DE LA NATURE DU MERCURE SOLUBLE
623. — Lorsqu'il s'agissait de guérir une syphilis constitutionnelle de moyenne intensité, je ne dépassais pas une dose de huit grains; si la maladie était plus profonde, j'allais quelquefois jusqu'à douze.
624. — On peut être obligé d'agir de trois manières différentes : 1° il faut quelquefois exciter une fièvre mercurielle brusque et rapide (febris mercurialis acuta), ce qui arrive rarement pour les symptômes graves de la syphilis ; 2° ou bien on est obligé de limiter ce mouvement fébrile à deux ou trois accès , et il est souvent nécessaire alors d'augmenter la dose; 3° enfin, on a quelquefois de puissants motifs pour désirer que la fièvre mercurielle ait une marche lente (febris mercurialis /enta), et la quantité du médicament doit être plus considérable encore. Ce sont là trois cas qu'il faut distinguer avec soin.
625. — Dans le premier, je commence par m'assurer que le malade n'a pas une tendance naturelle à saliver, ou bien qu'il a déjà pris du mercure sans éprouver cet inconvénient. Cela fait, je donne le mercure soluble à fortes doses, fréquemment répétées, afin d'exciter une fièvre violente. Il faut alors un demigrain, d'autres fois un, deux , trois grains pour arriver à ce but; chez les sujets robustes, et dans le cas de symptômes invétérés, il faut un, deux, trois ou quatre grains.
626. — Dans le second cas, c'est-à-dire lorsque le sujet salive aisément, ou s'il a déjà souffert de ce symptôme en prenant du mercure, j'augmente peu à peu la quantité du médicament, afin de me tenir en deçà de la moindre apparence de salivation, et de pouvoir m'y opposer dès qu'elle a l'air de paraître. La progression des doses doit être la suivante : il faut commencer par un
quart de grain, arriver ensuite successivement à un tiers, un demi, trois quarts de grain, un grain, un grain et quart, etc. Je laisse ensuite le malade au repos pendant huit ou quinze jours, puis je reviens au médicament, en ayant soin de donner de un demi à un grain, puis un grain et demi à deux grains, en augmentant peu à peu la dose jusqu'à ce que la syphilis soit complètement détruite.
627. — Dans le troisième cas (§ 625), il faut, pendant huit ou dix jours, donner seulement un quart (1) de grain; passer ensuite à un demi-grain, puisa un, à deux, à quatre grains, insistant sur chacune de ces doses pendant le même laps de temps , et continuer de la sorte jusqu'à l'extinction totale des symptômes syphilitiques. Pour agir ainsi , il faut que le malade ait une très bonne constitution, qu'il ne soit porteur d'aucune autre maladie que la syphilis ; autrement on doit lui imposer un traitement tonique pour éviter les mauvais effets d'une irritation morbide longtemps continuée. À la moindre apparence de salivation , il faut laisser le mercure et recourir aux moyens accessoires dont j'ai parlé.
628. — 11 est bien, en général , après la disparition complète des symptômes vénériens et de la fièvre mercurielle, surtout si la guérison a été rapide (règle que je préfère le plus souvent), de cesser le mercure soluble et d'attendre quatre ou six semaines pour voir si aucun symptôme ne reparaît. S'il ne revient aucune trace de la maladie , on doit considérer la guérison comme complète, même si la vérole était très invétérée; je dirai aussi que Ton doit être assuré d'une guérison complète
(1, Celle dose irfa souvent paru convenable. Chez une personne uu peu impressionnable, il suffirait de l'augmenter tous les quatre ou cinq jours pour amener une flèvre artificielle suffisante, et guérir la maladie.
DE LA NATURE DU MERCURB S0LUBLE. 225
quand la fièvre mercurielle a été assez intense. Si de nouveaux accidents se produisent, on doit en conclure que la fièvre médicinale avait été trop faible, faute qu'il faut se hâter de réparer en excitant un nouveau mouvement fébrile plus fort que le premier , but auquel on arrive en donnant des doses plus fortes et plus souvent répétées. On acquiert ainsi la certitude de la destruction des dernières traces du virus. Mais ce cas est très rare ; il est l'effet de l'inexpérience du médecin.
629. — Les bubons récents, les chancres simples et la syphilis secondaire commençante, exigent le môme degré de fièvre mercurielle ; la vérole plus invétérée, accompagnée de tumeurs gommeuses ou autres, les végétations, les chancres anciens, etc., en réclament une plus intense.
630. — Si Ton veut arrêter dans son développement un bubon douloureux et enflammé, ou éloigner le danger causé par un chancre qui a produit un phimosis ou un paraphimosis, il est nécessaire d'anéantir rapidement le virus, et, dans ce but, d'exciter une fièvre médicinale brusque et intense; mais il faut toujours surveiller la salivation, dont j'ai décrit le traitement dans le chapitre qui précède. On augmente alors la dose du mercure soluble de 2 grains à 3, 4 et 5, en s'arrêlant si la fièvre paraît, afin de laisser s'accomplir doucement ce que l'on avait voulu tout d'abord produire avec violence.
631. — Il faut répéter tous les jours chacune des doses que j'ai indiquées dans ce chapitre; on fait bien d'attendre l'effet de chaque prise pendant vingt-quatre heures.
63*2. — Lorsque aucun traitement préparatoire ne me semblait nécessaire, c'est-à-dire chez les personnes saines et robustes, je n'ordonnais ni saignées, ni bains, i. 15
ni tisane, ni même un lavement, bien que j'eusse le temps d'y recourir et que je croie qu'il n'y a rien d'inutile dans la matière médicale ; mais quand les circonstances l'exigeaient, je préférais à tous ces moyens un vomitif léger, lequel avait l'avantage d'enlever toutes les saburres gastriques, la bile, etc., lesquelles pouvaient s'opposer au traitement.
633. — Ce n'est pas, en effet, par les évacuations qu'il amène que le mercure guérit la syphilis (§ 591), il la rend au contraire plus tenace; mais bien par l'irritation fébrile brusque ou graduelle, surtout antipathique et spécifique , qu'il a puissance d'engendrer. Peut-être ne faudrait-il pas nier absolument qu'il agisse quelquefois par une neutralisation chimique, et que le mercure dissous par nos liquides détruise le virus qu'il y rencontre. Toutefois, il suit de ma première affirmation que le médecin doit toujours éviter avec soin les excrétions abondantes que ce médicament a puissance de produire (la salivation, la diarrhée, etc.); qu'il doit mettre tous ses soins à déterminer la fièvre mercurielle dont j'ai parlé (1) (§ 290), et à l'amener au degré d'intensité nécessaire pour qu'elle se trouve en rapport avec l'intensité et l'ancienneté de la vérole et avec l'acuité des symptômes primitifs.