnes autres que celles qui ont sa confiance.

Si, au milieu d'un tel état de la législation, il venait à se trouver un médecin qui eût la sagesse de renoncer à cette funeste coutume de prescrire des mélanges de nombreux médicaments>, et qui, dans l'intérêt de ses malades, comme dans celui de la science, voulût ne recourir jamais qu'à des drogues simples, dont la bonté fût facile à constater, il serait bafoué jusqu'à ce qu'il eût abandonné une méthode si fatale à la bourse des apothicaires. Il en serait réduit ou à supporter des persécutions mortelles, ou à changer de marche et à se remettre aux formules composées. Dans une pareille alternative, quel parti prendront quatre-vingt-dix-neuf médecins sur cent? le savez-vous? Moi, je le sais bien !

Adieu donc, art de guérir ! adieu, salut des malades !

/lOO LETTRE A UN MÉDECIN.

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