Durkheim, p
l'utilitarisme et ses nouveaux critiques 199
En somme lutilitaire aurait fait avec l'idée de l'utile quelque chose d'analogue à ce qu'a fait Condillac avec la sensation ; il aurait construit tout Thomme moral avec cette simple idée, en se contentant de vérifier en gros la concordance de cette construction avec quelques faits généraux, tels qu'ils apparaissaient à un œil d'ailleurs prévenu ; il aurait comme les spiritualistes transporté dans l'homme primitif les idées de l'homme cultivé, et, pour un peu plus exigeante qu'ait été sa critique dans l'analyse des idées morales, cette analyse aurait encore été tout idéale, tout abstraite, et faite après coup, au lieu d'être le résultat d'une observation rigoureuse des faits ; elle fournirait une interprétation conventionnelle plus ou moins vraisemblable, et non une expression vérifiée de révolution réelle.
Critique plausible, en effet, si elle Aise un utilitarisme individuel posé comme principe de conduite, mais beaucoup plus discutable, nous allons le voir, s'il s'agit d'un utilitarisme social qui peut être régulièrement inféré d'une induction sociologique'.
Nous ne voulons pas ici examiner si, par un revirement nouveau et complémentaire des situations, l'utilitarisme attaqué maintenant sur le terrain des faits ne pourrait pas avantageusement se Refendre sur le terrain du droit. Car enfin on ne l'a guère condamné, à ce point de vue proprement moral, qu'en rééditant indéfiniment l'étroite polémique de Kant. On demande, il est vrai, au nom de quoi il imposerait à l'individu de prendre pour règle l'in-
1. Le premier partant de l'idée générale et vague de Bien méconnaît, comme le faisaient ArisUppe ou Epicure, la spécificité du fail moral. Le second, au nom dune observation directe des faits écartera, avec la même netteté que Kant, mais peut-être avec de meilleures raisons, toute confusion entre les motifs d'intérêt personnel et les motifs proprement moraux.
lérôt de tous. Mais on pourrait tout aussi bien demander comment on lui imposerait de prendre pour règle la perfeclion ou le devoir pur. Clîose étrange ! Au nom des principes les plus formels, des systèmes les plus factices et les plus abstraits, on édicté une règle de désintéressement, on prétend l'imposer, on croit l'homme capable de s'y soumettre ; et l'on viendrait contester notre droit à demander et à espérer ce même désintéressement, quand nous le réclamons au nom de motifs concrets qui sont la simple expression des causes mêmes dont il est réellement émané ! Un système de morale quel qu'il soit ne peut jamais éviter de faire appel à la bonne volonté de l'agent. L'idée d'une obligation morale qui s'imposerait par elle-même est une illusion Ijien étrange que se font certains moralistes. S il n'y a rien à répondre à un homme qui dirait : « Je ne veux pas subordonner mon intérêt à l'intérêt social », que répondrait-on davantage à celui qui dirait : « Mais si je ne veux pas agir suivant un principe universel !» ou : « Si je ne tiens pas à être parfait » ? Au delà de l'acceptaliun de la règle par habitude ou par persuasion, on ne trouvera que la contrainte, et cette ressource est, en principe, à la disposition de tous les systèmes, avec cette différence que, dans la réalité, la société possède effectivement ce pouvoir de contrainte, tandis que l'exercice en est bien pr'oblématique de la part du Noumène on du Bien en soi. CLe ne sont pas les systèmes qui, font l'homme, mais l'homme qui fait les systèmes. Si donc il est, s'il se sait capable de désintéressement, aucun système ne peut revendiquer le monopole de cette force morale. Tous ont le droit d'v faire appel, et il ne leur reste plus qu'à savoir quelle fin il convient de lui assigner, quelle fin surtout est le plus capable de la mettre en mouvement et de
la diriger. D'autre part, dans la mesure où ce désintéressement, est imparfait, il ne s'agit plus de le proclamer in abstraclo, mais de le faire être; et alors le meilleur système n'est pas celui qui le suppose tout fait, mais celui qui peut le mieux nous v acheminer '.
1. M. Fouillée (0/).ci7., p. 293) citant ce passage, nous répond que » tout système qui par hypothèse détruit la rationalité du désintéressement n'a pas le droit de faire appel à cette force morale sous prétexte que grâce aux systèmes opposés, elle subsiste encore en fait. Qui trompe-ton ici ? » J'avoue ne pas comprendre. Car: \° En quoi le système — estce un système que nous proposons? — détruit-il la <( rationalité » du désintéressement ? En expliquant au contraire ses origines réelles, très différentes des explications factices, religieuses ou métaphysiques, ne le consolide-t-il pas autant que faire se peut ■? Ne le rationalise-til pas en le reliant au système immense des motifs que l'homme en général, même l'homme individuel, peut avoir de maintenir la vie sociale et de la développer ? Faut-il pour qu'un tel principe d'action soit rationalisé, qu'il revête une forme purement abstraite qui en dissimulera le véritable contenu, et n'expliquera pas plus le désintéressement, sa possibilité ou sa valeur, que l'horreur pour le vide n'explique le fonctionnement d'une pompe ? Il nous est impossible de savoir quand et à quelles conditions M. P'ouillée jugerait que le désintéressement est justifié et rationalisé, s'il ne l'est pas quand on montre, d'une part, pourquoi et comment il s'est constitué, d'autre part, quels résultats on peut en attendre dans la pratique; 2° Est-ce grâce aux systèmes opposés que cette force morale subsiste? Qui peut le croire ? Alors ce serait Platon ou Kant qui auraient inventé le désintéressement et l'auraient inspiré à l'humanité ! Encore une fois, c'est parce que le désintéressement, ou mieux, l'ensemble des facultés morales se sont constitués dans l'humanité, pour des raisons jjositives et antérieures à tous les systèmes, que la réflexion populaire ou philosophique, constatant ce fait, sans en discerner la véritable nature et les vraies causes, a forgé des explications Imaginatives ou abstraites qu'il y aurait vraiment quelque illusion à prendre pour les fondements solides ou poin- les causes du fait ainsi exjiliqué. Je dirai, à mon tour : qui tromperait-on ici ? — « C'est, continue M. Fouillée, comme si un athée prétendait qu'il a le droit d'utiliser la croyance en Dieu au moment où il s'efforce de la détruire en son principe ». Mais il y a aucune analogie entre les deux situations. Il ne s'agit pas d'utiliser une croyance tout en la rejetant, ni de la détruire tout en s'en servant, et l'on sait du reste combien ce machiavélisme de « l'utilisation » des croyances qu'on ne partage pas nous est personnellement antipathique; il serait bien étrange que nous l'érigions en système. Mais la vraie position que nous prenons est celleci : reconnaissance du fait et de ses vraies causes, substituées à des explications en l'air ; détermination des vrais motifs substitués aux motifs fictifs ou abstraits. M. Fouillée imagine-t-il que nous soyons capables d'aimer ou de respecter Dieu, ou la Raison, et que nous ne
Quelle que soit la valeur des objections adressées à la règle de l'intérêt générale au nom des principes, celles qu'on lui ferait au nom des faits ne paraissent pas d'emblée de nature à en diminuer la valeur pratique. Car, quand il serait vrai que la poursuite de l'intérêt général n'aurait pas été la cause déterminante des lois, des usages, ou des scrupules qui règlent la conduite morale de l'homme, il n'en saurait résulter que ce ne doive pas être le critérium à l'aide ^luquel nous les apprécierons. Le principe de l'intérêt général n'aurait pas besoin, pour être pratiquement valal3le, d'avoir toujours été reconnu en fait, et l'on serait à bon droit étonné de voir des sociologies empiriques et évolutionnistes retomber dans ce vieux contresens des intuitionnistes.
De toute façon l'utilitarisme social aurait donc de quoi répondre à ceux qui l'attaqueraient au point de vue pro-
soyons pas capable d'aimer ou de respecter la société humaine ? C'est toujours la même illusion : Qui soutient la Terre ? c'est l'éléphant. Si vous nous retirez l'éléphant, la terre va s'effondrer.
11 y a encore une autre erreur dans cette polémique, c'est de continuer à se figurer que la doctrine de l'intérêt social ne peut se soutenir qu'en faisant appel, auprès de l'individu, à son iniévèt personnel. Mais outre que nous n'avons nulle part accepté cette position très maladroite et même inconséquente du problème, il est évident que l'hypothèse psychologique qu'implique cette objection (c'est toujours au fond le vieux sophisme kantien sur le désintéressement) se retournerait, a fortiori contre les autres systèmes qui l'invoquenit. Si l'on ne peut déterminer l'individu qu'au nom de son intérêt personnel, que vient-on lui parler de Raison, de Loi morale ou de quelque autre idée encore plus abstraite •? Si inversement on admet que de telles idées puissent le déterminer à agir, comment un idéal social relativement concret et prochain y serait-il impuissant ? N'est-ce pas un tel idéal qui seul vient enchanter l'âme de Faust aveugle et mourant ?
Quelle puissance la tradition philosophique, nous allions dire scolaslique, exerce-t-elle donc encore, même sur les esprits les plus pénétrants et les plus déliés, pour qu'on ])ui.<se encore imaginer avoir mis hors d'atteinte et en quelque sorte laboué une manière d'être, de penser ou d'agir, parce qu'on aura réussi à la placer sous le vocable liaison, tandis que tout serait perdu si l'on s'attache plus aux choses ainsi étiquetées qu'à l'étiquette même ^
l'utilitarisme et ses nouveaux critiques
prement moral. Une fois débarrassé des interprétations mesquines et arbitraires qui le dénaturent en le confinant soit, quant aux objets, dans la considération des utilités les plus médiocres et les plus matérielles, soit, quant aux personnes, dans celle de l'utilité individuelle, l'utilitarisme pourrait nous rendre à cet égard de réels services. 11 nous permettrait peut-être d'échapper aux vagues abstractions métaphysiques et aux mystiques sentimentalités où s'éo-are et s'alanguit notre culture morale, comme aux brutales négations de Tégoïsme, et à l'ironie dissolvante où elle se déprave. Il pourrait rendre quelque vigueur à notre conscience morale exsangue et émaciée, en lui faisant reprendre le sens de la vie réelle. Il serait à la fois propre à stimuler l'action par son caractère pratique, et à la diriger dans une voie sûre, grâce à l'inflexibilité et à la générosité de sa règle objective et impersonnelle.
Mais encore une fois, nous ne voulons pas pour le moment poser la question sur ce terrain ni provoquer une nouvelle catégorie d'adversaires. Nous voudrions examiner seulement quelques-unes des critiques adressées à Tutilitarisme, non par de purs moralistes, mais par des sociologues, et voir ce que la « science » nouvelle reproche à une doctrine qui a pu longtemps passer pour s'insi)irer en morale précisément de la sociologie en particulier et de la méthode scientifique en général.
Dans cet examen nous ne pousserons pas jusqu'à la critique des principes et des méthodes de la nouvelle sociologie. L'exclusion de la conscience et de la finalité au profit de l'inconscience et du mécanisme, l'idée qu'elle se
fait d'une activité et d'une conscience sociales totalement indépendantes de celles des individus, voilà sans doute, au fond, les raisons intimes de ses attaques contre l'utilitarisme. Il y a peut-être plus d'à priori qu'elle ne pense dans ces vues systématiques, et elle n'évite pas autant qu'elle le croit cette nécessité, qui est en même temps recueil, de toute pensée scientifique, de mettre une hypothèse, une vue de l'esprit sous les faits observés. Les résultats qu'elle obtient dépendent directement de la méthode et du point de vue qu'elle adopte. ^Nlais il n'est pas mauvais, précisément pour cela, qu'en dehors de toute question de méthode et de principes, on se borne à voir dans quelle mesure sur un point spécial, ses conclusions cadrent avec les faits, outre que l'autre question dépasserait, sans y être étrangère, le simple examen de la validité de l'utilitarisme. L'étude ainsi limitée à la question de fait peut se diviser en deux parties. Nous pourrons nous demander si, statiquemeiit, il y a discordance entre l'utilité sociale et la moralité telle que l'expérience même la délimite ; c'est-àdire s'il y a des règles qui se présentent, qui soient reconnues comme morales sans être socialement utiles, ou si inversement il en est de socialement utiles qui, comme telles, ne revêtent cependant en fait aucun caractère moral. D'autre part nous devons examiner ensuite si dijnamiqucnient l'utilité sociale est effectivement ce qui explique la genèse delà moralité, la caractéristique morale appliquée à certaines règles et certaines formes de la conduite.