‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 61 sur 134 · De Civitale Dei, XXV · texte numérisé non relu

De Civitale Dei, XXV

« royaume des cicu. ^ «• Ainsi, dans le christianisme même, tout comme au temps d'Hégésias Uv.7'My^^y^oç, c'est la conscience sociale normale, bien loin que ce soit la doctrine nouvelle, ([ui a condamné le suicide ; et, hors du christianisme, elle l'a condamné avec une vigueur particulière précisément parce que, pour la première fois peut-être, elle se trouvait en présence d'une doctrine populaire qui ris(iuait de rencourager.

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Mais si ces conclusions sont exactes, la question que nous posions reste en suspens; il reste toujours à comprendre pourquoi à cette époque la conscience sociale commune a condamné le suicide, et si elle aurait encore aujourd'hui des raisons sulfisantes de le faire condamner. \ous avons vu qu'cà certains égards on pourrait être porte à en douter. Examinons cependant les choses de plus près. Ce qui tout d'abord obscurcit la question, c'est que, suivant la direction indiquée par le christianisme, on persiste à se demander seulement si. à un point de vue tout individuel, le suicide est coupable : l'idée du péché domme la discussion. On s'évertue à démontrer que le suicide est lâche, qu'il est une manifestation d'égoïsme, d un amour désordonné de jouissances ou de luxe, etc. Tout cela peut être vrai dans certains cas, mais devient visiblement faux dans d'autres. En tout cas il n'en résulterait qu'une condamnation morale, bien vague et bien faible, surtout, quand elle vient, comme dans la conscience i. Ou-on pense au titre même du livre de saint -^^K-tin, on .cuvera

moderne, se heurter à raffirmation si forte de l'autonomie de la personne et à. cette conviction grandissante du « droit au bonheur « qui est incontestablement un des ressorts du progrès social, voire môme un des éléments de notre idée de la justice. Se placer, dans une telle question, au point de vue individuel, c'est donc non seulement rendre impossible toute solution précise, mais compromettre la solution traditionnelle à laquelle on prétend aboutir. Aussi voit-on qu'en fait, comme nous l'avons dit, le blâme moral attaché au suicide s'affaiblit, tandis que, pris en lui-même, le suicide continue à être combattu par tous les movens dont on dispose.

Dans le blâme infligé par une société, il y a toujours deux aspects à considérer : d'une part la réaction naturelle des intérêts ou des convictions qui se défendent ; d'autre part la pression éducative exercée sur le coupable (actuel ou possible) pour l'amener à s'amender. Or dans le cas du suicide ce second élément fait presque entièrement défaut. D'abord parce que la réprobation morale est presque toujours émoussée par la pitié ; comment se montrer bien sévère pour celui que l'on commence par plaindre? Ensuite et surtout parce que l'on ne peut attendre de cette réprobation aucune réforme de la volonté chez un homme qui s'en va et qui croit échapper pour toujours à la censure sociale. Dans tous les autres cas, le souvenir du blâme pèsera sur les décisions ultérieures de l'individu ; ici, plus rien de semblable. Ce qui d'ailleurs complète le sentiment dune faute morale, c'est le besoin de punir, et ce besoin ne peut ici se satisfaire^ Dès

1. Les sanctions jjurcmcnt spirituelles sont devenues inefficaces , et d'ailleurs elles peuvent diriicilement aujourd'hui rentrer dans le droit commun parce qu'il n'appartiendrait pas ù l'Etat laïque de les appliquer. Quant aux sanctions civiles qui ont été ou sont même encore édictées par certaines législations, elles choquent la plupart du temps.

lors, puisque tout sentiment s'avive dans ses manifestations et s'éteint quand elles disparaissent, comment continuer à censurer celui qu'on est impuissant à punir?

Laissons donc de côté la personne du suicidé pour considérer le fait môme du suicide et voir si ce fait peut paraître normal et satisfaisant pour la société ; cessons de nous demander si le suicide est un mal moral, au vieux sens de ce mot, pour nous demander simplement si c'est un mal. Ce déplacement si simple de la question, qui la fait passer du plan de la subjectivité à celui de la société, rend la solution aussi claire et aussi évidente qu'elle était tout à l'heure incertaine et embarrassée. Personne, et pas même un pur pessimiste^ n'imaginera que la société puisse en règle générale se réjouii- des suicides qui se produisent dans son sein, ni souhaiter qu'ils se multiplient : on n'en verrait pas la raison. Xous ne devons i)as cependant nous contenter de cette intuition, encore qu'elle puisse paraître claire et satisfaisante, et nous devons l'analyser.

Dirons-nous d'abord que la société a un intérêt direct à empêcher les suicides? Userait impossible de le démontrer, et difficile même de le prétendre. Sans doute on pourrait alléguer nombre de cas où une crise qui aurait dû être passagère, voire un chagrin futile, a abouti à cet acte irrémédiable, et privé la société d'énergies plus ou moins utiles dans le présent ou dans l'avenir. Mais il semble pourtant que, en moyenne, il y ait plutôt élimination d'êtres faibles, de caractères médiocrement trempés, de volontés mal adaptées aux exigences de la vie sociale.

non seulement nos sentiments de sympathie, mais aussi notre conception de la justice, car elles frappent non le prétendu coupable, mais les survivants. Aussi tombent-elles partout en désuétude.

1. Cf. Schopenhauer, Lp. monde comme volonté, etc. Liv. IV, § 69 (trad. fr. 1, 149, Paris, F. Alcan). Parerga, Sw la religion, trad. Dietrich, p. 192.

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Si les suicides sont regrettables, on hésite à dire que les suicidés le soient beaucoup. Mais on voit cependant des raisons indirectes qui expliquent que la société ne puisse pas, sans résistance, laisser le suicide se propager.

Tout d'abord cette absolue possession de soi dont le suicide serait l'affirmation de la part de Tindividu, la société ne peut la lui reconnaître. On peut soutenir que la collectivité outrepasse elle-même son droit en obligeant l'individu à vivre, et cela, nous le verrons, parce qu'un tel droit suppose, do sa part à elle, raccomplissement de devoirs correspondants qu'elle est loin de remplir. Elle n'en est pas moins obligée de protester contre le suicide, si elle veut sauvegarder le principe fondamental de la discipline sociale ; et à cet égard le sentiment dont le christianisme,

— peut-être assez illogiquement — s'est fait le défenseur, est sans doute en progrès sur l'individualisme stoïque. En sa personne, c'est seulement l'homme abstrait que le sage stoïcien respecte ; mais il prétend à la pleine possession de sa propre existence comme individu. Le christianisme, quoique

— ou peut-être parce que — suspect lui-même de soustraire ses adeptes à la vie normale de la cité, est venu opposer à celte prétention excessive un veto utile, et, en se faisant l'interprète des droits de Dieu, s'est trouvé maintenir, dans son principe, le droit de la société. De fait n'y a-t-il pas bien des cas (les criminels, les gros financiers qui provoquent un krach, etc.) où le suicide est un moyen de se soustraire à l'obligation de rendre ses comptes à la société? Le sentiment public est fondé quand il proteste alors; sa protestation témoigne du besoin qu'il éprouve de voir résoudre expressément une question juridique que le coupable avait soulevée et que sa mort ne tranche point.

En second lieu, la société a également un intérêt manifeste à ne pas laisser se développer le sentiment du mépris de la vie humaine, et en ce sens, le christianisme a vu juste encore, quand il a assimilé le suicide et Thomicide. Mais ceci même implique la substitution du point de vue social au point de vue moral subjectif. Personne ne songerait sérieusement à juger ni à traiter Tauteur d'une tentative de suicide manquée comme un assassin. Psvchologiquement ou moralement ils ne se ressemblent point ; et Ion a été induit en erreur quand, de cette assimilation, on a été amené à conjecturer que le suicide et les meurtres «levaient suivre une marche parallèle'. Mais cette assimilalion qui n'est vraie ni au point de vue psychologique, ni au point de vue moral, ni au point de vue démographique, reste vraie à un point de vue qu'on pourrait appeler celui <le l'éducation sociale : il s'agit de maintenir et de fortifier le sentiment fondamental du prix infini de la vie humaine. Le suicide comme l'homicide y portent presque également atteinte et c'est parce que ce sentiment s'est développé et constitue une des bases de notre moralité, que la société, en principe, ne peut pas plus admettre l'un que l'autre -.

Enfin, et si cette raison paraît plus subtile, ce n'est pourtant pas la moins réelle, si le suicide semble insupportable à la société, c'est peut-être parce qu'il constitue un reproche à son adresse. Elle condamne le suicide, parce que le suicide la condamne. « Le zèle extraordinairement vif des religions monothéistes contre le suicide, dit Schopenhauer % semble reposer sur une raison cachée. Celle-ci ne serait-

i. Lacassagne, criliqiié par Darkheim, op. cil., p. 383.

2. Ce point a été bien vu par M. Diirkheim et il nous parait inutile d"y insister davantage.

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