L' militarisme, trad. fr.. p. 61, Paris, l'\ Alcan
savoir que Fétat présent était le produit d'une évolution naturelle ; comme si l'individu n'était pas détourné de refaire une expérience qu'il apprendrait avoir été longuement faite par l'espèce, d'en tenir les résultats pour non avenus en pratique, de recommencer enfin pour, son compte les tâtonnements dont l'humanité n'est sortie qu'au prix d'efforts et de souffrance séculaires. On peut être tenté de revenir au pays natal, mais non pas si l'on sait l'avoir fui comme une terre inhospitalière. C'est de cette patrie idéale, qui est notre culture mentale et notre état de civilisation, qu'on peut dire à bon droit : ubi bene, ibi patria.
Ainsi les spiritualistes se défiant en morale de l'iiistoire et de la ps3xhologie empirique, qu'ils estimaient dangereuses, préféraient d'ordinaire se placer sur le terrain des principes. Ils renonçaient à découvrir la « racine de la noble tige » du devoir et peut-être n'avaient-ils pas tort, le devoir Kantien ressemblant au devoir véritable comme une fleur en papier ressemble à une plante vivante. Mais' ils avaient surtout raison de rappeler sans cesse que la morale est une science prescriptivej et non pas seulement descriptive, que la place de l'idéal et de la finalité ne peut y être entièrement usurpée par les faits et les lois naturelles. Si leurs tendances métaphysiques les éloignaient de faire au réel une part suffisante et surtout bien définie, si leur théorie de la liberté rompait violemment les liens du fait et du droit et les empêchait de concilier l'idée d'une prescription avec l'idée d'une science, si enfin leur morale était fragile dans ses fondements et confuse dans sa méthode, toujours avaient-ils, à notre sens, le mérite réel de maintenir au moins l'idée même d'une morale.
Aujourd'hui les rôles sont en grande partie intervertis.
L'Histoire et la sociologie se retournent contre Futilitarisme qui se trouve ainsi pris entre deux feux. On commence à trouver l'idée d'utilité trop étroite au point de vue même des faits, comme on l'avait déclarée trop étroite au point de vue de l'idéal. Les anciens adversaires de l'utilitarisme le condamnaient en s'obstinant à le confondre avec l'égoïsme, dont ils le déclaraient incapable de sortir. Aujourd'hui ses nouveaux adversaires, transposant en quelque sorte cette critique pour la placer sur le terrain des faits, qui est le leur, croient pouvoir au nom d'une sociologiequi aime à se déclarer scientifique, le condamner parce qu'il ferait d'abord trop de place à l'individu dans l'explication de la société. On lui reproche de revenir plus ou moins directement à l'idée d'un contrat social \ On ne l'accuse plus en propres termes d'impliquer nécessairement l'égoïsme pratique, quoique ce contresens ne soit pas absolument écarté ' ; mais on l'accuse de maintenir l'individualisme, comme méthode, comme point de vue dans l'exphcation des faits, et on lui oppose une méthode sociologique, où l'unité sociale est considérée en bloc, et abstraction faite des consciences individuelles. L'individu n'est plus qu'une « marionnette » dont la société tire les fils'. La notion d'utilité en un mot paraît trop psychologique. C'est ainsi que Spencer lui-même paraît en retard parce qu'il est encore dominé par des « préoccupations psychologiques » ; il en serait resté, malgré la différence des doctrines, « au point de vue gnoséologique de Kant » en se renfermant dans la considération de la conscience individuelle, et en coupant par une violente
1. Ftagapane, Contrattualismo e Sociologia contemporanea (Bologna, 1892), passim, en particulier p. 215. Cf. Durkheim, Division du travail social, p. 310 et suiv., Paris, F. Alcan.