‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 67 sur 134 · II. — CONCURRENCE ET COOPÉRATION SOCIALE · texte numérisé non relu

II. — CONCURRENCE ET COOPÉRATION SOCIALE

Toutes les observations précédentes aboutissent à cette conclusion, que pour sortir des difficultés signalées, il serait nécessaire de substituer progressivement la collaboration à la concurrence. La concurrence, étant un combat, n'est peut-être qu'un régime de barbarie économique comme la guerre est un régime de barbarie politique. A la lutte des hommes entre eux, il faudrait substituer la lutte en commun des hommes contre la nature, ou, sui\ant la formule saint-simonienne, l'exploitation collective du globe

à rexploltation do l'homme par Thomme. M. Spencer semble considérer la société comme un fait essentiellement négatif : étant donné que Fhomme est bien forcé de vivre en société, quelles sont les exigences auxquelles il faut qu'il se plie, et comment les réduire à leur minimum? Pour les socialistes, elle est au contraire un fait essentiellement positif : Fhomme étant heureusement un être sociable, quels sont les mo3'ens de tirer le meilleur parti possible de l'état de société et, à la limite, de mettre à profit cette grande association (|ui s'appelle l'Etat. Sans doute, en sacrifiant beaucoup d'individus, la nature peut obtenir une sélection des « meilleurs ». Mais peut-on comparer sans erreur l'animalité où la vie n'a pas d'autre fin que de se maintenir et de se propager, à l'humanité où elle ne vaut précisément que par les fins auxquelles elle est consacrée ? 11 ne s'agit plus ici d'une simple amélioration biologique des individus. 11 s'agit de savoir comment on arrivera le mieux à la réalisation de ces fins, et si c'est en mettant constamment les individus aux prises les uns avec les autres, ou si ce n'est pas au contraire en les associant pour une œuvre commune. X'est-ce pas en effet cette association qui de deux manières conditionne le perfectionnement liumain, puisque d'une part c'est le meilleur moyen d'assurer à la vie le milieu extérieur le plus favorable, puisque d'autre part cette collaboration est précisément ce qui constitue la vraie éducation de l'individu, et le procédé normal de son perfectionnement.^ 11 faut donc que tous aient accès à l'œuvre même et tous aux résultats. Si l'on ne s'en tient pas aux formes et aux moyens, il nous semble que c'est même dans cette idée de coopération, de mise en commun des forces et des ressources qu'il faut chercher la vfTitable idée du socialisme. •

Doit-on en effet le définir comme on le fait (juelquefois par l'idée d'égalité? Assurément, il y a un mauvais égalitarisme qui trouble quelquefois l'esprit de certains socialistes. Mais Tégalitarisme n'est qu'une forme et un aspect plus ou moins accidentel du socialisme. Si ses partisans combattent les inégalités actuelles, c'est d'abord au point de vue du droit, dans la mesure où ils les trouvent en désaccord avec la justice ^ Si, d'autre part, ils ne croient pas que le retour a d'aussi grandes inégalités, même mieux fondées, soit désirable, c'est qu'ils remarquent non sans raison qu'elles sont peu favorables à la bonne utilisation des choses et au bonheur commun. Ils voient que des inégalités trop accentuées dévient une trop grande partie des forces productives vers les productions les moins 'nécessaires, ce qui renchérit relativement l'existence des moins fortunés; ils voient aussi qu'elles sont un obstacle à l'entente morale comme à l'harmonie économique.

Doit-on davantage définir le socialisme par la théorie de l'État-Providence, de l'intervention à outrance, de la réglementation autoritaire, de l'absorption de l'individu par la collectivité ? (^est l'idée que s'en font avant tout les représentants du hbéralisme économique et avec eux M. Spencer - ; et ils ont pour eux, il faut l'avouer, plus

1. M.Spencer.JMS<ice,§ 7:2, remarque qu'en France la notion de liberté a toujours été subordonnée à l'idée d'égalité. Petit-ètre, mais en ce sens seulement que la liberté étant la fin. l'égalité en serait le moyen. L'idée rhére aux socialistes est qu'en dehors d'une certaine égalité, la liberté reste purement nominale. La liberté du mineur en face de la compagnie d'Anzin ! s'écriait naguère, ironiquement, un député dans une discussion à la Chambre.

2. Il n'est pas jusqu'à l'école catholique qui n'ait la prétention de représenter la cause de !a liberté contre le socialisme. C'est ainsi que M. Ch. Périn [le Socialisme chrétien, Lecotîre. 1879) prétend que le socialisme chrétien ne peut vraiment s'appeler socialisme, parce que l'idéal catholique serait la liberté et non la réglementation (p. 17) ; seulement deux lignes plus haut, il dénonce « la révolte contre l'autorité

d'une vraisemblance \ Il faut reconnaître que le socialisme n'a pas en général cette superstition de la liberté, prise comme une sorte de fin en soi, qui caractérise le « libéralisme » ordinaire. Ou, pour mieux dire, il a contribué à mieux faire sentir que la liberté n'est pas seulement faculté, ^o?/voir de choisir, mais qu'elle est surtout force et pouvoir de faire. Que ceux qui possèdent par ailleurs la force économique et social^ se bornent à revendiquer la liberté sous la première forme et lui vouent un culte, cela se comprend assez, car elle leur suffit pour mettre à profit leurs avantages. Mais ce n'est pas une raison pour oublier qu'à tout prendre c'est la seconde espèce de liberté qui importe le plus au plus grand nombre des individus et surtout à l'ensemble de la société. En réalité, le plus souvent, surtout en France, le socialisme contemporain se réclame du principe de liberté. Sa prétention (justifiée ou non) est de rendre réelle une liberté qui ne serait guère que nominale. Il n'y a plus que dans les polémiques d'une presse pédante qu'on persiste à le confondre avec les conceptions de Platon. Pas plus que M. Spencer, il ne croit que l'Etat

bienfaisante de lEglise », révolte qui nous « rend incapables et indignes de liberté ». Ainsi on est indigne et incapable de liberté, tant qu'on reste en dehors de cette même Eglise, dont le principe est celui d'une obéissance passive a sa « bienfaisante autorité ». On se fait le défenseur de la liberté : mais on excepte les n libertés de perdition condamnées par le Syllabus ». La liberté étant ainsi entendue, il est possible de dire que « lEglise a manifesté une tendance constante vers la liberté » (p. 14i. Le malheur est que la société moderne ne paraît guère disposée à se contenter des libertés que ne condamne pas le Syllabus. 1. Un écrivain socialiste, qui. depuis que ces pages ont été écrites, s'est acquis une grande autorité, M. A. Menger, incline à résoudre bien des questions par la réglementation et croit à la réduction croissante du régime contractuel. V. A. Menger, l'Etat Socialiste, en particulier ch. m, IV, v. M. Andler, dans la préface qu'il a écrite pour la traduction française de cet ouvrage (p. xxviii et suiv.) fait sur ce point des réserves auxquelles nous souscririons pleinement. On peut voir, dans d'autres parties de ces études, combien le principe contractuel nous paraît essentiel à maintenir et à développer.

existe en soi et pour soi. Autant que lui, il pense que l'individu est l'être réel dont le salut et le bonheur sont la raison et le but de TEtat. La conception mystique et abstraite de l'unité pour l'unité, de la centralisation pour la centralisation, lui est, en principe, étrangère, quoiqu'elle ait pu accidentellement séduire l'esprit français, essentiellement rationaliste, passionné pour l'ordre, la logique et la régularité. Pour le socialisme, l'État, lorsqu'il v fait appel, est plutôt un centre tout indiqué, un cadre tout fait d'association, qu'une autorité qui s'exerce. Lorsqu'il le fait intervenir, il sous-entend toujours que « l'État, c'est nous » ; c'est pourquoi la liberté politique rejetée au second plan par M. Spencer, parce qu'il restreint le rôle de l'État, revient au premier plan dans la préoccupation des socialistes parce qu'ils aspirent à tirer de l'organisation de l'Etat tout le parti possible. Si dans leur politique l'État enfin ressemble un peu à une Providence, dans leur théorie cette Providence signifie moins « le ciel t'aidera » qu'elle ne veut dire : « aidons-nous ».

Nous avons dit par où pèche le régime de concurrence au point de vue de la justice; mais il est facile de voir ce qui lui manque au point de vue de l'utilité. On a pu faire sans peine l'apologie de ce régime tant qu'on l'a comparé comme l'ont fait les économistes au régime de la réglementation autoritaire et artificielle. Mais ses inconvénients apparaissent dès qu'on le compare à un régime de coopération. On voit alors qu'il n'est pas le moyen d'obtenir des forces productives de la société le maximum d'effet, et l'on en vient à croire que la communauté, prenant en main elle-même la poursuite du bien commun, l'atteindrait plus sûrement que ne le peut la poussée incohérente des intérêts privés. Il est bien établi aujourd'hui que, développée au delà

d'un certain point, la concurrence des vendeurs, loin d'abaisser les prix et de les rapprocher du coût de production, ne fait que les accroître. Elle augmente en effet le taux des frais généraux, exagère les dépenses de réclame et d'ostentation, multiplie le nombre des personnes qui devront vivre sur une clientèle limitée. Et bien qu'il arrive que ces intermédiaires en nombre excessif soient réduits à d'assez maigres profits, le plus souvent, et surtout lorsqu'ils réussissent à se liguer contre le public qu'ils rançonnent, c'est le consommateur qui est atteint. D'un autre côté les intérêts privés, soit par l'avarice, soit par le luxe, qui ont plus d'un effet semblable, immobilisent et stérilisent une masse excessive de richesses qui, mises en circulation, profiteraient à tous. On laisse en friche des terrains ■acquis pour attendre le moment de les vendre cher sans avoir à s'imposer les frais de l'exploitation. Tantôt on limite volontairement la production pour faire hausser le prix, ou l'on achète des mines qu'on ne peut exploiter, j>our supprimer la concurrence; tantôt, au contraire, au gré des circonstances, on se livre à une exploitation à outrance qui compromet les intérêts de l'avenir ^ Xe parlons que pour mémoire du débordement de la réclame, des promesses des prospectus qui frisent l'escroquerie, de l'émulation dans le concours de camelote.

J. « Si l'on se rend compte que la valeur absolue et exacte des choses est supplantée, dans le régime bourgeois, par une valeur d'échange, qui est influencée par la quantité de foffre, on conçoit qu'il n'y ait pas toujours avantage à offrir, c'est-à-dire à produire beaucoup. On n'essaye pas de couvrir le besoin, iiiais la demande, suivant la remarque de Rodbertus. Au point de vue de la « rentabilité » capitaliste on peut donc avoir intérêt à sous-i)roduire. Les récoltes médiocres sont plus rentables pour le paysan. La destruction de beaucoup de produits est donc fréquente dans un intérêt de rentabilité. 11 y a intérêt souvent à limiter la force productrice du travail. » Andler, Ln système nouveau de socialisme scientifique ; M. Otto Eff'ertz. Rev. de Métaph. et de Morale, )un\c[ 1906. p. 609.

JUSTICE ET SOCIALISBIE 369

On se plaît à railler les bévues de l'Etat, et l'on fait l'apothéose de l'initiative privée. Certes il ne faut ni la dédaigner ni la décourager. Mais enfin l'initiative publique a ses bons côtés et tout n'est pas à admirer dans l'entreprise privée. N'y a-t-il que les locomotives de l'Etat qui déraillent, que les vaisseaux de l'Etat qui sombrent, que les ponts construits par l'Etat qui s'écroulent? Faites donc aussi le bilan des mécomptes privés et des ruines dues à l'ignorance des individus. Est-ce l'Etat qui a englouti les milliards à Panama ? On ne veut pas mettre en ligne de compte les désastres privés sous prétexte apparemment qu'ils ne frappent que ceux qui s'y sont exposés. Comme si finalement ils ne se répercutaient pas aussi bien sur la société entière, et cela même avec plus de dommage au total, parce que le choc ne se répartit pas aussi uniformément dans la masse et qu'il se produit dans toute la machine sociale des à-coups qui peuvent la disloquer gravement ? A tout prendre, l'Etat peut mal faire, mais il n'est pas intéressé à mal faire comme le sont souvent les particuliers. Pourquoi emploierait-il à ses voies des rails de mausaise qualité? Pourquoi ferait-il des ponts sans résistance ? Il ne craint pas la concurrence, et n'a aucun avantage à tromper sur la qualité de sa marchandise. On sait au contraire quelle est la réputation des chemins de fer américains construits et exploités avec la constante préoccupation de gagner le voisin en vitesse et en bon marché.

Il est vrai que pour les mêmes raisons on accuse l'Etat de produii'e à des conditions onéreuses, justement parce que ses agents ne sont pas intéressés. Mais d'abord on ne voit pas que le stimulant de l'intérêt privé agisse beaucoup davantage sur les agents d'une grande compagnie, sur un chef de gare, sur un ingénieur, sur un employé de chemins

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de fer. Se privera-t-on pour cela des avantages des grandes associations de capitaux? Pour voir l'intérêt privé agir dans toute sa force, il faudrait en revenir à la production purement individuelle, c'est-à-dire en somme, presque à la barbarie économique. D'autre part, TEtat peut, comme les grandes compagnies, combiner un système de primes, d'avancement, etc., qui maintienne dans la mesure nécessaire l'excitation de l'intérêt personnel. Pour être juste, d'ailleurs, lorsqu'on accuse le système socialiste d'être dispendieux, il faudrait tenir un compte exact de ce que coûte le régime présent. On calcule ce qu'il faudrait d'impôts pour alimenter les services publics rêvés par les socialistes. Mais on ne calcule pas ce que prélèvent, sur la bourse de presque tous, les kracks financiers ou industriels, les déloyautés commerciales, les monopoles particuliers et les concessions, le protectionnisme qui fait rentrer dans les caisses d'un petit nombre de producteurs privilégiés une sorte à'impôt privé, etc. Tout cela ne paraît dans aucun budget public et pourrait même difficilement se chiffrer dans les budgets individuels. Mais qui sait si cela ne forme pas au total une taxe beaucoup plus lourde et surtout plus incertaine, plus inique, plus infructueuse que toutes celles que nous payons au percepteur ?

On peut même remarquer enfin que l'Etat obtient à très bon marché des services très distingués que les particuliers sont obligés de payer beaucoup plus cher. On l'a accusé de « couper des bûches avec des rasoirs »; cela prouve au moins qu'il trouve des rasoirs à bon compte. Et remarquons-le, cela n'est pas vrai seulement dans l'ordre administratif, mais dans l'ordre technique. Ajoutons que plus l'Etat est puissant, plus large est le rôle qui lui est assigné, et plus il obtient facilement ces services, tandis

qu'un Etat qui s'efface devant rinitiative privée doit les payer très cher. C'est ainsi que l'Angleterre et rAmérique, toujours cités comme les pays d'élection de l'individualisme, payent en général leurs fonctionnaires beaucoup plus cher que nous. Sont-ils pour cela beaucoup mieux servis ? Un juge américain reçoit jusqu'à 50 et 75 000 francs de traitement. La justice est-elle mieux rendue, la magistrature plus indépendante et plus digne qu'en France où un conseiller de Cour d'Appel touche entre 7.000 et 11.000 francs?

Il faut bien admettre' que la conscience d'une responsabilité sociale élève l'esprit, que la recherche de l'estime et de la gloire, que le sentiment de l'honneur et du devoir accompli ont une bien plus forte prise sur celui qui remplit une fonction publique que chez celui dont les pensées ne vont pas au delà du souci de sa propre fortune. Quel mal y aurait-il à ce que ces mobiles plus nobles de zèle et d'activité vinssent remplacer dans une proportion croissante les mobiles intéressés, puisque aussi bien on peut continuer à utiliser ces derniers dans la mesure indispensable ?

L'intérêt privé n'a pas toutes les vertus, ni moralement. ni socialement. Initiatives privées, intérêts inférieurs, voilà une relation aisée à constater dans nombre d'exemples. C'est l'intérêt particulier qui ameute les batehers du ^N'éser contre le bateau à vapeur de Papin. C'est l'intérêt particulier des tisserands à la main qui, en 1848, arrête les premiers métiers mécaniques montés à Roubaix. Le chef d'une institution libre ne vise guère à élever le niveau de l'instruction ; car qui le lui demanderait ? Ce ne sont ni les élèves, ni même les parents; c'est seulement l'intérêt du paj^s. Félicitons-le s'il ne va pas jusqu'à attirer sa chentèle par le relâchement de la discipline et la mollesse du travail

On craint souvent que le socialisme n'abaisse le niveau moral et intellectuel, et ne tende en particulier à supprimer toute espèce d'art et de culture désintéressée. Ces craintes trouvent un prétexte trop facile dans ce fait que nécessairement et légitimement les besoins matériels sont les premiers à réclamer satisfaction. Mais elles seraient plutôt motivées par la démocratie en général que par le socialisme en particulier; on pourrait même soutenir que de toutes les formes que peut revêtir la démocratie, c'est encore la forme socialiste qui a le plus de chances d'écarter ce danger, précisément pour toutes les raisons qui précèdent. S'il est vrai qu'il doive rendre le travail plus fécond en le plaçant sous le régime de l'association et non sous celui de la rivalité et de l'exploitation mutuelle, qu'il étende ainsi à la fois la nécessité du traimilet la possibilité du loisir, comment la culture générale et désintéressée en souffrirait-elle ? S'il est vrai qu'il repose sur la coopération, ne prépare-t-il pas plus de fraternité? S'il comporte plus d'égalité, ne rendrait-il pas la sympathie, aujourd'hui si difficile entre des classes qui n'ont ni les mêmes besoins, ni la même culture, plus naturelle, plus profitable et plus attrayante ? Là où l'Etat occupe une situation élevée et domine les petitesses de l'intérêt particulier, oîi en même temps il ne reste pas extérieur aux individus, mais les emploie et leur demande sa vie même, les hommes qui le représentent sont grandis par la noblesse de leur tâche ; ils sont amenés par la force des choses à prendre pour règles des idées universelles, seules adéquates à l'intérêt vraiment général. Le désintéressement, c'est de l'intérêt universalisé. Les socialistes auraient beau jeu à rejeter précisément sur l'individualisme excessif, et sur l'égoïsme (ju'il exalte, une déchéance déjà très avancée

dans le sens que Ton redoute. Car il n'est guère facile de concevoir le règne de la médiocrité plus complet qu'il ne Test devenu dans notre régime de concurrence, avec ses chromolithographies, ses statues de zinc, sa musique d'opérette, son feuilleton à un sou et tout son luxe de bazar. Où trouve-t-on moins d'art, et même moins de science pure, que dans cette société américaine représentée par M. Spencer comme le meilleur modèle actuellement existant de l'individualisme et du laisser-faire ? Il n'y manque cependant pas de milliardaires pour y encourager les arts ! Mais c'est chez nous qu'ils viennent chercher leurs tableaux et leur musique, chez nous, pauvres victimes d'une administration tracassière et entreprenante, qui organise des écoles de peinture et des conservatoires, et qui, héritière impénitente du droit divin d'un Louis XIV, continue de loin ses errements en achetant quelques œuvres, en décernant quelques prix et en payant quelques pensions! Pourquoi donc, en somme, l'Etat socialiste ne serait-il pas un Mécène aussi passable qu'un beefpacker de Chicago?

D'un autre côté, l'initiative privée, c'est aussi l'incohérence et l'anarchie. Initiatives particuhères, les trains qui

« ne correspondent pas, les tarifs discordants et mextri-

cables, où le public se perd et perd son argent. Produit spontané, l'absurde système des mesures et monnaies anglaises, dont M. Spencer se plaint lui-même, et aussi le fouillis indéchiffrable des lois anglaises, qui le révolte. A l'intervention officielle et artificielle au contraire sont dus le net et méthodique système métrique auquel les nations accèdent une à une, les codes clairs et définis grâce auxquels la loi régit la jurisprudence, au lieu que les précédents de la jurisprudence servent la loi. Produit spontané

encore, la croissance des vieilles cités aux ruelles étroites et obscures, sales et tortueuses, où les maisons empêchent de voir la ville : entreprise publique au contraire Fouverture de voies larges aérées et salubres, bien ménagées pour l'utilité des communications comme pour le plaisir des yeux. D'une manière générale, M. Spencer semble exagérer la distance qui sépare le naturel de l'artificiel. L'artificiel, lui aussi, est un produit de révolution. La direction du cerveau est aussi naturelle que le mouvement réflexe. Les arrêtés d'un ministre, les votes d'un parlement, les décisions d'un conseil d'administration sont naturelles en un sens aussi bien que les agitations sans direction d'une masse sociale dépourvue de tête. L'entreprise privée ellemême n'obéit guère à cette règle qui serait, suivant M. Spencer, celle du développement naturel des organismes : que les organes naissent, grandissent et disparaissent avec les besoins. Est-il vrai qu'elle attende toujours les besoins pour les satisfaire et ne crée par suite aucun organe ni aucune fonction superflus ? Une banque crée des agences pour avoir des clients plutôt que parce qu'elle en a. Un commerçant fait pour cent mille francs de réclame à un produit pour en faire naître le besoin, alors qu'il ne préexistait pas. Qu'arriverail-il d'ailleurs si l'on attendait que le public ait besoin d'instruction et d'hygiène, pour les lui offrir ou même les lui imposer? C'est un peu comme si on attendait qu'un enfant obligeât ses parents à le débarbouiller. Si l'État devance les besoins, on voit qu'en cela il ne fait guère autrement que l'initiative privée, mais il }■ a des chances de le faire mieux parce qu'il s'attache à des besoins plus généraux. M. Spencer, professe au fond, en politique une théorie analogue à celle qu'il admet en psychologie. Penser que l'adaptation sociale doit toujours

suivre les événements sans que jamais la volonté humaine puisse les prévenir et les dominer, sans que jamais Fidée les dirige, c'est revenir à la thèse qui fait de la pensée un simple reflet, un épiphénomène. M. Spencer ne serait-il pas l'homme du monde qui finalement croit le moins à l'initiative ?

Mais c'est peut-être trop parler de l'utilité (quoique M. Spencer l'invoque également) alors qu'il s'agit surtout de justice, L'Etat a-t-il le droit d'intervenir, et de poursuivre, lors même qu'il pourrait réussir à les atteindre, des fins d'utiUté au lieu de restreindre son rôle aux fins de justice?

Il faut d'abord faire, avec M. Spencer lui-même, la part du militarisme nécessaire. Mais le souci de la défense qui, de son aveu, rentre au premier chef dans les attributions de l'Etat, s'étend plus loin qu'il ne semble le penser. Toutes les forces nationales n'importent-elles pas plus ou moins directement à la défense ? L'Etat sera obligé de s'assurer la disposition des chemins de fer, des mines; il devra se ménager des approvisionnements et garantir une certaine indépendance économique à la nation; il faudra qu'il se préoccupe de l'instruction, qu'il veille autant qu'il est en lui au maintien du nombre et de la solidité physique des citoyens et que pour cela il réglemente le travail des femmes et des enfants, qu'il impose l'observation d'un minimum d'exigences hygiéniques'. Le voilà au nom de

1. On lit dans un rapport du D"^ Worms à 1" Académie de médecine (commission des épidémies), à la date du 4 nov. 1891 : « Il faut que la loi sanitaire qui obligera à faire connaître les maladies épidémiques et à subir la désinfection, comme on est obligé de recevoir le secours des pompiers en cas d'incendie, soit votée le plus tôt possible. Il faudra ensuite que l'application des moyens prophylactiques soit considérée, au point de vue de la défense, comme une mesure d'armement, puisqu'ils garantiront l'existence déjeunes générations plus nombreuses ».

la seule sécurité nationale, engagé dans une foule de réglementations et d'entreprises.

Mais laissons là les effets du militarisme, car nous sommes tout prêts à reconnaître avec Spencer que le militarisme dans son essence est en somme un obstacle à l'avènement de la parfaite justice, et que paix et justice sont solidaires. Considérons en elles-mêmes les conditions de cette fonction de justice dévolue à l'État. L'argumentation de M. Spencer implique tout d'abord qu'au moins jus{ju'au moment oîi la justice aurait été pleinement réalisée par l'Etat il n'aurait pas le droit d'assumer d'autres devoirs. Mais cela même est spécieux. Car on ne voit nulle part l'évolution naturelle suivre une telle loi. La nature ébauche toujours une œuvre avant d'avoir achevé la précédente. Les racines poussent encore pendant que la fleur éclôt. L'industrie n'attend pas d'avoir créé un instrument parfait pour s'en servir, quitte à le perfectionner ensuite à l'aide même des produits de l'instrument imparfait. La science n'attend pas d'avoir achevé les mathématiques pour aborder la physique. Dans l'ordre biologique comme dans Tordre social un certain luxe anticipe toujours sur quelques utilités. Pourquoi en politique attendrait-on d'avoir obtenu de l'Etat toute la justice pour en obtenir un peu de bienêtre ? Est-ce que d'ailleurs il n'est pas constant que des organes créés en vue de certaines fins rendent des services tout à fait inattendus dans d'autres domaines?

Mais nous prenons mal la pensée de M. Spencer : la poursuite de l'utile, à ses yeux, n'est pas seulement prématurée pour l'État en raison de l'insuffisante réalisation du juste;'elle est par elle-même compromettante pour la justice.

Elle l'est d'abord indirectement, dit-on, car plus l'État

s'occupe de ce qui ne le regarde pas, plus il néglige se qui le regarde. Les faits ne justifient absolument pas, pensons-nous, cette induction en apparence si rationnelle. C'est que l'habitude de l'initiative de la part de FEtat, même dans les fonctions qui lui appartiennent moins spécialement, favorise aussi son initiative dans ses fonctions propres. Les codes les plus méthodiques ont été élaborés par des gouvernements autoritaires dans des pays de militarisme, à Rome ou sous Napoléon. La France, pays d'ingérence gouvernementale, jouit d'une justice relativement égale et peu onéreuse. L'Angleterre, pays d'élection de l'industrialisme et de l'initiative privée, souffre, de l'aveu de M. Spencer, non seulement de son chaos législatif, mais d'une justice odieusement coûteuse. Les Etats-Unis, terre d'individualisme également, déplorent l'impuissance de leur police, les défaillances de leur justice, la corruption de leur administration. A force de dire aux individus : débrouillez-vous, on est peut-être entraîné à les laisser se débrouiller en matière de droit et ils se débrouillent en effet à coups de revolver ou à coups de dollars.

Mais examinons si directement ces deux fonctions, la fonction d'entreprise et la fonction de justice, se nuisent entre elles. M. Spencer invoque une induction qui attesterait les tendances de l'évolution en faveur de la non-intervention de l'Etat et de l'affranchissement complet de l'individu. Mais c'est qu'il n'a considéré dans cette évolution que la diminution de l'autorité arbitraire, il n'a pas envisagé les progrès de l'esprit d'association, qui résultent simultanément des progrès de l'industrialisme. Pourquoi ne verraiton pas dans l'Etat le terme de cette tendance associative, la plus ample et la plus puissante des associations ? Au lieu de n'envisager dans l'Etat qu'un gou\ernement qui règne

sur la nation, ne peut- on y voir la nation se gouvernant elle-même ?

L'individu, nous dit quelque part M. Spencer, doit toujours se demander : quel type social ma conduite tendelle à produire ? Mais si la passivité dans la discipline et l'insuffisante conscience de nos droits tendent à produire l'oppression gouvernementale, l'association, le régime de libre contrat,' en même temps qu'ils aboutissent à la liberté politique, tendent à produire la coopération publique, r « Etaiisme ». Il restera sans doute à se demander quels genres de services cette grande association sera le plus apte à rendre ; il faudra beaucoup de prudence à mettre en mouvement une si vaste et si lourde machine, et les socialistes l'oublient parfois. Mais enfin nous ne voyons rien, en droit, qui en condamne absolument l'usage, et qui limite nécessairement le rôle de l'Etat (ou de la commune; comme puissance collective de production et d'entreprise.

Mais l'individu aliène alors sa liberté ! Assurément, en partie, comme dans toute association, comme dans tout contrat, allons plus loin, comme dans toute action, puisqu'il ne peut agir ni même acquérir un moyen d'action sans se fixer, sans prendre avec les choses, av^ec lui-même un engagement, sans enchaîner plus ou moins une partie à son avenir à un passé irrévocable. Mais nous avons déjà vu combien est ambiguë cette idée de liberté. Allons-nous renoncer à une force réelle pour nous réserver une faculté, souvent tout apparente, d'option et de changement ? D'ailleurs il faut reconnaître, si l'on quitte les déductions abstraites pour considérer les choses, que cette aliénation de la liberté ne serait pas aussi complète que quelques-uns le redoutent. C'est un point bien établi par Schiiflle et par nombre de socialistes, que la liberté de la consommation

resterait entière ; l'emploi par l'individu des produits de son travail ne subirait aucune restriction. J'achèterais dans une boulangerie municipale, dans un loholesale public avec la même liberté que je le fais aujourd'hui dans un magasin privé ; et de tels établissements, ni plus ni moins que le commerce actuel, régleraient sur les exigences du public le choix des articles qu'ils lui offriraient. Rien de tout cela n'est absurde ni oppressif. Je m'abonnerais au gaz, à l'eau, à l'électricité, fournis par des services municipaux ^ avec la même liberté qu'aux compagnies privées, de même que je voyage sur les chemins de fer appartenant à l'Etat avec la même liberté que sur les lignes de l'entreprise privée.

Mais cette liberté, répondra-t-on, est toute apparente et superficielle ; allez au fond, et vous verrez combien ma liberté réelle est compromise puisque pour organiser tous ces services on accroît sans cesse la portion de mon revenu que je ne puis dépenser à mon gré aux dépens de celle dont je puis faire usage à ma fantaisie.

L'objection est très forte. Elle serait irréfutable dans l'hypotlièse d'un gouvernement autocratique ; mais l'hypothèse d'un régime de liberté politique ne suffit pas à l'écarter, car il reste toujours à savoir si la majorité n'imposerait pas à la minorité des charges correspondant à des services (jue celle-ci n'a pas demandés. Lorsque M. Spencer admet et veut que la société assume la fonction de justice, son motif est qu'elle correspond et correspond seule, suivant lui, à un besoin universel, à une demande unanime de la société,

1. On sait combien se sont multipliées en ces dernières années, en Angleterre et en Amérique, les entreprises municipales de transport, d'éclairage, de force motrice ; mais en France on nous a habitués à crier au socialisme dés que s'annonce une pareille tentative, et cette disposition d'esprit hostile n'est évidemment pas faite pour faciliter le succès.

les criminels, c'est-à-dire ceux qui ne font pas moralement partie delà société, faisant seuls exception ^ C'est donc là une fin universelle par essence et en la poursuivant, on ne risque pas de satisfaire les uns aux dépens des autres. 11 n'en est plus de même, semble-t-il, dès qu'il s'agit d'une entreprise positive ; les uns en usent, les autres non, l'unanimité est remplacée ici par une majorité et une minorité dont les vœux sont contraires. Je ne vais pas à l'Opéra ; pourquoi contribuerai-je à le subventionner? Je ne pratique aucun culte ; pourquoi participerai-je au budget des cultes ? Je préfère les établissements privés d'instruction ; — pourquoi contribuerai-je aux dépenses de l'instruction publique? Et l'on pourrait aller très loin dans cette voie, car on dirait aussi bien : Je ne passe jamais par cette rue ; pourquoi subirai-je ma part des dépenses qu'en exigent le pavage, l'éclairage, la surveillance.

Il serait sans doute facile de tirer de ces conséquences extrêmes du principe une réfutation par labsurde. Mais le procédé serait, il faut l'avouer, abusif et peu convaincant, car aucun système n'y résisterait ; et de ce qu'un mal ne peut-être absolument évité, on n'en saurait conclure qu'on puisse l'accroître à plaisir. Au fond, l'objection reste très forte, en droit, contre les tentatives de « socialiser w indistinctement des services ou des productions quelconques. Nous sommes peut-être allé trop vite en opposant le principe de la coopération à celui de la concurrence pour trouver une base à la conception socialiste. Car en étendant à la commune ou à l'Etat l'idée de l'association, nous avons implicitement supposé que cette association ne renfermait

"1. Encore faut-il remarquer que sur bien des points l'existence et le fonctionnement de l'appareil judiciaire n'intéresse qu'une minorité, la classe « possédante »

que des « intéressés », et cela se trouve inexact. On ne pourrait donc si aisément passer de la coopération privée, restreinte à certaines fins et n'embrassant que ceux qui les poursuivent, à la coopération dans et par TEtat, (|ui s'étendrait à toutes sortes d'objets à la fois, et engloberait tout un groupe d'individus, non en raison de la communauté de leurs intérêts, mais en raison de leur répartition sur un territoire.

Mais en précisant l'objection, nous venons de la limiter, et de reconnaître qu'elle ne vaut que par deux considéralions : la première est relative à Tétendue des fins poursuivies ; la seconde, au consentement des personnes. Elle cessei'ait donc de porter, si d'une part les fins poursuivies sont assez générales pour intéresser tout le groupe de population considéré, si d'autre part, même en dehors de cette condition, l'assentiment réel des citoyens est acquis à une entreprise publique.

Sur le premier point, nous ne faisons pas autre chose qu'appliquer le critérium de M. Spencer lui-même. Il ne justifie en effet la fonction juridique de l'Etat que par l'universalité du besoin auquel elle correspond. Ainsi, sans quil soit besoin aucunement de ramener la justice elle-même à l'utilité, c'est bien une considération d'utilité qui nous détermine à charger l'Etat de la justice ; c'est au nom d'an intérêt, l'intérêt même de la justice, qu'il est requis d'assumer cette tâche. Dès lors, tout intérêt général pourra, dans la mesure même de sa généralité, être confié à l'Etat pour des raisons exactement identiques. C'est celte règle qu'appliquent précisément les socialistes euxmêmes lorsque par exemple ils protestent contre la subvention de l'Opéra ou le budget des cultes qui, suivant eux, répondent à des besoins trop particuliers. Mais per-

sonne ne songe à rendre les Postes à l'initiative privée, et tout le monde trouve naturel que l'Etat soit chargé de ce service. 11 en est de même de la viabilité générale. On verrait sans doute favorablement la gestion des chemins de fer passer à l'Etat et, de fait, le retour des lignes à l'Etat à été prévu et assuré par des hommes peu suspects de socialisme. Il est difficile, dans un autre ordre d'idées, de ne pas reconnaître à l'instruction, au moins à l'instruction primaire, le caractère d'un intérêt universel et égal pour tous ; et ce n'est vraiment pas la faute de l'Etat si un certain nombre de citoyens refusent de profiter de son enseignement justement parce qu'il est neutre, par suite propre à satisfaire quiconque ne demande que la tolérance, c'est-à-dire la justice. On est mal venu à prétendre qu'on souffre une injustice quand on souffre seulement pour vouloir rejeter un principe de justice. Nombre d'autres services offrent un caractère d'utilité générale peu contestable, comme ceux qui ont pour objet la préservation de la santé publique, comme les avertissements donnés par les stations météorologiques, comme les renseignements des offices de statistiques, etc., tous services qui d'ailleurs ne peuvent guère être entrepris avec succès que par les pouvoirs publics. Sans chercher à déterminer la liste exacte des institutions qu'on peut ranger dans cette catégorie, il importe de remarquer que le nombre de celles auxquels ce caractère d'utilité générale peut être reconnu tend naturellement à s'accroître à mesure qu'on se rend mieux compte de la solidarité des intérêts dans la vie sociale et que cette solidarité s'accroît elle-même.

Mais si nous considérons maintenant le rôle du consentement des personnes, nous verrons qu'on peut aller plus loin encore. En dehors des services généraux dont je pro-

fite directement pour ma part, je puis en effet trouver avantage à accepter d'autres charges encore si je comprends rintérêt qu'il y a pour la collectivité à faire masse de ses ressources, et s'il y a lieu d'espérer que la majorité fera le même raisonnement. Aucun usage de l'impôt n'est donc illégitime en soi, dès qu'il est connu et accepté par le contribuable. En vain M. Spencer essaye-t-il d'atténuer la différence qui existe quant à l'usage de l'impôt entre un gouvernement autocratique et un gouvernement représentatif \ et prétend-il que le libéralisme contemporain en vient à donner un droit divin aux parlements. Son argumentation n'est justement valable que dans la mesure où la représentation de la nation est imparfaite et inexacte ". S'il est imprudent aujourd'hui de confier trop de fonctions et de pouvoirs à FEtat, c'est en raison de l'insuffisance du contrôle. Ainsi le problème peut aussi bien se résoudre en accroissant les pouvoirs de l'individu qu'en limitant ceux de la communauté ; seulement dans le premier cas un conserve ou l'on accroît les bénéfices de l'association et dans le second on les restreint. S'il faut donc, suivant l'idée de M. Booth, un peu de socialisme pour permettre beaucoup d'individuahsme, il faut aussi inversement beaucoup d'individualisme pour permettre un peu de socialisme, et s'en

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