‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 65 sur 134 · Ihid.. p · texte numérisé non relu

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arrive à quelques lourds camions d'arrêter la course d'une longue file de voilures légères, propose lui-même de réglementer les heures où les voitures lourdes auraient le droit de circuler. Trop de lois! répondrait à M. Spencer, au nom de ses propres principes, un individualiste encore plus radical ; pourquoi sacrifier l'intérêt du commerçant (jui a besoin de ses marchandises à celui du coulissier qui court de banque en banque pour prendre des ordres ? Ce cas est bien le symbole des difficultés que présente une exacte déhmitation des droits de chacun, et de la nécessité de restreindre dans nombre de circonstances la liberté des uns pour la mettre d'accord avec celle des autres.

Nous nous rendrons mieux compte encore de ce qu'il peut y avoir de contraire à la justice dans la concurrence telle qu'elle existe en la considérant sous sa forme économique, dans cette loi de l'offre et de la demande si souvent j)rise à partie par les socialistes. Le jeu de cette loi comporte trois facteurs : 1" La lutte des vendeurs entre eux ; 2° la lutte des acheteurs entre eux ; 3° la lutte entre l'acheteur et le vendeur.

l*^ Considérons d'abord la lutte entre vendeurs. Au premier abord on en voit aisément le bon côté. Elle abaisse les prix et les ramène aussi près que possible du prix de revient obtenu par le producteur le plus intelligent, le plus habile, etc. ; le public y gagne et les « supériorités » ont leur récompense.

Mais en sera-t-il toujours ainsi ? L'expérience répond néo-alivement. D'abord un producteur riche peut vendre momentanément à perte pour ruiner un concurrent moins résistant. Actuellement rien ne peut l'en empêcher. Est-ce juste cependant? Qu'exploite-t-il en agissant ainsi? La Belot. -^

supériorité de ses forces productives? Nullement, puisqu'il perd : c'est seulement la détresse relative de ses rivaux qui ne peuvent supporter aussi aisément les mêmes pertes.

Mais il y a pire. Cette lutte entre les vendeurs, quel en est le terme naturel? C'est la suppression même de la concurrence dans ce qu'elle pouvait avoir de plus utile. Spencer lui-même ne souhaitait-il pas, dès 1854, qu'on empêchât les gcandes lignes de chemins de fer d'absorber les petites ? Mais au nom de quels principes l'aurait-il empêché, quand sa doctrine donne libre carrière à la concurrence ? La dialectique sociale, suivant la remarque générale de M. Tarde, conduit donc fatalement chaque terme à son contraire, et la concurrence mène au monopole. Lorsque les plus forts auront évincé les plus faibles, et resteront en petit nombre sur le terrain, il est visible qu'ils trouveront avantage à s'associer plutôt quà continuer la lutte, et qu'ils tiendront ainsi tout le monde à leur merci. Il est facile de montrer le commerce et l'industrie oscillant sans cesse, sous le régime actuel, entre la concurrence anarchique et le monopole. De ces monopoles par coalition de producteurs tout-puissants, l'histoire économique contemporaine offre des exemples dont les principaux, comme la Standard OU et la fameuse opération des cuivres arrivent seuls à la connaissance du vulgaire, mais dont le nombre est énorme et les conséquences incalculables. La conséquence est claire. 11 faudra que l'Etat, c'est-à-dire en définitive le public injustement taxé, intervienne pour couper court à ces conséquences ultimes du principe de liberté qui suppriment la liberté ; il y a plus, il opposera, naturellement, « une concurrence réductive » au monopole. Si par exemple les bouchers ou les boulangers d'une ville se syndiquent pour régler à leur fantaisie le

prix du pain ou de la viande, il faudra bien à cette suppression du principe de concurrence répondre par cette négation du principe : la taxe ; ou par cette restauration du principe : une boucherie ou une boulangerie coopératives. Et si une municipalité s'avise alors de fonder une boulangerie ou une boucherie municipales, qu'est-ce alors sinon une forme limite du même procédé : le public, représenté ici par ses élus, par les pouvoirs qui émanent de lui, se défendant contre un petit nombre d'individus en situation de l'exploiter ?

Les mêmes raisons justifieraient dans bien des cas d'autres entreprises nationales ou municipales. On criera au socialisme ; et cependant le socialisme dans ces limites ne ferait pas autre chose que maintenir le principe même dont partent ses adversaires. Ainsi se trouverait confirmée la formule de M. Booth '■ : « Notre individualisme pèche, parce que notre socialisme est insuffisant. ». Il faut que la société, comme total, soit très forte pour que ses membres soient très libres.

D'ailleurs il n'est pas besoin de considérer ces conséquences extrêmes de la concurrence pour voir que la concurrence parfaite n'existe pas. Les économistes ont une tendance à raisonner comme si elle pouvait être complète, comme si toute l'offre et toute la demande étaient concentrées en un même point. Mais un fournisseur de mon quartier jouit d'un monopole relatif, puisque je ne puis pas aussi bien me fournir ailleurs. Je ne puis d'ailleurs explorer tous les magasins pour comparer les prix ; et il serait injuste de m'obhger à le faire et à y perdre mon temps. On me doit le prix normal sans qu'on puisse me

1. Citée par Graham. Socialism new and old. London, Kegan. Paui,

requérir de le rechercher. Une Compagnie de chemins de fer détient un privilège partiel puisqu'on ne peut multiplier indéfiniment les tracés d'une ville à l'autre. Ainsi le temps et surtout l'espace suffisent à maintenir infailliblement sous les formes de la liberté une certaine dose de monopole.

2" La concurrence entre les acheteurs conduit à son tour également à des résultats dont la justice n'est guère plus satisfaite. Sans doute, ici encore, il y a une justice relative : si dans une enchère j'offre 30 là où vous offrez 40, je trouverai injuste et il sera illégal qu'on vous adjuge l'objet. Au premier abord, on ne voit pas trop comment il y aurait injustice de ma part à vous évincer, puisque je suis libre apparemment de donner ce qu'il me plaît. Mais regardons-y de plus près. De même que tout à l'heure nous voyions un vendeur vendre son produit audessous de sa valeur pour évincer un concurrent, un acheteur pourra être amené à l'acheter bien au-dessus de sa valeur pour écarter les acheteurs moins fortunés. On ne saurait prétendre que s'il paye davantage, c'est que son besoin est plus intense et sa satisfaction plus grande. Car, au contraire, le plus riche est le plus blasé. Non ; il donne plus, simplement parce qu'il a plus ; ni sa satisfaction ni son désir ne sont plus grands, mais la privation qu'il s'impose est relativement moindre. On peut dire dès lors qu'il encourage le vendeur à demander et l'habitue à obtenir une rémunération disproportionnée avec ses efforts et son travail propres. Dans nombre de cas on remarque que la prodigalité des plus riches éloigne la partie la moins fortunée du public de certaines consommations qui lui resteraient accessibles, si l'on considérait seulement les frais de la production, et qui le restent en effet dans les

centres moins luxueux. Tous ceux qui par ostentation payent sans marchander des prix qu'ils savent excessifs, ou qui, par négligence, laissent exploiter leur libéralité, font indirectement tort aux autres et gâtent pour ainsi parler le métier d'acheteur. C'est ainsi que dans certains miheux l'usage de pourboires exagérés finit par s'imposer à tous. C'est ainsi encore que le luxe des villes d'eaux et FindifTérence des gens qui les fréquentent aux intérêts .de leur propre bourse, en ont pour ainsi dire exclu les bourses moyennes ; ceux qui y cherchent surtout le plaisir privent ainsi d'un bienfait de la nature ceux qui voudraient v retrouver la santé. Quiconque se laisse sciemment extorquer ce qu'il ne doit pas et dédaigne la défense de ses intérêts contribue à compromettre ceux d'autrui.

Une autre forme de cette éviction du plus pauvre par le plus riche est le révoltant usage de certains prétendus amateurs qui font détruire les planches d'une œuvre d'art pour s'en réserver l'exclusive possession, privant ainsi la société entière d'une noble source de jouissances, d'une richesse facile à multiplier, pour la satisfaction d'une mesquine vanité. Autrement grave encore est le résultat de cette concurrence entre les acheteurs, lorsqu'elle provoque, non plus dans l'ordre des objets de luxe, mais dans l'ordre des produits de première nécessité, l'odieuse pratique de la dissimulation des stocks. On a vu certaines contrées de la Russie exposées à une famine artificielle grefTée sur la famine réelle, et le gouvernement a^'oir toutes les peines du monde à constater le véritable état des existences en céréales \ C'est qu'on est toujours certain de trouver des gens capables de s'assurer leur subsistance aux prix les

1. C'était la situation à la date oii ont été écrite.s ces pages (janvier 1892).

plus extravagants. Périsse le reste pourvu que le détenteur de la marchandise obtienne non pas seulement ce que comporte, dans notre régime, la rareté réelle de la marchandise, mais ce que comporte l'idée fausse d'une rareté plus grande encore ! Contre de tels abus, ne faut-il pas encore que l'Etat intervienne, et que fait-il en intervenant sinon rétablir la justice ?

3° Mous voilà amenés à considérer les rapports du vendeur et de l'acheteur.

Si une Compagnie de chemin de fer, sachant que mon voyage a pour moi la plus grande importance, qu'il y va de ma fortune, de ma position, de mon honneur, prétendait me faire payer mon billet au-dessus du tarif, on crierait justement à l'iniquité. Si un boulanger, me sachant affamé, exigeait de moi plus que le prix courant du pain, sa spéculation soulèverait une réprobation immédiate. Vous l'avouez ? Prenez garde de commettre une erreur qu'un économiste devrait relever. Votre raisonnement sous-entendu est à peu près celui-ci : les frais de mon transport, ceux de la fabrication du pain ne sont pas plus élevés parce que mon besoin est plus urgent. La faim d'Esaû n'ajoute rien au mérite ni aux peines de Jacob préparant son plat de lentilles, et dans leur marché l'un est dupe et l'autre escroc. Eh bien ! économiquement, ce raisonnement est une hérésie. Car ce que vous condamnez sans hésitation dans les exemples précédents, c'est toute la théorie du profit ; c'est le principe même de la loi de l'offre et de la demande, qui fait résulter la valeur non pas seulement des frais de production, mais aussi de l'intensité des besoins à satisfaire et de l'étendue des sacrifices que tel ou tel peut consentir pour les satisfaire. — Et le raisonnement de tout ;'i Tlieure est la base même de la

théorie ricardienne et marxiste de la valeur. Car cette théorie signifie essentiellement que la valeur résulte seulement du travail incorporé à l'objet ; qu'elle ne saurait résulter d'un fait qui lui est entièrement extérieur, le besoin à satisfaire ; qu'enfin elle lui est intrinsèque et non extrinsèque ^ Certains auteurs n'ont peut-être pas assez nettement aperçu que la tentative de Marx a été de distinguer la valeur de droit de la valeur de fait, d'exclure de la valeur d'un objet tout ce qui a un caractère extrinsèque, tout ce qui ne provient pas du fait de la production et du travail par lequel le producteur a incorporé l'utilité dans le produit. Aussi ne nous paraît-on pas suffisamment répondre à cette théorie lorsqu'on montre simplement qu'^*» fait le besoin du consommateur contribue à déterminer la valeur des objets ". C'est bien évident. Mais ce que demande le socialiste, c'est une organisation sociale oii

1. 11 faudrait corriger ces formules pour tenir compte de la critique faite récemment de cette théorie par M. Otto Effertz, qui montre que tout produit exige à la fois terre et travail, dans des proportions variées, et que la valeur absolue (intrinsèque, disons -nous) des produits est déterminée par la double consommation de terre et de travail exigée par leur production. Les économistes avaient souvent indiqué cette double condition de la production ; mais, outre qu'ils l'oubliaient souvent, ils n'en tiraient pas toutes les conséquences qu'elle comporte et surtout leur tendance était constante : 1» à ramener la valeur même de la terre à celle du travail qui s'y incorpore plus ou moins: îî" à considérer par suite la terre comme susceptible d'une appropriation individuelle, à la façon de toute valeur due au travail lui-même.

Toutefois comme nous ne considérons pas ici la détermination intégrale de la valeur des produits, mais seulement la question de savoirce qu'il est juste que le producteur en reçoive dans l'échange, nos conclusions ne s'en trouvent pas altérées. Il reste qu'au delà de la part afférente dans le produit total, à la terre, (part qu'il a dû lui-même recevoir puisqu'il n'a pas pu la créer), il ne peut prétendre qu'à ce qui dérive de son travail, et surtout qu'en aucun cas il ne peut prétendre à un excédent résultant de l'intensité des besoins des consommateurs ou de leurs inégales facultés. V. sur la théorie d'O. Effertz. Ch. Andler, Vn système nouveau de socialisme scientifique, Rev. de Métaphysique et de J/o?-aZe. juillet 1906.

2. Cf. p. ex. Laveleye. Socialisme contemporain, p. 39 et suiv- ; M. Block. les Théoriciens du socialisme en Allemagne, p. 29, note 2.

l'échange ne créerait pas au vendeur un avantage dont il ne saurait s'attribuer la production. On peut douter de Tefficacité et même de la justesse des correctifs que propose le marxisme, et spécialement de son projet de monnaie fiduciaire réduisant toute valeur en heures de travail, et tout échange à un échange d'heures de travail ; on peut trouver cette mesure aussi inexacte qu'incertaine, puisque, d'après Marx lui-même, il faudrait distinguer le travail simple du travail supposant l'habileté ou le talent, et qu'on ne nous dit pas le moyen de déterminer avec précision combien une heure de ce dernier vaut d'heures du premier ni comment apprécier les degrés infiniment variés de ce travail « potentialisé », poteiizirte Arbeit. 11 faut surtout se souvenir que le travail ne peut créer de valeur que s'il répond à un besoin (ce qui explique l'erreur de l'économie classique), en sorte que l'on ne peut sans absurdité prétendre que « toute peine mérite salaire ». Mais si tout travail, indifféremment, ne peut être payé, n'est-il pas soutenable que le travail seul peut y prétendre? Or, ce dont on ne peut douter, c'est que dans le régime actuel le public paye, outre les services qu'on lui rend, l'habileté qu'on déploie à exploiter ses besoins.

Une des preuves les plus frappantes de cette détermination vicieuse de la valeur sous le régime de l'offre et de la demande est ce fait bien frappant : que toujours le dernier intermédiaire, celui qui est en contact immédiat avec les besoins du public, gagne plus que le producteur. Qui fait les plus beaux bénéfices ? Est-ce l'éleveur ? Non, mais le marchand de bestiaux et surtout le boucher. — Est-ce l'agriculteur i'Xon, mais le minotier et surtout le boulanger. Le pêcheur? Non, mais le mareyeur ou le commissionnaire aux Halles. Le* cultivateur de betteraves? Non, mais le

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raffineur. Dune manière g-énérale le taux du profit atteint son maximum clans la vente du produit immédiatement consommable. Ainsi ce ne sont pas les travaux les plus réellement productifs, ni les efforts les plus utiles qui sont le mieux rémunérés. M. Spencer redoute que le suffrage universel et la démocratie ne créent une injustice inverse aux privilèges d'autrefois : désormais la majorité des incapables tendrait à vivre aux dépens de la minorité des plus capables ; les gains plus élevés que devraient assurer aux supérieur-s leur activité plus productive ne leur seraient plus réservés, mais subiraient un prélèvement direct ou indirect au profit des moins travailleurs et des moins habiles. Sans nier que des faits regrettables et certaines fâcheuses tendances au nivellement puissent parfois provoquer cette appréhension, on doit reconnaître que c'est souvent, comme nous venons de le montrer, la concurrence elle-même qui détermine cette exploitation des plus utiles par les moins utiles. Généralisons et nous nous demanderons avec les socialistes si vraiment les plus grands bénéfices sont assurés par le régime actuel aux activités les plus productives {more efficient actions). Plus productive l'activité du boyard, du financier, du brasseur d'affaires ? A commencer par la sinécure royale qui absorbe sans compter les miUions de la nation, pour s'arrêter au petit banquier ou à l'agent d'affaires de campagne, en passant par le commerçant qui gagne plus cpie l'industriel le concessionnaire qui gagne plus que l'inventeur, le libraire plus que l'auteur. Tactionnaire plus que l'ouvrier, on peut trouver que le régime actuel assure bien mal les plus fortes rémunérations aux activités les plus fécondes. Ajoutons que le pubhc lui-même est bien mauvais juge des services qu'on lui rend, et tirons-en seulement cette conclu-

sion qu'ici on a une confiance exagérée dans la concurrence lorsqu'on prétend qu'elle encourage toujours les agents du progrès, lors(ju"on objecte au socialisme qu'il les découragerait. Le public ne payera guère Ihomme de génie (jui fait faire un pas de géant à la civilisation ; ses services lui sont inintelligibles ; ils sont trop immatériels et trop lointains. Les plus grands serviteurs de la société dans l'art, dans la science, dans la politique, dans l'industrie même, le sont non par calcul, mais par nature, et par amour désintéressé de leur œuvre. Ils produisent, ils découvrent, ils inventent, surtout parce que c'est leur vie même ; cela leur est naturel comme de manger et de respirer. Et cela est bien heureux ; car leur activité ne s'exercerait guère si elle devait attendre le stimulant de l'intérêt personnel. S'ils reçoivent ([uelque récompense, elle ne leur vient guère du public, mais de l'Etat. En revanche le public trouve aisément des salaires élevés pour des danseuses, des ténors de caféconcert, des montreurs de monstruosités, et l'on a vu deux hommes se disputer devant les tribunaux, comme une source de revenus, le titre d'artiste-tronc. Si, comme nous l'avons montré tout travail ne mérite pas rémunération, c'est une question, aussi importante qu'épineuse, de savoir suivant quelle loi et quels principes pourrait se déterminer la hiérarchie des travaux qui méritent d'être faits et auxquels la société peut assurer un salaire \ Mais ce qu'on peut assurer, c'est que le régime actuel aboutit dans nombre de cas à remplacer la rémunération du travail par le rançonnement des besoins, dans nombre d'autres à rémunérer le travail et l'habileté en raison de leur rareté et non en raison de leur utilité véritable.

En conclusion, la libre concurrence ne saurait suffire à

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