‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 29 sur 134 · V. plus loin. p. 186 et suivantes · texte numérisé non relu

V. plus loin. p. 186 et suivantes

fond homogènes, s'imposent à la constitution progressive de ce nouveau monde social : le développement de la rationalité dans rindividu et celui de la contractualité dans la société. Par là nous retrouvons encore la vérité concrète incontestablement enfermée dans la morale formelle, dont le double tort est seulement de méconnaître d'abord que la morale a une première assise sociale plus immédiate et plus matérielle, de présenter ensuite cette vérité même du formalisme comme posée a priori et dans l'abstrait, au lieu de la fonder sur les raisons d'expérience qui v conduisent très sûrement.

La rationalité dans l'individu : car aucune réaction sociale ne sera assurée ni précise, aucun ordre social stable ne pourra s'organiser tant que les individus seront sous le régime de la passion, de l'instinct, de l'hétéronomie, à moins qu'on ne redescende dans cette direction au-dessous du niveau où il n'y aurait plus même d'humanité. L'idée kantienne d'une norme supérieure d'universalité se trouve ainsi aisément justifiée à un point de vue positif. Mais d'une part cette norme qui domine en effet, par son extension, la variété indéfinie de ses contenus contingents, n'est cependant fondée que sur le résultat d'ensemble qu'on peut en attendre : de permettre, avec la réalisation d'un ordre social celle de toutes nos fins en général : et la valeur de la raison n'est pas tirée de sa généralité abstraite. Elle résulte d'un pouvoir de compréhension et non d'un caractère à" extension. D'autre part cette même règle, sociale surtout par ses fins, implique, loin de l'exclure, la critique individuelle à l'égard des opinions issues de la tradition collective; et la valeur de la raison ne lui vient pas, comme pour le positivisme extrême, de ce qu'elle serait un produit social, mais de ce qu'elle tend à réaliser la véritable

société. L'expérience est faite dès longtemps pour nous, et d'autres la renouvellent douloureusement, de ce qu'il v a d'instable et de caduc dans une discipline tout extérieure faite d'inég'alité, de soumission sans examen et d'autorité sans contrôle. La critique, quoi qu'en ait pensé Comte, n'est que superficiellement et provisoirement anarchique, elle est en réalité organisatrice.

La contractualité sociale : l'organisation artificielle, législative ou contractuelle, est ici la mesure de la perfection possible de notre connaissance comme de notre art. Nous ne connaîtrons jamais bien la société que dans la mesure où nous l'aurons faite '. Une nature qui nous est donnée nous restera toujours par quelque côté impénétrable, et par conséquent, au point de vue pratique, féconde en surprises et en déceptions. Et cela est au moins aussi vrai, M. Lévy-Bruhl nous le fait très justement sentir, de la réalité morale que de la réalité physique. Elle a beau nous être familière, elle ne nous en est pas moins obscure. Mais tandis qu'à l'égard du monde physique nous n'avons, pour dissiper l'obscurité, qu'un seul moyen, l'observation patiente et rigoureuse, à laquelle d'ailleurs il se prête mieux, nous avons, à légard de la réalité sociale, une autre ressource, celle de la transformer systématiquement de manière à

1. M. Lévy-Bruhl trouve « ingénu l'aveu » que nous ferions ici de notre « répugnance à accepter jusqu'au bout l'idée d'une nature morale ». Mais il n'y a ici ni aveu, ni répugnance: et s'il y a de l'ingénuité, c'est celle de l'observateur qui aime mieux reconnaître un fait original que de maintenir « jusqu'au bout » un système qui s'en accommode mal et ne se vérifie qu'en deçà de ce fait. Si nous admettons que les sociétés se font elles-mêmes en partie, ce n'est pas de notre part « une croyance ». Oui ou non les hommes établissent-ils des constitutions, font-ils des lois, fondent-ils des institutions? Et fonctionnent-elles, sinon à notre entière satisfaction et en remplissant toutes nos prévisions, du moins de manière à réaliser nos fins avec quelque approximation ? Il faut bien l'admettre, à moins d'avoir une certaine « répugnance » à « avouer » les faits. V. plus haut § i p. o9.

bien connaître au moins ce que nous y aurons mis. L'artificiel n'est d'ailleurs pas l'arbitraire, puisqu'il est en chaque instant conditionné par l'ensemble de la réalité sociale ou naturelle déjà donnée en même temps qu'il est guidé par la forme générale d'une organisation sociale rationnelle et contractuelle. Par là encore l'artifice ne se réduit pas à un simple « acte de volonté » et suppose au premier chef, comme nous l'avons montré avec insistance, l'emploi de moyens appropriés. Il n'en reste pas moins qu'il transforme la réalité en y introduisant quelque chose de mieux connu. La sociologie naturaliste s'est bien souvent inscrite en faux contre la « manufacture » sociale : l'évolution, qu'elle aime à invoquer, ne semble pas ratifier cette condamnation ; et Fart social, qu'elle prétend fonder, a des exigences qui ne permettent pas davantage de la maintenir.

Résumons-nous et concluons :

Que la morale soit !>ociale et purement sociale dans toutes les acceptions du mot, c'est une opinion dans laquelle ce nouvel examen de la question ne peut que nous confirmer. Cela ne sufïit certes pas pour qu'elle puisse être dite scientifique, ni qualifiée de science. Mais c'est peut-être une condition nécessaire pour qu'elle devienne j)Ositive.

Dirons-nous maintenant qu'elle doit devenir proprement sociologique, et peut-on la définir comme une technique dont la sociologie serait la base scientifique ? Ici une réponse simple ne suffit plus.

La morale nous apparaît comme comportant deux niveaux superposés, deux aspects qui d'ailleurs, dans la réalité, ne

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se séparent jamais eniièremenl. Il y o. la 7?ioraie faite et qui assure le présent : et il y a la morale qui se fait, celle qui prépare l'avenir, non sans parfois, en effet, compromettre la parfaite stabilité du présent, ni, par suite, sans paraître immorale, lorsqu'on la juge aux critères que peut fournir la morale faite.

Celle-ci, et celle-ci seule, présente, dans la ])lus large mesure la forme d'une technique en tant que la société donnée se comporte comme une nature. Mais la connaissance qu'elle utilise n'est point une connaissance scientifique générale et fixe, analogue à la physique. C'est une connaissance objective, sans doute, mais limitée, relative et changeante comme son objet. Si cette notion d'un « art moral rationnel «, comparable à une technique scientifique, est valable, ce n'est donc pas, suivant nous, pour un avenir lointain et même problématique, où l'on supposerait réahsée une véritable « physique sociale » ; c'est au contraire pour le présent et par rapport à Faction immédiate. Non seulement cela, et cela seul, semble possible, mais cela semble nécessaire. Ne serait-il pas bien étrange de reconnaître, en principe, l'excellence et la valeur positive d'une certaine attitude pratique, et d'en reculer indéfiniment l'adoption? D'autant mieux que, conformément aux vues du « pragmatisme », c'est peut-être en commençant par l'adopter qu'on en accroîtra la validité. Si nous devions un jour agir en ingénieurs sociaux au moyen d'une science véritable des sociétés, nous devrions, dès à présent, en user de même avec la connaissance empirique dont nous disposons.

Mais, d'autre part, ce n'est là qu'une partie et qu'un aspect de la morale. Car l'action contribue à organiser la société et à la faire autant qu'à l'utiliser. La sociologie

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purement naturaliste se présente sur ce point comme un système aussi a priori et aussi simpliste que bien d'autres, quand il oppose à la naïve observation des faits la rigueur d\nie méthode et Tétroitesse d'une théorie dont ils s'accommodent mal. A ce niveau supérieur la morale cesse visiblement d'être comparable aux techniques physiques, chimiques, et même biologiques. Les rapports entre le savoir et le faire s'y intervertissent et c'est l'action même qui soumet alors la société aux formes de la pensée rationnelle, pour mieux assurer l'action elle-même. Est-ce à dire que l'action, à partir de ce moment, serait arbitraire et sans règles ? Nous ne le croyons pas, mais c'est une tâche entièrement nouvelle que d'essayer de déterminer d'une manière critique et rationnelle ces règles que les métaphysiciens pensaient trouver toutes faites dans une intuition supérieure. Seulement il faudra savoir se résigner ici à de simples probabilités et accepter la nécessité du risque. Nous sommes aujourd'hui assez habitués à l'idée que la nature n'est pas sortie toute faite d'un acte créateur unique et définitif, mais qu'elle a dû elle-même, dans ses créations, tâtonner longuement et faire de multiples essais avant d'arriver à des œuvres viables. Comment, dans celte création supérieure d'une société rationnelle et harmonique, l'homme pourrait-il éviter de tenter quelques épreuves sans issue et d'esquisser quelques ébauches sans avenir?

m. - LA CONSCIENCE

Un problème final autrement embaiTas&ant que le précédent se présente donc à nous : puisque nous modifions, en agissant, notre nature même, psychologique et sociale, dans quel sens devons-nous agir, dans quel sens devons-

nous transformer celte nature éminemment plastique que jusqu'ici nous considérions seulement comme une donnée toute faite du problème ? Et pourquoi, en vue de quoi le de crions-nous? Notre option va porter siir les fins ellesmêmes et nous aurons à découvrir, peut-être en un certain sens à créer les motifs mêmes qui les justifieront. Et qu'estce que justifier dans de pareilles conditions? Ne serons-nous pas réduits à proposer un idéal qui ne devra sa valeur réelle qu'à la force même avec laquelle nous saurons le faire accepter et le faire triompher, comme dautres auraient pu faire un idéal différent ? « C'est toujours à contre-cœur que j'ai demandé mon chemin. Cela me fut toujours contraire. J'ai toujours préféré interroger et essa3er les chemins eux-mêmes Cela est maintenant mon chemin

— où est le vôtre ? Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient « le chemin ». Car /e chemin n'existe pas. Ainsi parlait Zarathoustra \ » Notre liberté n'est plus alors simplement un pouvoir dont nous usons avec plus ou moins de sûreté. Elle est réellement choix, libre affirmation d'un meilleur; c'est un vouloir dont nous nous décidons à faire à faire l'épreuve ; nous créons une valeur : nous ouvrons notre chemin en invitant d'ailleurs les autres à s'y engager. S'ils s'y engagent, ils le frayeront sur nos traces, et pour un temps ce sera désormais le chemin.

I 1. — - Le problème

Le problème ainsi posé est évidemment un problèmelimite, qui, pris absolument, ne comporterait pas de solution, puisqu'il exprime, enfin de compte, le droit imprescriptible

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