‹ Études de morale positiveChapitre 13 sur 17 · I. AU POINT DE VUE STATIQUE · texte numérisé non relu

I. AU POINT DE VUE STATIQUE

Pour établir la coïncidence en fait de l'utilité sociale et de la moralité, il nous faut examiner successivement s'il est des rSgles de conduite auxquelles un caractère moral ^ soit attribué <|ans une société donnée, sans qu'aucune utitité sociale y corresponde dans cette société même, et inversement, s'il est des modes d'action reconnus (à tort ou à raison^ socialement utiles, sans que par cela même ils soient englobés dans le domaine de la moralité. Remarquons bien que ce domaine de la moralité, il ne s'agit pas de le définir arbitrairement, à ï'aide de quelque critérium qui 'nous soit personnel» la pétition de principes serait trop flagrante, mais de constater ce qu'il est en fait (i),

(1) Cf. Durkheim, p, 25. Mais on peut trouver qu'il observe lui-même bien indomplètement cette règle, non seulement dans la question que nous discutons ici, mais aussi lorsque, cour appliquer son critérium de la sanction, il relèjz^ue dans le domaine esthétique , les actes de vertu supérieure, d^ pur dévouement, parce qu'ils ne sont imposés ni par la loi, m par Topinion. Ils ne sont pas peutêtre i^anctionnés au sens où M. Durkheim entend ce mot. Mais s'ils ne sont pas sanctionnés négativement par une peine, ils le sont positivement par P encouragement et l'admiration des hommes. C'est d'ailleurs se heurter aux faits, alors qu'on prétend les consulter, que d'exclure ce genre d'actes du domaine de la moralité, quand il en constitue manifestement une partie essentielle aux yeux de tous les peuples, à commencer par les plus

et dans chaque société donnée, d'après ses institutions, d'après Topinion commune, «d'après l'état de conscience de cette société* Le jugement moral est un fait psychologique et social déterminé, sui generis, aisément reconnaissable; dans chaque état social donné, il s'apph^que à certains motifs d'action et non à d'autres. Toute science,, à moins d'être purement rationnelle, est bien obligée de prendre pour' point de départ un fait d'observation et de déterminer son objet, au moins provisoirement, d'une manière tout eÎEnpirique. Il en est de même de la morale; Ce n'est pas elle qui crée la conscience morale, les jugements ni les. sentiments moraux; ces faits sont donnés avant elle et elle n'en fournit que l'interprétation. Avant de savoir ce^ que c'est que la moralité, il Tant bien qu'elle commence par constater qu'elle est et oà elle se rèncor^ tre. n ne s'agit nullement, comme les adversaires de l'utilitarisme le lui reprochent aujourd'hui, comme les utilitaires le reprochaient autrefois aux spiritualistes ou aux kantiens, de substituer notre conscience et nos préfé-

barbares. Visiblement ici, on impose aux faits le critérium choisi, au lieu de déterminer exactement le critérium d'aT)rès les faits. .•On procède en aprioriste. Quant à rapprocher le dévouement de l'activité esthétique par un caractère à^xnuiiliié fp. 31). cela paraît bien sin^:ulier. Sans doute ces actes dépassent le minimum néces* saire de moralité, et en ce sens on peut dire qu'ils constituent un Vwze, Mais j'imagine que celui qui se déroue prétend se dévouer à quelqu'un ou à quelque chose ; l'esprit de sacrifice serait vite détruit par la conviction de l'inutilité du sacrifice. Il y a plus : la société n'encourage point en fait les sacrifices manifestement inutiles ; jamais elle n'a beaucoup «ncoura^s^é les solitaires de- la Thébaide ni les moines stylites ; elle les considère comme des exceptions plus étonnantes qu'admirables. Quant à expliquer le sacrifice par le « besoin qu'éprouve notre éner(;ie morale de se dépenser » (p. 31), comme l'indiquait déjà Guyau, ce n^est pas inexact sans doute/ mais ce n'est pas une solution, car cela n'empêcherait pas du tout de prétendre que cette dépense n'a un caractère moral que dans les cas oii elle est employée au bien d' autrui. La question est justement de savoir qu'est-ce qui caractérise cette énergie comme morale; il peut rester vrai que c'est son application au bien social. Du reste comprend-on bien que la dépense d'une énersie morale constitue une activité purement esthétique? 8i enfin on prétend que, par son inutilité, le dévouement s'oppose à la moralité normale, comment nie-t-on que celle-ci se caractérise par son utilité?

Page 1