CONCLUSION ESQUISSE DUXE MORALE POSITIVE
C'est une épreuve nécessaire de la valeur des idées que d'en opérer une svnthèse aussi serrée, aussi précise que possible. C'est pourquoi nous avons voulu rassembler et mettre en ordre logique, sous la forme d'un petit nombre de propositions, les éléments dispersés dans les études précédentes. Ce travail qui nous a été utile à nous-même pour prendre pleine possession de notre propre doctrine morale, permettra aussi au lecteur d'en obtenir une vue d'ensemble. Peut-être aussi pourra-t-il rendre quelques services dans l'enseignement de la morale , auquel dès longtemps nous avons consacré le meilleur de nos efforts et que nous serions heureux d'aider encore à prendre plus de consistance, plus de vie et plus de liberté.
C'est ce qui excusera, nous l'espérons, la sécheresse et l'apparence dogmatique de la forme adoptée à laquelle, sans les développements fournis par le reste du livre, on pourrait reprocher l'excès voulu de concision et de densité.
I. — POSITION DU PROBLÈME. — CONDITIONS FONDAMEN- TALES D'UNE MORALE POSITIVE. — LEUR ANTINOMIE
1. — Vidée dune morale positive, ou d'une morale vraie et démontrable, est une idée obscure dans sa forme
même. Car T idée d'une morale est, en tout état de cause, l'idée dune norme pratique qui se propose à la volonté , tandis que l'idée d'une vérité n'a de sens que po:r rapport à un entendement dont la fonction est essentiellement spéculative . L'entendement, absolument parlant, ne crée pas son objet et ne peut correctement accomplir sa fonction que s'il s'affranchit de tout désir et de tout vouloir. Une morale donne au contraire quelque chose à faire et perdrait tout sens, si l'on s'en tenait à ce qui est donné.
Il faut donc une interprétation pour donner un sens à l'idée d'une morale vraie, et plus précisément d'une morale "^osxWve, c'est-à-dire susceptible d'être justifiée à l'aide des méthodes générales de l'expérience et de la raison.
Cette idée p)eut être définie [comme la vérité elletnême) par deux conditions suivant qu'on se place :
A. — Aupoint de vue du sujet ([ui juge moralement, en dé finissant son attitude par analogie avec l'attitude scientifique (Rationalité );
B. — Au point de vue de l'objet du jugement morcd, en déterminant, d'après l'observation des faits, ce qui en constitue le contenu véritable [Réédité).
L'idée même d'une morale implique Tidée qu'il y a dans le domaine de l'action quelque chose comme une vérité, c'est-à-dire une préférence justifiable de quelque manière, et une méthode de justification susceptible d'être agréée par tous les esprits. Autrement on retomberait dans un ojoàv !j.7.),),ov qui est la négation de toute morale comme de toute vérité. Si donc il n'y avait eu historiquement, dans ce domaine, des tentatives sans méthode et sans critique, on ne dirait rien de plus en parlant d'une morale positive, si
non c\\xil y a une morale^ comme, en parlant d'une science positive, on énoncerait simplement qu'il y a une vérité scientifique.
On peut, il est vrai, essayer d'éluder la difficulté d'appliquer à l'action Fidée de vérité, en maintenant entre. elles une radicale séparation, en répondant, au fond : il n'y a pas de morale, il y a la science, et celle-ci entre autres objets, peut étudier les morales existantes, comme tout autre fait.
Nous avons reconnu l'impossibilité de s'en tenir à cette fin de non recevoir iP Etude, 2^ partie, | 4, p. 112}. Elle équivaudrait à méconnaître précisément la caractéristique spécifique du fait même qu'on prétendrait étudier, puisque s'il v a quelque part iine morale quelconque, c'est qu'on croit à une règle qui doit primer toute autre règle.
11 faut donc maintenir, comme la donnée même du problême, et comme point de départ au moins, l'idée d'une morale vraie, sauf à en reconnaître l'obscurité, et à en chercher le sens possible.
.4. — Rationalité
2. — Un jugement moral n existe valablement que s'il comporte l'acceptation réfléchie du sujet. Une valeur 71 existe que pour celui qui la reconnaît. L'attitude du sujet moral est, à cet égard, comparable à celle du sujet pensant, qui cherche La vérité. Il ny a de pensée véritable que là où il y a critique des raisons cV affirmer ; il ny a de conscience véritable que celle qui requiert une justification de ses décisions et la tire, non de l'opinion d'autrui, mais de la considération directe des choses.
L'esprit de sincérité et de véracité est commun à la
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science et à la moralité. Il implique r autonomie du jugc-
ent et de la volonté.
Si nous commençons ici par le caractère que nous appelons rationalité, c'est qu'il ne s'agit pas de Torigine ni de révolution des idées morales (elles n'ont certes pas commencé par là), mais de l'interprétation positive possible de la conscience actuelle, de notre conscience, où cette caractéristique domine au point que, faute de trouver une justification rationnelle de la moralité, on en vient à douter si même il y a aucune morale (amoralisme) . D'ailleurs il n'y aurait pas de recherche philosophique ni scientifique sur ce point, si l'on ne débutait, dans le domaine moral même, par une sorte de doute méthodique. :Mais, en le faisant, on pose déjà mi des caractères de la moralité même.
La Raison ou faculté critique, en tant que pouvoir de dire non, est encore plus évidemment supposée par le jugement moral que par le jugement de connaissance, puisqu'il s'agira ici d'opposer le possible au donné, l'idéal au réel (v. p. 149, 290 et suiv.). En cela l'idée de Kant, qui pose en somme la Raison comme faculté de nier la Nature donnée, reste défendable. Mais il y a confusion à assimiler cette fonction cVa/franchis^ement avec la fonction d'obligation, dont l'idée est empruntée à la conscience commune, sociale, et à donner la Raison pratique comme une faculté immédiatement morale.
A elle seule, cette autonomie du jugement ne saurait donc pas plus définir la moralité qu'elle ne pourrait définir la vérité. Mais elle est cependant impliquée par l'idée d'une morale positive, puisque celle-ci présuppose la possibilité d'obtenir, non par la contrainte, mais par une sorte de démonstration, l'assentiment des autres esprits.
2 bis. — Corollaire, — Vidée de foi inorale est un concept bâtard et obscur dans lequel sont confondues des connaissances obtenues par l'esprit et des aspirations de la volonté : mais ni la volonté ne peut se substituer à r intelligence dans V affirmation du vrai, ni l'intelligence à la volonté dans la détermination du bien ou du désirable.
Cf. p. o et 6.
3. — Aucun donné, comme tel., ne peut être un principe mffisant du jugement moral. Cest l'erreur commun du Thèologisnie, du Naturalisme et même de certaines form.es de Rationalisme dogmaticiue, d' Intuitionnisme sentimental et de Sociologisme d'allure scientifique, de se figurer fonder un devoir sur une existence.
Cf. p. 123, 272.
3 bis. — Corollaire. — On ne pourra jamais démontrer un précepte ou devoir [conclusion) que si Von s appuie sur un vouloir préexistant [tjiajeure), en le déterminant par une condition ou ufimoyen que récèle la connaissance du réel [mineure) .
Cf. p. 6, o3, 57.
4. — L'autorité, la tradition, l'habitude, rimptdsio7i instinctive ne sauraient être, par elles-mêmes, des principes de moralité.
Cf. p. 184.
5. — La véritable rationalité pratique, coïncidant avec l'autonomie de la volonté (§ 2), ne saurait être obtenue si Von cherche dans l'origine ou dans la source des règles proposées le principe de leur valeur et de leur
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respectabilité [erreur commune des doctrines critiquées § 3), mais seulement si on le cherche clans les fins de ces règles ou les résultats où elles tendent. Car c'est alors seulement que se rencontre la forme de finalité caractéristique d'une volonté céritable (p. 101 et p. 182.) Déclarer une règle valable parce qu'elle émane d'une Divinité, d'une Nature ou même d'une Société ou d'une Raison, c'est reproduire en morale le commandement du Roi qui co7nmande parce qu'il est roi. Dam une morale réfléchie, comme dans une technique intelligente, il s'agit de savoir non pas d'où sortent, mais où tendent les pjrescriptions proposées.
(V. plus loin I 31 sur le fondement du pouvoir dans la théorie du contrat).
Trois brèves remarques sur cette forme de finalité qui nous paraît chose si essentielle :
1° Elle caractérise d'une manière générale toute intervention de Tesprit. Môme dans sa fonction scientifique, elle se retrouve. La Raison n'est autre chose que la finalité de lapensée spéculative (Cf. p. 183, note.) Toute la vie réfléchie de resprit présente le même caractère. Ce sont toujours nos conclusions, par exemple, qui à titre d'hypothèses, suscitent les preuves. L'induction dite baconienne, qui procéderait d'une manière strictement progressive, a ter go, est peutêtre rigoureusement impossible. A plus forte raison dans le domaine de l'activité, le progrès des facultés pratiques consiste-t-il toujours à passer de la simple impulsion qui constitue un parce que, à une action véritable déterminée par un pour que (passage du réflexe à la volonté, de l'entraînement de la mode ou de la coutume à l'initiative réfléchie, de la crainte des puissances « établies » à la revendication du droit, etc.)
2" Le point de vue de la finalité est le seul qui permette une démonstration dans l'ordre pratique en s'appuyant sur le rapport des moyens aux fins, et c'est ce qui fait que l'impératif catégorique, de quelque manière qu'on le défende, a toujours l'air d'être arbitraire et suspendu en l'air. (Cf. I 27. Y. aussi p. o0-o3.)
3° Enfin et surtout cette finalité, cette considération des résultats ne se ramène en aucune façon, comme Kant essaie sophistiquement de le démontrer, à l'égoïsme. Le désintéressement consiste précisément en ce que l'agent s'attache à sa fin au lieu de se prendre, lui-même et son état subjectif, pour fin. Kant confond ici bien faussement l'action faite par plaisir (simple impulsion instinctive différant également de l'égoïsme et du désintéressement), l'action faite en vue du plaisir (égoïste) et l'action faite simplement avec plaisir.
6. • — La conscience réfléchie^ ou raison pratique recherche essentiellement des règles générales, et implifiue la décision de se placer dans les cas particuliers au point de vue de la règle générale, et non au point de eue de l'accident. Car si le fondement de la règle réside clans certaines fins objectives, la règle vaut pour la raison tant que ce fondement subsiste. Les exceptions légitimes à l'application d'une règle se reconnaissent précisément à ce qu'elles sont motivées par les fins mêmes qui la fondent, et non par une considération siibjective.
Si, par exemple, la règle delà fidélité conjugale est fondée sur ce qu'elle est nécessaire au bon ordre de la famille, celle de la fidélité aux engagements contractés sur ce qu'elle conditioime la vie sociale, fins que je persiste à maintenir, la valeur des règles ainsi justifiées ne change
pas, parce que, accidentellement, elles tournent au détriment de mon plaisir ou de mon intérêt. Le rapport de ces règles et de ces fins subsiste et ne dépend pas de ma fantaisie.
Si au contraire ce sont les fins mêmes de la règle qui doivent être compromises par Fobservation stricte d'une formule, l'exception sera reconnue légitime : si, par exemple, je ne puis dire la vérité sans risquer la vie d'autrui, exprimer toute ma pensée sans la voir prise à contresens, la règle de ne pas mentir, la règle de la franchise peuvent subir une exception, puisque, fondées sur le respect du droit d'autrui à la vie, à la vérité, elles tourneraient au détriment de ces fins mêmes.
Xous arrivons, comme on le voit, à un principe analogue au Grimdrfesetz de Kant, mais précisément par une voie toute opposée, c'est-à-dire en nous attachant, comme dans la science, non. à la forme, mais à la matière des règles (Cf. p. o0-o3) ; et du même coup nous é\'itons la rigidité pratiquement inacceptable de son formalisme (Cf. I 37).
Il s'agit d'ailleurs ici d'une règle générale en tant que l'agent l'appliquera à tous les actes àemtmQ espèce dans les mêmes conditions, et non d'une règle universelle au sens kantien, c'est-à-dire valable pour tous les sujets. Cette dernière notion est en réalité une notion sociale (v. p. 303) qui n'a aucun rapport direct avec l'usage que chaque sujet fait de sa propre réflexion morale, surtout si l'on fait entrer dans cette idée de l'universalité de la règle, l'idée du rapport de ces sujets entre eux et de l'extension de ces rapports, rendue possible ou impossible par l'adoption d'une certaine règle. Cette idée de règle fixe côtoie d'ailleurs constamment chez Kant l'idée de règle universelle. 11 importe pourtant
de distinguer ces deux idées, puisque la première seule peut être considérée comme directement immanente à la réflexion pratique. Elle est pour celle-ci le corrélatif de ce qu'est pour la réflexion théorique TefTort même pour démontrer et pour comprendre; travail qui, bien que parallèle, n'est pas identique a celui par lequel s'établit la communication des esprits.
Ce n'est pas à dire que la fixité (relative) des règles adoptées n'acquière elle aussi une valeur sociale, en rendant notreconduiteplusaisémentprévisiblepourautrui(v.p. 188); les engagements que les autres pourront prendre avec nous seront facilités par ceux que nous prenons pour ainsi dire avec nous-mêmes (Cf. | 22).
7. — Si la morale ne peut être fondée sur aucun do7iné extérieur, l'homme comme être moral & appartient à lui-même, et toute morale positive disparait si Von cesse cV admettre que V homme n'est responsable que visà-vis de lui-même de sa destinée. Son devoir ultime ne peut être que son vouloir le plus fondamental [en vertu du I 3 bis).
En disant l'homme, nous ne savons encore ici s'il s'agit de /'homme individuel ou de /'humanité. Cela dépendra des conditions de fait que la réalité posera au vouloir.
Proposition capitale et qu'il auraif fallu mettre en tête, si nous avions voulu seulement définir ce qui marque l'avènement de l'esprit positif en morale. Mais il nous fallait d'abord faire comprendre comment cette proposition, ce pj'incipe de l'autonomie humaine dérivait de la simple application à la morale de la réflexion et de l'attitude critique.
Bien des philosophes, il est à peine utile de le remarquer, ont aperçu cette vérité de Tautononiie, ce fait que l'homme s'appartient, mais l'ont presque toujours masquée sous des apparences contraires (par exemple les sophistes, mais en consultant la Nature ; les Stoïciens, mais avec une sorte de respect pour r'Evj-apyivr, et une teinte de résignation fataliste ; Kant, mais en insistant sur l'assujettissement à une loi, etc.)
Quand une fois cette idée est apparue à la conscience dans toute sa clarté, il lui devient impossible de la renier, et de ne pas sentir ce qu'il y a de conventionnel, de scolastique, d'asservissant dans la plupart des formules dont on revêt d'ordinaire la moralité, comme d'une livrée.
Ainsi la morale positive se caractérise par une démarche d'affranchissement, tandis que dans la réalité, et dans les S3'stèmes, elle semble débuter par une déclaration de servitude.
Mais ceci même, il importe de le comprendre. C'est qu'en fait,ilétait nécessaire que l'homme commençât par acquérir l'habitude de la discipline, le gouvernement de soi-même, sans lesquels sa liberté ne serait que fantaisie et impuissance. Et il ne pouvait d'abord acquérir ce pouvoir sur luimême qu'en subissant le pouvoir d'autrui, en se soumettant aune discipline d'origine extérieure. C'est ce qui explique l'aspect hétéronome de la moralité ; mais il ne faudrait pas transformer en une fin en soi, en une valeur positive, cette hétéronomie qui n'a été historiquement qu'un moyen, une condition (Cf. 266). C'est ce qui explique également que l'homme individuel ne puisse se prétendre autonome que dans la mesure où il s'est intégré à la société humaine, où il a socialisé sa volonté. C'est par là que se résout, comme
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nous rindiquons | 27, la difficulté soulevée à la fin de ce paragraphe.
B. — Réalité
8. — Mais la moralitc est elle-même un donné. Elle est une fonction spontanément éclose dans la vie ; nous n avons ni à l imaginer ni à ï inventer . Toute définition que nous donnerions a priori de la moralité serait arbitraire, inadéquate, et pécherait, presque toujours, par excès de généralité.
Il semble donc qu'une morale , pour être positive, pour éviter de s'égarer dans une conception arbitraire de la moralité, doit scientifiquement s'en tenir à la détermination de la norme qui est donnée en fait comme norme morale.
Cf. p. 13-16; p. 300.
Aussi toutes les déterminations précédentes, tout en nous faisant connaître des conditions qui s'imposeront au jugement moral, nous laissent-elles encore ignorer ce qui fait qu'un jugement est caractérisé comme jugement moral.
9. — Le jugement moral, comme tel, a un caractère nettement spécifique en même temps que son contenu est déterminé ; ce caractère et ce contenu ne peuvent être définis séparément.
Il ne suffirait pas, même si cela est faisable, de définir la fin ultime ou la règle la plus absolue pour qu'on ait le droit de dire que c'est la fin morale ou la règle morale. // serait arbitraire de définir la moralité par un terme quelconque, sous prétexte que ce terme présente un caractère suprême ou absolu.
Cetle spécificité du jugement moral, nous lavons fait souvent remarquer au cç)urs de ces études, est également méconnue par des systèmes très opposés : par exemple par l'Eudémonisme qui n'établit pas que la recherche du bonheur soit moralité, par le naturalisme (ou encore Tévolutionnisme spencérien) qui n'établit pas l'autorité morale de la nature et de ses lois, par le Kantisme qui ne prouve pas que la Raison pratique pose un impératif ;>«o;"rt/ (Cf. p. 39 et suiv. et p. 300). Aussi le conllit de ces systèmes est-il sans issue. Car chacun d'eux peut faire valoir des raisons plausibles en faveur de la règle ou de l'autorité qu'il soutient; mais l'expérience seule peut fournir un moyen de les départager en montrant ce que cest que la moralité.
En disant d'autre part que le caractère et le contenu de la moralité ne doivent pas être définis séparément, nous visons la théorie sociologique qui définit encore la moralité par des caractères tout formels, comme d'être une règle soumise à des sanctions sociales. Ce qui est instructif, c'est de savoir pourquoi telle société a reconnu telles ou telles règles pour morales ; autrement ce serait reproduire, dans l'ordre empirique et social la théorie du « décret absolu » : le saint est saint parce que Dieu le veut. Ces règles sont donc morales, non parce qu'elles sont reconnues et sanctionnées, mais elles sont reconnues et sanctionnées, parce qu'on leur attribue, à tort ou à raison, une valeur d'un certain genre, qu'il s'agit précisément de déterminer (v. IP Etude; Cf. § 11).
C'est par là d'ailleurs que s'ouvre une issue pour résoudre l'antinomie qui va suivre et qui résulte surtout de l'oubli, dans V Antithèse (§18), de la vérité que nous venons d'indiquer. Si ce qui fait pour moi la moralité d'une règle, c'est simplement d'être prescrite et sanctionnée par la
société dont je fais partie, il me sera, à priori, impossible de la juger ni de m'en affranchir. Si ce qui constitue cette moralité, c'est au contraire un certain rapport de la régie à l'intérêt de la société qui la prescrit, une certaine finalité de cette régie, je reste libre, et je puis être en état, déjuger si ce rapport est réel ou illusoire, si cette finalité est satisfaite ou non par la règle.
C'est donc en rétablissant l'importance de la considération du contenu des régies morales et par suite de leur finalité qu'on rétablira l'autonomie du jugement moral, et qu'on y conciliera une certaine liberté avec une certaine vérité, ce qui constitue la difficulté initiale.
10. — Une analyse subjective et directe du jugement moral ne peut en déterminer avec sûreté la nature ni le contenu, et nous exposerait à subfifuer à ce quest réellement la moralité des interprétations hâtives et sans fondement.
C'est ce qui est arrivé à la plupart des philosophies morales, édifiées sur la simple indication brute de l'existence des règles morales, sans analyse méthodique de leur nature réelle. La méthode antique du souverain bien, mais aussi dans une certaine mesure la méthode kantienne, et même les différentes formes de leudémonisme tombent sous cette critique (Cf. p. 13 et suiv.).
11. — Nous sommes donc obligés de procéder par une induction régulière portant sur l ensemble des jugements unanimement caractérisés comme moraux dans le milieu où ils sont admis. Cette induction aura pour objet de déterminer d'une manière générale la nature du contenu des règles qui constituent pour chaque société sa morale. Car leur forme {par ex. l'obligation, le bien) aurait évi-
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déminent une généralité abstraite qui laisserait entièrement échapper ce quil ij a de spécifique dans le jugement moral.
Cf. § 9 et le commentaire. V. aussi p. 207 et 234.