‹ Études de moeurs algériennes (volume 2)Chapitre 3 sur 7 · VA · texte numérisé non relu

VA

La plus âgée lies irois i'emnies salua Char- !(3S, ei les deux jeunes Hiles s'inclinèrent en rougissant.

Le î' rançais ne put s'empêcher d'atlniiier le costume de ces trois l'emmes, rpii était celui que portent les juives en Algérie. Il se composait du quel/tan^ sorte de veste à épaulettes, ouverte sur la poitrine de manière à laisser entrevoir le sein; des manches d'une étolïe transparente, brodée en paillettes tombaient du quafian, se nouaient légèrement derrière les épaules et permettaient d'admirer les bras et la pureté de forme qui caractérise les races orientales ; par dessus le quaflan se trouvait la bcden, robe sans manches, ouverte sur les côtés et dont les plis brodés d'or se trouvaient rassemblés autour de la r. II. 3

laille (ju'îls indiquaient, par un mouchoir de soie noué au-(icssous de la poitrine; cette ceinture retombait par devant en pointe. Les coiffures des jeunes filles rappelaient la chaehia des Mauresques; la dame âgée portait le sarma en argent, longue et légère pyramide àjourpenchéeenarrièreetquin'estautre chose que la haute cornette des paysannes cauchoises ou plutôt le henné de la reine Isa beau .de Bavière.

El Ihoudi fit signe à Charles de suivre la dame âgée, et la vieille domestique , une lanterne à la main, se mit à marcher devant ses trois maîtresses.

Tout cela s'était fait si brusquement et

d'une manière tellement imprévue pour Charles, qu'il n'eût le temps ni d'adresser de« questions à l'israélile ni de lui faire des objections sur l'aventure dans laquelle on le jetait. Avant d'avoir pu parier il se trouva, dans les rues d'Alger, en compagnie de trois femmes et forcé de répondre aux paroles de politesse bienveillante que la (iame juive lui adressait, et qui forment, en Afrique comme en Europe, les prémisses inévitables d'une conversation entre personnes se voyant pour la première fois. Sept minutes s'étaient à peine écoulées que la vieille femme entra dans un corridor, s'arrêta, leva un j>cu la lanterne, qu'égayaient des facettes de verre enchâssées dans sa carapace de ferblanc, et poussa une porte entrebâillée. Personne ne

vint au-devant d'elle ol de ceux qu'elle précédait.

Ou ariiva ainsi dans roueslu-eildar ou cour inférieure d'une maison mauresque.

Au milieu de l'ouesth-eddar éclairée par des lanternes semblable à celle que tenait le porte-fanal féminin, une fontaine i!e marbre blanc laissait échapper en murmurant une petite nappe d'eau qui retombait ot allait se perdre dans un bassin circulaire. Des colonnes, également en marbre <ie Parcs, élégamment i-culptécs, soutenaient de leurs cliapitaux délicats une galerie de bois (sehine) et les balustrades (derbouse) à jour, peintes de couleurs vives et tranchantes; des dalles de

J'aïence avec leurs tons nacrés ot leurs desseins bizarres revêtaient les murailles et ruisselaient de paillettes lumineuses, en reproduisant sur leurs surfaces polies les reflets des lumières qui scintillaient de toutes parts. A l'étage supérieur, la vieille femme souleva un rideau de soie rouge et montra aux regards éblouis de Charles une salle longue, étroite, aux deux extrémités de lacjuclle se trouvaient jetées d'une manière pittores- (]ue des étoffes de soie de couleurs différentes et brodées de fleurs en or. Sur les divans, un peu moins bas que les coussins mauresques, se tenaient assises cinq ou six jeunes lilles vêtues à la manière israélile et trois matrones la tête armée du sarmn.

Véronique se trouvait parmi les jeunes

filles, el son costume européen formait un piquant contraste avec la parure orientale de ses compagnes. A la vue de Charles, une charmante rougeur se répandit sur son visage et elle porta avec inquiétudes ses regards vers l'autre extrémité du salon. M. Delsarte semblait s'être retiré dans cette partie solitaire de l'appartement pour qu'on ne l'interrompît point dans un entrelien fort grave et fort sérieux, en apparence du moins, qu'il avait avec un vieillard à barbe blanche. Telle était sa préoccupation^ qu'il ne remarqua point l'arrivée de Charles. Il n'en fut pas de même du vieillard, qui s'empressa d'accourir au-devant du jeune homme, lui prit affectueusement les mains, les serra dans les siennes, et l'embrassa sur les doux joues.

— Soyez le bienvenu chez moi , dit-il.

Vous amenez la bcnédiclion du ciel dans ce logis, qui devient le vôtre. Vous êtes l'ami de mon meilleur ami.

Sans (juillep la main de Charles, il le mena ensuite vers !\1. Delsartc et le lui présenta dans les ternies les plus affectueux. Le négociant français, qui n'avait pu réprimer d'abord un mouvement do contrariété, prit un visage riant pour saluer le jeune homme, le remercia de la protection qu'il avait bien voulu donner à Véronique pendant la traversée, et s'excusa de ne point l'avoir fait la veille, avant de quitter le bateau.

— Vous connaissez notre arai Charles Lefcburc? demanda le vieux juif avec une

fausse candeur, démentie par ses yeux pétillonis de finesse, sous leurs sourcils grisonnants; tant mieux! Il nese trouvera ce soir que des amis sous mon toit. Bénis soient Dieu et le saint jour du sabbat! Maintenant, reprenons notre causerie et laissons mon hôte français aller rejoindre les jeunes filles;

Les personnes réunies dans le salon ou ghorfa (le Chebabi ne tardèrent point à se former en trois groupes bien distincts : le maître de la maison et M. Delsarte avaient repris leur entretien à l'extrémité du salon; les dames mariées, comme l'attestait le saruia (|ui les couronnait, occupaient le bout opposé de la longue pièce et s'y livraient à une conversation animée, dans la(juell'j jouaient un grand rôle les (''V('nements du quartier.

les fiançailles projetées dont In nouvelle commençait h s'ébruiter et les incidents du ménage. Avouons-le encore, elles ne renonçaient point à assaisonner cette conversation de conjectures et de médisances dans lesquelles le prochain ne se trouvait pas toujours traité avec une charité bien exemplaire.

Les jeunes filles montraient à Véroni(iue le trousseau de leur sœur et de leur cousine, la jolie .\îouni, fiancée depuis deux mois à un de ses parents qu'elle n'avait point encore vu. Elles ne dédaignèrent pas d'apprendre à leur nouvelle compagne le prix élevé des guaftan brodés en or, de l'épaisse étoile do soie dos beden, et des serroual en salin pour pre qui devinent se ]>lisser autour delà taille de leur sœur.

— Voyez ce ckeurka , c'est ainsi que nous appelons un collier, dit la plus jeune des trois charmantes filles; chacune de ses perles vnul trente douros; le collier se compose de neuf rangées et à chaque rangée on compte cinquante perles, sans oublier la plus grosse , qui se trouve au bas du cheurha, voyez l'agrafe en or de sequins qui l'attache par derrière, qu'elle est belle et d'un grand poids. Elle coûte à elle seule dix douros.

Les jeunes filles continuèrent à montrer les parures de noces de Mouni et de leurs propres bijoux, non sans en discuter la beauté et surtout la valeur; elles se dirigèrent ensuite vers le piano, où Tune d'elles se mit à chanter une romance française. Grâce à cet

incidcnl, Charles so trouva enfin seul près (le Véronirjue.

— Hélas! lui dit-il, je ne pensais plus vous revoir, mademoiselle.

— Un hasard heureux m'a permis ce soir de vous adresser encore une fois mes remerciements, répondil-elle; il m'était pénible de vous avoir quitté si brusquement sur le bateau. .Terne félicite de pouvoir vous exprimer encore ma reconnaissance.

— Avant (ie nous séparer pour ne i>lus nous revoir? n'est-ce pas? répliqua-t-il avec amertume.

Elle l'interroinpit en elicrehanl à maîtriser son trouble.

— Vous connaissez beaucoup le maître de cette maison? demanda-t-elle en plaçant la conversation sur un terrain moins dangereux.

— Je me trouve admis chez lui pour fa première fois.

— C'est comme moi, dit-elle. Fatiguée de la roule, je me disposais ce soir à me retirer dans ma cliauibre, loisque mo!) pt're reçut la visite de M. Chebabi. Aussitôt, il vint m'ap prendre que les filles de ce banquier désiraienl me voir et voulaient passer la soirée

avec n)oi, j'essayai de refuser; mais mon père insisU tellement, qu'il fallut m'habiller a la hâte et l'accompagner.

— Vous regrettez de lui avoir obéi?

Je ne sais (|uelle réponse eût été faite à celte question, si la maîtresse de la maison ne fût venue annoncer que l'on allait passer dans la salle à manger.

Elle se dirigea vers la galerie du rez-dechaussée, y introduisit ses convives, et les invita à s'asseoir; M. Chebabi, en indiquant les places que (levaient occuper ses convives, plaça (iharles entre Véronique et la belle Mouni.

On ne servit sur la table Israélite que des mets préparés de la veille, comme le veut la loi religieuse, qui interdit tout travail manuel aux enfants de Moïse le jour du sabbat. Ce souper ne rappelait en rien une repas français. La nature des mets et l'ordre qui présidait au service, différaient complètement de nos habitudes. Des liqueurs versées dans des verres de Trieste, ciselés et rejiaussés d'or, furent d'abord présentées sur des plateaux d'argent. Une quantité innomblable de mets servis, un à un, vinrent étaler sur la table leurs mélanges bizarres et de nature à étonner les yeux et le goût des trois Européens conviés à ce banquet. Le fenouil joue un grand rôle dans la cuisine juive, le safran mêle son or nauséabond à presque tous leurs mets, et les épices les plus violens sont prodi-

gués partout avec nno profusion donl s'accommode diffîcilemiîni un palais chrétien .

Le souper se prolongea jusqu'à minuit.

Alors, les convives se séparèrent^ non sans une larme de Véronique, non sans un soupir de Charles, qui, rentré chez lui, couvrit de baisers un bouquet qu'il tira de son sein ei que Véronique avait tenu à la main pendant toute la soirée.

M. Delsarte n'était point le moins joyeux des convives de Chebabi. Malgré la sainteté du sabbat, le riche israélite avait laissé entrevoir des dispositions favorables pour une alïjiire importante proposée par le négociant espagriol.

ou IL FAIT B0^ D AVOIR DES AMIS.

Le lendemain de son souper avec le juif Chebabi, Charles Lefébure partit, comme il en avait reçu l'ordre, pour un corps d'armée qui occupait les montagnes du petit '\llas, et qui cherchait à soumettre les Arabes

par lesquels elles éiaient défendues contre l'invasion française.

Le nouvel adjudant auxiliaire des subsistances n'avait point tardé à faire apprécier par ses chefs l'intelligence de son esprit et la droiture de son caractère. On savait d'ailleurs l'intérêt que lui portait le colonel d'Outrepont, et ce dernier avait, en outre, remis à son protégé, des lettres pressantes de recommandation adressées à plusieurs intendants rie l'armée.

Il en fallait beaucoup moins pour vjiloir quelque protection à un jeune homme dont les manières distinguées attestaient une excellente éducation, et qui s'était déjà heureu

sèment tiré des trois ou quatre épreuves^assez décisives auxquelles on l'avait soumis, il ne tarda donc. point, après quelques mois de noviciat, à se voir charge de l'approvisionnement d'un petit corps militaire, ayant mission de surveiller plusieurs tribus arabes qui semblaient ne payer qu'à regret l'impôt, et dont on avait quelques raisons de suspecter le dévouement à la cause française.

Charles partit pour la plaine avec un régiment de spahis el Irois [)ataillonsde zéphyres; on lui avait donné coanne second dans ses opérations de subsistances militaires, un jeune lionime nommé Brichard.

Brichard était un garçon d'humeur légère,

spirituel par boutades, un peu décousu dans ses idées et d'un tempérament de jovialité inaltérable : tout lui devenait matière à rire, la bonne comme la mauvaise fortune; il parlait assez volontiers de lui-même, racontait à qui voulait les entendre les folies de sa jeunesse; trouvait charmant d'avoir dissipé à Paris, en (juclques années, un héritage de (juatre cents mille francs , faisait la nique à la misère , et n'eût voulu pour rien au monde marcher sans créanciers et sans lettre de change. Ce caractère badin dans son cynisme, et se riant de choses que Charles était habitué à traiter sérieusement, blessa d'abord le neveu de mademoiselle Lefébure : il accueillit avec assez de réserve les avances que lui faisait Brichard; mais Bricliard n'était pas de ceux qu'intimide el lient

en réserve un ;>cciieil peu empressé. \u lieu de se tenir pour battu, il redoubla d'empressement, modifia un peu sou iaisseï' - aller et lit tant de coquetteries à son camarade fju'il finit par le réduire à écouter, sans trop (ie mauvaise hiimeur, les calembourgs , les récits d'aventures de coulisses, et les prouesses galantes qui formaient le sujet des causeries ordinaires de l'ex-lion parisien.

Brichard, d'ailleurs, savait donner à ces billevesées une physionomie grotesque et une allure piquante qui les lui faisaient pardonner. Au milieu de la vie des camps, peu en harmonie avec ces goûts élises habitudes, en proie à des idées tristes chaque fois que son imaginationsercportaitvcrsParjsou vers Alger,

vers sa soiui' ou veis Vcroni^jue, (.îiiarlcs ne larda point à irouvcr que la sociéle de Brichar(] lui apportait d'heureuses distractions et parvenait souvent à le soustruire à l'ennui et à une tristesse voisine du découragement. Brichar(i d'ailleurs se montrait excellent compagnon, aimait à se sacrifier pour son ami, lui cédait toujours le meilleur cheval ou la meilleur ration, ne s'ellarouchait pas d'une rebuffade et acceptait de bonne grâce, dans ses relations avec Charles, le rôle un peu secondaire (|ue Kacine, dans Andromaciuey{'à\{\o\ior à l'antique modèle des amis. Après un mois de campagne, Charles ne pouvait plus se passer de Brichard.

Ce Brichard était un petit homme brun <t dont les cheveux crépus taillés en brosse,

s'étendaient sur un front peu développé. La forme de sa tête et de ses lèvres rappelait vaguement le type des nègres; un léger zézaiement donnait à sa voix une expression comique que rehaussaient l'excentricité de ses expressions et la jovialité de son humeur. A tout . cela il joignait un goût forcené pour la pêche, ne marchai t jamais sansl'attirail nécessaire pour se livrer à celte passion, n'apercevait pas un lîlet d'eau sans désirer y jeter sa ligne , et ne connaissait point de plus grand bonheur qi]e de voir un poisson se débattre à un hameçon. Il en advint de celte liaison ce qu'il arrive d'ordinaire, dans un ménage : chacun des deux conjoints modifia, à son insu, son propre caractère par des transactions involontaires et inaperçues. Le contact et le frottement arrondirent les angles par

lesquels ils s'entrechoquaient. Rricliartl avait appris à écouter sans ennui les confidences d'un amour chaste et les pieux souvenirs de la famille, lui, pauvre orphelin, élevé par un tuteur cupide. Charles, de son côté, commençait à sourire aux calembourgs de Brichard quand Ms étaient bien franchement bêtes, et ne dédaignait pas le soir, à la veillée, sous la tente, une histoire un peu égrillarde. Enfin il commençait à jeter la ligne sans ennui.

Telle était la nature de leurs rapports, lorsque les deux jeunes gens reçurent, on Ta dit, l'ordre d'accompagner un corps militaire détaché de l'armée en campagne, pour former un camp d'observation.

Âpres deux jours dé marche, on alla coucher à l'extrémité de l'immense plaine de la Mitidja, sur le bord du lac Haloula, qui s'étend au pied du Chenoua, non loin du tombeau delà Roumi. Michel Cervanteset la tradition racontent que ce tombeau fui construit pour la fdie du comte Julien, après que ce dernier, pour venger son honneur outragé, eut livré l'Afrique aux Mawes. Les savants, comme «l'habitude, rejettent celle légende poétique pour se livrer à cent dissertations contradictoires et surtout hélas! ennuyeuses, sur l'étrange monument qui ressemble à une tour ronde, gigantesque et dont on aurait abattu les crénaux. Tenons-nous-en donc à la tradition, moins encore à cause delà voix populaire qui pourrait bien, en cette circonstance, n'être pas la voix de Dieu, mais à cause

des savnnls qui no veulent pas l'admeltre, et en hnine de cin(]uante volumes publiés ou à |)ublier sur le tombeau de la Roumi. Disons en passant que les Arabes désignent encore aujourd'hui par ce nom de Roumi, Romaiiis, non-seulement les chrétiens , mais encore toutes les nations européennes.

La petite armée, du lieu où elle campait pouvait observer tout ce qui se passait dans la plaine et sur les montagnes, sans courir les dangers d'une surprise. Prête à marcher, à la moindre hostilité, sur ses agresseurs s'il s'en présentait, elle maintenait en outre dans l'inaction les nombreuses tribus qui occupaient le Sahel, l'Atlas et le Cheneua.

Si l'art njilitaire approuvait cette position,

un peinlrc et un poète ne l'eussent point choisie avec moins d'empressement. A droite, les cimes tourmentées de l'Atlas se dressaient audacieusement avec des arbres, des maisons, des gourbis, entassés dans leurs gorges, riches de végétation comme la Flandre et pittoresques comme les Alpes. Çà et là on apercevait de hauts mamelons grisâtres, de forme régulière, parmi lesquels, pendant la nuit, brillaient parfois des feux; c'étaient des tentes, des maisons de poils (bioutchar), pour employer l'expression arabe. Souvent, ces villes nomades disparaissaient tout-à-coup pour se montrer sur un autre point, toujours dans un lieu naturellement fortifié, et dont la disposition pût rendre difficile, sinon impossible, une attaque imprévue.

Jusqu'alors, pas un seul coup de fusil n'avait élé échangé entre les Français et les Arabes, qui seconlf niaient de rester sur la défensive. Le corps d'observation du camp d'Haloula avait fini par se laisser aller à une sécurité à peu près complète; les soldats jouissaient gaîmenl, avec leur insouciance habituelle, des avantages d'une position .qui ne les soumettait à aucune des privations et des épreuves inséparables d'une expédition. La plaine fournissait aux chevaux une nourriture abondante et qu'il suffisait de leur laisser paître. L'approvisionnement se ravitaillait facilement et les convois protégés par des sorties arrivaient sans coup férir de Blidah et même d'Alger; on avait autant de bestiaux qu'il était nécessaire à la consommation, et ils ne subissaient point, faute de fourra-

gt'S, le (iépéiissement qui iranslbrnie si viîo les convois de cette nature en une nourriture malsaine et -dangereuse, surtout les moutons. Enfin, le lac donnait le plaisir de la pêche a d'innombrales amateurs, parmi lesquels se faisait remarquer, au premier rang, Brichard, dont chacun enviait l'adresse et le bonheur. On citait, avec une complaisance qui flattait son orgueil, les énormes poissons qu'ame- Liaient sur îe rivage ses lignes toujours favorisées. Grâce à lui, les tables de ses amis se chargeaient de mets dont la délicatesse eût été vivement savourée par les gourmets les plus dilïiciles et les plus experts.

Charles , quoiqu'il accompagnât souvent son ami sur les bords du lac salé Haloula, donnait moins d'attention à sa ligne qu'à

l'atlmirnble panorama qui se déployait devant lui. Il passait (le longues heures, les yeux fixés sur le Sahël, calme, fier, nu, el d'une grandeur d'autant plus majestueuse qu'elle forniciil un contraste complet avec l'Atlas et ses formes bizarres. Souvent le neveu de mademoiselle Lefébure, grâce à la poésie qui (!ore l'imagination de tout jeune homme amoureux , comparait le Sahel aux Arabes drapés dans les larges plis de leurs burnous, sans affectation, et surpassant néanmoins les dispositions que cherchent et que s'estiment heureux de trouver , après de bien savantes combinaisons, les statuaires les plus habiles. L'Atlas lui rappelait les chevaux fougueux (ju'il voyait apparaître quelquefois dans la plaine : chaque mouvement fait jaillir et onduler dt's muscles dessinés énergiquement et

qui prennent toutes les formes j sort que le beau coursier frappe la terre de son pied, et qu'il se dresse sur ses jarrets; soit qu'immobile, les oreilles au vent, les narines ouvertes, l'œil en feu, il attende un mol, un geste pour s'élancer prompt comme les cavalesThessaliennes queles anciens disaientfilles du venl. Le regard de Charles aimait sur tout à s'égarer sur la mer de verdure qu'on nomme la Mitidja ; il cherchait, parmi les arbres qui s'élèvent çà et là, les ruisseaux qui serpentent les nappes de verdure qui s'étendent à perle de vue. Koléah, Blidah , Bouffarick, faibles points perdus dans un espace immense et que renferme une ceinture de montagnes à travers les découpures, desquelles se laisse parfois entrevoir la Méditerranée, sous la forme d'une tache bleue,

moins transparente que l'azur du ciel. Que de soirées il passa, écoulant le murmure des eaux, tandis que le rossignol clianlail sa complainte mélancolique, et que le soleil, disparu <}errière le Sahel, laissait après lui un horizon de pourpre et d'or !

Nous l'avons dit, depuis trois ijours que les soldats occupaient les bords du lac salé, une sécurité complète s'était emparé d'eux, et ils n'épargnaient point les railleries aux précautions minutieuses que leurs officiers les obligaient à observer. Le soldat français est essentiellement frondeur. Il se trouve dans les rangs de l'armée de beaux esprits de régiment,journalistes sans journaux qui dirigent l'esprit public, alimentent l'opposition , fournissent les épigrammes et se livrent à

d'inoffensifs dénigrements , que l'ont oublier le son du tambour ou le premier coup de fusil. Alors ces frondeuis meurent en obéissant aux officiers aux dépens desquels ils s'escrimaient tout-à- l'heure , et comptent dans leurs rangs des centaines d'Escoffier prêts à s'immoler pour les chefs dont, à entendre leurs bavardages, on eût pu les croire les ennemis mortels.

Le colonel qui commandait le petit camp redoublait de prudence : il avait appris par ses espions qu'un couvent de tholbah arabes se trouvait caché au pied de l'Atlas, dans un lieu nommé Benikil; les moines musulmans, on le savait, s'entouraient "de fanatiques et tenaient prêtes leurs armes.

Les tholbuli du Benikil sont les trappistes

*]<', l'Algérie. Ils cultivent la terre, consacrent à l'étude une |)artie de la nuit, et ne donneni ;hi sommeil que peu d'heures. Il se font citer j)our leur sobriété dans un pays où la sobriété n'est pas une vertu, mais une habitude. Ce couvent existe oncore aujourd'hui, près <le la ferme de Sidi-el-Âpchy, mon liùte, sous le loil duquel j'écris ces lignes au sommet de i'Ailas, en pleine Mitidja, en fnce du Snhel, et tandis (pie mon guide et mon ami le Khalil'at EHiaroubi, un lojig fusil à la main, se montre sur un des mamelons de la montagne, où il épie le passage de quelque vautour. {iA avril 48^15. )

Un soir tout était calme au camp. Un peu d'air frais tempérait la chaleur étouffante qui avait régné jusque-là. On n'entendait au-

eun bruit. Les solciats dorinoient. A peine de rares lenics d'officiers laissaient-elles enirevoir encore, à travers leurs épais tissus, la lueur d'une lampe. Etendu sur son hamac, Charles rêvait tristement à Véronique et aux deux femmes aimées qu'il avait laissées en France. Tout-a-coup Brichard, que des préparatifs de distributions de vivres avaient occupé jusqu'à cette heure avancée, entra dans la tente commune et se hâta d'inventer une plaisanterie pour égayer son camarade. Ses meilleurs calembourgs ne purent}' parvenir, et il sur[)rit Charles qui essuyait furtivement une larme.

— Tu vas passer une belle nuit! s'écria-til, car Brichard en était venu, non sans peine, à tutoyer Charles, plus heureux en

- tu -

cela que le Pylado de Racine, dont nous parlions toiit-îi-l'heure. Au lieu de gémir, de nous désoler, de nous abandonner à nos souvenirs, nous ferions bien mieux d'aller sur la lisière du camp faire une chiirmante partie de pêche au clair de lune. Le lac Halloula est à cin(|uanio pas et foisonne de pois son. Nous récollerons un excellent déjeuneipour demain muiii; nous respirerons un peu d air frais, après avoir été haletants, comme feu je ne sais plus (jiicl prophète, dans une fournaise ardente. Enlin, et ce qui vaut mieux, nous reviendrons dans notre tente disposés à dormir et l'imagination calmée. Il n'y arien qui vaille la pèche pour amortir l'imaginatior^ tu me l'as dit cent fois.

— iMais une pareille excursion, la nuit,

hors (Iti cnmjt. pros(!n!n penl-clre des dangers.

— Des dangers! s'écria Briehard... A nonotre premier appel tout le camp nous entendrait et viendrait à l'aiile des deux plus parfaits adjudants des subsistances que Dieu se soilconiplu à former. D'ailleurs les Arabes se trouvent à cinq ou six iieues de nous, et je les crois plus occupés d'éviter nos .soldats que de songer a troubler notre partie de pêche. Allons! viens, mon cher ami, viens Charles!

Rien en effet ne devait faire redouter le moindre péril; des sentinelles veillaient à vingt pas du lac; la prudence des Arabes et

— Ht) —

leur ;iversioii pour ou venir à loul coi«bal fhce à face avec des forces imposantes, garan-r lissaient encore la sécurilé des deux amis. [Is allèrent donc s'asseoir sur le boid du lac, la ligne à la main. Charles ne larda point à oublier de suivre le mouvement du liège qui surnageait, et retomba dans la rêverie mélancolique à laquelle Brichard avait voulu le soustraire. I/œil lixe, il regardait machinalement les ondulations de l'eau qui se succédaient lentement et s'argenlaient tour-à-tour aux rayons de la lune. Tout- à-coup, il se sentit étouffé par une épaisse étoffe qui voilait ses yeux et bâillonnait sa bouche. Il voulut se débattre... une main vigoureuse l'entraîna à travers des broussailles (jui le déchiraient. Cela dura quelques instants, — une minute peut être, — mais cette minute sera-i

bla à Charles IcnLe coiniue îolc.nitc. A ia lin, on s'arrêta, on passa une corde autour du corps du prisonnier de manière à lui rendre tout mouvement impossible; enfin on le jeta sur un cheval et dans les bras d'un cavalier qui le plaça devant lui. Le cavalier partit au galop.

Au même instant les sentinelles françaises firent feu, Talarme fut donnée au camp, on entendit les tambours battre et une rumeur s'élever. Charles un instant se crut sauvé, surtout lorsqu'il sentit le galop du cheval se ralentir un peu et le cavalier se retourner pour regarder en arrière. Cet espoir s'el'faça aussitô|t ; le cheval repartit avec plus de rapidité que jamais

Charles, sufloquc par le burnous noué stii son visage, }3enîil connaissance.

Quand il revint à lui, il se trouvait dans une vallée profondément cachée au milieu de hautes montagnes. Des hommes, des femmes,des enfants l'entouraient: tous jetaient ce gloussement étrange qu'ils nomment leur cri de joie : Louilouil ! lonilouil ! louilouil !

Charles, quand il eut repris un peu de force, reconnu qu'on l'avait rappelé à la vie en lui baignant d'eau fraîche le visage et la poitrine. Dépouillé de presque tous ses vêtements, il gisait nu sur le sable^, tandis qu'on se disputait autour de lui ses dépouilles.

— Voici une partie de pêche peu agréable, car nous y jouons le rôle de poisson, <lit une voix connue^ nous ne sommes que des rizpain-sel, et nous allons mourir comme des héros.

C'était Brichard dont les Arabes s'élaient également emparés.

Le louilouil cessa enfin et fit place à des injures et à des mauvais traitements dont on accabla les prisonniers. Les lemmcs surtout se montraient d'une telle violence, que les hommes finirent par s'éloigner et rentrèrent sous leur tentes, sans doute pour ne point devenir les complice?» de pareilles atrocités .

Un petit garçon de sept à huit ans rpiitta le gioupe dos femmes et revinl (pielques instants après, tenant un conlean à !a main. Il s'avança vers les Français garotiés (!e manière à ne pouvoir faire aucun mouvement, s'amusa quekpies instants à promener la lame sur leurs yeux, sur leur cœur et sur leur poitrine; puis, par un mouvement rapide et inatt|^(lu, il se retourna et abattit d'un seul couple pouce de la main droite de Briclianl.

L'infortuné jeta un cri de douleur, les femmes y répondirent par des applaudissements; il y en eut une, la mère du petit bourreau sans doute, qui le prit dans ses bras et l'embrassa avec effusion. Pour mieux le récompenser encore, elle acheva de de-

pou i lier Charles du peu de vêtements qu'on lui avail laissés et les jota à î'enrant. Quand elle aperçut la médaille de la Vierge que mademoiselle F^efébure avait attachée au cou de son neveu, le jour de son départ et qui avait fixé, un matin, l'attention d'EI Ihoudi, elle l'arracha brutalement, l'examina avec curiosité, et rit du regard douloureux que le patient jetait sur ce pieux souvenir de famille : elle montra ensuite à ses compagnes le talisman chrétien, et finit piu- le nouer autour du cou du petit Arabe, occupé à tremper ses bras dans le sang du blessé. Alors, deux femmes soulevèrent Charles, le forcèrent à se lever, et l'attachèrent debout au poteau d'une tente qu'on n'avait point achevé de dresser. Là, elles l'obligèrent à assister au supplice du malheureux Brichard que les furies

dépecèrent inorcuau ;» moiceau, insultant a son agonie, et sautant de joie à chneun de ses gémissements. Lorsque Charles fermait les yeux pour se soustraire à ee liideux spectacle, qui se prolongea pendant plus d'une demi-heure, elles enfonçaient la poinle de leur poignard dans les membres du prisonnier^ l'oblig(.'aient à rouvrir ses paupières , ei lui faisaieni comi)rendre par d'épouvanlabies gestes qu'U allait subir un pareil sort . ^^

Déjà, en effet, elles rassemblaient des. broussailles autour de lui pour le brûler à petit feu 5 les enfimls enfonçaient des épines sous les oncles de ses pieds et de ses mains ; une femme échevelée s'amusait à lui jeter au visage la lèle sanglante de son conqiagnon :

sur ces enlrefailes, on entendit le galop cl un chev:tl et une voix (jui donnriit des ordres en langue arabe. Les femmes et les enfants interrompirent leurs jeux snnglants et se prosternèrent devant le cavalier en disant : Le cheick I le cheick !

Ceiui-ci s'approcha de Charles, jeta sur lui un regard rapide et sembla chercher quelque chose parmi les dépouilles sanglantes du malheureux Brichard. Du bout de son fusil, il souleva les vêtements des deux Français et se livra pendant quelques instans à une perquisition inutile. Cet examen terminé , il descendit de ciieval, en jeta la bride à un des hommes qui l'accompagnaient et s'éloigna.

A linslanl les cris reconiinençeront, et Upetit garçon qui portait au eon la médaille de Charles reçut de sa inère l'ordre d'aller chercher des charbons allumés pour mettre le feu aux fascines.

Celui-ci, lier de cette mission , courut vers le brasier à demi éteint du Cawagi qui se trouvait à l'extrémité du camp. Quelque empressement qu'il mît à contribuer au supplice du Roumi, lorsqu'il passa près du chef, il ne négligea point toutefois, comme le prescrit le cérémonial arabe, de lui baiser respectueusement la paume de la main. I^e chef vit alors briller au cou de l'enfant la médaille de la Vierge; il !•: dénoua, l'examiiifi attentivement à la clarté de la lune, et adressa quel-

ques (jucslions à rciifanl (jui accompagna sa réponse <\\\u geste dirigé vers le prisonnier.

Le cheick revint alors près de Charles, interrogea les femmes et prononça avec l'accent guttural qui caractérise les orientaux le nom de Lefébure. Charles leva machinalement la tète. ^ l'instant, le chef fit un signe : les femmes dénouèrent les cordes qui tenaient le Français attaché au pieu de la tente, et l'une d'elles, avec une adresse extrême, enleva, sans causer de douleur au patient, les longues épines qu'on lui avait enfoncées dans les ongles. Tandis qu'elle s'acquilait de ce soin, une autre trempait des compresses de linge tians de l'eau fraîche et en enveloppait les extrémités sanglantes du malheureux

qu'une pcripétio innltcndue vonnil brusquemenl d'arracher à la mort.

Le chcick altacha de nouveau au cou de celui qu'il venait de délivrer la médaille de Nolre-i)ame-de-Gràce, et lui ordonna de le suivre.

Lorsque Charles voulut marcher, les forces lui manquèrent 5 ses [ûeds blessés et tuméfiés ne purent le soutenir; il tomba sur les genoux; à l'instant les femmes qui se disposaient tout-à-l'heureà le brûler vivant, se disputércntà qui letransporteraitdansla tente du chef, tandis que d'autres rassemblaient ses vêtements épars sur le sol et suivaient en

les rupporl;int à oohii (ju elles en avait dépouillé.

Pendant ce lemps-l^, un grand mouvement s opérait dans le camp; on enlevait les tentes; on rassemblait les troupeaux ; chaque cavalier sellait son cheval et le détachait des entraves qu'il lui avait mises aux pieds Déjà le ciel commençait à blanchir; la nuit s'effaçant à l'horison, laissait entrevoir une raio moins obscure que !<• reste de l'immense étendue et léchant d'un coq se faisait entendre à diverses reprises.

La tente sous laquelle gissait étendu Charlas, en proie à la fièvre et presqu'au délire, fut pliée comme les autres. Alors on déposa

le prisonnier sur un lit de foin, le cheick se pencha vers lui, et dit trois fois d'une voix distincte, quoique basse :

•fi — Shah Allah ! Shah Allah ! Shah Allah ! (S'il plaît à Dieu ! s'il plaît à Dieu ! s'il plaît à Dieu!)

C'était, on se le rappelle, les mots écrits par El Ihoudi sur le papier remis à Charles par ce mystérieux personnage.

Le cheick remonta ensuite à cheval et s'éloigna.

Dévoré par la fièvre et brisé par les souf-

fiances qu'il avait endorécs , Charles se croyait le jouet d'un rêve affreux. Il écoulait, comme on écoute dans le sommeil, les bruits du camp , qui , d'abord tumultueux et semblables à un orage, commençaient peu à peu à s'amortii et à s'en aller mourant dans le lointain. Déjà ils ne semblaient plus au malade que le vague murmure des flots après la tempête, lorsque soudain une vive fusillade se fit entendre au sommet des montagnes. La voix des clairons répondit à ces détonations. Charles voulut se soulever sur Sa couche; il ne put y parvenir : un cri de douleur lui échappa et il lui fallut rester immobile au moment où ses compatriotes venaient lui apporter lu liberté : c'étaient en effet les Français dont retentissait la charge ; c'étaient les Français devant lesquels reçu-

— salaient les Arabes surpris el arrêtés dans leur fuite. Charles entendit ces derniers repasser près de lui, en désordre, entraînant les femmes et les enfants, pressant devant eux leurs troupeaux qui marchaient presque aussi vile que les cavaliers, et se retournant de temps à autre pour tirer sur l'ennemi sans ralentir leur marche.

Ils s'éloignaient de l'endroit où gisait Charles et qu'occupait naguère leur camp pour s'efforcer de gagner une gorge de montagne qui rendait leur fuite moins dangereuse et leur donnait de véritables chances de salut.

Tout-à-coup, de la partie de l'Atlas vers laquelle ils avançaient, des clairons répondi-

rcni aux autres clairons qui sonnaient la charge de l'autre côté... Les Arabes se trouvaient placés entre deux corps militaires ; la fuite n'était plus possible, il fallait se rendre ou mourir.

Par un effort désespéré, Charles se blottit sous le foin qui lui servait de couche. Il le comprenait , si les Arabes -l'apercevaient en ce moment, c'en était fait de lui.

Cependant, les Musulmans plaçaient au centre de leur hordes les tentes, les troupeaux, les enfants, et les femmes : celles-ci se déchiraient le visage avec leurs ongles, se barbouillaient d'huile et se couvraient de cendres, soit en signe de désespoir, soit pour

cacher ieurs traits aux vainqueurs, quand ceux-ci les dépouilleraient de ieurs voiles.

Sur ces entrefaites, les coups de feu se lirent entendre avec une iiouveile vivacité ; les Arabes opposèrent une résistance désespérée; plusieurs d'entre eux, la tête couverte d'un bonnet de peau d'aulruclie, s'élançaient au milieu de nos soldats el se laissaient tuer plutôt que de rompre (i'un pas; désignés comme les plus braves de la tribu, ils avaient juré sur le Koran do ne jamais reculer devant l'ennemi.

Il y eut un moment où les soldats même les plus endurcis sentirent une larme dans leurs paupières. Un vieillard, debout sur une

petite éminence, fusillait les Français et s'efforçait de couvrir de son corps une jeune fille de dix à douze ans qui se tenait blottie à ses pieds; une balle vint à frapper celte enfant, qui jeta un cri, étendit les bras et tomba sans mouvement sur le sable. Le vieillard se baissa vers elle, la prit dans ses bras et la contempla quelques instants avec désespoir; puis il la replaça doucement à terre, reprit son fusil, s'élança sur un cheval et alla se faire massacrer au milieu des rangs français, après avoie tué deux soldats.

Le demi-cercle formé par les troupes françaises se resserrait de plus en plus. Déjà leurs balles frappaient au centre de la tribu, et jetaient le désordre parmi les troupeaux.

Les bœufs se ruaient au milieu des femmes, des enfants et des vieillards, les blessaient, les foulaient aux pieds et leur apportaient ainsi de nouveaux périls. A chaque instant , de nouveaux guerriers arabes succombaient, le peu qui survivait, blessé, mis hors de combat et dans l'impossibilité de résister, prit la fuite et s'efforça de gagner les montagnes. Alors la petite armée s'abattit sur le camp.

Le premier objet qui frappa les regards de nos soldats fut la tête de Brichard qu'on avait placée sur un pieu, et que, dans leur terreur, les Arabes n'avaient point songé à faire disparaître. A celte vue, malgré leurs chefs qui s'efforçaient de les retenir, malgré les clairons qui sonnaient la retraite pour les arrêter, ils se ietèrenl sur les Arabes, eu (i-

rent un massacre horrible el n'épargnèrent ni femmes, ni enfants, car ils savaient que ces femmes et ces enfants avaient pris une part cruelle à l'assassinat de leur compatriotes.

Au milieu de ces scènes épouvantables, des cris des mouranls,des coups de fusil,des roulements des tambours et (les fanfares des clairons, Charles restait attaché à terre sans pouvoir se soulever. Ilappelaità son aide, mais les soldats passaient près de lui sans l'entendre et sans le voir. A chaque instant, il craignait que les chevaux ne le broyassent sous leurs pieds.

Un zéphir , las de carnage el de butin,

vint à réfléchir, passant prés du lit do foin du l)lessé, qu'il était temps de songer un peu au cheval de son officier. Il s'approcha du tas d'herbes séchées.

— (Camarade , à ujoi ! murmura Charles d'unt; voix défaillante.

— Tiens, le foin parle en ce pa}sl s'écria liacétieusemcnt le soldat.

Puis, débarrassant son compatriote :

— Qui donc, pa}s, vous a mis en bourgeois de la sorte ? demanda le louslic soldai en voyant l'élal de nudilé complète du blessé. Il l'examina plus attentivement,

— Que vois-je? nom d'un nom! Je vous reconnais à présent : vous êtes le riz-pain-sel M. Leféburé; un bon garçon, qui ne vole pas trop et qui donne à l'occasion un ver de vin aux zéphirs. Suffit! je vais vous porter à l'ambulance. Libre à vous de vous acquitter envers votre servileur en viande, pain, sel, argent blanc ou monnaie d'or.

Tout en hâblant ainsi, le brave zépliir n'en appelait pas moins un de ses camarades pour l'aider à transporter Charles à l'ambulance, où ce dernier reçut les soins- que réclamait son état.

On bivouaqua sur le champ de bataille

Ce fut au milieu des débris sanglants de la razzia que les soldats, allumant du feu, établirent leurs marmites et improvisèrent une cuisine dont les troupeaux de la tribu livrée au pillage fournirent exclusivement le menu. Quoiqu'on eût remis ces troupeaux aux officiers comptables, les soldats, avec le besoin de gaspillage et de destruction qu'ils ont de commun avec les enfants, trouvèrent moyen de s'approprier vingt fois plus de bestiaux qu'il ne leur en était besoin. Il fallait voir etentendre un bel esprit parisien disantavec la gaieté bavarde qui ne le quittait jamais :

— Garçon', une cervelle fie mouton!

Et abattre lui-même à l'instant le mouton

afin de s'en procurer la cervelle. On luail un bœuf pour en avoir les seuls rognons, et quoique le corps expéditionnaire ne se composât guère que de quinze cents hommes, plus de huit cents bestiaux furent massacrés en viugt-qualre heures. Rien ne saurait donner une idée des contes, des facéties, des calembours et des quolibets de ces grands enfants qui trouvaient moyen de rire en présence de huit cents cadavres, et qui se hâtaient de jouir d'une journée de bombance que suivrait peul-étre un lendemain de fatigue, de périls et de disette. D'ailleurs n'avaient-ils pas à venger la mort de leur camarade Brichard?

On passa la soirée à boire à la santé du défunt et la nuit à dormir profondément.

— OS- LO landomain, au point du jour, on sonna la diane; cliacun so secoua, se rajusta, but un coup d'eau de-vie, et alla prendre place à son rang. Ce fut seulement alors que les officiers s'aperçurent d'une horrible plaisanterie à laquelle, pendant la nuit, s'étaient livrés quelques soldats. A la place occupée la veille par le camp arabe, et à l'endroit même où avait été exposée la tête de Brichard, par une atroce tacétie rivalisant avec la cruauté de ceux qui avaient massacré un prisonnier sans défense, les troupiers avaient formé un rond de têtes sanglantes. Ils avaient fait alterner une tête d'homme avec une tête de mouton. Au milieu de ce cercle épouvantable, des tètes de femmes et d'enfants entremêlées de tê'tes d'agneaux formaient les chiffres de la date du mois

Les officiers se détournèrent avec dégoût de ce hideux spectacle et donnèrent l'ordre du départ. Les soldats trouvèrent la chose fort amusante, et les loustics ne seiirent point faute de renchérir sur cette plaisanterie de cannibales dans leurs bons mots de corps de garde.

(Quoique les blessures de Charles ne présentassent aucun caractère dangereux, elles n'en déterminèrent pas moins une fièvre violente à laquelle contribuèrent beaucoup , d'ailleurs, les émotions qu'il avait éprouvées pendant la terrible nuit de sa captivité. La fièvre, en Afrique, procède par des effets subits et extrêmes ; elle frappe tout à-coup de prostration complète, ne laisse aucune force

ni à la pensée ni au corps, et iibal le courage des plus braves et des plus fermes. Le malade tombe dans une indifférence voisine de l'idiolisme; le péril, la mort se dressent près de lui et l'entourent, sans qu'il fassent un mouvement pour les éviter. La sollicitude des médecins qui veillaient sur lui, l'intérêt qu'avaient excité dans le camp son étrange enlèvement et sa délivrance plus miraculeuse encore, ramenèrent seuls au camp le pauvre jeune homme. Étendu sur les larges coussins qui , en Algérie , servent aux mules de selle ou plutôt de bât, il se laissait aller à chaque mouvement de sa monture, subissait ses moindres impulsions et tombait à chaque secousse que, malgré les précautions des guides, provoquaient soit un roc escarpé à gravir, soit une penle rapide à descendic

Il allait les yeux ouverts et sans regard, la lête inclinée sur sa poitrine, l'imagination plongée dans un engourdissement absolu.

Quand il sortit de cet état, il se trouva installé à l'ambulance et entouré de deux infirmiers militaires. 11 porta les yeux autour de lui, et chercha en vain à rassembler ses souvenirs; sa tête retomba sur l'oreiller de sa couchette improvisée, et des paroles sans suite, telles qu'en dicte le délire, s'échappèrent de ses lèvres.

— Diable! dit un des infirmiers, le rizpain-sel ne lira pas aujourd'hui la lettre que nous a remise, pour la lui donner en secret, avec deux pièces de cinq francs à notre usage

particulier, le petit juif qui vient chaque malin au camp, nous vendre du pain frais.

— J'ai bien peur que ledit riz pain-sel ne lise jamais cette lettre, répliqua l'autre g;ird«nialade.

— Le port en est payé ! conciut son compagnon, en portant à ses lèvres une gourde pleine d'cau-de vie et qui no les quitta que singulièrement allégée.

UNE SBAIA.

Le général Bonnivet n'avait d'abord songé qu'à rendre service, à sa manière, au colonel Gaston d'Outrepont. Quand il eût vu les choses marcher à son gré, et Gaston dans l'impossible de rester à Paris, ou même de

différer d'un seul jour son départ, il se félicita du succès de son entreprise et commença à calculer non-seulement toute l'importance du service qu'il avait rendu, mais encore la reconnaissance sans bornes que lui devait son ami.

Une fois ses droits à la reconnaissance d-î Gaston établis dans sa propre pensée, le général, par une transition qui n'étonna personne lie ceux qui ont quelque expérience du cœurbumain, se demanda comment Gaston ferait pour lui donner des preuves de cette reconnaissance ? Presque toujours , après un service rendu, l'obligeur se pose cette question et commence è supputer la la valeur de la dette contractée par l'obligé ; valeur sur laquelle, comme l'a dit Laroche-

— dOO -

ioucauld, les deux parties ont tant de peine à s'entendre.

Pins le général pensait à ce que lui devait M. d'Outrepont, plus la dette grossissait et foisonnait à ses yeux. Le colonel lui devait, pour le moins, l'avenir de sa carrière militaire, ses épaulettes de maréchal-de-camp, et une f^loire nouvelle qui ravivait celle de sa jeunesse. Et puis ce mariage malencontreux, rompu à la veille de se conclure! Une folie d'adolescent épargnée à un personnage mûr, à un liomme politique! Jamais le colonel ne pourra s'acquitter envers l'ami dévoué qui lui vaut tout celai

Le général, après s'être admiré de nou-

veau dans son œuvre, conclut qu'il pouvait sans scrupule demander à M. d'Oulrepont un premier service, et le prier d'attacher à sa personne un jeune officier d'élat-major du nom de Bonnivet, comme son oncle, lequel devait précisément retourner en Afrique sous peu de jours, après l'expiration d'un congé agonisant.

Une fois que la pensée de son neveu se fût présentée à l'esprit du général, tout marcha rondement dans son imagination et s'arrangea à merveille; non toutefois sans prendre encore à l'égard du colonel une nouvelle teinte de services et de droits à la reconnaissance.

—Mon neveu Arthur, une fols en Afri(pu',

sera pour d'Outrepont une société agréable, se dit le général en se frottant le menton. Eh! mais j'y pense, s'écria-t-il après (juelques instants de réflexion, le colonel serait heureux d'emmener avec lui un tel compagnon de voyage! La gaieté d'Arthur le distraira ctiemin faisant et l'arrachera à ses mélancolies amoureuses. L'idée est excellente!

pauvre Gaston , que de reconnaissance il me devra !

Ji se ren(.lil aussitôt chez son neveu, et lui communiqua son plan , non sans raconter l'immense service rendu à M. d'Outiepont.

— Il est minuit; voa^ n'avez point encore

l>révenu le colonel de vcrtrc dessein de lui adjoindre imn "compagnon de route... Et il part demain au point du jour, allégua le lieutenant.

— Je te mènerai chez lui à quatre heures du matin.

— Le procédé me paraît un peu sans gêne, et M. d'Outrepont pourrait.. .

— D'Outrepont sera charmé de m'étre agréable ; il me doit tant!,..

— Un départ aussi brusque...

— Un militaire doit toujours se tenir prêt

à partir. D'ailleurs, je me îcharge de tes bagages. Ils partiront demain, et tu les trouveras à Marseille avant de l'embarquer. Deux heures peuvent te suffire et au delà.

Le général s'évertua si bien et admonesta de telle façon le lieutenant que ce dernier finit par céder et se rendit avec son oncle, au point du jour, chez le colonel . Le colonel était déjà parti peur se rendre chez Joséphine. Le général monta dans la voiture qui allait sedirigerveis la porte de la jeune fille et y attendre i\I. d'Oulreponl : malgré la résistence d'Arthur à imiter ce sans-façon, il l'obligea à prendre place près de lui.

M= d'Outrepont , en (|uiltanl sa Uaii-

cée, trouva donc deux personnes djnis sa voiture.

— Mon cher Gaston, j'ai un immense service à vous demander, s'écria le général : emmenez mon neveu avec vous et altacbez-lo à votre personne pendant la campagne que vous allez faire. Je vous le donne pour aidede-camp, lorsque vous placerez sur vos épaulettes à graines d'épinard les étoiles de général.

Gaston, tout entier aux adieux qu'il venait de faire et à la douloureuse séparation qui l'arrachait loin de Joséphine, répondit (pielques paroles banales à Bonnivel, qui lui sauta au cou, l'embrassa trois fois, doujia deux ac-

colacles à son neveu, mit pied à terre et ordonna au pos.tillon de partir.

Il regarda eoraplaisamment la voiture s'éloigner, et se dit en s'essuyant le front :

— Quel nouveau service je rends encore à d'Outreponten lui donnant mon neveu pour compagnon ! N'est-ce point comme si je l'accompagnais moi-même? Arthur ne manque pas de linesse ; je lui ai tout confié ; il sera le consolateur et le médecin moral du colonel, veillera à prévenir les rechutes, et me tiendra au courant de tout. Bon Gaston! Je ne regrette point de lui avoir été utile: il serait bien odieusement ingrat s'il ne me gardait point une éternelle reconnaissance.

M. d'Outrepont se mil donc en roule avec son compagnon inconnu et ne lui adressa, en roule, que rarement la parole.

La voilure s'arrêta à Marseille, el un baleau à vapeur emmena immédiatement eh Afrique les deux voyageurs militaires.

Avant de quitter la France, M. d'Outrepont, comme il l'avait fait à plusieurs relais, écrivit un billet, jeté immédiatement à la poste et destiné à porter à sa fiancée un peu de consolation et des protestations passionnées de tendresse et de désespoir. Le lieutenant \rtliur Bonnivel, en voyant l'expression profonde de l'amour de Gaston, commençait à regretter que son oncle se fût inimiscû dan^-

celte affaire, surtout à l'insu du colonel. M. d'Outrepont demeurait sans cesse sous une préoccupation morne; à chaque instant, des larmes qu'il s'efforçait en vain de retenir se faisaient jour à travers ses paupières. Tantôt il se redressait fièrement, tordait sa moustache, passait ses mains sur son font , comme pour en écarter des pensées indignes de lui, et cherchait à dire à Arthur quelques mots empreints de sa gaîté d'autrefois. Presque toujours troublé par l'émotion et par le souvenir, la voix lui manquait ; il ne restait d'autre ressource au soldat amoureux que d'abaisser la glace de la portière, de porter sur la campagne des rr-gard^ qui ne voyaient rien et de < aciier , du moins cette fois , ses yeux fatigués et humides de pleurs.

— lOî) ~

Arrivé en Algérie, il reprit un peu de courage : le mouvement militaire imprimé à In conquête française, les soldats de différentes armes étalant leurs uniformes de toute nature, ranimèrent un peu le cœur du colonel lorsqu'il débarqua dans le port et qu'il traversa la ville pour la première fois. A chaque instant un Espagnol, le petit chapeau placé sur l'oreille, un mouchoir de soie noué autour de la tête et les draperies bariolées de son manteau jetées sur l'épaule gauche , venait, par l'aspect de ce costume, son allure de majo et sa face basanée, réveiller ks souvenirs martiaux :1e Gaston, et les temps heureux où il gagnait en Catalogne son épaulette (le sous-lieutenant. Plus loin, il sentit un sourire effleurer ses lèvres en se trouvant tout-àcoup, au détour d'une rue, face à face avec

une manola, qui, révcntail à la main et la manlille sur l'épaule, balançait avec une grâce proYoqqante sa taille fine el souple, marchait le nez au veut , ses cheveux noirs couronnés «l'un peigne d'or ciselé follement, et plus follement encore penche sur une oreille mignonne. Ce ne fut plus alors sa première épaulette, mais ses premières victoires amoureuses dont le souvenir se réveilla dans son imagination. Au regard que jeta le colonel sur la manola, Arthur Bonnivet commença à croire que l'amour de Gaston et ses projets de mariage étaient moins incurables qu*on ne l'avait <rabord redouté.

— Nous verrons, nous verrons, dit-il en se frottant les mains j avant (|uinze jours, il ne

pensera plus a ce mariage extravagant. Deux mois ne se passeront point sans que je puisse lui avouer que mon oncle est la cause de sa guérison. Aujourd'hui encore il me répondrait par de la colère; bientôt c<? sera en me pressant la rnaiu avec reconnaissance qu'il apprendra le service immense que le général Iqi a rendu.

Malgré les conjectures et la prévision du lieulenanl, la passion de Gaston pour Joséphine était profonde et sincère. Sans doute, les occupations qui assaillirent de toutes paris le colonel, les devoirs de la mission qui lui était confiée, l'organisalion de son service et Its dispositions à prendre pour iu campagne qui devait bientôt commencer, rendirent à M. d'Outreponl sa force et son courage.

Néanmoins, un attendrissement involontaire s'emparait encore de son cœur au souvenir de la France et de la jeune fdle dont il recevait, par chaque courrier, des lettres que dictaient un amour d'une vivacité méridionale et une adorable candeur. Le temps et la mobilité d'imagination natureile à M. d'Outrepont avaient Leau agir sur son âme, une lettre de Joséphine effaçait aussitôt leur ouvrage, comme il suffit à la vague de passer rapidement sur le sable du rivage pour faire disparaître le s^illon qu'on y a trac('.

Le colonel sortait peu quand son service ne l'exigeait point; il n'allait guère dans le monde, évitait les flâneries du café, dînait chez lui, travaillait beaucoup et attendait avec

impntiencf» l'onlrée en campagne de l'armée. Il lui tardait de conquérir ses épaulettes de générai, et de revenir bien vite à Paris réaliser des projets plus îoux que les rêves do l'ambition.

Pour charnier les loisirs de la solitude el leur laisser moins de lenteur , il résolut de porlcctionner les éludes de la langue arabe aux(|uellcs il se liviait depuis longtemps et qui lui valaient déjà la régulation d'un savant orientaliste. Afin de franchir la dislance qui sépare, en Algérie, la langue écrite de la langue parlée , il se relâcha un peu de ses habitudes sédentaires en faveur d'un jeune Maure , riche , appartenant à une famille considérée du pays, et auquel il avait

rendu service ilans une (jueslion qui intéressait la fortune de Sid-Ben-Abdallali.

Sid-Ben-Âbdallah était un de ces beaux Koulouglis, derniers rejetons (!e la race turque, au regard fier et doux, aux dents blanches et un peu longues, qui portent le burnous soyeux avec une grâce pleine d'élégance, et qui savent, mieux que nuls autres, disposer, autour do leur Iront, les plis parfumés de l'écharpe de cachemire qui forme leur turban. Comme presque tous les Maures de qualité, il sortait rarement de sa maison, et se consolait du coup funeste porté à sa fortune par l'invasion française, dans la vie nonchalante et voluptueuse de la famille orientale. Époux d'une femme jeune et belle,

dont jamais un autre homme n'avait vu le visage à découvert, nntour(^ d'esclaves, assez riche pour n'avoir jamais à s'inquiéter d'un lendemain, qui d'ailleurs, grâce au fatalisme et à la résignation musulmane, n'est jamais bien gros d'inquiétudepour les vrais-croyants, il passait ses journées assis près de la fenélre grillée de son marabout, contemplait la mer, humait avec lenteur la fumée odorante de sa sihsi, et n'avait qu'à frapper ses mains l'une contre l'autre pour voir accourir près de lui sa fomiue, la charmante Nesrine (rose blanche), deux enfants à l'œil bleuet huit esclaves noirs, dont rcmpresseraent attestait la vérité de celte formule orientale : Entendre, c'est obéir.

Du reste, comme tous les Maures, Sid-

bon Abdallah gouvernait sa famille (i) en iimîtie pleia de douceur. Un (!e ses amusements favoris consistait bien, il est vrai, à livrer aux coups de ses deux enfants un petit négrillon de leur âge, dont les cris et les grimaces comiques faisaient rire aux éclats la maison entière et le maître kii-méme, malgré son impassibilité. Mais, après tout, ces coups n'avaient guère rien do plus sérieux et de plus (ioulourcux (jue les coups de pied et de bàlon qui sont en possession de nous égayer au théâtre depuis tant de siècles. Ajoutons encore, pour la justification de Sid-ben-Abdallah, que nous souhaiterions

(4 ) Les Arabes ont conservé pour désigner leurs esclave» \c mot de famille, consacré jadis par les Romains au mtémo usage.

à beaucoup de nos acleuis un masque aussi plaisant que la face grimaçante el noire, les yeux blanc, la tête crépue et le ventre rebondi du négrillon. Jamais Bouclier et VVanloo n'ont donné aux Arlequins de leurs tableaux une expression plus complète de la gourmandise et de la ruse qui se cachent sous la naïveté : Cailin eût été jaloux du petit nègre Rïadh (parterre).

Le colonel aimait à s'entretenii- avec Sidben-Abdallali dos mœurs domestiques des Maures, et Sid-ben-Abdallah, pour satisfaire cette curiosité, admit un jour le colonel à visiter sa maison; excepté toutefois d'appartement dans lequel s'étaient réfugiées les femmes.

Moins réservé à col égard (jue la plupart des Arabes qui regarderaient comme un manque de convenance qu'on leur parlât de leurs femmes, Sid-ben- Abdallah racontait à son ami européen les habitudes simples et dignes des temps antiques de son gynécée : l'autorité absolue de la maîtresse de maison, l'obéissance respectueuse des esclaves, leur dévouement et leur paresse proverbiale. Môme encore de nos jours, les Maures achètent clandestinement des esclaves, presque toujours noirs et portant sur leurs joues des cicatrices profondes. Ces cicatrices, au nombre de six, et tracées perpendiculairement à l'aide d'un fer rouge et tranchant, attestent qu'ils arrivent de Tombouctou. C'est la marque du fabricant. Les noirs de Tombouctou sont fort locherchés et plus dociles (jue les

esclaves des autres parties de I'Afri(iue. La condition de ces créatures humaines vendues comme des bestiaux, n'offre en réalité rien de bien rigoureux. Après sept ou huit années de services fidèles, une esclave noire se trouve ordinairement affranchie par son maître , dont elle se garde bien toutefois de quitter la maison. Libre, elle devient la majordome de la famille, sort pour faire <ics empiètes, dirige les autres esclaves et piéside aux travaux domestiques assez restreints : ils se bornent à un blanchissage perpétuel du linge et à son séchage sur les galeries de l'oustheddar, cour intérieure et à ciel ouvert qui forme le centre de toule maison mauresque. Une surveillance fort mal exercée sur les enfants, et les préparations des alimens, plus (|uc simples aux jours ordinaires, achèvent

de consliluer le labeur de ces grandes filles noires qu'on rencontre à chaque pas, la tête enveloppée d'un foularti, les bras chargés de bracelets et une amulette au cou.

Lorsqu'elles sortent au dehors, elles s'enveloppent d'un long voile rayé de bleu et de blanc, qui porte le nom de mlaia.

Sid-ben-Abdallah devait, nous l'avons dit, de la reconnaissance au colonel d'Outrepont; ce dernier pouvait lui rendre encore d'importants services. Enfin, les Maures sont conteurs, et malgré la finesse et la réserve qui les caractérisent, ils se laissent entraîner souvent j>ar la vivacité de leur imagination et la poésie de leurs paroles. Ces motifs éta-

bliront suffisamnienl, je le pense, rinlirnilé <{iii s'établit entie le Koiilouglî ei l'odieier français.

Sicl-ben-Âbdallah aimait à établir des parallèles entre les réeits de M. d'Oulrepont sur les mœurs européennes et les descriptions qu'il faisait dos habitudes arabes et turques. Peu à peu le colonel se vit admis chez îe Maure Seulement, dès qu'il meîtait le pied à l'entrée de la skifa (vestibule), les esclaves répandues dans l'oustheddar (cour intérieure), donnaient le signal aux femmes libres de se réfugier aussitôt dans une pièce hermétiquement fermée par un rideau blanc. Ce rideau, qui rendait invisil)les, pour Gasl(Ui, les m)fstéricuses Musulmanes cachées

derrière ses plis, leur permettait toutefois d'apercevoir le, Roumi, qui jelail vers elles un ardentet inutile regard de curiosité.

Un soir que le colonel avait tait à Sid-ben- \bdallah une description pittoresque des danseuses de l'Opéra, et des enchantements du corps de bnllets, le Koulougli se prit à sourire avec l'expression impénétrable qui ca ractérise les Orientaux, et proposa à M.d'Outrepont de venir déjeuner avec lui le lendemain.

— Je vous traiterai à la manière des Maures, dit il.

Le colonel s'empressa d'accepter une invi-

tation qu'il regaidailnôanmoiDs (Utîlée connue piir une politesse banale.

Sid-ben-Abflalinli lui tendit la main et ne témoigna ni joie ni inécontentenienis secret de voir son invitation acceptée: le front et le visage im|)assibles il répéta :

— Tu seras mon convive, demain matin, a dix heures.

La pensée de la curieuse journée qu'il de vait passer le lendemain rendirent, cette nuit, la tristesse et l'isolement du colonel un peu moins profonds. Quand vint le matin, il s'éveilla dispos et pres(fue gai , prépara son costume (ic njanière à pouvoir faire à son liôtc

la gaianlerie de se déchausser, en entrant ehez lui, et se dirigea, quelques minutes avant dix heures, vers la maison (ie Sid-ben- Abdallah. Cette maison s'élevait dans une rue escarpée, formée par une longue voûte presque noire; la porte étroite et basse qui servait d'entrée se trouvait ménagée dans un gros mur blanc sans façade sans fenêtre extérieure et formait un contraste piquant par sa rusticité extérieure avec le petit palais oriental dans lequel on pénétrait après avoir franchi le seuil.

Sid-ben- Abdallah vint au-devant du colonel, lui donna la main et l'introduisit dans une galerie longue et étroite prenant jour sur la cour intérieure et que terminait à chacune de ses extrémités un petit salon (cobba). Ce

snlon , couronne «l'un |)laron.! en for nulle dôme , avait vue sur la mer par une fenêtre basse et grillée. Des tapis deSmyrne et des coussins recouverts de brocards de soie et d'or couvraient les dalles de marbre blanc qui pavaient la galerie (sehine) et le cobba, que les Européens désignent improprenienl par le nom de marabout. Gaston quitta sa chaussure avant d'entrer et alla s'asseoir, les jambes croisées, sous une des arcades ménagées dans l'épaisseur du mur du cobba. Une légère rougeur se répandit alors sur ses joues émue par la surprise.

Trois femmes se tenaient accroupies dans l'angle de l'arcade qui faisait face au divan ;

(le longs liaïcks blancs voilnient à «lemi leur visage et ne laissaient voir que de grands yeux noirs, brillant d'un sauvage éclat. Un instant, M. d'Outrepont s'arrêta à la pensée qu'il se trouvait en présence des femmes du Maure, et que son hôte, par une exception à peuprès sans exemple , s'était affranchi des préjugés orientaux . Tandis qu'il considérait avec une curiosité pleine de doute et d'attente le groupe offert à ses regards, les trois femmes laissèrent tomber, avec une nonchalance pleine de grâce, les draperies qui les enveloppaient et se montrèrent revêtues du costume que les Mauresques portent dans leur intérieur. Une petite veste de soie et une tunique de gaze transparente laissaient leur poitrine presque eniièrentent découverte : leurs jambes fines, leurs pieds, que n'avaient jamais

déformes les entraves do la chaussurr, leurs bras, d'une irréprochable pureté de formes, se montraienl égaleuicnt sans voile; quanl à leur coiffure, elle se composait de deux foulards écouteurs vives, noués bizarrement sur le front et laissait retomber en arrière leurs longs bouts flollants. Des couronnes de fleurs d'orangers venaient confondre leurs légères et longues grappes blanches avec des colliers formés de fleurs de jasmins passées dans un fil de soie et d'or.

Elles restèrent quehjues instants immobi* les, et semblables à des statues de bronze florentin, enchâssées par une fantaisie d'artiste dans une draperie d'argent mal.

Unede ces femmes pr i t leiilement une koui-

ira ou guitare à huit cordes , et so mit à en faire résonner les fils de cuivre avec l'aide d'îin long morceau de baleine. La plus jeune de ses compagnes plaça lentement sur l'amphore en terre cuite du derboucka sa main mignonne et fit murmurer, sous ses doigts, !e parchemin de peau de gazelle qui en formait l'extrémité légèrement recourbée. ï.a troisième, !a tête appuyée sur l'épaule de la guitariste, parut tomber dans une rêverie profonde. Tandis que les sbaïa préludaient ainsi, Gaston se demandait quel charme on pouvait trouver à une pareille musique et à de semblables musiciennes. Le murmure de la kouitra lui semblait monotone; le bourdonnement du derboucka le fatiguait; il cherchait en vain de la beauté à ces trois femmes assises les jambes croisées devant lui, et dont

h peau brune, a reflets bronzés , niiesiait le mélange du sang noir à la race maure-, leurs sourcils arqués et placés haut sur l'œil, la coupe étrange de leurs ligures , le bord de leurs paupières teint en noir à Ttiide de la poudre d'antimoine, les paillettes d'or semées sur leurs joues, leurs lèvres épanouies, contribuaient, autant que le tatouage do leurs ligures, à lui inspirer un sentiment de surprise que ne modifiait aucun prestige.

Peuà peu, néanmoins, eene [ remièie sensation se monida : il linil par s'avouer que In ligne noire qui ceignait le front et qui unissait l'un à l'autre les sourcils de ces femmes donnait à leur regard de l'éclat et de la langueur. L'intérieur de leurs mains, la plante

T. Il, 9

de leurs pieds et leurs ongles, teînls de tons noirs ou \erdâtres du heyinah (1), lui parurent apporter plus d'harmonie aux conlonrs des doigts. Par une gradation insensible, il ne larda point à écouter avec attention et à suivre involontairement, avec des mouvements

(]) Le hcnnah lavsunia inermis] est un arbuste algévion de trois à quatre métros de haut ; il ressemble au troène par son feuillage et ses bouquets de fleurs blanches. Son bois est dur et revêtu d'une écorce jaunâtre et ridée. Les Grecs le nommaient cy/jros et les Hébreux kacopher.

Le heunah forme une des branches importantes du commerce oriental. Les femmes eu cillent auprinlemps les feuilles de cet arbuste , les sèchent, les pulvérisent et s'en ser- ▼eut pour teindre, en couleur aurore, leurs pieds leurs mains, et les cheveux de lecrs enfants.

Les Arabes en peignent les sabots de leurs chevaux favoris.

La teinture du hennah a tant de durée, qu'elle s'est conservée souvent dans toite sa fraîcheur sur la peau d'?s momies les plus anciennes.

cadencés de la lête, le rythme accentué de l'air que disait la kouitra. Telles étaient les sensations que commençait à éprouver le colonel, lorsque la jeune fdle appuyée sur ses compagnes ramena comme un voile les plis de son haïck devant ses lèvres et se mit à chanter, sur un mode qui ne rappelait en rien les traditions musicales des Européens, des couplets terminés par un refrain que les deux compagnes de la sbaïa reprenaient en chœur.

Sid-Ben- Abdallah se pencha vers son hôte pour lui apprendre à voix basse que celte chanson, dont l'air n'avait jamais été écrit, — les Orientaux ne connaissent point l'art de noter la musique, — remontait à une époque fort ancienne et avait été transmise parla Ira-

(lilion, do sbaïa en sbaïa, jusqu'aux jeunes filles qui la c hanlaient en ce moment.

— Les paroles en sont souvent inintelligibles, même pour les Maures, ajouta-t-il. Ce que le poète cherche, avant tout, c'est un assemblage de mots sonores pour charmer l'oreille de l'auditoire et caresser son imagination, moins par le sens qu'ils présentent que par les sons qu'ils produisent :

Voici, du reste, la traduction, aussi litlérale que possible, de la ballade que disait la musicienne voilée :

Accablé sous le poids de l'absence, J'alteads mon ingrate maîtresse.

Ah ! si je savais en quels lieux la rencontrer! Mon Dieu ! conseillez-moi et protégez-moi 0 madame ! hélas ! madame !

Tu consens à venir à moi.

•l'ourquoi donc to dérobes-lu à inos regards? Si tu lisais dans mon âme, Tu me pardonnerais, tendre jouvencelle !

0 madame ! hélas! madame !

si je connaissais ton petit cœur, Je comprendrais ce qu'il va méditant.

J'attends ta réponse, j'attends ta réponse. J'on absence me brûle comme un fer rougo. 0 madame ! hélas ! madame !

Ton corsage et ta beauté divines Excitent l'admiration, Ta grâce augmente encore Le charme ineffable de ta personne.

O madame! hélas! madame!

L'amour fait mon supplice, La possession guérirait la blessure de mon cieur.

Les houris, filles du paradis Ne laissent point mourir d'attente les vrais croyants. 0 madame ! hélas ! madame !

Si ta lèvre humide touchait à ma coupe Elle m'enivrerait de félicité.

Mais tu ressembles à l'ambre Dont les parfums sont insaisissables.

0 madame ! hélas ! madame !

Avec le noune je voulais aller à toi, Avec le fa je n'ai su où te trouver,

Avec le fine mon cœur t'attend (I), Accablé de tristesse, mon cœur t'attend toujours.

0 madame ! hélas ! madame !

M. d'Outrepont, qui s'enivrait des va-

(\) Combinaison arabe, assez voisine de l'anagramme et faisant allusion au nom de la maîtresse du poète, le notuie, le fa et le fine sont des lettres de falphàbet maure.

peurs d'une longue sibsi enbauniéo des par- Tums subtils et opiacés du tabac de Smyrne, tomba insensiblement dans une rêverie profonde, avec laquelle s'harmoniait d'une façon charmante le mélange des voix et des instruments qui murmuraient autour de lui et dont le rithme monotone caressait et berçait son imagination. Sa pensée prit elle-même une forme inconstante, indécise et sans cesse renouvelée. Elle semblait imiter les spirales formées par la fumée de la sibsi de Gaston, qui allaient s'aggrandissant,s'affaiblissant, et s'évanouissant dans un rayon de soleil jeté au milieu de la cobba par la petite fenêtre, et éparpillé en gerbes d'or aux pieds des musiciennes. Ajoutez pour vous expliquer ce qu'éprouvait le colonel, le murmure de la mer qui se brisait au bas même de la maison, un

air tiède et parfumé des senteurs qu'exhalaient les vêtements des aimées; puis encore les murs de faïence el leurs fantasques dessins tout ruisselants de lumière; enfin les plafonds maures , dont les couleurs tranchées el crues ne manquaient pourtant point d'harmonie, réjouissaient l'œil et ajoutaient en scintillant sous le regard, aux enivrements du cerveau.

Sur ces entrefaites, deux négresses vinrent apporter la mïda , table haute de quelques pouces, et la placèrent au milieu de la cobba. De petites esclaves noires, sans bruit, sans que leurs pieds nus résonnassent sur les tapis de Smyrne ou sur les nattes de Tunis, disposèrent autour de la mïtia des vases d'argent pleins de neige; dans ces vases on aper-

cevail le col fin el exolique des (lucons français, d'où s'épancliait, comnic dos grappes de fleurs rosées, la mousse encore mal congelée du vin de Champagne. Sid-Ben-Abdalliah frappa dans ses mains; les trois sbaïa interrompirent leurs chants oi viment, sur l'invilalion dn maître de la maison , prendre place devntji la table, non sans hésitation toutefois, et non sins alléguer la coutume niahométane qui ne permet point aux femmes de s'asseoir à un banquet en présence d'hommes, et surtout d'un Roumi. Le scrupule de ces jeunes filles céda jiourtant à une nouvelle invitation de Sid-Ben- Abdallah. La chanteuse, que Gaston put enfin voir sans voile, la chanteuse, qui jusque-là s'était tenue à demi-cachéesous les plis rayés el transparents de son haïck, imita l'exemple de ses

compagnes après une résistance de quelques moments.

Elle pouvait compter quinze années tout au plus, et elle rappela à l'imagination du colonel les trois types jumeaux de trois grands poètes : Mignon, Fenella et Esmeraîda. Goethe eût voulu au regard de son orpheline la mélancolie de cet œil tendre et rêveur; Walter Scott n'a point donné à sa fée plus de sauvage fierté. Son bras de bronze, ses lèvres de corail, amoureusement entr'ouvertes, eussent justifie Tamour de Claude FroUo, et la passion effrénée, qui d'un sage et d'un prêtre fit un insensé.

Tandis que Gaston la contemplait avec

une admiration qu'il ne songeait point à cacher, Nsina repliait sur- elle-même son corps souple, brillant et libre dont une lunique de gaze, semée de paillettes d'or, permettait d'admirer les formes suaves : elle becquetait chaque plat servi devant elle, comme l'eût fait un petit oiseau. Un énorme bracelet d'or massif, grossièrement ciselé, était rivé à son poignet, et en faisait ressortir , par un contraste charmant, les formes pures et délicates. Tout-à-coup elle leva les yeux sur Gaston, qui la regardait avec extase, et elle porta elle-même aux lèvres du colonel la bribe de pâtisserie qu'elle tenait à la main : puis cherchant et ne trouvant pas un mot qui pût mieux qu'un geste exprimer sa pensée, elle effleura d'un baiser une nouvelle part du gâteau par-

J'uiné à 'essence de roses, et le jirésenla an convive distrait .

— Nsina a raison, dit en français Sid-Ben- Âbdallah : il n'existe que deux vrais biens au monde, l'amour et le plaisir. La vie est rapide et les joies du festin passagères. Mangeons et livrons-nous à la gaîlé !

INsina, ses grands yeux noirs attachés sur Sid-Ben-Abdallab , sembla comprendre ces paroles anacréontiques ; elle détacha de sa chevelure les fleurs qu'elle y avait nouées, les passa dans la boutonnière de Gaston et répéta par un geste expressif et pittoresque l'exhortation à Tinsouciancc et au plaisir

(|ue venait d'adresser le Koulougli à son hôte.

Cependant les esclaves, parées de leurs habits de fêles, continuaient à servir un à un les différents mets qui composaiant le sofra ou service. A la torta onctueuse, succédaient le cobab parfumé, l'onctueux laliemlialau, qui rappelle les viandes sucrées de l'Allemagne; la dholnidj délicieux mélange de légumes, de riz et de mouton haché ; le couscoussou national et la mta conioum, purée d'artichauds, dont les Algériens ont emprunté la recette aux habitants de Tunis. Une crème de riz appelée palouza et des mahnclia ou serpentins de pâte, pittoresquement roulés dans un plat de porcelaine, terminèrent, avec quelques lé-

gères pâtisseries aux amandes, ce repas tout à fait semblable à ceux que les historiens orientaux des Mille et une Nuits se complaisent à décrire avec une complaisance et une minutie qu'on nous pardonnera, peut-être, d'avoir imitée.

Le service se faisait avec une activité pleine de déférence pour l'hôte de Sid-Ben-Abdalhah. Dès que le colonel cessait de manger d'un mets, chaque convive l'imitait, et les esclaves enlevaient le plat pour le remplacer par un autre.

Le repas terminé, après avoir fait disparaître la mïda et avant de servir le èafé, deux négresses donnèrent à laver aux convives et

balayèrent la cobba avec des branches vertes de Icntisque. Lorsque le café selrouva servi dans (le petites tasses d'une porcelaine presque aussi transparente que du verre et posées sur d'autres gobelets en cuivre, les trois danseuses recommencèrent leurs chants et leur musique. Nsina avait repris son attitude voluptueuse et nonchalante; seulement, elle ne s'était plus enveloppée de son haïck, et Gaston pouvait admirer, sans réserve^ la grâce ineffable de cette péri languissamment appuyée sur ses compagnes. Parfois elle se soulevait pour se traîner, avec les souples et onduleux mouvements d'une couleuvre aux riches couleurs, jusqu'aux pieds de Gaston et de Sid ben-Abdallah. Tantôt elle nouait des fleurs à leur narghillé, ou bien elle déployait une adresse pleine de grâce à saisir de ses

doigts, clans un brasier ardent, des charbons (ju'elle portait sur le fourneau des pipes pour en réveiller le foyer. Cependant ses compagnes lui parlaient à voix basse et, sans interrompre leur musique, semblaient la convier du geste et du regard à prendre une résolution que la sbaïa persévérait à leur refuser. A la fin, cependant, ellti céda à leurs sollicitations, se souleva, rattacha sa ceinture d'or et de soie; et noua, autour de ses reins, up long voile rayé de bleu et d'or dont les plis retombaient à Lei re et enveloppaient ses pieds, on le sait, peints jusqu'à la cheville des tons jaunes du hennah. Elle prit ensuite dans ses mains deux longues draperies légères, et se laissant aller au rhithme langoureux de la musique, commença lentement à balancer la

tête et le corps, tandis que ses jambes restaient à pou près immobiles. .

Insensiblement la mesure prit une allure moins indécise; elle s'accéléra et elle entraîna la danseuse dans son mouvement. Nsina tournait sur elle-même, eu agitant les draperies que tenaient ses mains; on voyait son œil s'énivrer au bruit de la musique et au chant de ses compagnes toujours plus ardent, toujours plus aigu; les cordes de la kouitra rendaient, sous la main agile de la guitariste, des sons d'une extrême puissance , et le dlierboucka retentissait frappe de coups redoubles.

Les notes chantées parles deux musiciennes arrivèrent à un diapason sans exemple

pour une oreille européenne. Nsina unissait par intervalles sa voix à celles de ses coni= pagnes; à la fin elle se voila le visage et tomba éperdue aux pieds de ses compagnes, qui jetèrent sur elle un long voile blanc.

Telle était l'émotion du colonel, qu'il laissa échapper sa pipe pour aller ouvrir la petite fenêtre grillée et respirer pendant quelques instants l'air frais et puissant de la mer.

Sid-Ben-Âbdallah, impassiblement assis sur son canapé, n'avait donné aucun signe d'émotion. Il avait aspiré à des intervalles égaux la fumée de su longue sibsi; pas une seule étincelle n'avait jailli de son regard; seulement

il avait jeté quelques pièces d'or aux pieds de la danseuse.

Le eolonel vint reprendre sa plac(; près du Maure et alluma un eigare. Pendant sa courte visite près de la fenêtre, l'orchestre s'élait modifié. Une grande femme, d'un aspect imposant, avait augmenté le nombre des aimées; la tête couronnée d'une sarma démesurément longue et recouverte de riches draperies blanches qui l'enveloppaient depuis les pieds jusqu'à l'extrémité de la corne d'argent qui formait sa coiifure, elle s'était assise au milieu des jeunes (illes. Celles-ci avaient quitté la kouitra et le dherboucka pour les leubilet, et les xnoutzes. Les teubilet sont de petites tyinballes; les znoutes sonores se composent de trois crotales en airain, unies entre

ellos, (]iii s'attaciicnt aux doigts et que l'on heurte les unes contre les autres. La grande femme agitait solennellement le bendaïr, tambour (le basque de proportions démesurées et cnricbi d'or : pendant une sorte d'entr'acte, tandis que le singulier personnage donnait plus de tension t\ la peau de son instrument, qu'elle faisait chauffer au-dessus d'un brasero, Sid-Ben-Abdallal) disait au colonel :

— Jusqu'à présent vous avez assisté à une laksira où petite fête entre amis ; maintenant vous allez entendre les chants religieux d'une liadra ou solennité de famille. Ordinairement la musicienne que vous voyez ne se rend chez les Maures que pour prendre part aux fêtes que nous donnons dans le but de célébrer une naissance, un mariage ou une circonci-

sion. r.'nir grave qu'elle entonne est un hymne pieux et d'une telle antiquité que nous ne eomprenons plus guère le sens des paroles.

Gaston n'éoouiail point son hôte : cette musique étrange et sauvage, ces timbales, ce fambour de bas(iue, ces castagnettes d'airain, le jetaient dans un état nerveux qu'il n'avait jamais éprouvé. Une véritable ivresse, voisine du vertige, s'emparait de son cerveau el lui ôtait en quelque sorte l'usage de sa raison. Il semait sa poitrine se gonfler et son cœur battre impétueusement. Il souffrait mais il aimait une souffrance, inconnue jusques alors pour lui. Les trois musiciennes el Sib-Bcn- Abdallah lui-même subissaient les effets de la musique sacrée. Le Koulougli battait la niesurc et des gouttes légères commençaient à perler

}e front de bronze des sbaïa. Seule, iSsina restait impassible; brisée, sans force, sans mouvement, elle avait seulement un peu repoussé le voile que ses compagnes avaient jeté sur elle comme un linceul. Parfois encore on la voyait entr'ouvrir sa paupière mourante qu'elle refermait aussitôt. Quand la musique arriva à son degré le plus forcené, elle releva brusquement la tête, se souleva par un mouvement galvanique, et regarda autour d'elle avec surprise, comme au sortir d'un long sommeil. Peu à peu elle se mit à répéter tout bas le refrain de l'hymne délirant. Sa voix ne larda point à s'élever à des notes aiguës; elle saisit les deux (îraperies de soie qui gisaient près d'elle et se mit -x danser, non plus cette fois les pieds attachés à la terre, mais avec une passion et uu entraînement que rien uo sau-

rait décrire. L'orchestre redoubla de puissance et de bruit. A la clarté vacillante d'une lampe suspendue au plalond, on voyait INsina, semblable -S une sibylle, balancer la tôle, agiter les bras , î)ondir au milieu (îes dalles de faïence (|ui répétaient de mille manières les reflets de la lumière et desquelles semblaient jaillir des gerbes d'étincelles. Tantôt elle paraissait prête à s'arrêter et à tomber dans une profonde extase; sa voix tremblait, ses chants s'éteignaient dans sa gorge, ses bras s'étendaient pour chercher un point d'appui (ju'ils ne trouvaient point, et elle s'affaissait sur ses genoux en se voilant le visage. Tantôt elle se relevait impétueuse, l'œil au ciel, la voix vibrante, fière, inspirée, enivrée, et plus belle encore 1... Elle finit par céder à tant d'émotions, mourut, suivant l'expression orientale

consacrée, et tomba évanouie. Ses compagnes la reçurent dans leurs bras, l'embrassèrent et l'emmenèrent dans une pièce voisine.

Quelques instants après, quatre fantômes blancs dont on ne voyait que les yeux entrèrent dans la cobba , dirent quelques paroles d'adieu, baisèrent la main du colonel et de son hôte, et disparurent dans les ombres de la ghorfa (galerie), laissant là leurs instruments de musique, mais ne négligeant point toutefois d'emporter le dherboucka , dans lequel Gaston avait jeté tout l'or que contenait sa bourse.

Le colonel échangea d'une manière distraite avec le koulouyii les nombreuties for-

mules qui composent le srilut cl les adieux des Maures 5 il lui serra la main et rentra chez lui la tête brisée, le cœur gonflé, en proie à une agitation (jui tenait de la souffrance et (jui pourtant était pleine de charmes.

Le lendemain matin, le bateau à vapeur parlit pour la France sans emporter de lettre du colonel pour Joséphine.

C'était la première fois que cela arrivait depuis le débarquement de M. d'Outrepont en Afrique.

PROMENADE NOGiLlKNE,

Si le colonel laissa parlir d'Algei le bateau à vapeur sans lettre pour Joséphine, c'est que le colonel n'avait plus un souvenir pour une idée qui le préoccupait naguère à l'exclusion do toute autre : Josépliine et le besoin

de prodiguer à sa (iancée les preuves d'une tendresse (|ue rien, pensait-il, no pouvait altérer. Quand il avait cette pensée, quand il l'exprimait à la jeune fdlc onde longues lettres, il était sincère et |)rofondément eonvaiiieu. Trois jours s'écoulèrent néanmoins avant qu'il songeât à se rappeler que, sans doute, Joséphine attendait avec anxiété des neuvclles d'Afrique. Rendons-lui la justice dédire qu'il voulut aussitôt réparer sa Amte, et qu'il se mil à son bureau pour écrire. Hélas! il le fit sans plaisir, sans entraînement, avec froideur, et comme on s'acquitte d'un devoir. Il s étonna de pouvoir remplir à peine, de son écriture ordinaire, deu\ simples pages, lorsque, huit jours auparavant, quatre feuilles de caractères menus, serrés, compactes et encombrées de lignes cioisées les unes sur

les autres lui suffisaient à peine. Cette réflexion le rendait mécontent contre lui-même et partant contre celle qui était la cause innocente de ce mécontentement. Toujours, en pareils cas, nous en voulons aux personnes heurtées maladroitement par nous, de la douleur que nous cause ce choc.

La pensée de ses torts envers Joséphine ressemblai! un peu à la feuille de rose qui blessait la peau délicate de je ne sais plus quel Sybarite de l'antiquité. Mieux avisé que cet imbécile, le colonel jeta loin de lui la feuille malencontreuse et la remplaça par une autre feuille plus fraîche, parfumée et sans pli. Assurément il aimait Joséphine avec sincérité; assurément, si la jeune fille se (ût trouvée près de lui, il n'eût pas songé à Té-

Irange créature qui lui élail apparue comme une vision fantastique et dont le souvenir brûlant le poursuivait comme poursuit un rêve après le réveil. Mais Joséphine était absente, et l'absence devient un tort grave, à l'égard des natures mobiles qui ont besoin, suivant l'expression de Montaigne, de se sentir bridées plutôt par la présence que par la souvenance.

Donc, le colonel (inil par ne plus s'occuper (jue de la danseuse Nsina. Dans chacune des mauresques qu'il rencontrait cachées sous leurs longs voiles et ne laissant voir que des cils noirs et une prunelle flamboyante, il croyait reconnaître la sbaia. En vain il murmurait près d'elles le nom de Nsina 5 les fantômes blancs tournaient avec lenteur vers lui leur visage couvert île l'eudjar, masque plus

impénétrable que les loups des bals de l'Opéra, et, sans répondre, rassemblaient pour mieux se cacher encore les longs plis du haick flojlt^nL

Le colonel attendait avec impatience la visite à peu près quotidienne de Sid-Ben-Abdallah. Le Maure ne vint pas ce jour-là, au grand désappointement de Gaston , qui le chercha dans les bazars, sur le port, partout où il se supposait quelque chance de le rencontrer. Dans son impatience, il finit par se rendre chez le koulougli quoiqu'il ne le visitât jamais sans que ce dernier ne l'y eût convié au préalable.

— Sid-Ben- Abdallah est parti ce matin pour

la campagne, lui dit, dans une langue qui n'était point tout à fait de l'arabe, une grande négresse demi -nue, courbée sur une vaste jarre en l«rre cuite. Elle abandonna , pour répondre en ces termes au colonel, un savonnage qu'elle foisait au milieu de l'ouesth-eddar, ou cour intérieur du rez-de-chaussée, on l'a déjà dit. Un proverbe maure prétend qu'on ne saurait voir, la nuit, en Afrique un ciel sans étoile et le jour un oustheddar sans laveuse noire près de sa fontaine,

— Quand reviendra Sid-Beii-Abdallah?

— Dans deux jours.

Je vous laisse à juger si les deux jours d'at-

tente et «l'impatience qui s'écoulèrent encore avivèrent avec violence la curiosité de M. d'Outrepont et lui laissèrent une setile minute pour songer à Joséphine, cette pensée irritante et presque pénible pour lui.

Enlin, le troisième jour, Sid-Ben-Âbdallali frappa à la porte du colonel , et se jeta dans un fauteuil ou il se sentait mal à l'aise, regrettant tout bas les lapis sur lesquels il s'asseyait chez lui les jambes croisées : rêveur et silencieux comme d'habitude, il alluma un narghillé, et se mit à on aspirer lentement la fumée.

— Tu m'as donné une fête charmante, dit lU colonel, en allumant à son tour une de ces

— 1H1 — longues sibsi, ou pipes en bois de merisier dont le tchebouek (tuyau) vient de Smyrnc, et la douëia (fourneau) de Constanlinople.

— Tes paroles me sont douces, répondit le Maure. Dieu et son prophète soient loués si lu n'as point éprouvé d'ennui chez moi !

— Ton dînei- était exquis , la musique pleine d'originalité , et tes danseuses ravissantes.

— Elles sont l'honneur de la msama d'Alger, répartit le Maure. La msama d'Alger ne compte de rivales en Afrique que la corporation de danseuses des états de Tunis.

— La msama? répéta le colonel.

— Nous désignons par ce mot l'association des danseuses et des musiciennes mauresques. Ne t'ai-je }3as entendu désigner la réunion des sbaia françaises par le mot de corps de ballet? Msama a pour nous une signification à peu ^rés semblable.

— Donne-moi, je te prie, des détails sur la msama; il sera piquant d'établir quelques rapprochements entre ces deux points des mœurs algériennes et françaises.

— Rien de plus simple, continua Sid Ben- Albdaliah, après avoir fait signe à un petit esclave noir, qu'ilavait amené avec lui, de souffler sur le charbon du narghillé pour en ranimer l'incandescence.

— !()3 — Il reprit ciisiuto :

— Une <!anseuse émérite, après avoir élé longtemps en possession de la vogue el de la célébrité, échange, lorsque l'âge l'y oblige, son litre desbaia contre celui de maiiirna. La mallima est l'auiine ou la directrice supérieure d'une msania ; toutes les sbaia ou bayadères deviennent ses subordonnées et doivent obéir aux ordres de cette directrice.

— A merveille ! Mallima est synonyme de maîlresse-ès-sciences en matière de ballet.

— Lorsqu'on veut donner chez soi une fête on petit comité, une laksira, on va irouvei' la malliina. Celle-ci amène, quel(|ues heures

;<près, trois ou (juatro shaia dnx lo Maure dans la maison duquel dfjit avoir lieu la fête. Si les sbaia liii conviennent, il leur offre à. chacune un mouchoir de soie, règle le jour et l'heure de la fête et discute les honoraires des danseuses. La mallima prélève, non-seulement un tiers de ces honoraires , mais encore un tiers de l'argent que recueillent les sbaia .

— Et ce salaire est-il considérable?

— .l'ai vil dans certaines fêtes )a msama recueillir de trois à quatre cents douros (le douro vaut cincj francs). Les iVIaui es aiment avec passion ce genre de diverlisssemenl. Il est d'ailleurs d'excellent goût de faiie preuve

(le iiiunilicciico envers les sbaia; souvent l'ostentalion eontribuc aiilunl que l'enthousiasme à ces actes de piodigalilc.

— Pour prélever une part considérable sur le salaire des sbaia, la Uiallinia est donc à la l'ois leui' inslilulriee et leur aniine? deniand:» le colonel .

— En Algérie, repartit le Maure, la danse et la musique ne sont point des arts, mais des dons de la nature. Les sbaia n'ont personne «jui leur enseigne les molles attitudes de leurs danses, ni les airs de leurs chansons, ni les accords de leurs insiruments de musique. Je le l'ai déjà dit, la mémoire et la vocation, voila leurs seuls prol'esseurs, Fathma, la plus

habile des s!)a!a (jui jamais aiv laii résonner sous i'arciiet de baleine les huit cornes de la konilia, n'a d^iu Ire livre de musique que sa mémoire. Celle mémoire esl tellement puissante (|u'uji jour, après avoir entendu chanter une seule fois, un air qui lui était inconnu, elle Iv' répéta aussiiôt sans coininelhe une seule i'r!"eur.

iSsina, dont lu as pu ap|)réciei' la danse accomplie, ne se trouve admise que depviiif; trois mois dans la uisama ; à peine âgée de quatorze ans, on lui j)ermit, l'année dernière, po»u' la première fois, d'assister au S{3er'tacle d'une hadra on lé(c religieuse. Elle se passionna pour la danse et ne rêva plus désormais que les succès de la msama. Peu de temps

après, la niallima la recevait avec empressement parmi ses danseuses, el Alger n'a point aujourd'hui de sbaia plus habile el plus justement célèbre.

— Vos femmes assistent-elles à ces fêles? demanda Gaston .

— Oui ! mais lorsqu'une taksira ou une iiadra ont lieu pour les femmes, les hommes en sont exclus.

— Et les jeunes filles?

— Les jeunes fdies s'y trouvent admises rarement.

■is-

— Par pudeur? On redoute avec raison, pour elles ^ ces danses lascives.

— INon point par pu(!eur , répondit le Maure en rianl, mais pour qu'on ne puisse rien connaître de leur beauté ou de leur laideur. Sans cela, comment les niarierail-on? Parfois, pour concilier avec le désir et la curiosité des jeunes (illes une précaution et un mystère indispensables dans nos mœurs, on leur permet d'assister aux danses de la Ha- (!ra; mais il faut alors qu'elles se résignent à se tenir cachées derrière les rideaux du lit, de façon à voir sans être vues.

ï>e colonel se promenait à grands pas; évidemment il avait sur les lèvres une question (|ii'i! iK'silait à en laisser tomber.

Lessbaia sont elles des courlisannes? dil-il enfin .

— Elles sont des liouris! répondit Sid-Ben- Abdalloh en souriant : Fantasques, capricieuses, gorgées d'or, habituées à de folles prodigalités , elles ont entraîné plus d'un Maure ;'» sa ruine.

— Et les chrétiens disputent aux Maures l'honneur de lutter avec eux de prodigalités (>t de folies pour ces dangereuses aimées?

— Les chrétiens ne les voient jamais. Toiniéme tu ne les as vues que par surprise. Lors qu'elles ont appris qu'un Rourai se trouvait chez moi, elles voulaient se retirer j il a t'nllit

recouiiraux promesses et aux dons pour (es retenir dans ma cobba. Quand vos généraux français, quand vos princes mômes veulent donner une fête mauresque dans leurs palais, on ne leur amène que de fausses sbaia qui ne font point partie de la véritable rasa ma, et qu'on va chercher parmi les courtisanes vulgaires.

— Il serait curieux de visiter la Mallima et de faire connaissance avec son charmant troupeau de bayadères.

— Des hommes, fussent-ils Maures et musulmans, ne pénétreraient pas plus chez la mallima que chez d'autres femmes mauresques. Pour faire prévenir cette femme et lui

(iemaiuler des sbaia j'ai dû envoyer cLoz elle n)on esclave de confiance , la vieille Saëlma (1).

Le colonel soupira, prit congé du Maure, rentra chez lui mécontent et laissa encore écouler la soirée sans songer à Joséphine.

I) Il lie icàlo |)lus aujouril'hui à Alger que trois »u quatre véritables sbaïa. La insania de l'ancienne ville barbaresqiie s'est réfufjice en partie à Tunis avec la plupart des Maures opulents qui ont émigré à l'époque de l'occupation française. Une vieille mallima persiste seule à maintenir les antiques et saines traditions de son art ; elle compte sep( ou huit disciples tout au plus. Aucime d'elles, comme le «lit Sidi-Ben-Abdallah, n'exerce son art chez les chrétiens et même chez les juifs; enfin , il existe entre les véritables sbaia et les femmes qui dansent et qui chantent dans certains cafés d'Alger la distance chorégraphique qui sépare, des saltimbanques en plein vent, Carlolla Hrisi, Maria nu .\di'lc Ihmiilàlre

— il'I —

Deux ou trois jours s'écoulèreiU, [jendaiil lesquels il ne put dissimuler sa mauvaise humeur à ceux qui l'entouraient, et particulièrement à son fidèle domestique Jean. Ce dcrniercherchait avec empressement lesoccasions de ramener son maître à un état moins re* doutable, sans toutefois pouvoir en pénétrer la cause. Après de nombreuses suppositions, il finit par attribuer l'irritation du colonel à l'inquiétude que lui causait le retard d'un bâtiment qui devait apporter des nouvelles de France, et (ju'iine tempête retenait en mer depuis huit jours. En effet, le changement survenu dans les habitudes douces et faciles de M. d'Outrepont datait à peu près de l'époque à laquelle aurait dû arriver ce navire, Jean se mit donc à épier, dans le port, l'arrivée de (.ha(pio bateau français, et à ibire une

élude porliculièrc do i:« mer et de son plus ou moins d'agitation. \ sa grande surprise, Gas ton ne senjblait point prendre d'intérêt aux rapports du valet decliambre sur les chances favorables qui survenaient pour l'arrivée de nouvelles si longtemps attendues.

Quoiqu'il en soit, un matin il entra dans la chambre à coucher de son maître qui reposait encore, déposa près du chevet le paquet des dépêches arrivées enlin de France pendant la nuit, ei s'éloigna sans bruit, sans avoir troublé le sommeil du colonel.

Lors(jueM.d'Oulrepont s'éveilla, le premier objet (|ui l'rappa ses yeux fut ce paquet de dépêches au-dessus duquel Jean avait [)la(é

en é\itlence iiuo lettre de .losé[)liine. A la vue de récriture de la jeune lille qu'il aimait Gaston se sentit "ému et brisa le cachet avec empressement. Après avoir lu les quatre longues pages, expression touchante, d'une tendresse naïve, confiante ei profonde, il essuya une larme qui mouillait l'angle de si paupière el se leva pour répondre à la jeune (îlle. il le fit longuement et avec le niême bonheur qu'il y trouvait autrefois.

Lorsque Jean, appelé pai' la sonnette, entra chez son maître, ce dernier paraissait calme, souriant el de belle humeur. Jean sourit à son tour et se félicita de la profonde perspicacité dont il avait ftnt preuve.

-— Combien le colonel aime sa fiancée!

murmurat-il. Qui m'eût dit cela i'année dernière, du temps de mademoiselte Gélesline'

Le colonel travailla une partie de la journée et mit au courant son courrier officiel pour le confier au bateau qui repartait le lendemain et qui devait emporter en France les dépêches d'Alger.

La correspondance (!e service terminée , il augmenta encore de deux grandes pages la leltrc écrite le matin à Joséphine, et sortit pour respirer iibremet)t l'air frais du soir et se reposer des fatigues d'une journée de travail et de réclusion.

H parcoutiilseui les rues escarpées qui cou-

duisent au haut delà ville et qui donnent à la capitale de l'Algérie un aspect d'uno nature si pittoresque et si propre aux flâneries d'un promeneur nocturne. Fatigué bientôt par la chaleur et par les pentes escarpées qui mènent de la ville française aux quartiers toul-à-fait maures du vieil Alger, déjà il commençait à redescendre dans la partie inférieure de la ville, lorsqu'il crut entendre, au loin, un bruit vague d'inslrumenls de musique : il s'arrêta pour mieux écouter, sans pouvoir distinguer précisément de quel côté provenaient les sons. Il reconnut le rhyllimc original du derboucka mêlé aux accords de la kouitra, et se dirigea vers le quartier d'où semblaient provenir les sons .

11 tomba dans une de ces rues formées par

(les corridors étroits, longs, sinueux, et sur les flancs desquels s'ouvrent des portes creusées en plein mur. Gomment reconnaître dans laquelle de ces maisons , confondues entre elles et réunies au-dessus de la tête par une voûte, se donnait la hadra dont il entendait le bruit. Cependant il était incontestable qu'une CiHe mauresque avait lieu dans le voisinage, sinon dans la rue môme. Gaston distinguait parfaitement le frôlcraeni de la kouilra et la basse formée par le derboucka. Tandis qu'd se tenait là, au milieu do la rue plongée, comme presque toutes les rues d'Alger, dans une obscurité profonde, prêtant l'oreille et cherchant à deviner d'où parlaient les sons mystérieux, une voix de femme s'éleva, se mêla aux accords des instruments et com-

T. li. 12

— ils —

niença le premier cou^^lel Je la chanson « Mada ou Mada.

Accablé sous le poids de l'absence ,

J'attends mon ioffrate maîtresse.

Ah ! si je savais en quels lieux la rencontrer!

Rlon Dieu, conseillez- moi et prolégcz-moi.

0 madame ! hélas madame !

Le colonel sentit son cœur baltre avec violence; il avait reconnu la voix pure de ESsina! Nsina était !à , il n'en fallait point douter. Il se mit à parcourir lentement la rue, écoulant de seuil en seuil, et s'arrêtant à chaque pas, sans pouvoir distinguer dans quelle maison se donnait la taksira et se trouvaient les sbaia .

Un des petits volets en bois et sans vitres

que forment en Algérie les fenêtres ouvrant sur la rue à fïeur de la voûte, tourna sur ses gonds rouilles et laisssa percer une faible lumière.

Une tête passa , regarda et se retira brusquement à la vue de l'uniforme du colonel.

Ce dernier arrêta avec sa canne le volet qui commençait à se refermer.

— Savez-vous, demanda-t-il, où se donne la fêle mauresque dont j'entends la musique?

La lumière se montra de nouveau : une tête

ceinte irun tur!)nn noir sortit tout à fait et une voix répondit au promeneur nocturne :

— I.a hadra se donne dans ia maison de Mohammed-Ben-Mohammed, à l'entrée de la rue .

Quand bien même le colonel n'eût point reconnu au turban noir qu'il avait affaire à un juii', l'accent désagréable avec lequel cet homme prononçait l'arabe eût sutïi pour le lui apprendre. Les Israélites, nous l'avons dit, donnent à la langue des Maures une couleur à peu près semblable à la teinte que la langue française reçoit de la bouche d'un habitant de Marseille.

— Si monsieur le colonel le désire, je le conduirai à celte maison.

Et avant que M. d'Outreponl eût répondu, la Onélre se fermait, la porte s'ouvrait et le juif sortait , une lanterne de papier à la main .

— La musique s'est tue, dit-il ; les invites vont sortir. On a donné aujourd'hui chez Mohammed-Ben-Mohammed une fêle pour célébrer la circoncision de son fils le petit Kaddour-Ben-Mohammed ; monsieur, avoz-vous assisté quelquefois à une circoncision mauresque, c'est une cérémonie curieuse?. . . Voici la maison de Mohanïmed-Ben-Mohammed. La

musique a cessé : la l'êtc loucho snr.i Joule à sa fin .

L'israélit<^ parlail encore lorsque l'on enlendit la porle inlérieure de la skifa (vestibule) tourner pesamment sur elle-même; des sandales ne tardèrent point à résonner sur les dalles de marbre de celle pièce, et le bab, c'esl-à-dire la porle qui donne sur la rue, s'ouvrit à son tour. IjH juif s'était empressé d'éteuidre sa lanterne et de se ranger contre le mur.

Plusieurs femmes mauresques sortirent d'abord enveloppées de haïcks blancs et le visages entièrement caché par la pièce d'étoffe qui remplace en Algérie le masque et

qu'on nomme eudjar. Elles étaient toutes accompagnées d'une ou plusieurs négresses portant des lanternes de papier à la main, et couvertes de leur mlaïa. Gaston promena rapidement son regard sur toutes ces femmes et ne reconnut point la démarche légère de Nsina. Il allait s'éloigner avec le dépit secret que cause un désappointement lorsque le juif murmura :

— J'entends lessbaia!

En effet, la |)orte s'ouvrit de nouveau : trois femmes, accompagnée de trois négresses portant des lanternes, se courbèrent sous la porte élroile et en franchirent le «euil; l'une d'elles ouvrit les bras pour rassembler

autour d'elle les plis de son haïck, et laissa voir un moment sa poitrine à demi- nue, qui disparut aussitôt sous les plis jaloux . Ce geste avait suffi au colonel pour reconnaître le charmant tatouage bleuâtre qui se dessinait sur l'épaule de la sbaïa et un bracelet de forme bizarre qu'elle avait fait river à son poignet. Il allait s'élancer vers elle lorsque le juif murmura à l'oreille de M. d'Outre^ pont :

— Elles vont se séparer à l'extrémité de la rue.

Gaston s'arrêta , mécontent d'entendre s'immiscer à ses affaires et se permettre de lui donner des conseils, un drôle qu'il ren-

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