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INTRODUCTION

L'utilitarisme nous paraît en train de subir les vicissitudes dont l'histoire des doctrines nou^ donne fréquemment le spectacle : elles voient se retourner contre elles les armes mêmes qu'elles avaient contribué à forgter. La sociologie naissante a été le principal appui de l'utilitarisme contemporain, et même on peut dire qu'il n'a pas peu contribué à. provoquer les études sociales. Chez M. Spencer, malgré ses critiques de l'utilitarisme, l'intérêt social est en somme encore admis comme critérium final de la pratique, et la science sociale mise *n grande partie au service de cette doctrine. Malgré certains tiraillements bien connus entre ses conceptions sociologiques et sa politique, l'effort «même qu'il fait pour les miettre d'accord ou s'en dissimuler à lui-même les incompatibilités d'humeur, prouve que le divorce n'est pas encore prononcé. Mais voici maintenant que, chez certains sociologués plus récents, l'utilitarisme est nettement attaqué comme contraire aux données et surtout à la méthode de la science sociale. Tous les rôles se trouvent renversés.

Dès l'origine, jusqu'à une date toute récente, la plupart des utilitaires se sont donnés comme représentants de la

ISS ÉTUDBS DE MORALE POSITIVE

science contre la pure construction philosophique, de l'observation contre la raison abstraite, de l'histoire contre ridéalisme. Déjà l'hédonisme d'Aristippe et Fégoïsme plus subtil d'Epicure prétendaient s'appuyer sur l'observation de la nature humainie et animale et ériger, bien hâtivement, il est vrai, en règle pratique une loi purement naturelle. Chez les sophistes, la distinction du droit positif et du droit naturel est tout d'abord tirée de l'observation des faits ; cette notion de droit « naturel » qui aujourd'hui a un sens essentiellement idéaliste, a chez eux une origine et une valeur 'vraiment naturalistes. En intention du moins, ce sont donc des 'esprits « positifs » qui opposent le fait au droit, les lois de la nature aux lois humaines et aux prétentions de notre sagesse. C'est par l'histoire même qu'Hippias par exemple essaye de déterminer ce qu'est \e droit naturel (i). Calliclès va plus loin encore ; pour lui, il n'y a pas d'autre droit naturel que la force. Mais il entrevoit déjà qu'en vertu même de cette thèse les lois positives n'ont pu s'établir que si elles ont eu la force pour elles ; et s'il l'avait vu plus nettement, il aurait pu achever le revirement de la doctrine du droit naturel, en montrant qu'en ce sens le droit positif est le seul naturel au sens propre du mot. Il n'était pas en état de suivre bien loin cette direction, car l'étude empirique de l'homme ne dépasse guère alors la nature générale de l'homme individuel : l'idée de faire rentrer les sociétés dans l'ordre de la nature et de construire une sociologie naturelle n'a pu encore se faire jour.

C'est ce que l'utilitarisme moderne pouvait tenter, et par là il était à même de substituer aux diverses théories fondées sur l'égoïsmé^un utilitarisme social, une doctrine d'intérêt général appuyée sur l'observation des coUectivi-

(1) Cf. Zeller, Philosophie des Grecs^ trad. Boutroux, t. II,

, L'imLI7ABISME BÏT SBS NOtTVEAUX CRITIQUES 189

tés. Le droit naturel, que définissent les idées morales les plus générales, lentement acquises par la race, et le droit positif constitué par les pnsscriptions plus particulières à un ordre social déterminé, pouvaient ainsi être englobés dans une même explication et se rapprochaient dans cette conception empirique plus large. Mais si la méthodie, en s'étendant, donnait de tout autres résultats, au fond, elle restait analogue. On invoquait les faits de l'évolution psychologique et sociale pour justifier l'utilitarisme transformé. On décrivait par quels processus l'homme aurait passé de Tégoïsme à l'altruisme et fini par acquérir les sentiments moraux actuels. Qu'est-ce que l'obligation? Le sens social accumulé à travers les générations, l'image fixée dans chaque conscience de la pression exercée par l'intérêt de tous sur l'intérêt de chacun. Qu'est-ce que le remords? C'est la voix de l'homme social qui s'élève en nous lorsque la passion de l'homme individuel, satisfaite, n'est plus assez forte pour la couvrir ; ou encore c'est l'attente instinctive d'un châtiment dont le coupable associe confusément l'idée à celle de sa faute, comme celle d'une conséquence ordinaire. Qu'est-ce que le châtiment? On éliminait de cette notion tout élément mystique d'expiation et l'on Défaisait avec Xittré l'histoire de la Tzoi^yi et du Wehrgeld. Les notions de droit, de devoir, de justice n'étaient plus des inventions de la raison ni des créations idéales de l'esprit, mais des faits de l'évolution humaine à expliquer et à comprendre, t'égoïsme de l'individu pris isolément ne fournissant plus décidément une base suffisante d'explication, les utilitaires étaient devenus sociologues, eC tout en prenant pour point de' départ les individus groupés, ils tiraient leurs principales théories des conditions de la vie sociale, et des conflits où elles engagent ou des coalitions auxquelles elles astreignent les égoïsmes. Rareà étaient ceux qui comme Bentham pré-

tendaient se tenir sur le terrain des principes, se placer au point de vue purement juridique^ ou moral. L'utilitaire, il y a quelque dix ans (i) encore, passait pour l'homikie avancé, le représentant de l'esprit « scientifique » en morale, le porte-parole de la méthode rigoureuse et expérimentale contne les vagues métaphysiques et les affirmations à priori. Les récits des voyageurs, les vieilles législations, les coutumes sauvages lui fournissaient ses arguments favoris.

Et quels étaient ses adversaires P C'étaient exclusivement les purs philosoi)hes, les métaphysiciens, spiritualistes, rationalistes, idéalistes de toutes écoles. Ils mettaient en évidence l'impossibilité de déduire l'altruisme de l'égoïsme (2) ; ils signalaient le sophisme que Ton commettrait en confondait )e désir général de bonheur et le désir du bonheur général. A quoi, les utilitaires, pestant sur le terrain qu'ils avaient choisi, pouvaient répondre que l'utilité personnelle n'était pas pour eux un principe abstrait d'où ils eussent prétendu déduire un autre principe, celui de l'intérêt général ; mais qu'en jait, sans faire intervenir autre chose que la réaction sociale des intérêts en contact, et les lois psychologiques, la règle de l'intérêt général arrivait à prévaloir et peut-être même prévalait dès l'origine sur celle de l'intérêt personnel. M. Spencer n'attaque guène Bentham qu'au point de vue de la méthode, mais quant au fond il conserve l'utilitarisme, en s'appuyant sur l'évolution comme sur le critérium objectif Je plus sûr de l'utile. Le spiritualisme iije suivait guère les utilitaires sur ce terrain qui lui était relativement nouveau et même étranger. Confondant arbitraine-

(1) Nous écrivions cela en 1894, il ne faut pas l'oublier.

(2) Nous retrouTons une critique du même genre dans le récent ouvrage de M. Fouillée, Les Eléments sociologiques de la morale. Paris, F. Alcan, 1905. p. 290-291.

l'utilitabis&ib bt ses nouveaux critiques 191

ment, comme Kant en avait donné Texemple, Tutilitarismè et Tégoïsme (i), il visait surtout les dangers moraux d'une doctrine qu'il comprenait de travers. Il essayait sans doute de renverser cette construction « pseudo-historique » ; mais on sentait que sa sociologie et sa psychologie n'étaient guère ici que le docile instrument de sep ^scrupules moraux, respectables à coup sûr, mais plus ou: moins bien placés. Il craignait, bien à tort suivant nous, que cette conception des origines de la conscience morale n'en compromît l'autorité, parce qu'enfin elle « rompait le charme » (2) ; comme si, avait déjà répondu Stuari- . Mill (3), les sentiments moraux perdaient leur valeur à être supposés acquis plutôt qu'innés. Les spirituallstes semblaient imaginer, bien illogiquement, croyons-nous, que l'homme serait tenté de retourner vers aes .origines dès qu'elles lui serait connues, et de reprendre sa conscience de sauvage, comme si la meilleure garantie contre ^ une semblable velléité n'était pas précisément de savoir que l'état présent était le produit d'une évolution naturelle ; comme si l'individu n'était pas détourné de refaire une expérience qu'il apprendrait avoir été longuement faite par l'espèce, d'en tenir les résultats pour non ave-

(1) Il est à peine besoin d'expliquer ici que l'Utilitarisme s'oppose simplement, d'une manière^ générale, à toute^ doctrine qui admet un bi^n en soi, un devoir en soi, c'est-à-dire qui refuHO de reconnaître comme morale une règle de conduite déûnie par la considération des résultats ; ou encore aux doctrines qui, sacrifiant d'une autre manière la finalité, s'en tiendraient au mécanisme. L'Egoîsme loin de se confondre avec l'Utilitarisme, dont il serait seulement une espèce, pèche par insuffisance et non par excès d'Utilitarisme, puisque de toutes les utilités qui peuvent être engagées dans un acte, il ne considère que celles de l'agent. Quant à. la démonstration de Kant^ suivant qui tous les « motifs matériels », quels qu'ils soient, se ramènent au « désir du bonheur personnel », elle est d'une psychologie étrangement sommaire, et repose^ en gros, sur ce sophisme : que ce qu'on fait avec plaisir, on le fait par plaisir ou même uniquement en vue du plaisir.

(2) Marion. Leçons de morale, p. 88. Cf. Carrau. Etudes sur l évolution. V- En quête d'une morale positive, p. 83, note 1.

(3) Wtmtarismt, trad. fr., p. 61, Paris, F. Alcan.

nus en pratique, de recommencer enfin pour son compte les tâtonnemients dont l'humanité n'est sortie qu'au prix d'efforts et de souffrance séculaires. On peut être tenté de revenir au pays natal, mais non pas si Ton sait l'avoir fui comme une terre inhospitaliène. C'est de cette patrie idéale, qui est notre culture mentale et notre état de civilisation, qu'on peut dipe à bon droit : ubi bene, ibi patria.

Ainsi les'spiritualistes se défiant en Inorale de l'histoire et de la psychologie empirique, qu'ils estimaient dangeiieuses, préféraient d'ordinaire se placer sur le terrain des principes. Us renonçaient à découvrir la « racine de la noble tige » du devoir et peut-être n'avaient-ils pa* tort, le devoir Kantien ressemblant au devoir véritable comme une fleur en papier ressemble à une plante vivante. Mais ils avaient surtout raison de rappeler san» cesse que la morale est une science prescriptive, et non pas seulement descriptive, que la place de l'idéal et de la finalité ne peuf y être entièrement usurpée par les fait» et les Iqis naturelles. Si leurs tendances métaphysiques les éloignaient de faire au réel une part suffisante et surtout bien définie, si leur théorie die la liberté rompait violemment les liens du fait et du droit et les empêchait de concilier l'idée d'une prescription avec l'idée d'unie science^ si enfin leur morale était fragile dans ses fondements et confuse dans, sa méthode, toujours avaient-ils, à notr^ sens, le mérite réel de maintenir au moins l'idée même d'une morale.

Aujourd'hui les rôles sont en grande partie intervertis» L'histoire et la sociologie se retournent contre l'utilitarisme qui se trouvie ainsi pris entre deux feux. On commence à trouver l'idée d'utilité trop étroite au point de vue même des faits, comme on l'avait déclarée trop étroite au point de vue dé l'idéal. Les anciens adversaires

l'utilitabisme et sbs nou\^baux critiques 193

de r utilitarisme le condamnaient en s'obstinant à le confondre avec Tégoïsme, dont ils le déclaraient incapable de jBortir. Aujourd'hui ses nouveaux adversaires, transposant en quelque sorte cette critique pour fa placer sur le terrain des faits, qui est le leur, croient pouvoir, au nom d'une sociologie qui aime à se déclarer scientifique, le condamner parce qu'il ferait d'abord trop de place à l'individu dans l'explication de la société. On lui reproche de revenir plus ou moins directerment à l'idée d'un contrat social (i). On ne l'accuse plus en propres termes d'impliquer nécessairement l'égoïsme pratique, quoique oe contresens ne soit pas absolument écarté (2) ; mais on l'accuse de maintenir l'individualisme, comme méthode^ •comme point d^e vue dans l'explîôation des faits, et on lui oppose une méthode sociologique,, où l'unité sociale est considérée en bloc, et abstraction faite des consciences individuelles. L'individu n'est plus qu'une « marion- Dfette )> dont la société tire les fils (3). La notion d'utilité en un mot paraît trop psychologique. C'est ainsi que Spencer lui-même paraît en retard parce qu'il est encore dominé par des « préoccupations psychologiques » ; il en serait resté, malgré la différence des doctrines,^ « au point de vue gnoséologique de Kant » en se renfermant dans la considération de la conscience individuelle, et en coupant par une violente abstraction tous les liens qui l'unissent à la vie sociale (i).

Par suite, ce que cette sociologie nouvelle reproche surtout à l'utilitarisme c'est qu'en raison de cet élément psychologique qu'il suppose, il ne paraît pas suffisamment

(1) Frap;apane, Contratttuilismo e Sociologia contemp&ranea (Bologna, 1892), pcLjssim, en particulier p. 215. CI. Durkheim, Division du travail social, p. 310 et suiy., Paris, F. Alcan.

(2) Frafsapane, op. cit,, p. 213.

(3) Gumplowicz, Sociologie und Politih, p. 63. ^

(4) Fragapane, p. 162.

Belot. M3

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naturaliste. A cette finalité qu'implique l'idée même de Tufile, ou prétend substituer un mécanisme qui paraît plus scientifique (i). On supprime toute considération des volontés poursuivant un bien, et Ton ne veut plus parler que de nécessités sociales ; on estime « fantastique » de proposer des fins à l'homme, au lieu de lui faire simplement connaître les lois naturelles auxquelles il est assujetti. Au nom de révolution, Ton prétend expliquer les événements humains en dehors de toute intervention de l'homme, du moins de l'homme conscient. Idées, croyances, désirs, ne sont plus que des épiphénomènes sans, action réelle -sur la marche de l'histoire, et qui en reflètent tout au plus d'une manière vague et peu fidèle les péripéties fatales. Par l'inconscience, à laquelle on fait une part considérable (2), on se rapproche autant que possible de l'idéal mécaniste. Si l'on consent encore à parler de conscience, c'est seulement d'une « conscience sociale » dont la notion, plus formelle que réelle, et en tout cas médiocrement précise et positive, est commode à la fois pour dissimuler les obcurités, pour déboucher les impasses que présenterait un rigoureux mécanisme et pour continuer à parler un langage à peu près intelligible sans avoir l'air de faire intervenir la psychologie individuelle. Concession toute provisoire, d'ailleurs, semble-t-il, et qu'on retirerait bientôt si l'on trouvait un biais qui le permît. Dès à présent cette conscience sociale n'a guère de la conscience que le nom; c'est un véritable inconscient (3); faute de pouvoir lui assigner un organe distinct, on est réduit à la considérer comme diffuse dahsTce qu'on est' convenu d'appeler l'organisme social.

(1) Durkheim, op, cit., passim : en particulier, p. 229 : Touti se passe mécarmquement, p. 303 : Tous ces changements sont donc produits mécaniquement par des causes nécessaires.

(2) Cf. De Greef, Introd. à la Sociologie, I, 113, Paris, F. Alcao.

(3) Cf. Pragapane, p. 135.

l'utilitabismh et ses not](vbaux critiques 195

' L'utilitarisme, en attendant, doit, dans une philosophie sociale de cq genre, apparaître conune une conception encore idéaliste et aprioriste (i). Autrefois on opposait les spiritualistes aux utilitaires; ils sont ici maintenant rangés côte à côte. Autrefois, Tutilitaire trouvait que les spiritualistes se contentaient trop facilement des données de la <;onscience morale développée, en les prenant pour des vérités simples et primitives ; leur rationalisme n'était donc à ses yeux que le plus superficiel empirisme. Mai^ à son tour il est ax^cusé de procéder de mémo, et de se livrer à une construction arbitraire dont leç' éléments es- -s^ntiels sont empruntés à un état d'esprit réfléchi : <( L'argumentation des empiristes n'est ni moins hâtive ni moins ■sommaire que celle des rationalistes; la maxime de l'utile n'a pas été obtenue plus que les autres à l'aide d'une méthode vraiment inductive. Mais lé procédé desi uns et des autres est le suivant ; ils partent du concept de l'homme, en déduisent l'idéal qui leur paraît convenir à tin être ainsi défini, puis ils font de l'obligation de réaliser cet idéal la règle suprême de la conduite. Les différencies qui distinguent les doctrines viennent de ce que l'homme n'est pas partout conçu de la même manière... Maïs si l'inspiration varie, la méthode est partout la même (2). » En somme l'utilitaire aurait fait avec l'idée de l'utile quelque chose d'analogue à ce qu'a fait Condillac avec la sensation; il aurait construit tout l'homme moral avec cette simple idée, en se contentant de vérifier en gros la concordance de cette construction avec quelques faits généraux, tels qu'ils apparaissent à un œil d'ailleurs prévenu; il aurait comme les spiritualistes transporté dans l'homme primitif les idées de l'homme cultivé, et, pour un peu plus exigeante qu'ait été sa critique dans l'analyse

(1) Cf. Ihid., p. 213, 215. Durkbeim, p. 18 et 318.

(2) Durkbeim, p. 18.

des idées morales, cette analyse aurait encore été tout idéale, tout abstraite, et faite après coup, au lieu d'être le résultat d'une observation rigoureuse des faits; elle fournirait une interprétation conventionnelle plus ou moins vraisemblable, et non une expression vérifiée de l'évolution réelle.

Critique plausible, en effet, si elle vise un utilitarisme individuel posé comme principe de conduite, mais beaucoup plus discutable, nous allons le voir, s'il s'agit d'un utilitarisme social qui peut être régulièrement inféré d'une induction sociologique (i).

Nous ne voulons pas ici examiner si, par un revirement nouveau et complémentaire des situations, l'utilitarisme attaqué maintenant sur le terrain des faits ne pourrait^pas avantageusement se défendre sur le terrain du droit. Car enfin on ne l'a guère condamné, à ce point de vue proprement moral, qu'en rééditant indéfiniment l'étroite polémique de Kant. On demande; il est vrai, au nom dcf quoi il imposerait à l'ïndividu de prépare pour règle l'intérêt de tous. Mais on pourrait tout aussi bien demander comment on lui imposerait de prendre pour règle la p6rfection ou le devoir pur. Chose étrange 1 Au nom des principes les plus formels, des systèmes les plus factices et les plus abstraits, on édicté une règle de désintéressement,, om prétend l'imposer, on croit l'homme capable de s'y soumettre; et l'on viendrait contester notre droit à demander et à espérer ce même désintéressement, quand nous le réclamons au nom de motifs concrets qui soot la simple expression des causes mêmes dont il est réellement émanél Un système de morale quel qu'il soit ne peut ja-

(1) Le premier partant de Tidée générale et vagnae de Bien méconnaît, comme le faisaient Aristippe ou Epicure, la spéciiicilié du fait moral Le second, au nom d'une observation directe des faits écartera, avec la même netteté que Kant, mais peut-être avec de meilleures raisons, toute confusion entre 1^ motits d'intérêt personnel et les motif ^ proprement moraux.

l'utilitarisme ett ses nouveaux critiques 197

mais éviter de faire appel à la bonne volonté de Tagent. L'idée d'une obligation morale qui s'impoeerait par ellemême est une illusion bien étrange que se font certaine moralistes. S'il n'y du rien à répondre à un homme qui dirait : « Mais si je ne veux pas subordonner mon intérêt à l'intérêt social ! », que répondrait-on davantage à œlui qui dirait : « Mais si je ne veux pas agir suivant nn principe universel! » ou : « Si je ne tiens pas à être parfait »^ Au delà de Faoceptation de la règle par habitude ou par persuasion, pn ne trouvera que la contrainte, et cette ressource est, en principe, à la disposition de t6us les systèmes, avec cette différence que, dans la réalité, la société possède effectivement ce pouvoir de contrainte, tandis que l'exercice en est bien problématique de la part du Noumène ou du Bien en soi. Ce ne sont pas les systèmes qui font l'homme, mais l'homme qui fait les sys^ tèines. Si donc il est, s'il se sait capable de désintéressement, aucun système ne peut revendiquer le monopole de cette force morale. Tous ont le droit d'y faire appel, et il ne leur reste plus qu a savoir quelle fin il convient de leur assigner, quelle fin surtout est le plus capable de la mettre en mouvement e^t de. la 'diriger. D'autre part, dans la mesure où ce. désintéressement est imparfait, il ne s'agit plus de le proclamer in abstraicto, mais de le faire être; et alors le meilleur système n'est pas celui qùî le suppose tout fait, mais celui qui peut le mieux nous y achc>miner (i).

(1) M. Fouillée (Op. cit,, p. 298) citant ce passage, nous répond

âne, (( tout système qui par hypothèse détruit la rationalité du ésintéressement n'a pas le droit de faire appel à cette force morale sous prétexte que grâkie aux systèmes opposés, elle subsiste encore en fait. Qui trompe-t-on ici? » J'avoue ne pas comprendre. Car : 1° En quoi le système — est-ce un système? — que nous proposons, détruit-il la u rationalité » du aésintéressement P En expliquant au contraire ses origines réelles, très différentes des explications factices, religieuses ou métaphysiques, ne le consolidet-il pas autant que faire se peut? Ne le rationalise-t-il pas en le reliant au système immense des motifs que Thommç en général,

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Quelle que sôit la valeur des objections adressées à la règle de l'intérêt général au nom des principes, celles qu'on lui ferait au nom des faits ne paraissent pas d'em- )>lée de nature à .en diminuer la valeur pratique. Car»

même l'homme individuel, pent avoir de maintenir la vie sociale et de la développer? Faut-u pour qu'an tel principe d'action soit rationalisa, qu'u revête une forme purement abstraite qui en dissi> mulera le véritable contenu, et n'expliquera pcus plus le désintéressement, sa possibilité ou sa valeur, que Thorreur pour le vide n'explique le fonctionnement d'une i>ompe? Il nous est impossible de savoir quand et à quelles conditions M. Fouillée jugerait que le désintéressement est justifié et rationalisé, s'il ne l'est pas quand on montre, d'une part, pourquoi et comment il s'est oonstitué, d'autre part, quels résultats on peut en attendre dans la pratique ; 2* £2st-0Q grâce aux 8i(8tèmes opposés que cette force morale subsiste P Qui peut le croire? Alors ce serait Platon ou Kant qui auraient inventé le désintéressement et T auraient inspiré à l'humanité f Encore une fois, c'est parce que le désintéressement» ou mieux, l'ensemble des facultés, morales se sont constitués dan» l'humanité, pour des raisons positives et antérieures à tous les iiystèmes, que la réflexion populaire ou philosophique, constatant ce fait, sans en discerner la véritable nature et les vraies causes, a forge des explications imaginatives ou abstraites qu'il y aurait vraiment quelque illusion à prendre pour les fondements solide;» ou pour les causes du fait ainsi expliqué. Je dirai, à mon tour : ' ' qui tromperait-on ici? — ce C'est, continue M. Fouillée, comme si un athée prétendait qu'il a le droit à'utiliser la croyance en Dieu au moment où il s'efforce de la détruire en son principe ». Mais il y a aucune analogie entre les deux situations. Il ne s'agit pas d'utiliser, une croyance tout en la rejetant, ni de la dédaire tout en s'en servant, et l'on sait de reste combien ce machiavélisme de c( l'utilisation » des croyances ^u'on ne partage pas nous est personnellement antipathique ; il serait bien étrange que nous l'érigions en système. Mais la vraie position que nous prenons est celle-ci : reconnaissance du fait et de ses vraies causes, substituées à des explications en l'air ; détermination des vrais motifs substitués aux motifs fictifs ou abstraits. M. Fouillée imagine-t-il que nous soyons capables d'aimer ou de respecter Dieu, ou la Raison, et que nous ne soyons pas capable d'aimer ou de respecter la société humaine? C'est toujours la même illusion : Qui soutient la Terre? c'est Péléphant. Si vous nous retires l'éléphant, la terre va s'effondrer»

Il y a encore une autre erreur dans cette polémique, c'est de continuer à se figurer que la doctrine de l'intérêt social ne peut se soutenir qu'en faiiiant appel, auprès de ^individu, à son intérêt personnel. Mais outre^ que nous n avons nulle part accepté cette position très maladroite et même inconséquente du problème, il est évident que l'hypothèse psychologique qu'implique cette objection (c'est toujours au fond le vieux sophisme kantien sur le désipteressement) se retournerait a fortiori contre les autres systèmes qui l'invoquent. Si l'on ne peut déterminer l'individu qu'au nom do son intérêt personnel, que vient-on lui parler de Kaison, de Loi morale ou de quelque autre idée encore plus abstraite? Si inversement on admet que de telles idées puissent le déterminer

l'utilitarisme bt ses nouveaux critiques 199

quand il serait vrai que la poursuite de Fintérêt général n'aurait pas été la cause déterminante des lois, des usages, ou des scrupules qui règlent la conduite morale de l^homme, il n'en saurait résulter que ce nés doive pas être le critérium à Taide duquel nous devrions les apprécier. Le principe de l'intérêt général n'aurait pas besoin, pour être pratiquement valable, d'avoir toujours été reconnu en fait, et l'on serait à bon droit étonné de voir des sociologies empiriques et évolutionnistes retomber dans ce vieux contresens des intuitionnistes.

De toute façon l'utilitarisme social aurait donc de quoi répondre à ceux qui l'attaqueraient au point d^ vue proprement moral. Une fois débarrassé des interprétations mesquines et arbitraires qui le dénaturent en le confinanî soit, quant aux objets, dans la considération des utilités les plus médiocres et les plus matérielles, soit, quant aux personnes, dans celle de l'utilité individuelle, l'utilitarisme pourrait nous rendre à cet égard de réels services. Il nous permettrait peut-être d'échapper aux vagues abstractions métaphysique^ et aux mystiques sentimentalités où s'égare et s'alanguit notre culture morale, comme aux brutales négations de l'égoïsme, et à l'ironie dissolvante où elle se déprave. Il pourrait rendre quelque vigueur à notre conscience morale exsangue et émaciée, en lui faisant reprendre le sens de la vie réelle. Il serait à la lois propre à stimuler l'actio»» par son caractère pratique et à la diriger dans une voie sûre, grâce à l'inflexibilité et à la générosité de sa règle objective et impersonnelle.

à agir, comment un idéal social relativement concret et prochain y serait-il impuissant? N'est-ce pas un tel idéal qui seul vient enchanter l'âme de Faust p,veuKle et mourant?

Suelle puissance la tradition philosophique, nous allions dire astique, exerce-t-elle donc encore, même sur les esprits les plus pénétrants et les plus déliés, pour qu'on puisse encore imaginer avoir mis hors d'atteinte et en quelque sorte tahoué une manière d être, de penser ou d'agir, parce qu'on aura renssi à ia placer sous le vocable liaison, tandis que tout serait perdu si l'on s'attache plus aux choses ainsi étiquetées qu'à l'étiquette même?

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Mais encore une fois, nous ne voulons pas pour Id moment poser la question sur oe terrain ni provoquer une nouvelle catégorie d'adversaires. Nous voudrions examiner seulement quelques-unes des critiques adressées à l'utilitarisme, non par de purs moralistes, mais par des sociologues, et voir ce que la « science » nouvelle reproche à une doctrine qui a pu longtemps pass^ poui s'inspirer en morale précisément de la sociologie en particulier et de la méthode scientifique en général.

Dans cet examen nous ne pousserons pas ju&qu'à la critique d<^ principes et des méthodes de la nouvelle sociologie. L'exclusion de la conscience et de la finalité au profit de l'inconscience et du mécanisme, l'idée qu'elle se fait d'une activité et d'une conscience sociales totalement indépendantes Se. celles des individus, voilà sans doute, au fond, les raisons intimes de ses attaques contre l'utilitarisme. Il y a peut-être plus d'à priori qu'elle ne pense dans ces vues systématiques, et elle n'évite pas antaUt qu'elle le croit cette nécessité, qui est en même temps recueil, de toute pensée scientifique, de mettre une hypothèse, une vue de l'esprit sous les faits observés. Les résultats qu'elle obtient dépendent directement de la méthode et du point de vue qu'elle adopte. Mais il n'est pas mauvais, précisément pour cela, qu'en, dehors de toute question de. méthode et de principes, on se borne à voir dans quelle mesure sur un point spécial, SQS conclusions cadrent avec les faits, outre que l'autre question dépasserait, sans y être étrangère, le simple examen de la validité de l'utilitarisme.

L'étude ainsi limitée à la question de fait peut se diviser en deux parties. Nous pourrons nous demander si, stati-

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guement, il y a discordance entre l'utilité sociale et la moralité telle que Texpérience même? la délimite; c'est-àdire s'il y a des règles qui se présentent, qui soient reconnues comme morales sans être socialement utiles, ou si inviersement il en est de socialement utiles qui, comme telles, ne revêtent cependant ^n fait aucun caractère moral. D'autre part nous devons examiner ensuite si dynamiquement Tutilité sociale est effectivement ce qui explique la genèse de la moralité, la caractéristique morale appliquée à certaines règles et certaines formas de la conduite.

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