LETTRE A UN MÉDECIN DU HAUT RANG
SUR L'URGENCE D'utfE RÉFORME EN MÉDECINE (1).
Je ne puis résister, mon cher ami, au désir de vous dévoiler ma façon de penser lout entière el mes convictions , dont il y a longtemps déjà que j'ai envie de faire confidence au public.
Depuis dix-hui l ans je me suis écarté de la route battue en médecine. C'était un supplice pour moi démarcher toujours dans l'obscurité, avec nos livres, lorsque j'avais & traiter des malades, et de prescrire, d'après telle ou telle hypothèse sur les maladies, des choses qui ne devaient non plus qu'à l'arbitraire leur place dans la matière médicale. Je me faisais un cas de conscience de traiter les états morbides inconnus de mes frères souffrants par ces médicaments inconnus (2) , qui , en leur qualité de substances 1res actives, peuvent, quand ils n'ont pas le cachet d'une rigoureuse appropriation, que le médecin ne saurait leur donner, puisqu'on n'a point
(1) Publiée en 1808, et adressée à Hufeland.
(2) Nous avons, sur le compte d'un grand nombre de médicaments, une foule de conjectures qui se croisent el que les faits réfutent à chaque instant, un fatras de renseignements physiques et chimiques; mais nos livres ne disent pas dans quels cas déterminés de maladies ils conviennent et procurent à coup sûr la guérison. Ils nous sont presque tout à fait inconnus sous le point de vue, à proprement parler, médical.
sur l'urgence d'une réforme en médecine. A01 encore examiné leurs effets propres, peuvent si facilement, dis-jc, faire passer de la vie à la mort, ou produire des affections nouvelles et des maux chroniques, souvent plus difficiles à éloigner que ne l'était la maladie primitive. Devenir ainsi le meurtrier ou le bourreau de mes frères était pour moi une idée si affreuse et si accablante que, dans les premiers temps de mon mariage, je renonçai à la pratique pour ne plus m'exposer à nuire, et m'occupai exclusivement de chimie et de travaux littéraires.
Mais j'eus bientôt des enfants. Des maladies graves vinrent fondre sur ces êtres chéris, qui étaient ma chair et mon sang. Mes scrupules redoublèrent en voyant que je ne pouvais leur procurer un soulagement certain.
Où trouver des secours, des secours assurés, avec notre théorie des médicaments qui ne repose que sur de vagues observations, souvent même sur de pures conjectures, avec ces innombrables doctrines des maladies qui remplissent nos nosologies? Celui-là seul peut rester calme au milieu d'un pareil labyrinthe, qui croit sans examen tout ce qu'on a dit sur les vertus des médicaments, parce qu'il le rencontre dans cent volumes, qui regarde comme autant d'oracles non-seulement les définitions que nos palhologistes donnent des maladies 7 mais encore les prétendues cures de ces maladies d'après des vues arbitraires dont nos thérapeutiques sont remplies, qui n'attribue point les morts survenues dans sa pratique à son habitude de tirer, pour ainsi dire, à la cible en aveugle, qui ne voit pas qu'il doit s'en prendre à l'incertitude et au néant de son art, si entre ses mains les maladies aiguës s'aggravent et se prolongent, si les affections chroniques se montrent rebelles pour la plupart; qui met le tout, mort et exaspération, sur le i. 26