Op. cil., p
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§3. — La PHYSiijUE sociale; en uuoi la morale
EST assimilable A UNE TECHNInUE
Nous avons donc à nous demander maintenant jusqu'à quel point la morale peut être strictement sociologique, c'est-à-dire se réduire à l'utilisation d'une connaissance analytique et causale des sociétés (ou peut-être simplement de la société oîi l'action prend place^ et constituer ainsi une technique qui soit à la sociologie ce que la médecine est aux sciences biologiques.
Peut-être ne pourrons-nous résoudre une telle question sans nous prononcer plus ou moins explicitement sur la nature et la valeur de la sociologie. Car si la sociologie pouvait acquérir en toute rigueur le caractère de précision, de généralité, de fixité que comportent les sciences de la nature, on ne verrait pas pourquoi il serait impossible de s'en servir comme nous nous servons de ces dernières. Ce problème de la possibilité de la sociologie dépasse pourtant en un sens la question que nous nous sommes posée, et nous n'aurions aucun goût pour le reprendre : un débat préalable sur la possibilité et la méthode d'une science à ses débuts a toujours quelque ciiose de formol, de scolastique ou d'académique, contre quoi, non sans raison, l'on s'est inscrit en faux, en se mettant courageusement à l'œuvre. On a toujours mauvaise grâce à venir dire à des gens qui travaillent, et nous savons avec quelle conscience scientifique, qu'ils tentent peut-être l'impossible ou que le succès est douteux. Aussi ne voulons-nous nullement recommencer ici une discussion méthodologique un peu usée, ni aborder pour lui-même et directement le problème de la valeur de la socioloo'ie.
Mais en nous confinant dans la question que nous nous
sommes posée des rapports de la connaissance et de Faction en matière sociale, il nous sera impossible de ne pas reconnaître que si c'est peut-être en partie rinsuffisance du savoir qui gène ici l'action, c'est encore bien plus le développement de l'action qui fait la difficulté et peut-être l'impossibilité d'une véritable science. Ailleurs la science domine l'action, au moins en ce sens qu'elle en détermine les conditions essentielles ; ici, au contraire, l'action réagit sur la connaissance au point d'en déterminer en partie les condilions, et même la possibilité ; en sorte que nous retrouverons là, sous une forme d'ailleurs entièrement positive, une sorte de « primat de la raison pratique ». Ce n'est donc pas seulement la constante intervention des préoccupations pratiques, qui, suivant la remarque courante, constitue un obstacle subjectif à la conception d'une vérité scientifique en matière sociale, et compromet l'impartialité, le désintéressement d'une recherche méthodique. Mais c'est la réaction constante, dans les choses mêmes, de la finalité sur la réalité, de ce que l'on fait sur ce que l'on connaît, de la volonté et de la pratique sur la nature, qui objectivement compromet la possibilité d'une pure vérité scientifique, empêche que l'objet même de la science reste indépendant, dans sa nature et dans son existence, de la connaissance qu'on en acquiert et de l'action qu'on y applique. Ici comme partout, nos sentiments et nos désirs peuvent altérer notre clairvoyance scientifique ; mais cette difficulté, quoique particulièrement marquée dans la recherche sociologique, ne lui est point propre et se résout à tout prendre en une affaire de discipline mentale. Ce qui constitue une difficulté toute nouvelle et toute spéciale, un obstacle inconnu aux sciences cosmologiques, et qui ne réside pas seulement dans de mauvaises habitudes d'esprit, mais dans la nature
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même des phénomènes à étudier, c'est qu'en matière de science sociale notre connaissance des faits, notre jugement téléologique, et la pratique qui en est la conséquence, transforment, au moins à la longue, Tobjet môme qu'il s'ag-issait de connaître et font changer la vérité qui serait à découvrir.
C'est bien là l'obstacle dès longtemps aperçu, auquel se heurte l'idée même d'une science sociologique. Mais c'est tout d'abord ce qui impose une limite trop complètement méconnue, ce nous semble, par M. Lévy-Bruhl, à ridée d'une technique sociologique, d'un « art moral rationnel », c'est-à-dire, dans l'esprit de cet auteur, d'un art qui reposerait exclusivement et directement sur une cériié bien établie, et non pas sur l'idéal pratique lui-même, qu'il s'agirait seulement d'organiser. Que si cet obstacle peut être franchi, au moins aurions-nous aimé à voir comment il peut l'être ; et s'il est illusoire, au moins souhaiterait-on qu'on le fit voir et qu'on ne tint pas simplement pour non avenue une apparence qui s'impose à l'esprit avec une telle force, et qui ressemble même plus à un fait d'expérience banale qu'à un fantôme suscité par quelque délire philosophique.
11 nous faut pourtant, en premier lieu, et pour bien circonscrire la portée de notre critique, montrer sur cpiel point et en quel sens la morale prend en effet l'aspect d'une technique sociale ; nous verrons mieux ainsi de quels faits d'observation, de quel aspect de la réalité une généralisation non critiquée a pu tirer une théorie beaucoup trop absolue et trop indéterminée.
Belot.
Xoiis avons déjà fait voir comment, d'une part, la critique des conccjîtions morales métaphysiques ou abstraites, comment, d'autre part, la pratique mt^me conduisaient à l'assimilation de la morale aux techniques ordinaires. Mais il nous faut maintenant analyser de plus près les conditions dans lesquelles celte idée se trouve réellement applicable.
Deux circonstances paraissent définir essentiellement l'activité correspondant à une technique scientifique.
La première consiste dans une altitude de l'a^'ent et elle est en ce sens d'ordre subjectif : c'est que la volonté ne se détermine que par la considération du résultat à obtenir sans qu'il soit tenu compte de la forme de l'activité, mise en jeu, ni de la nature des moyens employés. Le chimiste qui veut obtenir de l'acide sulfurique chimiquement purne considérera pas si les procédés employés sont onéreux. L'industriel qui ne fabrique d'acide sulfurique que pour le vendre, et vise en somme à fabriquer du profit plutôt que de l'acide, calculera le produit net de sa production. Et l'on ne juge pas une activité technique à son mérite. mais à son succès au moins probable.
L'autre condition est plutôt d'ordre objectif: elle consiste en ce qu'un déterminisme naturel, à vrai dire toujours plus ou moins imparfaitement connu, mais assuré au moins pendant le cours de l'action, permette à celle-ci de se dii-iger et d'abo^utir ; il faut que l'agent puisse compter sur une nature avant fjuelque fixité, indifférente en un certain sens à l'action qu'elle subit, et qui ne peuttomljer sous sa dépendance que dans la mesure même où elle a une existence indépendante. Celle condition préside aux techniques même les plus modestes et les plus simples : le pâtre suisse qui de son grossier couteau sculpte un chamois dans un mor-
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ceaii de sapin doit pouvoir compter sur quelques propriétés durables du bois et de l'acier.
Dans quelle mesure ces deux conditions se retrouventelles réalisées dans l'activité morale ?
Que tout d'abord, sur le premier point, le kantisme ait pu soutenir que l'impératif moral se distinguait des impératifs techniques justement par son caractère formel, et résidait essentiellement dans l'observation d'une régie et non dans l'adaptation à un but, c'est ce dont une morale positive ne sera guère embarrassée. Sans reprendre ici la critique directe de l'idée de l'impératif catégorique, on trouvera bien des raisons d'ordre entièrement positif et pratique des raisons, psychologiques et sociales, pour expliquer l'apparence ainsi revêtue par l'impératif moral.
C'est d'abord, psychologiquement, l'intervention de l'habitude ^ qui surajoute aux motifs intelligents, tirés des fins même de l'acte, une impulsion étrangère, résultant d'une série d'actes passés plus ou moins analogues ; motif tout subjectif, qui se ramène finalement à un principe de moindre efTort. Ainsi ce caractère d'une activité qui fait de la forme, de la règle, son unique principe d'action, caractère qu'on nous présente comme la marque d'une véritable volonté et de la force morale, se trouve réalisé d'une manière approximative précisément dans l'activité psychologique mécanisée par l'habitude et qui suit la ligne de moindre résistance.
C'est ensuite et parallèlement, l'influence de l imitation sociale et de la coutume, qui impose, à l'individu l'obligation ou même le besoin de faire «; comme tout le monde » , du moins selon la règle traditionnelle et proclamée par la
1. On a signalé le rapprochement des mots allemands Pflicht et pftegen. Cf. Simmel, Einleiticng in die Moralwissenschaft, p. 31.
OTHECA
SViens\^ .^
colleclivilé. Là encore la forme d'activité qu'on nous présente comme essentiellement morale et autonome n'est justement imitée que par l'action la moins personnelle et la plus hétéronome, et la théorie kantienne de l'obligation se trouve plus près qu'elle ne le voudrait de l'explication empii'istique qu'en peut fournir la sociologie. Inversement, le souci do l'imitation possible de nos actes par les autres, et de r « universalisation » sociale des maximes qu'ils paraissent exprimer, pèse aussi sur chacune de nos décisions individuelles et les empêche de se régler toujours suivant ce que les Anglais appellent « the nierits of ihe case » : motif de détermination très légitime sans doute et pratiquement essentiel, mais en somme tout extrinsèque, et qui disparaîtrait si tous les hommes agissaient vraiment par eux-mêmes.
Enfin, et c'est ici ce qui nous intéresse le plus, si l'activité mprale s'attache aune règle plutôt qu'elle ne vise un résultat, et si en cela elle s'écarte de l'activité technique, c'est peut-être surtout à cause de l'insufïisance de nos connaissances et de l'impénétrable complexité des conditions auxquelles les résultats sont suspendus. N'étant pas assez certains des efîets que nous obtiendrons, nous jugeons que le plus simple et le plus sur est encore de nous conformer à des règles fixes, et surtout aux règles établies, qui à tout prendre ont pour elles une longue et vaste expérience ; le seul fait qu'elles se maintiennent atteste qu'elles peuvent fonctionner et leur donne une autorité qui n'est pas seulement la force subjective de l'habitude ou de la force sociale de l'imitation, mais repose objectivement sur l'épreuve qu'elles ont subie. Seulement cette épreuve est tout empirique et ne correspond à aucune science véritable; de sorte que, ici encore, ce que la morale kantienne nous donne
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comme la forme supérieure de la rationalité pratique ne se trouve, dès qu'on sort des abstractions, vérifié approximativement par les faits, que comme le résidu d'un empirisme inévitable peut-être, mais à coup sûr peu satisfaisant.
A tous ces points de vue, par conséquent, non seulement les apparences « formelles » del'impératifmoral s'expliquent aisément et sans mystère métaphysique, mais on voit qu'elles correspondent principalement aux imperfections de la pratique morale, loin d'en exprimer l'essence ni la limite supérieure et idéale. Ainsi c'est iV abord à diminuer cet écart entre la technique et la moralité qu'il y aurait véritablement progrès, et que le moraliste devrait travailler.
C'est ce que l'on pourrait d'ailleurs essayer de prouver d'une autre manière en suivant l'évolution de l'obligation morale soit dans la collectivité, soit chez l'individu. Elle se manifeste d'abord par un « sic jubeo » complété par le « sit pro ratione roluntas » sur lequel Kant fait ses réserves. Dans la société, c'est l'autorité de la coutume et l'impératif religieux ; chez l'enfant, c'est, indépendamment même de la crainte, le prestige de celui qui commande, l'entraînement d'une sorte de suggestion. A un niveau supérieur, l'obligation cherche à se justifier déjà par une raison de ce principe », par la perception d'une convenance de l'action, non à ceitaines fins, mais à certaines règles et formules admises. Il sulTit d'entendre raisonner certains juristes purs, se référant à des textes, à des précédents ou à des axiomes de droit, véritables théologiens du Digeste ou du Dalloz, pour avoir l'impression du caractère scolastique et formel d(; leurs preuves ; les raisons de leur décision rappellent parfois celles du grammairien : Pourquoi faut-il accorder le participe ? Parce que le complément précède. La règle
tient lieu de justification. De mémo lautonomie de Tenfant grandissant qui commence à raisonner, mais manque encore d'expérience, qui peut avoir des formules et des habitudes, mais ignore encore les choses, consiste principalement à savoir faire rentrer un cas donné dans la règle qu'on lui a fournie: et son jugement se réduit ainsi à une appréciation quasi logique de conformité ou de disconvenance. C'est à ce stade que nous nous arrêtons le plus souvent. Mais cependant au furet à mesure que s'étend et se précise Texpérience de la vie. et qu'elle fournit une plus riche matière à la réflexion, nous jugeons de ce que nous avons à faire par ce qu'il nous est possible de prévoir des résultats de notre conduite, par l'adaptation de chacun de nos actes aux fins dont nous avons pris conscience et que nous avons acceptées. Delà même façon, socialement, nous voyons que le droit et la jurisprudence elle-même ont une tendance à devenir moins formels, et à décider d'après des prévisions concrètes plutôt que daprès des formules préalables ; 1' « individualisation » de la' peine et des airêts tend à s'accentuer et cette tendance n'est limitée en somme que par le danger de l'arbitraire, c'est-à-dire encore, remarquons-le bien, par une raison toute négative tirée des imperfections humaines.
L'homme qui agit vraiment par lui-même, comme celui qui juge par lui-même, c'est celui qui prend le contact le plus direct avec la réalité, sans laisser s'interposer entre lui et les choses le prisme commode des formules toutes faites. Là est la véritable autonomie, soit du jugement soit de la volonté, alors que le formalisme kantien, — dès que l'on en considère, non la définition abstraite absolue, mais les approximations empiriques, les traductions psychologiques et sociales réelles, sous la forme dérègles générales
et d'habitudes acceptées au préalable, — naboulit quà une autonomie partielle et souvent même tout illusoire. Ce formalisme de « la règle » peut être une utile précaution, Comte le reconnaissait, contre le danger de certains entraînements de la sensibilité. Mais il est plutôt le remède à l'insuiTisance de notre volonté, à son incapacité de se mettre enharmonie directe avec le réel, qu'iln'exprime l'essence même et la perfection du vouloir.
Ainsi tout converge, dans l'observation directe des faits comme dans la critique des théories, vers cette conclusion que la forme de l'activité morale doit gagner, au moins par un certain côté, à s'approcher de celle des activités techniques. Si surtout le principal obstacle à leur assimilation réside dans l'incertitude qui pèse sur les effets de nos actes sociaux, et dans l'infinie complication de leurs répercussions à travers le temps et l'espace, il est naturel qu'on songe à dissiper cette incertitude à l'aide d'une connaissance sociologique mieux assurée, et qu'on espère résoudre ainsi la question. L'ancienne médecine, elle aussi, faute d'une science physiologique exacte, était réduite à agir par « principes », c'est-à-dire d après des formules résultant d'un singulier mélange d'empirisme brut et de théories en l'air ; on devait soigner et l'on devait guérir conformément à la règle. \e semble-t-il pas que notre activité morale soit en grande partie aujourd'hui dans une situation toute comparable, et ne peut-on espérer que grâce à une connaissance plus scientifique, elle puisse, comme la médecine, dépasser ce stade de son développement ?
Elle le pourra dans la mesure où sera vérifiée la seconde condition dont nous avons parlé, l'existence d'une « nature sociale » qui puisse fournir à la connaissance un objet
défini, fixe, soumis à des lois, et par conséquent fournir aussi à Faction un point d'appui sûr et ferme.
A un certain point de vue celte condition semble égalemont nous être donnée.
Si, en effet, l'on considère une action particulière d'un individu dans un milieu social déterminé, on peut dans une très large mesure considérer ce milieu comme obéissant à certaines lois dont le jeu est assuré. Sans doute il pourra encore être très difficile de prévoir les effets réelsde l'action parceque ces loiss'enchevêtrentd'unemanière extrêmement complexe et réagissent les unes sur les autres à l'infini. Mais une telle ditficulté n'est pas, pour le moment, d'un autre ordre que celle à laquelle se heurte le médecin ou même le météorologiste. Il reste que, analytiquement, les effets propres de chacune de ces lois pourraient être déterminés ; toute technique doit ainsi opérer la combinaison des éléments que lui fournit la connaissance scientifique.
On pourrait être certain, par exemple, que si, actuellement, on restreignait à l'excès l'encaisse métallique de la Banque de France relativement à l'émission des billets, ceuxci se trouveraient discrédités. On peut prévoir que si Ion frappe certains capitaux d'un impôt trop lourd, on en amènera l'exode, que si l'on majore les droits sur l'alcool ou les droits de douane au delà d'une certaine mesure, on développera la fraude, que si l'on attache à certains diplômes une exemption de service militaire, on verra affluer les candidats.
C'est qu'en effet, par rapport à l action individuelle en un moment déterminé, le monde social et l'ensemble des forces qui en constituent la vie sont un donné qu on peut connaître avec quelque précision, qu'il faut connaître si l'on veut agir avec quelque chance de succès, et dont on peut
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aussi escompter les réactions, avec presque autant de sûreté, au moins dans les cas les plus simples, que celles de la nature extérieure. Ce monde se trouve, pour chaque agent, constitué avant son action et indépendamment d'elle. Il le trouve tout fait, cl il s'agit pour lui, à ce point de vue, non de le faire, mais de le connaître et de l'utiliser suivant sa nature propre. Son action, d'autre part, est trop faible et trop limitée, en f/énéral, pour influer sensiblement sur cette nature dont elle fait cependantpartie. C'eslainsi que j'achète « au cours » certaines marchandises de production et do consommation courante, tant que ma propre demande est assez faible poui- être négligeable par rapport à la consommation totale, et reste par suite sans effet appréciable sur le niveau de ces cours.
C'est d'ailleurs, actuellement, l'économie politique qui fournit, malgré ses imperfections, l'exemple le plus approché de ce que peut être une science sociale capable de servir de base à une tecluiique. Etant donné un régime économique — réel ou hypothétique — on peut, avec l'approximation que comporte lacom[)lexité des phénomènes, prévoir* ce qui s'}- produira si notre action économique prend telle ou telle direction. L'économie politique ne me dit pas si je dois être libre-échangiste ou ])rotectionniste, mais elle me permet de me faire une idée des effets probables de l'un ou l'autre régime. Elle ne m'enseigne pas si je dois préférer la sécurité du capital à l'importance du revenu ; mais elle m'indique qu'un intérêt très élevé n'est guère ofîei t que là où il y a des risques sérieux à courir. Le tort de l'économie dite classique réside beaucoup moins, suivant nous, dans sa méthode analytique ^ que dans une sorte de foi qui n'a
1. Une science, surtout quand elle veut fonder une technique, ne peut fyire iiutrement que de distinguer les différents facteurs d'un phéno-
rien de scientifique, et qui lui fait volontiers prendre des h3'j30thèses méthodologiques pour l'expression de la réalité, et le mécanisme d'un régime économique actuellement dominant pour des lois éternelles et nécessaires des relations humaines.
C'est donc par rapport à une organisation sociale présente et à l'ensemble des formes d'existence qui y sont actuellement données, institutions politiques et juridiques, croyances religieuses, état de la mentalité et de la moralité elle-même, que des prévisions pratiques sont possibles et doivent entrer en ligne de compte dans l'activité morale. C'est lacune vérité aujourd'hui tellement .évidente, tellement imposée par la nécessité des choses, quoique méconnue encore partiellement parles théoriciens, qu'on ne peut vraiment pas s'attarder à l'établir. M. Spencer, a dès longtemps signalé les erreurs pratiques déplorables que d'excellentes intentions, mal éclairées sur le mécanisme social, ont trop souvent fait commettre. La statistique, la démographie, la science financière sont aujourd'hui les auxiliaires indispensables dune Morale. La philanthropie, dans laquelle la générosité des sentiments et la sainteté des intentions ont longtemps paru la chose essentielle, ne peut plus se régler aujourd'hui que sur la valeur des résultats qu'une observation plus attentive des faits permet d'en attendre, soit pour ses bénéficiaires directs, soit pour la société tout entière. Toute une technique de la Ijienfaisance apparaît aujourd'hui comme possible et comme nécessaire,
mène, et si, dans cette analyse, elle s"aide de rhypotl\èse, — sauf à vérifier ensuite, — elle ne fait rien encore que les sciences les plus rigoureuses ne fassent constamment. .le crois donc excessive la sévéritéd'un des collaborateurs de M. Durkheim, M. Simiand, pour cette méthode en économie (Année social., VIII, p. 572 cl suiv.). En tout cas je ne vois pas comment une technique pourrait utiliser une science qui conserverait un caractère purement synthétique et essentiellement historique.
etron pourrait déjà citer quelques-uns de ses plus habiles « ingénieurs ».
Il y a plus. Ces connaissances sociales, lorsqu'elles viennent en contact avec les sentiments moraux existants, les besoins généralement éprouvés dans une société, font surgir Fidée de devoirs nouveaux et modifient les frontières des droits. Une analyse plus précise des conditions de la valeur a déjà changé et changera encore notre idée du droit de propriété, et cela au nom même delà notion préexistante de la justice. Notre patriotisme pourra s'émouvoir des constatations démographiques relatives à la dépopulation. Ainsi les connaissances sociologiques, si elles ne font pas naître la conscience, la déterminent et la précisent, parfois même la transforment en changeant son point d'application.
Peut-être même aurait-on à ce point de vue le droit d'écarter provisoirement, sinon le moyen de résoudre une des questions qui, nous le verrons, restent les plus embarrassantes pour la théorie qui assimile la morale à une technique : je veux dire la question des fins. Car enfin si une technique se contente d'établir sur une connaissance scientifique un système de moyens, c'est parce .que les fins en sont posées en dehors d'elle et mises hors de toute contestation. Lorsque la médecine s'empare de la physiologie, elle sait déjà en vue de quoi elle l'utilisera, et que c'est en vue de la guérison. Mais à quel usage, demandera plus d'un critique, va-t-on faire servir la science sociale, dès que par hypothèse elle sera acquise ? C'est une question que M. Lévy-Bruhl, et pour cause, évite de susciter et de trancher ; et le reproche ne pouvait manquer de lui en être fait, car la question semble essentielle en morale et inévitable. Nous croyons, nous aussi, que la critique porte
Cependant on peut encore, en se tenant sur le terrain étroit où nous nous sommes momentanément placé, parer pour un instant le coup.
En fait, comme nous Tavons montré antérieurement, le débat moral, dans un cas déterminé, soit à l'intérieur d'une même conscience, soit entre plusieurs consciences contemporaines, porte beaucoup moins sur les fins que sur la valeur et la portée des moyens. Les fins sont immanentes à la société et Ton s'entend à leur égard beaucoup plus que ne semblent le supposer les traités de « morale théorique ». Elles changent même d'âge en âge beaucoup moins qu'on ne serait porté à le croire. En un sens une morale ])Ositive peut donc, tant qu'il ne s'agit que de régler l'action présente, se désintéresser en très grande partie de ce problème. Comme on peut être assuré qu'en général c'est la santé que nous voudrons et non la maladie, on peut espérer que, dans l'ensemble de la société, la volonté du bien ne fera pas défaut. La tâche est plus urgente de nous apprendre à le faire que de nous apprendre en quoi il consiste. Et d'ailleurs peut-on en toute rigueur concevoir une science des fins ? Nous avons déjà établi, d'accord ici avec M. Lévy- Bruhl, que cela n'avait pas de sens. Une fin, c'est ce qu'on veut ou ce qu'on désire, et cela ne saurait être l'objet de preuve. La paix n'est pas plus scientifique que la guerre. Mais en établissant plus exactement, comme elle le peut, le bilan de la guerre, le coût d'une campagne même victorieuse, la science sociale peut fortifier notre désir de paix ; et si au lieu de trancher la question de la paix ou de la guerre au nom de sentiments de gloire, d'honneur, d'ambition, nous la résolvons à l'aide d'une connaissance précise et réfiéchie des conséquences, on pourra dire à bon droit que notre décision aura un caractère scientifique.
D'ailleurs, avons-nous vu, l'individu, au moment de Taciion, trouve devant lui un état de choses organisé que son action ne changera pas d'emblée. Par exemple, Tintérêldu capital existe. L'individu peut sans doute, au nom de certaines conceptions de la justice, d'un certain idéal social, critiquer ce régime et souhaiter sa disparition. Toutefois, dans sa conduite actuelle, il est obligé d'en tenir compte, d'en prévoir les effets, de les accepter dans ses calculs. Personne, si ce n'est peut-être je ne sais quel tolstoïsant sentimental, n'aura la naïveté de croire que c'est en cessant de placer son argent ou en refusant simplement ses dividendes (ju'il arrivera à modifier le régime capitaliste, et l'on sait que plus d'une entreprise philanthropique, par exemple le système anti-alcoolique dit de Gotheborg, et certaines œuvres d'habitations à bon marché, n'a réussi qu'en acceptant très modestement et très franchement le terrain fourni par ce régime, en offi'ant un placement solide et en distribuant des dividendes.
Le problème qui se pose à l'action immédiate est donc tout d'abord de bien connaître le système social actuel et l'ensemble des forces qu'il met en jeu. A ce point de vue — d'ailleurs très limité — on peut se dispenser de répondre à la question : Que fera-t-on de cette connaissance? A quelle fin la fera-t-on servir? Car la réponse serait simplement : On en fera ce quon voudra. La physique, la ph}siologie, toutes les sciences d'autant plus soHdement constituées qu'elles le sont en dehors de toute préoccupation pratique, se mettent à la disposition des techniques possibles, sans avoir pour tâche de prévoir, de limiter ni de diriger les besoins qui les feront surgir. De la même manière, la connaissance du régime social, objectivement et impartialement étudié, peut èlre mise au service de nos divers besoins
sociaux et moraux et elle leur est nécessaire. Mais elle n'a pas à les définir ni à les régenter. Renouvier pensait déjà que la nature, Finstinct, les besoins de toutes sortes suffi- saient bien à susciter l'action, et que la raison n'avait qu'à la régler, non à la provoquer. L'attitude que nous expliquons ici est assez analogue, sauf qu'à l'idée d'une raison régulatrice, abstraite et formelle, dotée d'une autorité absolue et supra-expérimentale, on substitue l'idée d'une science concrète et positive, capable de fournir, non pas sans doute une règle générale (d'ailleurs bien précaire), mais des règles particulières précises en même temps que des moyens d'action. Quant aux fins, c'est-à dire aux besoins, aux aspirations, aux formes diverses de l'idéal, on peut admettre qu'elles préexistent et qu'elles ne feront jamais défaut, qu'elles se feront jour enfin selon leur valeur dans la mesure même où la connaissance, d'une part leur fournira des instruments, et d'autre part aidera à mieux distinguer le possible de l'impossible. On peut compter, surtout, sur l'espèce d'instinct de conservation des sociétés, qu'on n'a jamais vues renoncer volontairement à l'existence ni se suicider consciemment, pour être assuré qu'elles tendront toujours avec assez de force à éliminer de leur sein les éléments qui leur apparaîtraient comme destructeurs. Elles peuvent seulement, si la connaissance d'elles-mêmes leur fait trop complètement défaut, ou se faire illusion sur les dangers qu'elles croient reconnaître, ou se tromper sur les meilleurs mo^^ens d'y parer.
11 semble donc que, au niveau du moins où nous nous sommes tenus jusqu'ici, l'analogie de la morale avec les techniques pourrait être maintenue même sur ce point essentiel déjà aperçu, nous l'avons vu, par Aristote, que les fins n'auraient j)as à être démontrées. Cette attitude n'étonne
au jDremier abord qu'en raison de notre habitude toute pliilosophique, ou plutôt scolaire, de demander à la morale une affirmation des devoirs et une preuve des fins. [Niais une telle preuve est d'abord rigoui^eusement impossible, et d'autre part l'attitude que nous venons de déci'ire n'est, comme nous venons de le voir, ni inintelligible, ni si éloignée de celle qu'on observe dans la réalité.
Xous retrouvons ainsi, par une autre voie, une vérité déjà mise en évidence, une vérité qui semblerait une simple afTirmation de sens commun, si nous n'avions vu combien une critique était nécessaire pour la rétablir et lui donner toute sa précision : c'est que la connaissance sociologique qui intéresse la pratique et permet de fonder une technique morale, c'est celle du système social pi'ésent au miheu duquel l'action prend naissance. Xous l'avons étabhe par opposition à une conception tout historique ou ethnologique de la science des mœurs, cjui, toute tournée vers le passé ou vers les formes élémentaires de vie sociale, ne nous a paru comporter aucune application à la pratique. 11 nous faut aujourd'hui la maintenir contre une sociologie plus ambitieuse qui, partie de cette connaissance piu'ement historique et descriptive, espérerait embrasser l'avenir même de Ihumanité, en posant des lois permanentes et universelles de la vie sociale. Plus ambitieuse, disons-nous, et pourtant j)ar cela même d'autant plus timide au point de vue pratique : car elle ne nous laisse espérer que poui' un avenir lointain (et cette espérance même est-elle bien justifiée?) cette connaissance scientifique des sociétés sur laquelle se fonderait une morale vraiment rationnelle. Elle abandonne ainsi l'action présente, qui pourtant ne peut attendre, au plus complet empirisme, et aux impératifs irréfléchis de la conscience traditionnelle. On a
commencé par compromettre rautorité de ces impératifs, nous Tavons vu, en les présentant comme des survivances sans adaptation à notre présent ; et maintenant on nous met en demeure de continuer à vivre provisoirement (ce provisoire peut singulièrement se prolonger) sur ce fonds discrédité, parce qu'on n'est pas encore prêt à lui substituer une connaissance proprement scientifique.
Ainsi tandis que Tart social dont on nous propose l'idée supposerait une science très éloignée de nous, mais aussi une science j)ermanente et fixe, il nous semble qu'une telle idée est surtout valable dans l'actuel, et par rapport à un moment déterminé de la vie mobile de chaque société.
§ 4. — Pourquoi la -morale ne peut se réduire a une technique scientifique
Il est temps de le remarquer en eflet : pour justifier l'idée d'une morale conçue comme une technique, pour la montrer intelligible et applicable, nous avons dû la restreindre à des limites très étroites, et, ce faisant, nous avons singulièrement et sciemment altéré la doctrine qui nous était j)ro]30sée. Xons a^'ons dû considérer simplement l'action individuelle en face d'une masse sociale organisée qui n'est pas immédiatement modifiée par cette action même ; d'autre part nous avons dû réduire la connaissance sociologique utilisée par cette action à celle d'un mécanisme social plus ou moins déterminé, j)lus ou moins durable, mais en somme contingent en ce sens qu'une autre organisation, qu'un autre régime serait tout aussi compatible avec les conditions les plus générales de la vie en sociélé. Or, d'une j)art, ces mécanismes sociaux dont il s'agit de mettre en œuvre les réactions, sont éminemment divers et
variables, et surtout ils A-arient en fonction de la masse des actions individuelles elles-mêmes qui les mettent en jeu, et de l'usage cju'elles en font.
Ce qu'on espère, au contraire, ce qu'on demande comme base d'une morale positive, ce serait au contraire la science générale d'une « nature sociale », fixe et permanente comme la nature physique, indépendante comme elle de l'action qui s'y applique. Or c'est ici qu'il nous devient impossible de suivre et même de bien comprendre la doctrine exposée par l'auteur de La Morale et la Science des mœurs. Elle nous paraît substituer à une vue très simple et très claire des rapports entre la pratique et la connaissance sociales un insoutenable paradoxe, et se réduire, alors qu'elle ambitionne d'être positive, à une énonciation toute verbale dont on ne nous montre nulle part l'équivalent possible dans le concret.
Tout d'abord escompter la constitution d'une science des lois élémentaires de la « nature sociale » et surtout compter sur une telle science pour fonder une technique morale sûre, c'est méconnaître et la variabilité des organismes sociaux et l'importance de leur spéci/icitc.
S'il y a une « nature sociale », elle est quelque chose de tellement général et de si indéterminé qu'elle ressemble fort à cette « nature humaine » qu'on a tant reprochée, surtout parmi les sociologues contemporains, aux philosophes du xviif siècle. Il ne faudrait pas, après avoir écarté comme arbitraire et chimérique le postulat de l'unité de la na,ture humaine ', rétablir le postulat tout à fait analogue et encore plus difficile à accepter de la fixité et de l'universalité de la « nature sociale », ni, après avoir peut-être abusé de l'histoire, oublier ce qu'il y a d'irréductible à la science pure
1. Lévy-Bruhl, La Morale et la Science des mœurs, ch. m, § 1. Belot. 8
dans la donnée historique. C'est précisément aux sociologues et aux historiens que nous sommes surtout redevables de cette vérité, que rien n'est plus divers, plus imprévisible que les formes de la mentalité et des institutions humaines. Déjà, au point de vue purement scientifique ce serait, semble-t-il, se confiner dans d'assez pauvres généralités que de se donner pour objet cette « nature sociale » sans l'infinie variété des spécifications qu'elle comporte ; mais sans même préjuger de Tétendue de la science ainsi conçue, toujours est-il qu'au point de vue des applications pratiques, elle serait assez stérile. Ce qui importe le plus à ce point de vue, ce sont précisément les /oy7?ze.<; spécifiques (le la mentalité et de la socialité. Déjà le même fait s'observe en biologie. Sans doute, on peut dégager quelques lois biologiques générales. Mais ce qui enk'e surtout en ligne de compte dans la pratique du cultivateur, de l'éleveur, du médecin, ce sont les aptitudes, les dispositions, les caractéristiques propres des organismes déterminés auxquels ils ont affaire. Deux variétés d'une même espèce se comportent très différemment. Tel animal est réfractaire à tel virus, tel autre, pourtant voisin, y est très sensible. La méde- * cine n'a guère à faire appel aux lois biologiques générales, mais repose presque tout entière sur la connaissance de la structure et des fonctions spéciales de l'organisme humain. C'est ce système biologique spécifié qu'il lui importe d'étudier. De même, 1' « art moral », pédagogique ou politique, aura surtout à tenir compte du tempérament, de la mentalité, des traditions, des institutions propres au miheu social où il s'exercera. C'est surtout de cette s^'n thèse spéciale que les effets se feront sentir dans l'action. A cet égard, il y a déjà une différence énorme entre les techniques qui mettent en œuvre des lois physiques ou mécaniques simples.
et celles qui s'appliquent à des systèmes organisés, à plus forte raison s'il s'agit de ces sj^stèmes extraordinairement complexes et plastiques que sont les sociétés humaines. L'ingénieui- qui combine une machine, aménage une chute d'eau, construit un pont, n'a affaire qu'à des éléments et à des lois générales qu'il peut composer d'une manière à peu près sûre; l'ingénieur social, éducateur, législateur, financier, philanthrope, agit sur des êtres véritables, qui sans doute ne réagissent pas d'une manière fortuite, indéterminée, mais réagissent cependant beaucoup plus en vertu d'une nature acquise et de lois secondes, qu'en vertu d'une nature primitive et de lois élémentaires dès longtemps recouvertes par une énorme superstructure. De plus, tandis que les teclmiques physiques ou mécaniques peuvent prévoir avec quelque sûreté les résultantes des actions mises en œuvre par elles, parce que les diverses lois utilisées peuvent se composer sans s'altérer mutuellement, toute modification introduite dans un être organisé réagit sur l'ensemble et l'on ne peut plus procéder par simples additions ou compositions de forces. C'est une banalité de dire que dans le monde des êtres organisés le rapport de cause à effet apparaît ^bien rarement comme unilatéral, mais plutôt comme réciproque Une industrie plus intense, par exemple, requiert et obtient des débouchés plus étendus, mais aussi l'ouverture de débouchés nouveaux sollicite une production \)\ws abondante.
Il est assez singulier qu'après avoir exagéré l'interdépendance des fonctions sociales, jusqu'à risquer de paralyser l'action, la nouvelle sociologie semble méconnaître sur ce point la différence profonde des techniques physiques et de la technique sociale, et compter sur la découverte de lois élémentaires et fixes de la vie sociale, sans réaction les
unes sur les autres, et sur Tusagc d'une causalité sociale simple et unilatérale. Il y a bien là, comme nous l'avons déjà montré, deux conceptions successives très différentes, et sous certains rapports opposées, de la science sociale, que Ton met alternativement en avant. Tantôt on insiste, au point de vue historique, sur la solidarité des fonctions sociales, tantôt, au contraire, au point de vue pratique sur la pluralité des problèmes moraux ; mais ces deux idées ne se limitent-elles pas mutuellement? Lorsqu'il s'agit de faire entrevoir la réalité de la science sociologique et de ses résultats, on nous montre une science liistoriquc et descriptive qui serait comme la zoologie des sociétés ; mais lorsqu'il s'agit de fonder une technique sociale, on suppose au contraire, sans pouvoir d'ailleurs lui donner consistance, l'idée d'une sociologie analytique et générale, qui serait une Biologie ou môme une Pliysique sociale.
L'idée d'une telle « physique » de la « nature sociale » amène aussi à méconnaître la variabilité de cette prétendue nature. La sociologie qu'aurait pu élaborer un Arislote au milieu d'une société universellement esclavagiste ne pourrait être ni scientifiquement vraie, ni pratiquement utilisable dans nos sociétés. Comment, malgré l'étendue de nos investigations, la sociologie que nous pouvons construire dans l'ignorance profonde où nous sommes des formes des sociétés futures, ne serait-elle pas aussi incomplète et aussi inapplicable pour ces sociétés lointaines, dont nous ne sommes pas moins incapables de nous représenter l'organisation et le fonctionnement que le Stagirite pouvait l'être de concevoir notre système industriel et capitaliste? Déjà, quand il s'agit d'actions toutes proches, c'est avec une extrême prudence qu'il nous faut user de la connaissance sociale. Par exemple les données de la statistique constituent
un des meilleurs points d'appui de la pratique sociale, comme une des bases les plus nécessaires et les plus sûres de la connaissance sociologique. Et cependant on sait qu'il n'en faut jamais tirer de conclusions que pour des périodes très limitées, et qu'il faut user d'une extrême réserve quand il s'agit d'extrapoler quelques points de courbes statistiques. Si l'on prolongeait ces courbes au delà d'une certaine région, sans égard pour les phénomènes qu'elles représentent, on leur ferait vite dire des absurdités. Sans même aller jusque-là, qui ne sait combien est précaire l'usage de statistiques trop tardivement publiées ? Pendant le temps qu'on les établit, elles ont cessé d'être vraies : du moins elles ne le sont plus que comme fait purement historique et passé, mais non comme expression du mouvement actuel et utilisable de la vie sociale présente. C'est qu'en efTet la courbe statistique ne peut se prolonger suivant la même allure que pendant le temps très limité où le phénomène qu'elle traduit n'a pas trop sensiblement altéré le milieu social lui-même dans lequel il se produit, et n'a pas ainsi modifié les conditions de son propre développement. Ne pourrait-on pas dire de même que la science sociale qu'on nous promet, pendant le temps considérable (des siècles peut-être !) qu'elle mettrait à se constituer, aurait déjà cessé d'être vraie, ou pour parler plus exactement, qu'elle courra sans cesse après son propre objet sans pouvoir jamais le rejoindre? Elle le pourra d'autant moins, (\\\ elle-même contribue à le modifier et que la connaissance et la réalité s'entraînent mutuellement ici dans leur mouvement l'une vers l'autre.
C'est que, en efTet, il n'y a pas là simplement une mobilité et un progrès, mais un progrès d'une nature bien particulière qu'il nous faut maintenant mettre en évidence.
C'est ce que .nous appellerons la récurrence^ de Taction et de la connaissance sociales. 11 y a là une différence aussi évidente que capitale entre les techniques ordinaires et les techniques sociales, et il semble assez étonnant de voir ]M. Lévy-Bruhl en faire si complètement abstraction.
Tant que nous considérons les techniques qui se fondent sur la mécanique, la physique et même jusqu'à un certain point celles qui reposent sur la physiologie, nous avons affaire à une nature extérieure, posée en dehors de la finalité et de Faction humaines. Les.lois constatées par ces sciences sont en elles-mêmes étrangères aux besoins humains. Elles ne sont modifiées ni par Tusage qu'on en fait, ni, à plus forte raison, par la connaissance qu'on en acquiert. En ce sens elles nous sont transcendantes, et c'est pour cela même que nous pouvons les utiliser av^ec sûreté. Elles nous servent dans leur fonctionnement justement parce qu'elles nous ignorent. Le rêve antique d'une nature combinée à souhait pour nous servir et faite en quelque sorte à la mesure de nos besoins n'était pas seulement un contresens au point de vue scientifique ; c'en était peut-être un au point de vue des intérêts de la pratique. Une telle nature, si l'on pouvait sans contradiction la concevoir, avec sa finalité anthropocentrique, serait peut-être plus gênante qu'utile. Elle ne satisferait certains de nos. besoins qu'en nous y asservissant et ne nous laisserait pas la liberté de changer nos désirs. En y restant
1. M. Dclbœuf a appelé jugements réciirrenls des jugements qu'on peut juger à l'aide de leur propre énonciation : par exemple la règle « qu'il n'y a pas de rôgle sans exceptions» comporte-t-elle elle-même des exceptions ? Nous ne trouvons pas de meilleure expression que celle de récurrence pour exprimer le rapport de réaction sur soimême que nous allons constater dans les choses sociales.
EN QUÊTE d'une .MORALE POSITIVE 119
indifférente, elle nous laisse plus de latitude pour la faire servir aux fins les plus diverses, à condition que nous sachions nous y prendre. Elle ne limite que nos moyens, mais elle ne nous fixe pas nos fins. Une nature trop providentielle nous enchaînerait plus étroitement qu'une nature inhumaine. Mais comme- la nature ne nous consulte pas sur ce que nous désirons, nous sommes tout à Taise pour ne pas la consulter non plus sur ce point. Nous nous servirons d'elle comme d'un instrument relativement passif et indifférent. C'est sur elle et au moyen de ses lois, mais c'est pour nous que nous agirons.
Cette extériorité mutuelle des moyens et des fins cesse, non pas absolument ni aussitôt, mais disparaît cependant, en dernière analyse, lorsqu'il s'agit de la « nature sociale >» et de la technique correspondante. Ici, c'est l'homme, considéré il est vrai sous des rapports divers, qui se trouve être Tobjet de la science et le point d'application de l'action, mais c'est lui aussi qui élabore la connaissance et qui pose les fins. C'est lui qui agit, c'est sur lui qu'il agit, c'est pour lui qu'il agit. Et en même temps qu'il agit selon ce qu'il est, il est aussi selon ce qu'il fait.
C'est pourquoi l'analogie entre l'art social et les autres techniques est strictement bornée à ce domaine moyen et relatif où nous l'avons reconnue, mais confinée aussi; c'est-à-dire au domaine de l'action partie uhère et présente qui trouve devant elle un vaste système de relations sociales préétablies. C'est là seulement, et sous ce rapport, que nous pouvons traiter une société comme une « nature » actuellement donnée et réagissant suivant des lois mdépendantes de cette action même. Mais quittons-nous ce terrain relativement étroit, la sociologie oscillera forcément entre deux limites opposées, où nous voyons au contraire
i-0 ÉTUDES DIÎ MORALE POSITIVE
disparaître l'analogie avec les techniques. Et elle sera en effet entraînée hors de ces limites.
En se concevant comme science, elle tend à ramener toute la vie sociale à des lois nécessaires, à exclure tout jugement de valeur, à considérer toute prescription comme un simple fait, et par conséquent à renoncer en réalité à toute prescription. Mais en même temps celte science a pour principal objet précisément les désirs, les besoins des liommes, les jugements de valeur que les sociétés ont formulés, les prescriptions et les interdictions qu'elles ont prononcées ; Thumanité lui apparaît comme agissante, et si l'on prétend constituer une technique sociale, c'est encore parce que l'on considère cette action, et une action réfléchie, comme possible et indispensable. Ainsi, la sociologie comprend, comme un élément essentiel de son objet, les fins humaines elles-mêmes, ce qui est un cas absolument unique dans toute la série des sciences et des techniques.
Dès lors suivant qu'elle sera dominée par l'idée de Nature ou par celle de Finalité, ici inséparables, ou bien elle inclinera à considérer les aspirations humaines ellesmêmes comme de simples faits nécessaires se tendra vers une sorte de fatalisme; ou bien, envisageant ces lois mêmes de la vie sociale comme les résultats plus ou moins consolidés des actions exercées,'et comme l'expression condensée des fins poursuivies, elle tendra à ne plus voir que l'autonomie humaine posant peu à peu sa propre nature en vertu de son action même. De part et d'autre s'efïacera l'idée d'une technique.
Si d'abord la société peut être l'objet d'une science vraiment analogue à une physique, si l'on peut y découvrir des lois générales et immuables, si elle est une nature
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donnée et inaltérable, c'est que la volonté humaine est inefficace et illusoire comme celle de la girouette de Bayle ; c'est que les fins en apparence poursuivies par les hommes, loin de déterminer Tordre social, ne sont que le reflet inactif de ce qu'il est. Mais alors la technique sociale n'a plus de sens, et la société, réduite à (kre ce qu'elle est. n'a que faire de le savoir. Une technique ne suppose-t-elle pas que celui qui la met en œuvre pose les fins auxquelles il la fera servir et que cette infinalité n'est ni illusoire ni inefficace ? Ainsi la technique qu'on nous promet est la négation même de la science mécaniste sur laquelle on la fonde.
Est-on frappé au contraire du fait que l'action qui s'exerce à l'aide de la société s'exerce aussi sur la société et la transforme : remarque-t-on que l'agent lui-même est partie composante de la société dans laquelle il agit, en sorte que malgré la petitesse des transformations qu'il lui fait subir hors de lui-même, elle devient pourtant autre par le seul fait que lui-même, en agissant, a changé ; prend-on garde que cette modification sociale, à la fois interne et externe, peut et doit s'étendre précisément au fur et à mesure qu'un plus grand nombre d'individus agiront, comme précisément on le suppose, avec la réflexion et l'initiative exigées par une technique ; observe-t-on que, grâce à une sufTisante convergence des consciences et des efforts, la masse agissante cesse d'être négligeable par rapport à la masse sur laquelle s'exerce l'action et que ces deux masses tendent au contraire à coïncider ; — alors on verra la structure de la société et le mécanisme des réactions sociales profondément modifiés par les activités mêmes qui les mettront en usage, et la « nature sociale » tendra à s'identifier avec la volonté commune ; c'est peut-être par cette limite même que se définit vraiment la démocratie. Mais
alors l'idée d'une technique scientifique cesse encore de s'appliquer telle quelle à l'action sociale. Car les lois sociales ne sont plus dans ce cas de simples lois naturelles extérieures à la pratique qui les utiliserait comme des moyens ; elles deviennent des lois, au sens humain et prescriptif du mot, condition et expression des fins mêmes de la société.
Considérée en dehors des limites que nous lui avons assignées, l'idée d'une technique sociale apparaît donc comme inintelligible et peut-être contradictoire : elle suppose la société, active en tant qu'elle utilise la science sociale, et inerte en tant qu'elle en est l'objet ; autonome et douée d'initiative puisqu'on prétend lui fournir des moyens d'action pour satisfaire ses besoins. pour atteindre ses fins quelles qu'elles soient^ et hétéronome, puisque ces fins mêmes semblent comprises dans le déterminisme qu'elles sont censées utiliser. Elle aç-it intellio'emment et réagit mécaniquement. Elle peut prévoir ses propres réactions et en disposer, et elle ne peut cependant les modifier. Elle est composée d'ingénieurs et elle est en même temps composée de machines.
Tant qu'on envisage ces termes antithétiques au point de vue relatif et provisoire que nous avons défini, on peut bien en etfet comprendre qu'ils soient compatibles dans le réel; car l'individu, en tant qu'agent, est capable de certaines initiatives, et en même temps il fait partie du système compliqué d'engrenages sociaux auquel il ne peut complètement se soustraire, si surtout il veut voir son action efficace. 11 est clair pourtant que cette distinction ne peut se maintenir jusqu'au bout et que les op[)Ositions précédentes deviennent de véritables contradictions lorsqu'on en vient à parler d'une science sociologique aussi
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ferme que les sciences de la matière, et cVune technique sociale anssi sûre que les techniques physico-chimiques. Alors devient flagrante la disparition de cette condition de toute technique : que les lois naturelles mises en usage restent indépendantes de la connaissance ;qu'on en a et de l'usage qu'on en fait. C'est ce qui nous reste à montrer, si certaine que soit cette vérité, puisqu'on paraît l'avoir méconnue, en sacrifiant, au nom d'une conception soi-disant positive, l'évidente réalité des choses à la clarté schématique d'une formule.
Tout d'abord la seule connaissance que nous acquérons de nous-mêmes nous transforme et ne nous laisse pas tels que nous étions avant cette connaissance. Si la société, écrivions-nous plus haut, n'est qu'une « nature » elle doit se contenter à'être, elle n'a que faii-e de se connaître. Mais si elle se connaît, et c'est bien ce que la sociologie nous promet, elle ne reste plus ce qu'elle était. Tel est le premier aspect de ce caractère de récurrence de la connaissance sociale dont nous parlions plus haut ; et qu'estce autre chose que le fait original de la réflexion consciente ? Lorsque nous savons ce que nous sommes, nous ne sommes déjà plus ce que nous étions, et ainsi nous ne nous connaissons jamais intégralement, non plus que nous ne pouvions épuiser les images de deux miroirs qui se réfléchissent '. Celui qui se saurait fou ne le serait plus tout à fait et celui qui aurait nettement conscience qu'il est en colère serait bien près de jouer une simple comédie de la
1. Cf. Remacle, Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1893 et nov.
colère. Cette difTiciilté déjà banale pour le psychologue n'est pas moins réelle dont le domaine sociologique et il y a contradiction à imaginer une humanité en possession d'une science sociale pai-faifoment «^ûre et qui continuerait à agir avec une absolue spontanéité et sans aucun calcul. On est obligé de supposer cet automatisme dans Vohjet de la science sociale, pour la rendre possible, mais le 5^(7^/ qui acquerrait cette science et la mclfi-ait en service dans ime technique correspondante ne peut plus rester sous ce régime d'inconscience. Or ici ce sujet et cet objet se confondent à la limite et Ton arrive à constater cette singulière situation de la sociologie conçue comme physique sociale, qu'elle cesserait d'être valable le jour où on la posséderait, et qu'inversement elle n'est applicable que là où l'on ne peut la posséder.
Il est à remarquer en effet que la conception mécaniste d'une « nature sociale » est d'autant mieux vérifiée ■ qu'on remonte à des âges plus primitifs et à des sociétés plus rudimentaires. La sociologie d'un banc de harengs serait assurément plus simple et plus rigoureuse que celle d'une ruche d'abeilles et celle-ci plus encore que celle d'une société australienne. Dans l'humanité, c'est le monde sauvage qui est le monde de la tradition et de l'instinct collectif. C'est là que le réalisme social semble le plus près de se vérifier, encore qu'il puisse y avoir là, Tarde l'a montré, quelque illusion de persj)ective. C'est là qu'il v a le plus de fixité et, comme l'a fait voirCournot^ le moins d' histoire. C'est là que l'unité sociale domine le plus absolument la médiocre variété des individus et que l'autorité sociale est la plus forte contre leur faible initiative. Et ainsi une telle sociologie trouve une matière d'autant
[. Malérialisiiie, yilalisme, lialionalisine. p. 232.
plus favorable à sa constitution que l'on s'écarte davantage des sociétés qui peuvent la constituer. Si nous étions une tribu de Patagons ou un banc de harengs, nous serions sans doute un excellent objet d'études pour la physique sociale; mais nous serions assurément incapables de la faire.
Lorsque nous sommes avertis que nous sommes ceci, nous commençons à devenir capables d'être cela^ et même nous avons souvent, par une sorte de réaction contre le donné, une tendance à le désirer. Si nous avions prévu à temps nos désastres de 1870, nous ne les aurions pas subis, parce que notre politique, notre diplomatie, nos armements, et jusqu'à notre tempérament, eussent été modifiés par cette prévision même. Elle serait devenue fausse, si on l'avait connue comme vraie.
Une science et une technique ph3'siques sont possibles parce que la nature nous est étrangère. C'est parce qu'elle nous ignore que nous pouvons la connaître. Si la nature était affectée par cette science que nous avons d'elle, si elle connaissait que nous la connaissons, nous ne pourrions plus au même degré compter sur elle ; elle pourrait nous échapper et se plaire à nous décevoir, comme le malin génie cartésien. Mais notre tra\ail scientifique et industriel la trouve indifférente et passive : « l'univers n'en sait rien », et c'est notre garantie. La véracité divine, chez Descartes, est au moins autant raffirmation de l'inconscience, de la matérialité du monde physique que celle des droits de l'esprit de la vahdité de k raison ; et ces deux affirmations se tiennent, ^lais l'humanité n'est pas transcendante à elle-même, absolument, et nous avons déjà vu combien la transforme rinteUigence qu'elle acquiert de ses instincts obscurs : approcher le flambeau de l'ombre, comme l'a dit quelque
part M. Fouillée, ce n'est pas la mieux faire voir, c'est la faire disparaître. Quand les philosophes du xviii*' siècle, sans même avoir eu besoin pour cela d'une observation sociologique bien étendue ni d'une méthode historique bien sûre, ont entrevu à quel point les causes réelles des institutions sociales et l'origine des autorités sont différentes des prétextes dont les couvraient les croyances et les traditions, ils ont cessé de respecter ces croyances et de soutenir ces institutions.
Mais si l'effet récurrent de la seule connaissance sociale est déjà si important, combien plus considérable ne sera pas celui de l'action sociale elle-même ! Ici encore la différence entre les techniques ordinaires et la pratique sociale est évidente et capitale. En me livrant à une fabrication chimique ou à une industrie physico-mécanique je n'altère pas les propriétés des corps. J'en use, et elles persistent, de sorte que j'en userai toujours de la même manière et avec la même sécurité. Du moins si, à la rigueur, on peut supposer qu'elles se modifient, cette supposition, dans l'étal de nos connaissances, n'a d'intérêt que comme réserve critique de pur pliilosophe ; pratiquement elle ne se vérifie pas et reste en somme une hypothèse possible, mais gratuite. Déjà, dans l'ordre biologique, la variation de la nature sous l'influence du traitement qu'on lui fait subir est beaucoup plus volontiers supposable et même en partie appréciable. L'usage de certains médicaments, de certains aliments, de certains vaccins modifie à la longue les propriétés de notre organisme et les réactions dont il sera capable sous certaines influences. Il n'est pas vrai, en raison du mithridatisme^ que telle dose de morphine tuera toujours, comme il est vrai que j'obtiendrai toujours la même réaction chimique en mettant les mêmes subs-
lances en présence les unes des autres dans les mêmes conditions physiques. Nos dispositions psychologiques elles-mêmes favorisent ou gênent non seulement notre activité volontaire, mais même notre activité Adtale. La volonté de vivre, si bien dramatisée en un de ses contes par le grand psychologue intuitif qu'est Edgar Poe, n'est pas un vain mot, et Ton cite nombre de cas de mourants qui semblent avoir attendu pour mourir un événement, une nouvelle qui leur tenait à cœur; on dirait qu'ils abandonnent la vie juste au moment où elle vient de perdre le dernier intérêt qui les y rattachait. Le médecin augmente les chances de guérison du malade en le persuadant qu'il va guérir et diminue sa force de résistance s'il lui laisse comprendre qu'il est perdu. Si nous cro3-ons à notre succès, nous sommes mieux en état de réussir, et si, d'avance, nous sommes persuadés d'un échec nous le préparons par cela même. Quand la presse entretient la conviction qu'un conHil international est inévitable, elle peut arriver à le rendre tel. De là cette théorie que les pyschologues américains ont appelée Pragmatisme, et qui est fondée sur cette relation singulière, inconnue dans les techniques de la matière brute, en vertu de laquelle ce qu'on croit devient rrai, parce qu'on le croit, et même ce que l'on fait devient bon parce qu'on le fait.
C'est que, en faisant d'une certaine manière, nous nous faisons nous-mêmes et transformons la société, nous modifions les limites du possible et de l'impossible. Nous n'obtenons pas seulement tels résultats présents (ce que considère essentiellement une technique), mais les conditions futures de toutes sortes de résultats ; en employant certains moyens nous modifions profondément les conditions de l'action future. C'est ainsi qu'une pédagogie
purement technique obtiendrait assez facilement, par des réactions à peu près sûres, une certaine conduite de Tenfant; elle n'aurait qu'à faire usage du mécanisme de la crainte ou du désir, de la vanité ou de la gourmandise. ^Nlais une pédagogie vTaiment morale calculera en outre les inconvénients ou les dangers qu'il peut y avoir à faire appel à tels ou tels sentiments, parce qu'en les mettant en œuvre comme simples moyens, on les développe, on ne les laisse pastels quels; la nature même de Tenfant s'en trouve profondément modifiée. Un |)roblème analogue se pose constamment en politique et en droit. Tout pouvoir j)olitique travaille, instinctivement ou consciemment, à développer autour de lui la mentalité qui le légitimera et le rendra nécessaire. Un gouvernement autocratique, étant d'autant plus justifié que le peuple est plus incapable et plus ignorant, tendra à maintenir cette ignorance. Un gouvernement d'opinion ne valant que si l'opinion est éclairée, tâchera de répandre Tinstruction. Ainsi certaines institutions, certains systèmes de pénalité sont appropriés à une certaine forme de caractère, à une certaine culture de la nation, et par suite, au point de vue purement technique on serait amené à les déclarer satisfaisants parce qu'ils sont efTicaces. Et cependant une morale plus idéaliste peut les réprouver parce qu'ils tendent précisément à maintenir cette mentalité et cette forme de civilisation au-dessus desquelles on rêve quelque chose de mieux. On allègue alors certains principes, et l'on oppose la morale des pri/icipcs à celle des résnltais. Peut-éti'C est-on parfois victime ici d'un abus d'abstractions et de formules métaphysiques. Mais ces abstractions et cette métaphysique sont en grande partie l'expression inadéquate de cette intuition, qu'au delà des résultats directs
immédiats à obtenir par des moyens plus ou moins appropriés, il y a la série indéfinie des modifications qu'apportera^ à la nature même, et par conséquent à la technique sociale future, l'emploi même de ces moyens. C'est pourquoi les moyens semblent acquérir une excellence propre, et, passant à la limite, on jjarle de bien en soi. C'est pourquoi inversement des pratiques qui semblent profondément inutiles et que l'on qualifierait d'ascétiques, ont toujours trouvé des défenseurs. Ici encore, on peut être victime d'un abus de l'abstraction, interpréter de travers une intuition et croire que la douleur est en soi un bien et l'effort une dignité. Mais ce contresens n'est encore que l'exagération et la déviation d'une intuition juste : on aperçoit la réaction de ce que nous faisons sur ce que nous sommes, et que le sacrifice nous fortifie \
On voit quel écart se manifeste ici entre les techniques ordinaires et la morale. Supposons, pour le mieux comprendre, que ringénieur, en établissant par exemple des chutes d'eau, modifie la pesanteur elle-même par cela seul qu'il l'utilise. Supposons, qu'il la consomme et qu'il fatigue la terre ; ou supposons au contraire qu'il l'exerce et qu'il l'encourage à mieux attirer. Quel ne serait pas son embarras ! Quelle infinie complication de répercussions ne devrait pas entrer en ligne de compte dans ses calculs ! Il ne lui suffira plus de savoir si sa chute d'eau fera marcher sa turbine et lui donnera la force que requièrent ses d^^namos. Il éprouvera une grande incertitude, en comparant les usages innombrables et indéfiniment variés de cette pesanteur qu'il tend à supprimer, ou les obstacles non moins divers qu'elle oppose à nos actes, et qu'il tend à aggraver. Il s'efforcera d'en mesurer l'importance