‹ Études de morale positive (volume 2)Chapitre 77 sur 134 · Principes d'économie poUlique. 0" étlit., p · texte numérisé non relu

Principes d'économie poUlique. 0" étlit., p

plexilé des phénomènes de l'échange, nous assumons des responsabihtés lointaines, mais réelles pourtant.

Il faut enfin accorder, malgré les réserves que nous avons dû faire plus haut, que beaucoup de productions de luxe absorbent une quantité notable de travail qu'on pourrait souhaiter de voir employer autrement, et qui serait susceptible d'être transporté à des industries utiles. L'extraction des diamants emploie à Kimberley, et dans des conditions parlicuhèrement dangereuses, une main-d'œuvre considérable, qui suilirait à l'exploitation de bien des mines de fer ou de charbon délaissées. Il n'est pas possible de n être pas frappé du médiocre rendement humain d'un travail où l'on retire deux grammes d'une pierre sans usage réel pour cinquante mètres cubes de minerai exploité, sans parler l)ien entendu de la masse de terre qu'il a fallu remuer pour atteindre ce minerai '. :Mais ici'on se demande immédiatement si ce travail utile trouverait un débouché, alors que dès à présent on voit les mines de charbon et de plusieurs métaux amenées à limiter volontairement leur production, pour maintenir les prix.

Et ici nous touchons peut-être le vrai fond de la question. Pourciuoi arrivons-nous si difficilement à une conclusion dès que nous nous plaçons sur le terrain économiciue, alors que le sens commun semble si peu embarrassé de conclure, au moins dans des cas aussi caractérisés que celui des

1 ru particulier dans les miues exploitées à ciel ouvert, comme elles le lureul toutes à rorigine. el où pour mainteuir linclina.son nécessaire du talus on est obligé d'enlever jirsqua quinze fois autant de terre s erile quon extrait de minerai [x . Chaper. Revue Rose, o mars IbJ-, p. 294).

bijoux ? Car il est difficile de récuser purement et simplement les raisonnements approfondis de l'économiste au profit des intuitions vives sans doute, mais vagues du sens commun ; mais il n'est pas non plus possible de faire taire les scrupules de la conscience morale au nom des scrupules de la science, puisque aussi bien il y a plutôt, en efîet, de la -part de Féconomiste des scrupules et des incertitudes que des décisions bien arrêtées. Il doit y avoir une raison profonde à un désaccord aussi choquant et aussi insoluble. Cette raison, nous croyons la découvrir dans le malentendu suivant. Ce que la conscience juge en réalité et ce qu'elle condamne dans les excès du luxe, c'est moins le luxe lui-même que l'état social dont il est le signe, l'extrême inégalité économique qu'il met en évidence, et les causes souvent bien accidentelles de cette inégalité. L'économie politique, au contraire, prenant cette inégalité et l'ensemble du régime présent pour point de départ et pour hypothèse, constate que, dans un tel état social, lo luxe est d'abord inévitable, ce (juc l'on considère déjà comme une excuse, et que d'ailleurs il est moins malfaisant qu'on ne croit ; ou plutôt encore que, dans un tel état social, la renonciation au luxe ne produirait probablement pas grand bien. Le sens commun s'attaque à un symptôme parce que c'est ce qui se voit et ce qui frappe. L'économiste se rend compte que c'est simplement un symptôme, et il établit doctement qu'il ne produit pas la maladie, qu'en supprimant le symptôme on n'aboutirait à aucune amélioration dans l'état du malade. Seulement, il n'ose pas aller jusqu'au bout et reconnaître que l'état présent du corps social, tel rpiil le suppose dans sa discussion, n'est vraiment pas un état normal. Si vous avez affaire à un bossu, il lui faut un vêtement de bossu. Le sens commun, qui voit avant tout le vêtement,

déclare le vêtement diflbrme et sent vaguement la difformité du corps. L'homme de science analyse, raisonne, et nous montre que le vêtement est très bien fait pour Thomme qui doit le porter et que cet homme ne gagnerait rien à prendre au magasin de confection un habit fait à la forme commune. Voilà comment ils ont raison tous deux et comment la conscience morale, qui semble prononcer un jugement plus superficiel, va en réalité plus au fond des choses. Notre société, avec le luxe, porte peut-être le vêtement qui lui va le mieux, mais il est bien possible que notre société soit bossue.

Il est évident qu'il ne manque pas de choses utiles à produire, ni de besoins à satisfaire. Mais ceux qui éprouvent ces besoins ne sont pas ceux ([ui pourraient payer les produits. Et ceux qui pourraient le mieux payer les produits en sont dès longtemps pourvus, et n'ont aucunement besoin qu'on en accroisse la quantité. On aurait beau fabriquer deux fois plus de chaussures et de chemises, comme il y a un minimum au-dessous duquel ne peut descendre le prix de revient, vous n'aurez pas pour cela mis les chemises et les chaussures à la portée d'un nombre double de personnes. Et cela est encore bien plus vrai du pain, dont j'ai montré combien il était difficile d'accroître la quantité et de diminuer les frais de production \

1. M. Pécaut {Bulletin précité, p. 146) s"inspirantsans doute des théories d'O. Effertz, introduit ici une distinction fort utile et que nous avions entrevue sans la discerner nettement. « l'J 11 y a un luxe qui ne consomme pas de travail, mais qui accapare de la terre (Parcs d'agrément, etc.)... ce luxe est dommageable socialement, sans compensation, car il n'ajoute rien au fond des salaires et diminue le fond des subsistances... 2" Il y a un autre luxe qui n'accapare pas de terre, mais qui consomme du travail... Ce luxe devient de plus en plus considérat)le par rapport au luxe-terre. Il ne coûte pas de subsistances, mais il gaspille des forces humaines dans la production d'objets d'une valeur sociale infime. Or il est vrai, malheureusement , que ce luxe ne peut être toujours supprimé sans dommage... Il y a dommage social dans

Un surcroît de production, qui ne serait pas accompagné d'un développement correspondant des facultés de consommation, ne se produira donc pas normalement, et quand il se produira par accident, il n'en résultera qu'une inutile pléthore et une crise économique. Pour beaucoup de produits de première nécessité notre industrie approche du minimum du prix de revient, et elle n'approche de ce minimum qu'aux dépens mêmes, en grande partie, de l'accroissement des salaires, et par conséquent en restreignant par un côté les facultés de consommation qu'elle accroît de l'autre. La production s'accroît donc de plus en plus difficilement par en bas, et se trouve naturellement refoulée vers le haut, vers l'industrie do luxe.

Beaucoup de travaux utiles que le capital pourrait alimenter n'ont d'ailleurs pas le caractère d'entreprises immédiatement rémunératrices comme le capital les recherche. Tels les grands travaux publics, qui, utiles à toute une nation, ne sollicitent pas l'intérêt individuel et n'attirent guère les capitaux en quête d'emploi : car ils sont souvent peu rémunérateurs, comme on le voit par les chemins de fer. Ce sont des organes généraux de la vie économique d'une nation, et dont il est désirable que les services soient fournis, comme celui des postes, presque au prix dé revient.

Enfin, tant qu'il y a une classe distincte qui ne vit que du travail à faire, quelle qu'en soit la nature, et une autre classe qui paye ce travail, toute simplification réelle des besoins et de la vie apparaîtra comme préjudiciable à cette classe salariée.

la suppression du luxe toutes les fois qu'elle entraîne une diminution des salaires non compensée par une baisse de pria: dans les denrées de consommation commune. »

i.r i.rxE 479

Maïs le sens commun et la conscience morale, surtout, raisonnent presque instinctivement comme si tout devait profiter à tous, comme si le surcroît de jouissance des uns était prélevé sur le bonheur des autres, comme si toute invention propre à améliorer la condition de l'homme et sa puissance sur la nature était une conquête impersonnelle de l'humanité, ot comme si inversement toute richesse détruite ou immobilisée était perdue pour tous. En d'autres termes, il semble bien que notre sens moral juge ici, dès que le problème lui est posé, au nom d'un idéal très éloigné de la réalité. Pour tout dire en un mot et un peu brutalement, notre sens moral est ici naïvement socialiste. Et prescjuc toutes les fois que les économistes se rapprochent de son jugement, c'est qu'inconsciemment ils adoptent eux-mêmes son point de vue. Lorsque Bastiat raille le père de Say cassant son verre de Champagne, il oublie en partie qu'en efTet il y a une classe de salariés qui a besoin qu'il y ait du travail immédiat à accomplir, fut-ce un travail socialement inutile. Et l'on pourrait citer des crises de chômage industriel provenant de ce que les progrès mêmes de l'industrie ont permis de doubler ou de tripler la durée des services d'un produit \ M. Baudrillart, combattant ceux qui parlent de surproduction, s'écrie : « Qu'estce donc qu'elle produit de trop, cette France bienheureuse? Ce n'est pas l'ensemble des choses utiles ou agréables à la vie quand ily a tant de pauvres... Est-ce la laine quand il y a tant de gens qui ont froid ? Est-ce le blé quand il v

a tant de gens qui manquent de pain ? » jNIais il oublie

ce que nous rappellions tout à l'heure : que la multipli-

1. Ainsi l'industrie des cardes employées dans le peignage des substances textiles a été singulièrement réduite par la substitution aux fils de fer des fils d'acier, qui font un usage environ neuf fois plus long.

cation de ces produits n'en assurerait nullement la consommation par ceux qui en manquent, et il semble supposer cjue les pauvres n'auraient qu'à les prendre, si seulement ces produits existaient en quantité suffisante. ]M. Baudrillart a raisonné ici comme un pur communiste.

En résumé, le luxe est parfois un bien relatif et en tout cas n'est d'ordinaire qu'un faible mal, si Ton accepte les imperfections mêmes que comporte la société présente, et c'est pourquoi l'économiste hésite à le condamner; mais il apparaît comme un mal réel, si l'on se place, pour en juger, dans l'hypothèse d'une société normale, où l'égafité et la solidarité seraient plus parfaites.

Quelles sont donc les conclusions (|ue le moraliste paraît en état de formuler?

Il me semble qu'il y en a deux séries superposées et correspondant à peu près aux deux parties de cette étude.

D'une part, pour tout ce qui concerne le luxe au sens biologique du mot, nous avons pu arriver à une condamnation relativement certaine et précise du désétjuilibre et de l'interversion des satisfactions dans l'individu. Les formes les j)lus caractérisées de la sensualité et de l'ostentation sont des maux, presque sans restriction ; et la morale, qui dès longtemps s'est crue en droit de les condamner pour des raisons plus ou moins abstraites ou même illusoires, les condamnera encore au nom des raisons plus positives que nous préférons invoquer.

Mais dès que nous passons au sens proprement social du mot luxe, nous devenons plus hésitants, parce que nous ne savons s'il faut raisonner par l'apport à la société présente ou par rapport à une société plus parfaite. La morale toutefois ne saurait nous laisser sans règle générale même pour cet ordre de (juestions. Et, en efTet, dès que le

problème est formulé comme nous avons essayé de le formuler, notre devoir apparaît encore, quoique sous une autre forme. Il est plus indirect, mais il n'est pas moins certain, il est moins précis, mais il n'est pas moins impérieux; il est moins immédiat et moins spécial, mais il n'en est que plus considérable et plus propre à stimuler notre initiative morale. Il sera de travailler constamment à nous approcher de cet état social où le luxe ne pourrait se produire tant qu'il y aurait place pour la misère, où la justice ne se mesurerait plus à l'âpre revendication du droit individuel de propriété, mais aux exigences générales du bien collectif, où s'établirait une réelle solidarité des hommes pour lutter en commun contre les maux communs, au lieu de lutter les uns contre les autres, où enfin, tous ayant coopéré à l'œuvre sociale, tous aussi jouiraient d'une part plus équitable dans les conquêtes accomplies par l'humanité sur la nature.

Belot.

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