‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 60 sur 134 · Augustin, Medilationes, XXV: Manuale, VI et suivants · texte numérisé non relu

Augustin, Medilationes, XXV: Manuale, VI et suivants

là un courant d'idées continu, où nous ne marquons que quelques moments.

Comment des affirmations aussi réitérées aussi ardentes, aussi précises, aussi autorisées n'auraient-elles pas produit les effets qu'on attribuait déjà aux conjectures si flottantes du Phêdon?

Et les faits répondaient parfois aux impulsions que la doctrine fournissait. De très bonne heure les martyres volontairement provoqués se multiplièrent ; les hérésiarques Donatistes, surnommés par leurs adversaires Circoncellions, qui furent si nombreux et si puissants en Afrique au iv^ siècle, et se maintinrent au delà même de la conquête vandale, passent pour avoir pratiqué le suicide, comme substitut au martyre qui se faisait attendre.

Des analogies évidentes sont enfin là pour confirmer ces indications. Le Christianisme encourageait sous toutes ses formes la mort au monde, la virginité, le monachisme ; et son enseignement aboutissait également sur ces points à des abus. On voit Jean Chr^^sostome obligé de défendre le monachisme contre les attaques que ses excès avaient provoquées, non seulement de la part d'adversaires païens, mais de la part d'adversaires chrétiens. Le monde laïque et officiel voyait d'un mauvais œil le développement de l'ascète, mais plus d'un chrétien aussi trouvait mauvaise et offensante une conception et une pratique qui accréditaient l'idée d'une vertu monacale différente de la vertu accessible au commun des chrétiens, et de qualité supérieure '. Le cas d'Origène n'est que trop notoire, et l'on sait (juil a eu des imitateurs modernes dans la secte russe des Skoptsy. Saint Augustin examine aussi le fait des chré-

1 .Y. Puech, Saint Jean Clirysostome et son temps, en particulier p. 133 et 261.

tiens qui veulent se tuer pour fuir par la mort le péché (et il s'agit surtout du péché de la chair; ' et la faiblesse de son argumentation sur ce point montre combien le bon sens avait ici de peine à échapper à la logique de la doctrine. Le christianisme a donc condamné le suicide comme il a condamné le martyre volontaire ou la mutilation sexuelle, parce qu'il riscpiait de les provo- (juer.

Ainsi de quehpies raisons théologiques qu'elle s'enveloppcàt, la condamnation chrétienne du suicide n'était rien autre chose que la revanche de la morale courante contre la morale théologique, et du bon sens social contre la doctrine de l'au-delà. On a d'ailleurs des preuves que la société païenne était en effet très hostile à toutes ces formes chrétiennes de désertion sociale, de suicide réel ou moral. Pourquoi maintenant cette rev^anche s'est-elle trouvée possible, et pourquoi la proscription énergique du suicide est-elle venue faire équilibre aux impulsions d'une doctrine qui faisait rayonner aux regards de ses fidèles les espérances de la vie céleste, en même temps qu'elle restreignait les joies de la vie présente et défendait de les goûter sans arrièrepensée ? Pourquoi le pessimisme chrétien n'a-t-il pas eu à cet égard les mêmes effets qu'a eus fréquemment le pessimisme bouddhitjue ? C'est (pie le christianisme se développait dans une société politique fortement organisée, aspirait lui-même, contrairement aux tendances évidentes du fondateur, à devenir une force sociale et à s'organiser |joliti(]ucment ; il s'était enfin laissé, dans l'esprit de ses interprètes grecs et latins, si intimement pénétrer par l'idée de la cité, que cette idée mettait son empreinte jusque sur les représentations qu'ils imaginaient du

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