I. — JUSTICE ET CONCURRENCE
Il y a deux éléments dans la notion que ]\I. Spencer se fait de la justice : un élément purement formel, Tégale liberté que l'Etat aurait pour fonction, et pour fonction unique, de maintenir ; un élément réel, la compétition entre les individus sous cette seule condition de ne pas s'entraver mutuellement - . Dans la détermination de^ droits, le premier élément, justement parce qu'il s'agit de formuler une règle, apparaît presque seul. Mais dans la notion qu'il se fait du droit, le second est certainemeni le plus essentiel. Pourquoi la liberté? Parce qu'il y a, et surtout pour qu'il y ait concurrence. Si les hommes ne luttaient qu'avec la nature, il n'y aurait pas lieu de parler
1. Les pages qu"on va lire ont été écrites à propos de rapparitioii a peu près simultanée (1892) de Justice de Spencer, Paris, F. Alcan, et du 2' volume du Socialisme intégral de B. Malon. Gest ce qui explique pourquoi d"une part l'individualisme un peu démodé de M. Spencer se trouve ici en cause et pourquoi d'autre part dans le socialisme nous n'avons guère envisagé que l'intervention de l'État ou de la commune. Notre propre notion du socialisme serait évidemment plus large. V. sur ce point nos articles de la Revue p/iilosopfiique, août 1893, sur la défini-' fion du socialisme, et nov. 1896 : Le Socialisme, dogme ou métliode ?
2. Comparant sa formule au Grundgesetz de Kant, M. Spencer remarque : 1° Que Kant prétend poser a priori ce que lui-même pose a pos-^^ teriori; i" Que Kant fait précéder et prévaloir l'élément négatif: un individu a le droit d'agir parce qu'on n'a pas celui de l'empêcher; tandis que lui-même considère le droit d'agir, l'élément positif, comme primordial et existant par lui-même.
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d'égale liberté, et la « justice » serait satisfaite par le fonctionnement des « châtiments et dos récompenses naturels ». Mais les hommes luttent aussi entre eux : dès lors il faut que cette lutte soit loyale pour assurer le triomphe des supériorités. Car c'est ce triomphe qui est le grand résultat à obtenir, c'est là l'essentiel de la justice. L'égale liberté n'en est que la forme. Examinons donc si l'égale liberté suffit dans la société telle qu'elle est à rendre la concurrence loyale, et si par suite la concurrence est la vraie forme de la justice. Nous sommes certains de rencontrer sur ce terrain l'opposition des théories socialistes qui ont déclaré la guerre à la concurrence, et en particulier à la loi de l'ofire et de la demande qui en est la principale forme économique.
1° Les bases de la concurrence. — La première, la plus grave objection à une telle conception de la justice, on la connaît de reste. M. Secrétan, M. Fouillée l'ont exposée avec une force particulière, les socialistes la clament à tout venant et par-dessus les toits, comme W.-K. Clifîord veut que soit criée la vérité. C'est que la liberté pure et simple ne serait aujourd'hui que le libre cours laissé aux injustices du passé. Etant donjiées les inégalités qu'elles ont créées, la liberté du faible vis-à-vis du fort n'est plus qu'une liberté nominale. C'est qu'enfin la société est déjà faite d'une certaine manière et non à faire de toutes pièces, et que la concurrence ne pourrait ressembler à la justice que si tout était remis en question. Voilà bien pourquoi les anarchistes peuvent étie considérés, malgré leui' querelle avec le socialisme proprement dit, comme les fanatiques, les désespérés du même parti. Malheureusement on saitjoar expérience où peuvent conduire ces retours à 1' «état de nature » et la « concurrence absolue » qui en résulte-
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rait; car ils nous ont conduits, et à travers quelles péripéties, précisément au point où nous sommes; et le cercle serait étrangement vicieux de réclamer comme le remède précisément ce qui a causé le mal. Qu'on remettre donc tout en question, si l'on veut, excepté ceci : l'organisation d'un Etat constitué en puissance juridique et capable d'éliminer de la concurrence le facteur de force brutale, pour faire régner la paix et la justice. De l'évolution antérieure il faudrait conserver au moins ce produit : l'Etat justicier, tout en éliminant cet autre produit : les inégalités injustes issues de la violence. Mais aucune force ne peut surgir du dehors pour faire ainsi un départ entre deux produits également naturels de révolution. Reste donc que l'un des deux élimine l'autre, qui lui est contraire, c'est-à-dire que l'Etat, puisqu'il représente l'idée de justice, intervienne pour réduire progressivement les iniquités du passé. Dira-t-on que c'est vouloir violenter l'évolution? Non, répondrons-nous, c'est la continuer. Mais alors le rôle de l'Elat ne peut plus consister dans une simple abstention. D'ailleurs vouliit-il s'y confiner qu'il ne le pourrait pas. Chose singulière ! M. Spencer qui ne croit pas à l'efficacité des décrets artificiels, s'irrite contre les interventions de l'Etat, comme si l'Etat pouvait décréter qu'il ne décréterait plus et proclamer sa propre déchéance. Mais la résolution de s'abstenir serait pour l'Etat la plus grosse entreprise. M. Spencer constate lui-même que la manie de réglementation est un héritage du passé, et il fait un crime à l'Etat de ne pas abdiquer au moment même où il constate qu'on refuse son abdication ! Quel gouvernement serait donc assez fort pour obliger les citoyens à se passer de gouvernement ? Celui cpii le tenterait serait immédiatement « rappelé à ses devoirs. » Et sui-
vant nous, on n'aurait pas absolument tort, car, sur certains points, il y manquerait en effet. Non seulement il ne peut pas, mais il ne doit pas se soustraire à la nécessité d'intervenir en certaines matières. Comment pourrait-il, et cela au nom du principe même de la justice qu'il représente, laisser libre cours à ceux des produits du passé qui en sont la néo^ation ? et se croiser les bras devant le fait accompli, quand il s'est accompli sans son aveu ? Ne serait-ce pas une étrange contradiction que la justice pût dire à la violence : Jouis de ta conquête, car mon rôle est de garantir ; ou la liberté de dire à la tyrannie : Poursuis ton œuvre, car mon principe est de laisser faire ? M. Spencer ne reconnaît-il donc rien de ce que M. Fouillée a si bien appelé la justice réparative ? M. de Laveleye^ a très bien répondu à M. Spencer que, dans la société humaine, la concurrence n'a plus pour seuls facteurs les facultés de l'individu, mais se trouve profondément modifiée par l'hérédité. Ce qu'on demande pour qu'une lutte soit loyale, c'est que les conditions objectives en soient égales, de sorte que l'issue n'en soit décidée que par la valeur des personnes. Or actuellement dans les compétitions sociales, et spécialement économiques, c'est au contraire l'inégalité des armes qui assure le plus souvent le succès. Comme on fait son lit on se couche, répète M. Spencer: mais d'autres aussi ont contribué à nous le faire, et pour beaucoup c'est un triste grabat. Ainsi M. Spencer paraît croire que les socialistes parlent seulement au nom de la charité, alors qu'ils parlent surtout au nom de la justice '" ; lorsqu'ils réclament l'assistance, la protection des faibles,
1. Le Socialisme contemporain, a" édit., Appendice II, p. 384, Paris, F. Alcan.