‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 20 sur 134 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

doule, si encore une fois celte société s'en tient à une moralité toute spontanée, mais non pas si elle se livre à la « science des mœurs », et il est contradictoire de vouloir instruire une société du caractère provisoire de sa morale, et d'espérer en même temps qu'elle ne s'en apercevra pas. Voilà donc une science qui pour rester ^•raie serait réduite à se taire ! Mais si elle parle elle ne peut éviter, comme on s'en flatte, d'avoir une répercussion sur son objet même, la société.

La connaissance des lois de la nature, dit-on souvent, est un levier puissant. En fait de morale, la connaissance des origines historiques, c'est plutôt la pioche du démohsseur ^ Tant mieux peut-être; car il y a des cas où il faut faire place nette et abattre ce qui est caduc. Mais (ju'on n'imagine pas que cela nous donne de quoi rebâtir. L'Iùstoire ne nous apprend pas à faire, mais plutôt à nous défaire. En plaçant crûment la réflexion actuelle en présence de l'irréflexion passée, la raison individuelle en face de la déraison collective, elle tend, et l'histoire des mœurs plus

1. Sous la réserve, bien entendu, des points sur lesquels riiistoire nous aide à reconnaître des conditions permanenLes et actuellement existantes de la vie sociale. Quand on ne pense pas que la morale soit un don den haut, ni une révélation intérieure, on doit bien admettre que c"est la vie elle-même qui nous a appris à vivre, et l'empirisme même de la morale courante ne saurait être absolument sans fondement ni sans valeur. Mais outre que les règles morales ainsi confirmées ne sont que les plus générales et les plus vagues, il reste que la valeur des prescriptions ainsi expliquées par leurs origines ne peut jamais être déterminée que par la comparaison de ces origines avec le présent. Car seule une telle comparaison nous fera voir si les conditions de vie sociale qui ont fait adopter ces règles subsistent encore.

Remarquons surtout que si nous admettons que l'histoire des origines puisse, et utilement, faire tomber certaines règles morales déterminées, nous n'admettrions nullement qu'elle puisse avoir pour etfet de dissoudre le sentiment moral en général. Au contraire, la sociologie ne peut que le confirmer: foen montrant sa nécessité constante et son fondement réel; 2» en permettant iirêcisément de le dégager du contenu accidentel et souvent absurde qu'il présente. V. plus loin, rVlHUarisme et ses nouveaux critiques, p. 194 et p. 200-202.

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qu'aucune autre, à supprimer ce qu'elle explique. Sa baguette de vieille fée ne rajeunit pas ce qu'elle touche, mais plutôt le fait disparaître. Parce qu'elle étudie ce qui n'est plus, l'histoire n'est pas loin de désigner ce qui ne mérite plus d'être \ Elle nous révèle l'irrationnel au moment où elle en rend raison. Elle fait tomber les coutumes qu'elle retrouve et tue les dogmes qu'elle ressuscite. Sa lumière fait fuir les ombres qu'elle évoque et les replonge dans la tombe d'où elles les a exhumées.

Elle nous découvre ce qu'il y a de passé dans notre présent et dénonce ce qu'il a de mort dans notre vie. Une survivance reconnue a quelque peine à survivre. La grande leçon du passé, c'est qu'il est passé et que le présent doit passer aussi. Loin donc de nous fournir un mo3'en d'agir ou une force pour vivre, cette science des mœurs nous aide plutôt à mourir à temps : elle enseigne au vieil homme qui est en nous l'euthanasie morale.

Tout le travail de la pratique positive reste donc à

1. Comme on le voit. M. Lévy-Bruhl (Rev. p/aVos., juillet 1906. p. 16), présente bien inexactement notre argumentation lorsquil la confond avec celle de quelquescritiques, qui « accusent » l'iiisfoire ou la sociologie de « mettre en péril la moralité ». Je n'ai rien dit de semblable, puisque au contraire je constate que cette dissolution partielle des idées morales, en tant quelles sont surannées et constituent de simples survivances, est un sen-ice que la sociologie historique peut rendre à la morale. Mais je maintiens qu'alors cette histoire des mœurs est hors d'étTit de fonder une technique morale, encore moins de maintenir telle quelle la moralité existante. 11 y a loin de la, on le reconnaîtra à une « préférence sentimentale » qui se contenterait, pour réfuter une doctrine, de lui objecter que « si elle était vraie, les conséquences en seraient fâcheuses et qu il vaut mieux qu'elle ne le soit pas ». Mon argument n'a point ce caractère « indirect » ni cette origine sentimentale, ni même cette portée toute négative qui en légitimeraient le rejet. Je demande au contraire, directement, comment une histoire dos mœurs pourrait déterminer une technique morale. Je ne vois toujours pas qu'on me l'ait montré. Et en tout cela je n'ai rien dit que ce que M. Lévy- Bruhl accorde quand il écrit p. 2* : « Qui sait si lune des formes du progrès qu'on peut espérer de la science ne sera pas la disparition de ces impératifs périmés et néanmoins respectés ».

faire. La science historique des mœurs y tourne le dos.

Il est vrai qu'on paraît disposé à s'en consoler assez facilement. Prenant en effet les choses par un autre biais (tant il est vrai que la portée pratique d'une connaissance dépend du tempérament de celui qui s'en sert et n'est pas inhérente à la connaissance même), on peut enlever à l'histoire même cette efficacité toute négative. Si, en effet, on remonte le cours de l'évolution, on peut être tenté de s'en tenir à uns sorte de fatahsme à rebours, se convaincre que ce qui a disparu était condamné, et penser avec Nietzsche que ce qui est, par cela même, a fait son temps : la vie est ce qui tend à se dépasser soi-même. Descendon au contraire ce même cours de l'évolution, on sera porlé plutôt à penser que ce qui est doit être et qu'il n'y a ni raison ni moyen de le modifier. Comment la réalité sociale donnée pourrait-elle contenir de quoi la détruire, ni même impliquer une idée de sa transformation possible? Quel idéal pourrions-nous lui opposer, puisque les traits les plus précis de cet idéal sont tirés de cette réalité même ' ? Ainsi la science des mœurs, à ce point de vue, nous persuadera volontiers de rester où nous en sommes ; mieux que le doute de Montaigne, elle devient un mol oreiller pour une tête sociologique bien faite-.

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