‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 58 sur 134 · V. I" Élude, p · texte numérisé non relu

V. I" Élude, p

Belot. 21

Tuii et l'autre, Tun positivement, l'autre négativement attestent la « finalité » de l'activité humaine, le besoin qu'éprouve l'homme pour persister dans le vouloir-vivre et lui donner toute sa force, de trouver de cette vie un emploi qui lui paraisse valoir la peine de la dépenser^ dût-il même, exceptionnellement, la dépenser en une seule fois.

L'homme n'est pas avare de sa vie, il ne se contente pas de la posséder pour la posséder, en contemplant son trésor. S'il faut la sacrifier d'un coup à une fin supérieure, il est capable de le faire ; si elle ne peut plus lui procurer ce qu'il en attend, il la rejette. On a souvent invoqué le caractère paradoxal du sacrifice, comme une preuve de ce qu'il y a de surnaturel dans l'homme et dans la moraUté. On n'a pas pris garde que, d'une manière différente, le suicide, même le plus égoïste, fournirait cette preuve au môme titre.

Mais on voit en même temps pourquoi il est impossible de confondre le dévouement et le suicide. Celui qui se dévoue ne cherche pas la mort pour elle-même, il ne fait dans la mort que prolonger sa vie même, car il la fait servir à la même œuvre. En mourant, il agit encore. On ne peut pas plus dire qu'il y a suicide de sa part, que de la part de l'homme qui s'use, lentement, au travail. Un Bara, un d'Assas ne veut pas mourir, il veut sauver les siens, continuer la défense ou la victoire. La mort n'est qu'une condition accidentellement imposée parles circonstances. Le suicidé est celui qui a renoncé à son but, qui cesse définitivement d'agir, et qui a désespéré de la vie. La mort n'est pas pour lui le dernier usage qu'il fasse de sa vie, l'effort suprême pour faire aboutir une œuvre commencée ; c'est l'abandon final*.

I. Il n'y a donc pas en ce sens de suicide proprement altruiste, quoi qiion puisse aussi se tuer parce qu'on dêscspôre de réussir dans une

Il y a ambiguïté à dire que Ton se tue parce que Ton se détache de soi-même ' ; car ce qui empêche qu'on ne se tue, c'est qu'on s'est attaché non à soi-même, mais à la poursuite de quelque fin, et qu'on y réussit ; et ce qui fait aussi qu'on se tue, c'est qu'on désespère du succès. Le détachement de soi est donc, en un certain sens, plutôt une condition qui éloigne du suicide, et ce que le suicide révèle, c'est la plupart du temps l'absurdité de Tégoïsme, le contre-sens qu'il y a à considérer le bonheur personnel comme une tin, alors que le bonheur est immanent à toute activité qui réussit.

C'est pourquoi aussi l'idée de Guyau, quand il propose cà ceux qui sont las de la vie de substituer un utile dévouement à un >uicide stérile, appelle quelques réserves. Sans doute, c'est une belle et large idée qui tend à concilier le devoir social et le droit de la personne sur ellemême, l'un et l'autre poussés à leur extrême limite. On utihserait ainsi dans sa direction normale la force morale réelle que nous avons vu être impUquée dans le suicide. Malheureusement une telle solution, sans être impossible, est nécessairement et par nature tout à fait exceptionnelle. Elle supposerait chez celui qui l'adopterait un brusque changement de la finalité de la vie, et c'est la difficulté de ce même changement qui le mène à souhaiter la mort. Si nous pouvions substituer ainsi à l'idéal qui nous échappe un idéal nouveau, oubher ce qui faisait pour nous le prix de la ^'ie en nous absorbant dans la poursuite d'un nouvel

œuvre ayant ce caractère. Il n'y a d-altruisle ou d'égcViste que les sentiments dont la violente inhibition détermine le suic.de. Mais le suic.de luimême est négatif de toute action, aussi bien égoïste qu altruiste. D ail- E^s parler de .uicule altruiste comme le fait M. Durkheim. n est-ce pas de nouveau faire intervenir la considération de letat despnt du sujet, ce qu'on refuse de faire pour distinguer le suicide du dévouement? i. Durkheim, op. cit., p. 410.

objet, nous cesserions de vouloir la mort. Nous re|)rendrions intérêt à Texistence. Ce serait là, comme l'indiquait Rousseau, un remède au suicide plutôt qu'un équivalent plus fécond du suicide. Mais de même qu'une grande tristesse, ou simplement une contrariété un peu vive, nous empêche de tourner notre pensée vers les sujets de joie les plus réels que nous pourrions avoir, il est bien rare qu'un désespoir qui nous conduit au seuil du suicide nous laisse la liberté de songer aux dévouements utiles, si ce n'est peut-être dans le cas où une conviction morale ou religieuse intime nous interdit de porter matériellement la main sur nous-mêmes.

Nous croyons savoir quelle est la nature intime et générale du suicide. Peut-être sommes-nous en état de le juger, ou, mieux encore, d'apprécier le véritable caractère et de critiquer le sens de la réprobation sociale qui l'atteint en général dans notre civilisation.

Cette réprobation est un phénomène tardif ^ Il l'est d'abord par ce seul fait que le suicide est lui-même tardif ; mais aussi parce que des coutumes qui, comme nous l'avons vu, ordonnaient souvent une sorte de suicide, ne laissaient guère de place à l'idée d'interdire une mort proprement volontaire et de la considérer comme criminelle. Les législations anciennes ne condamnaient le suicide — plusieurs le faisaient — qu'à un point de vue de droit civil, par exemple quand il était un moyen de se soustraire à une dette ou au service militaire. Mises à part quelques

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