‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 44 sur 134 · I. — AU rOINT DE VUE STATIQUE · texte numérisé non relu

I. — AU rOINT DE VUE STATIQUE

Pour établir la coïncidence en fait de l'utilité sociale et de la moralité, il nous faut examiner successivement s'il

est des règles de conduite auxquelles un caractère moral soit attribué dans une société donnée, sans qu'aucune utilité sociale y corresponde dans cette société même, et inversement, s'il est des modes d'action reconnus (à tort ou à raison) socialement utiles, sans que par cela même ils soient englobés dans le domaine de la moralité. Remarquons bien que ce domaine de la moralité, il ne s'agit pas de le définir arbitairement, à l'aide de quelque critérium qui nous soit personnel, la pétition de principes serait trop flagrante, mais de constater ce qu'il est en fait ', et dans chaque société donnée, d'après l'opinion commune, d'après l'état de

1. Cf. Duikheim, p. 25. Maison peut trouver qu'il observe lui-même bien incomplètement cette règle, non seulement dans la question que nous discutons ici, mais aussi lorsque, pour appliquer son critérium de la sanction, il relègue dans le domaine esthétique, les actes de vertu supérieure, de pur dévouement, parce qu'ils ne sont imposés ni par la loi, ni par l'opinion. Ils ne sont pas en un mol sanctionnés au sens où M. Durkheim entend ce mot. Mais s'ils ne sont pas sanctionnés négativement par une peine, ils le sont positivement par rencouragement et Tadmiration des hommes. C'est d'ailleurs se heurter aux faits, alors qu'on prétend les consulter, que d'e.\clure ce genre d'actes du domaine delà moralité, quand il en constitue manifestement une partie essentielle aux yeux de tous les peuples, à conmiencer par les plus barbares. Visiblement ici. on impose aux faits le critérium choisi, au lieu de déterminer exactement le critérium d'après les faits. On procède en aprioriste. Quant à rapprocher le dévouement de l'activité esthétique par un caractère d'inutilité (p. 31), cela parait bien singulier. Sans doute ces actes dépassent le minimum nécessaire de moralité, et en ce sens on peut dire qu'ils constituent un luxe. Mais j'imagine que celui qui se dévoue prétend se dévouer à quelqu'un ou à quelque chose : l'esprit de sacrifice serait vite défruit par la conviction de l'inutilité du sacrifice. Il y a plus : la société n'encourage point en fait les sacrifices manifestement inutiles : jamais elle n'a beaucoup encouragé les solitaires de la Thébaïde ni les moines sfylites : elle les considère comme des exceptions plus étonnantes qu'admirables. Quant à expliquer le sacrifice par le « besoin qu'éprouve notre énergie morale de se dépenser » (p. 31). comme l'indiquait déjà Guyau, ce n'est pas inexact sans doute, mais ce n'est pas une solution, car cela n'empêcherait pas du tout de prétendre que cette dépense n'a un caractère moral que dans les cas où elle esl employée au bien d'autrui. La question est justement de savoir qu'est-ce qui caractérise cette énergie comme morale: il peut rester vrai que c'est son application au bien social. Du reste comprend-on bien que la dépense d'une énergie »no?-aie constitue une activité purement est/iétique ?

de conscience de cette sociétc. Le jugement moral est un fait psychologique et social déterminé, sui generis, aisément reconnaissable ; dans chaque état social donné, il s'applique à certains actes, ou à certains motifs d'action et non à d'autres. Toute science, à moins d'être purement rationnelle, est bien obligée de prendre pour point de départ un fait d'observation et de déterminer son objet, au moins provisoirement, d'une manière tout empirique. Il en est de même delà morale. Ce n'est pas elle qui crée la conscience morale, les jugements ni les sentiments moraux; ces faits sont donnés avant elle et elle n'en fournit que l'interprétation. Avant de savoir ce que c'est que la moralité, il faut bien qu'elle commence par constater qu'elle est et où elle se rencontre. Il ne s'agit nullement, comme les adversaires de l'utilitarisme le lui reprochent aujourd'hui, comme les utilitaires le reprochaient autrefois aux spiritualistes ou aux kantiens, de substituer notre conscience et nos préférences personnelles aux données expérimentales du problème, au fait observé dans telle ou telle société, ou, si cela est possible, dans toute société. Cela étant, on ne saurait alléguer que le problème posé soit dénué de sens, et présuppose connue la solution cherchée '.

1 . M. Durkheim propose de chercher un critérium objectif qui nous permette de reconnaître effectivement le domaine de la moralité pour chaque société, ce critérium il croit le trouver dans la sanction. Sans entrer dans la discussion spéciale de cette thèse, nous croyons pouvoir remarquer que ce critérium serait tout à fait incom|)let si l'on ne considérait que les sanctions pénales expressément établies par l'usage ou la loi, sans tenir compte de la sanction diffuse de l'opinion pubUque (estime ou mépris, approbation ou blâme moral). Mais alors le critérium de la sanction perd en grande partie son objectivité et revient à celui dont nous nous servons ici, et qui suffit pour notre objet : A quoi s'étend et s'applique dans chaque milieu social, le jugement et le sentiment moral ? Si l'on voulait donner plus de précision à cette recherche, ce qu'il y aurait à faire, ce serait d'analyser les carac tères distinctifs de ce jugement moral. Mais cela ne nous paraît pas indispensable dans celte courte étude.

1° — Est-il donc vrai tout d'abord que certaines règles se présentent comme morales, sans avoir ni en fait, ni dans r opinion des hommes aucune utilité sociale? Ce qui, dans bien des cas, nous fait trouver une semblable discordance, c'est justement l'oubli de la règle de méthode que nous venons de rappeler. 11 ne faut pas en effet, pour répondre à cette question, se demander si telles pratiques religieuses, telles règles de convenance morale nous paraissent inutiles, mais si ceux qui les ont primitivement acceptées les croyaient ou les connaissaient telles.

On accuse, il est vrai, cette manière de poser la question de constituer un véritable truisme. « Car si les sociétés obligent ainsi chaque individu à obéir à ces règles, c'est évidemment qu'elles estiment à tort ou à raison que cette obéissance ponctuelle leur est indispensable ; c'est qu'elles y tiennent énergiquement. Si ce sentiment avait sa cause dans la nécessité objective des prescriptions pénales ou du moins dans leur utilité, ce serait une explication. Mais elle est contredite par les faits ; la question reste tout entière. » A quoi nous pouvons répondre d'abord que la question serait précisément de savoir pourquoi ces sociétés tiennent si énergiquement à ces observances ; ensuite que des crovances religieuses dont l'origine aurait été complètement étrangère à l'utihté peilvent néanmoins modifier l'idée qu'on se fait de l'utilité. Il y aurait truisme et même pétition de principes si l'on disait que dans des cas de ce genre t utilité poursuivie est justement le maintien des croyances en question : mais nous disons au contraire que ces croyances une fois apparues pour des raisons qui sont ici hors de cause, nous font craindre, en cas de violation des règles qu'elles prescrivent, des malheurs et des dangers positifs

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